arrêter son cheval de force, lorsqu'à vingt pas, à un détour que faisait
la route, nous vîmes devant nous une voiture attelée de quatre mules; à
l'une des portières se tenait Hasth'y, qui se dandinait sur son cheval
en sifflant un air de fandango; à l'autre portière était l'homme au
manteau que j'avais rencontré chez Hasth'y le jour où il m'apprit son
départ. Je le reconnus bien.
Le cocher qui conduisait la voiture chantait aussi un de ces airs
monotones particuliers aux muletiers d'Andalousie; la voiture, dont les
stores étaient baissés, allait au pas, car la côte était longue et
rapide.
Fort étonné de tout ceci, et voulant savoir à quoi m'en tenir, je
poussai mon cheval près de celui d'Hasth'y, et je lui dis d'un air
assez sec:
--Ah ça, mon cher, voilà donc l'escorte dont ce vieil ivrogne de Juan
Dulce vous parlait tantôt, je veux savoir, et à l'instant, ce que cela
signifie, ou je m'en retourne...
--Chacun son goût, me répondit Hasth'y d'un air froid et railleur que je
ne lui connaissais pas encore. L'âge m'a calmé, mais j'étais alors d'une
violence épouvantable. Cette réponse me mit hors de moi, et, lui
saisissant le bras avec force:
--Ce n'est pas répondre, Monsieur... m'écriai-je. Pardieu je saurai à
quoi m'en tenir sur le rôle qu'on me fait jouer ici, ou vous n'avancerez
pas; et je mis mon cheval en travers du sien.
Aux premiers mots de notre dispute, l'autre homme à manteau avait dit
tranquillement à Hasth'y, entre deux bouffées de tabac: Maître, quand
il faudra debarigare el mosu (ce qui peut à peu près se traduire par ces
mots: éventrer le jeune homme), je suis là.
Tintilla vint mêler sa voix glapissante aux nôtres, et gourmanda son
père, dont le calme et le sang-froid me faisaient bouillir le sang; car
au lieu de tourner bride et de regagner Xérès comme j'aurais dû le
faire, je m'emportais, je criais avec une fureur telle que je réveillai
sans doute les gens qui étaient dans la voiture, puisque j'entendis une
voix de femme pousser un cri d'effroi, en disant en français: Ces
brigands se disputent entre eux... il vont nous assassiner....
Vous êtes une folle, avait répondu dans la même langue une voix d'oncle
ou de mari. A ce cri de femme, moi et Tintilla restâmes stupéfaits.
Par les mille plaies du Christ, il y a donc une femme là-dedans, cria la
Bohémienne avec une expression indéfinissable de colère, de crainte et
de jalousie... Pourquoi ne me l'avoir pas dit.
Et elle regardait son père et moi d'un air presque féroce.
--Parce que je n'en savais rien moi-même, dit Hasth'y; mais ne me rompez
pas la tête davantage de ceci. Il y a un moyen bien simple de terminer
tout cela; que ce gentilhomme s'en retourne à Xérès, demain au soir il
sera à Cadix, et, sur mon âme, il fera mieux que de nous suivre, et
qu'il me croie, car c'est un ami qui lui donne ce conseil.
--Et moi je lui défends de partir, reprit Tintilla d'un air arrogant.
--Et moi je reste, ajoutai-je en pensant aux dangers que pouvait courir
cette pauvre Française qui était si mal entourée.
Tintilla, voyant dans ma résolution un acquiescement à sa volonté,
voulut me prendre la main pour m'en remercier; je la repoussai: je ne
sais pourquoi dès ce moment elle me dégoûta et me devint insupportable.
Le calme se rétablit peu à peu, et je me mis à marcher seul derrière la
voiture, et l'examinai d'un oeil curieux. C'était une grande berline;
sur un des panneaux il y avait une couronne de comte que surmontait un
chiffre. Ce qui me paraissait singulier, c'était de ne voir aucun
domestique sur les siéges qui paraissaient disposés pourtant pour
recevoir les gens; j'étais occupé de ces pensées, lorsque l'homme au
manteau partit au grand trot et disparut derrière le versant de la
montagne.
