D'abord elle dansait la Tuanchega dans la perfection... Vive Dieu! oui,

elle la dansait, et si bien, qu'elle eût fait étinceler les yeux ternes

d'un mort;... et moi, qui n'avais que seize ans, jugez donc! Et puis

Tintilla savait encore une foule de boléros si drôles, si amoureux,

qu'elle accompagnait sur sa guitare ou avec ses castagnettes, d'une

façon tellement folle, gentille et libertine, que j'étais fou, mais fou

à lier, de _Tintilla_ la Bohême.

Et puis hardie à cheval! il fallait voir! tirant le pistolet presque

aussi bien que son père.

Et puis enfin, par-dessus tout... mais malheureusement on ne peut pas

dire ces choses là... toujours est-il que j'en étais furieusement

épris.

Si épris qu'un jour elle voulut me forcer à l'accompagner sur l'Alaneda,

par un beau dimanche de juin, quand tout Cadix était dehors, elle dans

son damné costume de Bohême de toutes les couleurs, et moi en grand

uniforme; je cédai à son caprice, et j'y gagnai trois jours d'arrêts,

que notre vieil animal de capitaine de frégate m'infligea avec la joie

la plus hargneuse, la plus maligne du monde.

Pourtant je gagnai aussi à cette liaison de devenir un des officiers les

plus assidus à leur service. Car j'avais une telle frayeur des arrêts,

et un tel appétit de la terre, que j'étonnais tout le monde par mon zèle

et mon exactitude. Je vécus ainsi trois mois, au grand scandale des

honnêtes gens et de mon banquier, qui ne cessait de me répéter: Vous ne

quittez pas les courses de taureaux, les combats de coqs, les salles

d'armes et les académies; vous vous êtes engoué d'une franche catin,

passez-moi le terme, et de monsieur son père, qui vit à vos crochets; au

lieu de fréquenter la bonne compagnie, où vous seriez si bien placé, où

vous trouveriez des plaisirs décents, etc.

A cela, moi je répondais avec une naïveté d'enfant: Je n'aime pas les

plaisirs décents; en fait de bonheur, personne n'est meilleur juge que

soi-même: je me trouve bien comme cela, et j'y reste. Le fait est que

j'étais extrêmement heureux, seulement je maigrissais à la vue, quoique

je mangeasse avec emportement.

Mais j'oubliais de dire de quelle façon mon ami Hasth'y dompta mon

cheval Frasco: les caveçons, les entraves, les coups, les mors à

bascule, à crocs, à lame, ne faisant rien sur ce caractère sauvage et

opiniâtre..., Hasth'y me conseilla de priver Frasco de sommeil.

Pour ce faire, je le faisais attacher très-court à son râtelier par une

forte chaîne de fer, et mon palefrenier se relevait avec un autre de mes

gens, pendant la nuit, pour lui faire entendre un roulement continuel de

tambour. Au bout de cinq jours de ce régime, je montai _Frasco_ et le

trouvai souple comme un gant.

Vous m'avouerez que ce sont là de ces sortes de services qu'on n'oublie

pas. Aussi mon intimité avec Hasth'y se resserra-t-elle. Je lui prêtais

de l'argent qu'il ne me rendait pas, ce dont j'étais ravi, car sans

connaître alors beaucoup les hommes, je devinais par instinct que les

obligations de ce genre, qu'il contractait avec moi, devaient le rendre

plus indulgent sur ma liaison avec sa fille.

Ce n'est pas que le digne homme fût gênant. Mon Dieu non! la chambre de

Tintilla était fort éloignée de la sienne et les fenêtres donnaient sur

le rempart; tous les soirs je sortais à dix heures par la porte et je

rentrais par la fenêtre; les convenances étaient donc parfaitement

gardées, et la réputation de la veuve du contrebandier ne courait aucun

risque.

Une seule chose m'intriguait assez dans les commencements, c'est que mon

excellent ami ne me parlait jamais de madame Hasth'y. De cela j'augurai

assez sagement que des chagrins de famille avaient dû profondément

ulcérer le coeur du père de Tintilla, qui, séparé d'une coupable

épouse, mettait toute sa joie, tout son avenir dans sa fille.

Ou bien qu'Hasth'y n'était pas plus veuf que sa fille n'était veuve et

que Tintilla était bâtarde.

Après tout, qu'est-ce que cela me faisait à moi? je n'étais ni maire, ni

curé; aussi, jamais je ne fis à ce sujet la moindre question qui eût pu

embarrasser mon ami.