Fort alarmé de ce manége, j'armai silencieusement ma carabine, qui
reposait dans un porte-crosse, comme un fusil à la chasse, et
j'attendis. Dix minutes après, il revint tranquillement dire à Hasth'y:
Les ladrones (les voleurs).
Je suis dans un coupe-gorge, pensai-je; mais je vendrai cher ma vie et
celle de cette femme qui est là-dedans, mais ma première balle sera pour
Tintilla, qui m'a conduit ici.
En effet, une vingtaine d'hommes, dont quelques-uns étaient à cheval,
parurent sortir comme par enchantement de toutes les crevasses des
rochers qui bordaient la route, mais sans cris, sans désordre; tous
étaient fort calmes et fort posés. Le cocher arrêta ses mules de
lui-même, et l'homme qui paraissait commander la bande s'approcha
d'Hasth'y.
Celui qui s'était avancé à sa rencontre lui montra je ne sais en vérité
quel talisman; car à l'instant qu'il l'eut vu, le chef donna son indigne
main à Hasth'y, et lui dit: Allez avec Dieu, mon compère.
Que les saints vous protègent, messeigneurs! dit à son tour Hasth'y.
Et la voiture reprenant le trot, nous laissâmes derrière nous cette
mauvaise compagnie, dont nous venions d'être délivrés d'une si
miraculeuse façon.
CHAPITRE III.
J'avais été si fort étonné de la singulière et tranquille retraite des
voleurs, qu'au bout d'un quart-d'heure seulement, je m'approchai de
Tintilla afin de savoir le mot de cette énigme.
La Bohémienne paraissait rêveuse et absorbée, et je fus forcé de la
secouer assez rudement par le bras pour en obtenir une réponse.
Tintilla, lui dis-je, que signifie tout cela? quels sont ces hommes, et
de quelle diabolique influence peut user votre père pour les obliger à
nous laisser causer ainsi librement?
--Ce que cela signifie, reprit la Bohémienne avec exaltation... ce que
cela signifie? C'est que tout à l'heure je te disais de rester, et que
maintenant je veux que tu partes, entends-tu... je le veux.
Et sa main me serrait le poignet d'une assez vigoureuse façon.
--Quant à cela, lui répondis-je, ça ne sera pas, car je reste... Oui je
reste... Ainsi ôte ta main de dessus mon bras, car tu t'abîmes les
ongles, et voilà tout.
--Et moi je te dis que tu partiras, reprit la bohémienne; et pour t'y
décider, s'il le faut, je partirai avec toi cette nuit-même: nous
retournerons à Cadix; mon père nous joindra plus tard..... Je suis sûre
de son consentement.
--Merci, ma chère, de votre offre; mais encore une fois je resterai,
lui dis-je d'un ton ferme qui annonçait une volonté qu'elle savait bien
être inébranlable.
--Mais par Mahomet, tu ignores donc qui je suis, quel est mon père, quel
est son métier?
--Je m'en doute, et c'est pour cela que je reste.
--Ah! tu le sais, corps de Christ, tu sais que mon père est un des chefs
de la bande de los ladrones de Contrato[A], des voleurs à l'amiable qui
rançonnent les voyageurs, et leur fait payer quelquefois cher, par
Mahomet, les sauf-conduits qu'elle accorde! Sais-tu aussi que si les
gardes de ronde nous surprenaient, nous serions tués sur la place... le
sais-tu..... et par la bande de mon père? Il serait beau de voir un
officier du roi de France pendu comme complice d'une bande de voleurs et
d'assassins bohémiens. Maintenant tu sais tout..... méprise-moi,
chasse-moi comme une voleuse, je le souffrirai, mais va-t'en; emmène-moi
comme esclave, je te suivrai..., ordonne-moi de rester ici, je resterai;
mais, par Mahomet, va-t'en..... par pitié, va-t'en... Et la bohémienne,
quittant les rênes de son cheval, me prenant le bras de ses deux mains,
me suppliait avec les plus vives instances.