Du reste, Hasth'y était fort amusant à entendre, et nous passions, ma

foi, des soirées fort pleines, sa fille et moi, en fumant et buvant de

l'agria glacée, à l'écouter parler de ses aventures; car il avait fait,

disait-il, par-ci par-là, un peu de guerre dans les guérillas, et un peu

de contrebande avec monsieur son gendre. Or cette vie de partisan ne

manque ni de poésie, ni d'étrangeté; vivre dans les montagnes au bord du

torrent; franchir des précipices en s'accrochant à une corde, tout cela

nous paraissait charmant à nous deux: aussi nous brodions sur ce thème

les plus beaux romans qu'on puisse imaginer.

J'étais donc fort heureux, point jaloux du tout, surtout depuis que

Tintilla m'avait sacrifié les assiduités d'un certain colosse appelé

Matteo Torreados, fort en vogue, qu'elle paraissait accueillir avec

assez de coquetterie; aussi rien ne semblait-il devoir troubler mon

heureuse existence. Un jour pourtant que j'entrais chez Hasth'y, je

rencontrai sous le pâtis un grand homme scrupuleusement enveloppé dans

un manteau brun, qui sortait de chez mon ami.

Quoique son chapeau fût enfoncé sur ses yeux et que sa cape fût relevée

jusqu'à son nez, je vis assez sa figure rude et brune pour être

convaincu que je ne l'avais jamais rencontré chez le père de Tintilla.

L'homme au manteau se rangea pour me laisser passer, et j'entrai avec un

cruel pressentiment, qui, je ne sais pourquoi, se rattachait à la visite

de cet inconnu. En effet, je trouvai Tintilla toute rêveuse, et Hasth'y

profondément préoccupé.--«Nous quittons Cadix pour une quinzaine,» me

dit cet excellent homme; Tintilla, elle, ne me dit rien; seulement elle

me regarda d'une certaine façon que je connaissais bien, ce qui fit que

je me promis de ne pas quitter Tintilla, quoiqu'il pût m'arriver.--«Et

où allez-vous donc, lui dis-je?--Oh! vous êtes bien curieux, seigneur

Arthur.--Je puis bien être curieux de savoir où vous allez..., lui

dis-je, puisque je veux aller avec vous.--Avec nous! répéta-t-il avec

les marques du plus profond étonnement, avec nous!... Tintilla, dit-il à

sa fille, d'un air si stupéfait qu'il en était comique.--Et pourquoi

pas? dit Tintilla.--Pourquoi pas? lui dis-je à mon tour.--Pourquoi pas?

reprit Hasth'y... Allons donc! tu es folle, enfant.--Non, je ne suis pas

folle; s'il le veut, il peut venir.» Puis elle parla assez longtemps à

l'oreille de son père, qui finit par dire: «Si tu promets cela, à la

bonne heure! Eh bien, seigneur Arthur, nous allons visiter... visiter un

de nos parents dans les montagnes de la Ronda.--Et vous y allez seul?

lui dis-je.--Seul avec Tintilla.--Pour quinze jours?--Pour quinze

jours.--Je pars avec vous.--Et votre frégate? me dit Tintilla.--Ma

frégate!... Eh bien elle m'attendra, je m'en moque, le service du roi

m'ennuie. Si à mon retour ils me donnent des arrêts pour trop longtemps,

je me fais bourgeois.»

Je fus largement payé de ce sublime dévoûment par un coup d'oeil de

Tintilla. Le soir de ce jour, cet animal de capitaine de frégate que

j'ai dit, me fit appeler au moment où je me disposais à descendre à

terre.--Vous allez à terre, Monsieur?--Oui, capitaine.--J'y consens,

mais soyez ici avant la retraite.--Pourquoi cela, capitaine, avant la

retraite? Ne puis-je pas rester la nuit à terre? Mon tour de garde n'est

que dans deux jours.--Il n'y a pas d'explications à vous donner, _on

sait vos allures, Monsieur_; et puisque vous voulez à toute force

ruiner votre santé et votre bourse, il est du devoir de vos supérieurs

de mettre ordre à vos débordements.--Cela suffit, capitaine, dis-je d'un

air sournois, et riant sous cape de la figure qu'il ferait en ne me

revoyant ni le lendemain, ni le surlendemain, ni... ni... etc. J'arrivai

chez Tintilla léger comme un oiseau, et comme je n'avais emporté du bord

que du linge et de l'argent, je trouvai chez Hasth'y une surprise fort

agréable que m'avait ménagée sa fille... C'était un costume de _majo_

complet fait à ma taille. Ce costume était de couleur brune, avec des

broderies et galons de soie noire sur toutes les coutures; rien n'y

manquait, depuis le chapeau jusqu'aux grandes guêtres de cuir de Séville

brodées de soie de mille couleurs, et garnies de larges éperons d'acier

brillant qui rappelaient ceux des chevaliers du moyen-âge.