[A] Il existait à Cadix et à Xérès, en 1822, une singulière espèce de
compagnie d'assurance, pour ainsi dire tolérée par la police; les
voleurs à l'amiable, comme on les appelle, moyennant une prime assez
forte, donnaient des sauf-conduits pour traverser l'Andalousie jusqu'à
Séville, et mettaient ainsi les voyageurs à peu près à l'abri des
violences et des rapines de deux ou trois bandes sans doute organisées
par la compagnie, et qui rendaient alors cette route extrêmement
dangereuse. En 1823, je crois, les cortès firent arrêter et juger les
assureurs, qui furent envoyés aux galères ou pendus; mais les routes
n'en furent pas plus sûres; au contraire, car les mesures d'une police
inhabile ne donnèrent pas même aux voyageurs l'espèce de garantie que
leur offrait la compagnie des voleurs à l'amiable.
Je compris parfaitement. Ce peu de mots m'expliqua le paisible
far-niente d'Hasth'y, et le mystère de l'escorte du vénérable Juan
Dulce, qui était probablement le digne chef de la compagnie d'assurance
de Xérès. On conçoit que la nature de ces révélations augmenta encore la
résolution où j'étais de ne pas abandonner ma compatriote à la merci de
mes amis intimes, car je n'avais pas la moindre foi, je l'avoue, et
j'avais tort, dans la promesse jurée de leur aide et protection aux
voyageurs qui s'abandonnent à eux. Je répondis donc à Tintilla, qui,
sans doute, comptait beaucoup sur l'effet de cette déclaration:
J'ai là deux balles dans ma carabine que tu mériterais bien de recevoir
dans la tête, ma bien-aimée, pour t'apprendre à ne plus entraîner un
jeune homme confiant dans un piège aussi abominable. Mais tu as été
franche, et je te pardonne; seulement aie bien soin de ne pas m'adresser
la parole d'ici à Séville, où toi et ton digne père quitterez sans
doute cette voiture... car ce sera peine perdue.....
--Mais tu restes donc, fils de louve?
--Tu le vois bien.
--Ah! j'en suis bien sûre maintenant..... c'est pour faire la cour à
cette femme qui est là dedans que tu restes, dit Tintilla d'une voix
tremblante et étouffée par la colère, en montrant la voiture... Eh bien,
par ma mère, si tu as seulement le malheur de la regarder entre les
yeux, je vous tue tous les deux. Tu m'entends, et tu sais si la fille de
mon père a peur du sang.
--Et moi, je vous assure que vous ne tuerez personne des voyageurs,
fille de mon âme, car je réponds sous caution de leur vie ou de leur
argent au seigneur Juan Dulce, dit une voix. C'était Hasth'y, qui nous
suivait, et s'était approché de nous sans être entendu, grâce au ton
animé de la conversation que j'entretenais avec sa fille.
--Je vous dis, moi, que je le tuerai s'il regarde cette femme, reprit
Tintilla d'un air féroce.
--Vous me comprenez mal, fille chérie de mon coeur, reprit Hasth'y
avec un sang-froid imperturbable; j'ai garanti à ces voyageurs leur vie,
leur argent, et on ne touchera ni à un de leurs cheveux, ni à un de
leurs réaux, tant que moi et le compère au manteau noir nous pourrons
tenir un poignard ou une escopette; quant à tuer le seigneur Arthur,
vous aurez tort, fille de mon sang, car il m'a sauvé la vie; je lui ai
déjà offert de s'en aller, il n'en a rien fait... tant pis pour lui;
j'ai sa parole d'officier de ne rien divulguer de ce qu'il aura vu
pendant notre voyage; si les gardes de ronde nous surprennent, tant pis
pour lui. Quant à ce qui est de regarder ou non la femme qui est
là-dedans, c'est une dispute d'amoureux à laquelle ma gravité de père me
permet de prendre peu de part, ajouta Hasth'y, de cet air froid et
railleur qui avait la faculté de me mettre hors de moi.
--Eh bien donc, toi qui n'es pas assuré, tu paieras pour elle! s'écria
Tintilla avec un accent d'horrible méchanceté, en donnant une si
furieuse saccade au mors de mon cheval, qu'il se câbra violemment et se
renversa avec moi dans un profond ravin que je côtoyais depuis un quart
d'heure sans y faire attention.
Tout ce que je me rappelle de cet infernal accident, c'est que, lorsque
mon cheval pointa, j'étais penché en avant, de sorte que la boucle de
têtière de la bride me donna un coup si violent au front qu'il
m'étourdit et me fit heureusement tomber avant le cheval, car je me
sentis tourner deux fois sur moi-même, et un coup sourd et retentissant
qui ébranla tout en moi, jusqu'aux fibres les plus déliées, me fit
perdre tout-à-fait connaissance.
Quand je revins à moi il était grand jour, et j'étais assis sur le
devant d'une voiture qui marchait au pas; les stores étaient baissés.
Je me sentais la tête horriblement pesante; j'y portai la main, et je la
trouvai enveloppée d'un bandeau encore imbibé d'eau de Cologne.
Nous étions quatre dans cette berline. En face de moi dormait un homme
de cinquante ans; il avait une figure sèche et maigre, des cheveux gris,
assez rares, et une grande distinction dans tous les traits; il portait
un ruban de plusieurs ordres noué à la boutonnière d'une grande
redingote de voyage. A côté de moi était un grand et beau jeune homme de
trente ans au plus, d'une figure pleine de noblesse et de charmes, et
vêtu avec autant de soin et de fraîcheur que s'il n'eût pas passé la
nuit en voiture; il ne s'était pas aperçu du mouvement que j'avais fait
en m'éveillant, car il attachait un regard fixe et amoureux sur une
jeune femme endormie, placée en face de lui, à côté de l'homme aux
cheveux gris.
J'avoue qu'à la vue de cette merveilleuse créature j'oubliai et la
blessure que je me sentais à la tête et les contusions dont j'étais
moulu.
Le soleil, déjà fort élevé, frappait sur les stores de soie cramoisie,
et jetait dans l'intérieur de la voiture une teinte pourprée qui
répandait autour de nous un délicieux reflet.
Cette femme endormie paraissait avoir au plus vingt ans, et son joli
visage était d'une incarnation si délicate et si transparente, qu'on
voyait de petits réseaux de veines azurées courir sur son menton, sous
ses longues paupières fermées et sur les côtés de son front blanc et
poli comme du marbre, que de longues boucles de cheveux châtains
laissaient voir par moment.
Un nez digne d'une statue grecque, et deux sourcils bien arqués, et plus
foncés que la chevelure, donnaient un charmant caractère à cette
délicieuse physionomie.
Un tout petit chapeau de moire bleue à l'anglaise, garni en dedans d'une
ruche de dentelle, je crois, encadrait cette ravissante figure.
Quoique cette femme fût vêtue d'une longue et large blouse de couleur
sombre, comme elle était penchée sur un des côtés de la voiture, on
devinait la taille la plus gracieuse et la plus svelte.
Une de ses mains était gantée d'un gant de peau de Suède; et l'autre,
d'une blancheur, d'une délicatesse et d'une beauté merveilleuse, était
nue et aussi toute veinée de bleu.
Mon voisin tenait cette main si mignonne et si potelée dans les siennes;
sans doute que cette jolie femme l'avait oubliée en s'endormant, car ce
jeune homme la tenait avec amour et respect; sans oser changer sa
position, qui devait être horriblement gênante, car il avait le bras
presque tendu, mais il avait peur sans doute d'éveiller la belle
dormeuse par le plus léger mouvement.