Tintilla voulut me coiffer à la bohême; elle releva mes cheveux que je

portais fort longs et les noua par derrière, ce qui faisait à peu près

une coiffure à la chinoise; puis elle m'attacha sur la tête un grand

mouchoir de soie rouge dont les bouts flottaient sur mes épaules, et me

coiffa ensuite d'un chapeau tout plat et à larges bords.

Ma veste brune était doublée de satin cerise comme l'écharpe, et ornée

de deux gros réseaux de soie noire à franges, qui faisaient des espèces

d'épaulettes; le gilet était de satin noir, et garni, ainsi que la

veste, d'une multitude de petits boutons d'or; la culotte courte de

tricot brun avait aussi une rangée de ces petits boutons d'or, qui

couraient tout le long de la cuisse sur un large galon de soie noire qui

s'arrêtait au-dessus des guêtres. Vêtu de la sorte, et monté sur Frasco,

équipé à la moresque, ayant à mon côté ma carabine et un long poignard

de marine passé dans ma ceinture, j'étais méconnaissable. Tintilla,

hardiment placée sur un fort beau cheval rouan, était habillée en femme

et avait un costume tout pareil au mien.

Enfin Hasth'y, vêtu d'un costume de même façon que le nôtre, mais de

couleur noire, maniait avec une habileté rare un petit cheval pie, qui

m'avait bien l'air de venir de Tunis.

Ce fut donc par un beau clair de lune, par le temps le plus délicieux du

monde, au bout de la mer qui mourait sur la grève, que nous sortîmes de

Cadix, Tintilla, son père et moi, bien montés, bien armés, bien

enveloppés dans nos manteaux et fumant nos cigarritos (car Tintilla

fumait aussi son petit papelito, la vraie Bohême qu'elle était!). Nos

cigarritos, dont l'odeur suave se mariait merveilleusement à la senteur

forte et aromatique que les bruyères espagnoles exhalent pendant ces

belles nuits, si douces et calmes. Nous avions pour toute suite un vieux

nègre, perché sur une grande mule blanche, qui faisait fièrement sonner

ses sonnettes.

Nous devions marcher toute la nuit pour éviter la grande chaleur du

jour, et nous arrêter seulement à Xérès, où Hasth'y _avait_, disait-il,

_une visite à faire_.

CHAPITRE II.

En arrivant à Xérès, nous allâmes loger chez le seigneur Juan Dulce,

l'hôte que Hasth'y y avait à visiter.

Juan Dulce demeurait tout au bout de la ville, près de la Chartreuse; sa

maison, isolée, paraissait vaste et commode.

Il vint à notre rencontre, et je n'oublierai jamais sa belle et

respectable figure. Comme sa haute taille était un peu voûtée par l'âge,

il s'appuyait sur un des bâtons à crosse appelés cachiporra; ses grands

cheveux blancs et brillants comme de l'argent, s'échappaient d'une

résille noire qui couvrait sa tête, et jamais gentilhomme espagnol

n'avait été plus noblement drapé sous les longs plis d'un vaste manteau

brun.

Sans même s'informer de mon nom, le bon vieillard m'accueillit avec une

cordialité expansive qui m'aurait touché jusqu'aux larmes, s'il ne

m'avait pas paru un peu ivre. Quoiqu'il en eût, il nous prévint que le

dîner nous attendait, un simple puchero, dit-il avec une feinte et

orgueilleuse modestie.

Tintilla disparut et revint bientôt vêtue de ses habits de femme.

Le dîner fut parfait. L'olla podrida, épicée à vous brûler le palais; le

guspacho, frais à vous donner le frisson; le vin de Xérès, je n'en dis

rien; quant au vin de Catalogne, il sentait la peau de bouc à ce point

de vous faire croire qu'on aspirait la vapeur d'une chévrerie; en un

mot, tout était délicieux.

Au dessert un nègre apporta un flacon de muscatelle, des cigares, un

brazero, et se retira. Alors Juan Dulce dit à mon ami Hasth'y: «Ah ça,

maintenant que nous sommes seuls, compère, parlons de notre affaire.»