Je ne saurais dire l'atroce sensation de jalousie et d'envie qui vint me
serrer le coeur à la vue de ces deux jeunes gens si beaux et si
distingués. Par instant je leur devinais un amour si délicat, si
gracieux, si plein de charme et de poésie! Je compris tout-à-coup, avec
une facilité désespérante, qu'il y avait un autre amour que l'amour
brutal et emporté que j'avais éprouvé pour Tintilla.
Expliquer comment la vue de cette femme fit sur mon âme et sur mon
corps une impression aussi rapide et aussi profonde, c'est ce que je
puis à peine comprendre, aujourd'hui que j'ai l'expérience de l'âge;
mais jamais passion plus profonde et plus subite n'a éclaté dans le
coeur d'un homme ardent.
Les yeux fixes, j'attendais avec une anxiété dévorante que cette jeune
femme ouvrît les siens, car j'éprouvais le besoin de me dissimuler une
vérité devinée malgré moi. Je cherchais à me persuader que ce jeune
homme était le frère ou le mari de cette femme, ce qui m'eût bien
consolé et donné quelque espoir.
Enfin, un léger cahot de la voiture fit un peu dévier le bras de mon
voisin, et ce mouvement éveilla sans doute la jolie dormeuse, car elle
retira d'abord sa main, puis la posa sur son front, et ouvrit
languissamment les deux plus grands yeux que j'aie vus de ma vie.
Je m'étais brusquement rejeté dans mon coin, et, grâce au capuchon de
mon manteau que j'avais rabaissé sur mon front, en feignant de dormir,
je pouvais tout voir sans être vu. Je crois encore ressentir l'angoisse
cruelle que j'éprouvai quand j'aperçus le regard long et passionné que
cette femme jeta sur son amant, car on ne peut regarder ainsi que son
amant.
Qu'il était doux, ce charmant, ce délicieux regard du réveil, qui allait
aussitôt, et comme par instinct, chercher le regard d'un ami.
Puis la jolie femme entr'ouvrit sa petite bouche, garnie de dents
admirables, et, par un léger et gracieux pincement de ses lèvres, elle
parut envoyer des baisers sans nombre à son amant. Il fallait voir aussi
comme à chaque tressaillement de ses lèvres ses beaux yeux se fermaient
à demi, et tout ce qu'ils révélaient de bonne et tendre passion!
Enfer!... enfer!... chacun de ces coups d'oeil, de ces baisers feints,
m'arrivèrent au coeur aigus et acérés; j'eus en vérité un épouvantable
mouvement de rage et de jalousie; j'en vins à regretter que Tintilla
n'eût pas tué cette femme.
Et puis je me mettais tellement à haïr la Bohême que je l'aurais, je
crois, étranglée de mes propres mains et le beau jeune homme aussi.
Ma damnation commençait; mort Dieu! elle n'était pas à bout.
Bientôt le jeune homme prit cette jolie main qu'on lui avait laissée,
et, malgré une moue charmante et le jeu menaçant de deux grands yeux qui
montraient d'un air d'effroi, assez rassuré d'ailleurs, l'homme à
cheveux gris, l'amant porta cette main à sa bouche; il la baisait
délicatement depuis le bout des doigts jusqu'au poignet, et puis il la
mettait avec ivresse sur ses yeux, sur son front, sur ses cheveux, sur
sa joue, et il la baisait encore avec admiration, il la baisait comme un
avare, n'en perdant rien, ne laissant pas une fossette ni une phalange,
pas un ongle rose et poli, sans y avoir amoureusement porté ses lèvres.
Sa maîtresse, elle, lui souriait avec idolâtrie; ses joues, un peu
pâles, se coloraient légèrement, et son autre main s'appuyait sur son
sein, qui commençait à battre avec force. Non, cent fois non, les
souffrances physiques les plus aiguës ne sont rien auprès de la cuisante
et profonde angoisse morale qui me tordait le coeur, tandis que je
voyais cet amant si immensément heureux de ces légères faveurs; aussi
fis-je avec cruauté un mouvement assez brusque qui envoya bien vite la
petite main se cacher dans les plis d'un vaste cachemire.
--Prenez garde, Paul, cet homme se réveille, dit-elle bien bas d'une
voix fraîche et suave comme sa douce haleine.
--Non, ne craignez rien, Marie, répondit Paul en demandant une main
qu'on lui refusa sincèrement.
--Oh! vous avez beau faire, Marie, dit Paul, et cacher cette main
divine, il me semble que si vous éprouviez autant d'amour que moi, ces
baisers muets que je vous envoie iraient la caresser à travers les plis
de votre schall, et que vous en sentiriez l'impression brûlante.
--Que vous êtes fou, Paul! et pourtant non, vous n'êtes pas fou, dit
Marie; car je sais bien que quand tu me regardes fixément j'éprouve
comme un coup électrique, là..., dans mon coeur. Aussi, pourquoi un
baiser muet ne m'atteindrait-il pas sous ce cachemire?
--Oh! Marie, Marie, dit Paul, quel bonheur est le nôtre! et combien
cette contrainte même que les convenances nous imposent en augmente
encore le charme! Crois-tu pas, dis, mon ange aimé, qu'un regard, qu'un
serrement de main nous plongeraient dans ces extases délicieuses, si
nous étions toujours seuls?
A ma grande joie, la conversation fut interrompue par un effroyable
bâillement du monsieur à cheveux gris, qui étendit ses bras, se raidit,
se tourna, se retourna, et dit d'abord:
--Bonjour, Marie..... Puis: Mirval, quelle heure est-il?
--Mais bientôt midi, je pense, mon oncle, dit Marie.
Puis me montrant du doigt, l'oncle dit à voix basse: Est-ce qu'il dort?
--Il n'a fait qu'un mouvement depuis ce matin, dit Mirval.
--Il est néanmoins fort peu agréable d'avoir une pareille espèce dans sa
voiture, dit l'oncle; mais quand Marie veut quelque chose...
--Voyons, monsieur Mirval, je vous en fais juge, dit Marie; nous sommes
à la merci de ces horreurs de guides; un d'eux est renversé par son
cheval, cette nuit, il est grièvement blessé, pouvions-nous faire
autrement que de le recevoir dans notre voiture, par humanité d'abord,
et puis ensuite pour nous faire bien venir de ces hommes avec lesquels,
je l'avoue, je suis loin d'être en confiance?
--Et vous avez tort, Marie. Ces canailles-là ont un point d'honneur
inconcevable; c'est singulier, mais c'est cela; et aussi, escorté par
des voleurs, je dors aussi tranquillement que je le ferais escorté par
des gendarmes de notre belle patrie.
--Le fait est, dit Mirval, qu'à part le peu de gêne que nous occasionne
la présence de ce misérable, nous avons fait une action assez politique,
je crois, en le prenant avec nous.
--Pourquoi ne pas l'avoir placé sur le siége comme je le voulais,
puisque la place est libre, et que nous ne retrouverons nos gens qu'à
Séville?
--Y pensez-vous, dit Marie, sur un siége aussi élevé! ce pauvre homme
était évanoui, et ils y ont mis d'ailleurs un autre de leurs camarades,
je ne sais pourquoi.
--A la bonne heure! j'ai tort, Marie; mais voyez donc un peu la mine de
notre compagnon de voyage, dit l'oncle en relevant le capuchon de mon
manteau. Je fermai les yeux et je restai immobile.
--Ah! mon Dieu! mais ce malheureux là n'a pas dix-huit ans! s'écria
l'oncle avec horreur.
--Si jeune, et déjà infâme! et digne de la potence et des galères! dit
Paul.
--Le fait est qu'il y a bien de la fatalité sur ce visage, dit Marie
avec une expression de frayeur... C'est dommage, car il a d'assez beaux
traits.
Cette dernière réflexion me fit monter le sang au visage.
--Tiens, il rougit, dit l'oncle.
--C'est qu'il a la fièvre, dit Mirval.
--Et penser, ajouta l'oncle, qu'un pareil scélérat a peut-être déjà dix
meurtres à se reprocher!
Je passe sous silence le reste d'une communication à peu près aussi
flatteuse pour moi, et qui me fit passer les trois plus cruelles heures
de ma vie.
A Sibeyra la voiture s'arrêta.
Feignant toujours de dormir, je laissai les voyageurs descendre.
Je vis Hasth'y s'approcher de la voiture, et j'en descendis d'un saut.
--Mon cheval, lui dis-je, est-il tué ou blessé?
--Ni l'un ni l'autre.
--Faites-le seller, je pars...
--Comme vous voudrez!... ça enchantera ma fille.
--Écoutez, Hasth'y, votre damnée fille a voulu me tuer. Quoique ce soit
une femme, si je ne m'étais pas évanoui sur le coup, ma violence m'eût
peut-être entraîné au-delà des bornes de la politesse. Je retourne à
Cadix, vous avez ma parole: pas un mot de ce que j'ai vu ne sortira de
ma bouche; mais jurez-moi, si vous pouvez jurer par quelque chose, de
veiller avec dévouement au salut de cette femme qui est là; vous savez
si je suis généreux, une fois de retour à Cadix, prouvez-moi qu'elle est
arrivée sans malheur à Séville, il y a dix onces d'or pour vous.
--Je n'avais pas besoin de cet encouragement, seigneur Arthur; je vais
faire seller votre cheval. Voulez-vous voir Tintilla?
--Non, au diable! Mon cheval! mon cheval!
En attendant Frasco, je jetai un dernier regard d'amour et de regret sur
cette auberge qui renfermait la femme dont la grâce avait fait naître en
moi la première et véritable passion.
Frasco vint, je sautai en selle et partis au galop. J'étais alors d'un
tempérament de fer, aussi, malgré ma chute et ma blessure, j'arrivai
tout d'une traite à Xérès, où je ne fus pas tenté de visiter Juan Dulce.
Le surlendemain j'étais à Cadix, le jour d'après à bord, et le jour
d'ensuite au fort Sainte-Catherine, où je fus emprisonné pendant un mois
pour avoir quitté et déserté le bord.
Pendant ce mois de captivité, vingt fois je me reprochai ma faute; je me
disais: j'ai agi comme un sot, il fallait rester, peut-être que ma
bizarre aventure aurait intéressé cette femme à mon amour. Enfin, ce
furent des remords affreux pendant les premiers huit jours, puis je n'y
pensai plus, puis je l'oubliai.
Comme mon temps de prison finissait, notre frégate reçut l'ordre d'aller
à Malte, et nous partîmes le jour où j'appris par la voix publique,
qu'Hasth'y et ses associés avaient été qui pendus, qui aux galères. Mon
ami intime était, j'aime à le croire, de ces derniers. En conscience je
le regrettai un peu, car il est de ces amitiés qu'on n'oublie pas.
CHAPITRE IV.
Lorsque plus tard je vins à me rappeler cette singulière aventure, par
une bizarrerie assez étrange, le souvenir de la jeune femme si
Française, si jolie, si distinguée, s'effaça peu à peu de ma mémoire, et
je me remis à penser avec acharnement à Tintilla la Bohême!
Malgré moi je voyais toujours ses grands yeux noirs vifs et hardis, son
teint pâle, sa taille souple et lascive.
Or, ce souvenir et bien d'autres me damnaient.
Car voilà comme nous sommes, misérables créatures! Je dis nous, car qui
de nous n'a pas aimé aussi, sa Bohême, sa Manon, sa Tintilla?