A ces mots, Hasth'y fit un signe à Tintilla, qui, sans plus de

cérémonie, se leva de table, alluma un cigare, qu'elle passa de ses

lèvres aux miennes, prit un cigarrito pour elle, et me dit: «Querido,

viens-tu te promener?--Pourquoi s'en vont-ils? dit le bon vieillard en

vidant d'un air capable son grand verre rempli de muscatelle. Corps de

Christ, pourquoi s'en vont-ils, mon compère? est-ce que ta fille et son

amant ne sont pas de l'escorte?

Avant que j'aie pu entendre la réponse du père de Tintilla, elle m'avait

entraîné, sans aucune résistance de ma part, je l'avoue, dans un grand

jardin tout couvert de berceaux de vigne qui avaient pour supports des

palmiers et des orangers. Sous ces berceaux épars et presque

impénétrables aux rayons du soleil, s'étendait un gazon touffu, sur

lequel le prévoyant et sensuel Juan Dulce avait disposé plusieurs bons

carreaux bien moelleux et bon nombre de nattes de Lima, afin qu'on pût

s'asseoir à l'ombre sans craindre la fraîcheur qui pouvait résulter du

voisinage d'un grand bassin à cascades dont l'eau filtrait quelque peu

sous les hautes herbes si touffues.

C'était, pardieu, un séjour charmant que la retraite de Juan Dulce, et

ces sombres voûtes de verdure me paraissaient surtout faites exprès pour

passer mon après-dînée, couché mollement sur le dos, en fumant mon

cigare et en entendant chanter ma maîtresse. Aussi dis-je à Tintilla:

«Chante-moi quelque chose; mais avant, explique-moi donc de quelle

diable d'escorte veut parler ce vieux bonhomme qui a de si bon vin, et

qui se le prouve à lui-même avec tant de complaisance?

--«Une escorte! Querido mio... que je sois damnée si je sais ce que tu

veux dire.

--Pardieu! je le sais moi, car j'ai bien entendu Juan Dulce demander à

Hasth'y: Est-ce que ta fille et son amant ne sont pas de l'escorte? Or,

la fille d'Hasth'y, c'est toi, et ton amant, c'est à peu près moi, je

suppose.

--Tu es fou, coeur de diable, dit Tintilla en riant et en m'embrassant

comme une folle. Tiens, Querido, laisse-moi t'arranger ce carreau sous

ta tête, cet autre sous tes épaules, celui-ci sous ton bras, allons,

étendez-vous bien, mon sultan, et pendant que vous fumerez, moi je vous

chanterai, pour vous endormir, les Trois Baisers de la Bohémienne, tu

sais, Querido? Justement voici la guitare du vieux bonhomme.

--Non, non, par le diable!... ne chante pas cela si tu veux m'endormir,

entends-tu, Tintilla? m'écriai-je en me levant à demi.

Mais la damnée fille pinçait déjà les cordes de la guitare et préludait

par des cadences perlées, qu'elle laissait tomber d'une voix suave et

argentine qui faisait tout vibrer en moi.

--Encore une fois, pas cela, Tintilla! m'écriai-je d'un air suppliant.

--Tu m'entendras, me dit l'entêtée; et, se penchant sur moi, elle me

donna un long baiser qui me rendit incapable de la contredire, et je

retombai résigné sur les carreaux de Juan Dulce.

Sur ma foi, je vivrais mille ans que je me souviendrais toujours de la

figure et de la pose de Tintilla pendant qu'elle chantait, que je

n'oublierais ni les accents, ni les modulations de sa voix, ni la

senteur balsamique des palmiers, ni la façon bizarre et coquette dont la

Bohême était éclairée; le soleil, à son déclin, jetait ses chauds et

derniers rayons sur le berceau de vigne qui nous abritait; et, par un

admirable caprice de la lumière, un de ces rayons passant à travers

quelques feuilles moins serrées, tombait d'aplomb sur la figure pâle et

jaune de Tintilla, qu'il couvrait d'une clarté vermeille.

Oh! qui la peindrait ainsi ferait un ravissant tableau! Assise à la

mauresque sur un carreau, une jambe pliée sous elle et l'autre étendue,

et cette autre, chaussée d'un bas écarlate à coins noirs, relevant un

peu son jupon jaune bien drapé qui se découpait sur son corsage rouge

tout broché d'or.

Mais qui pourrait peindre ses doigts fins et longs voltigeant sur la

guitare, ses cheveux noirs tressés de rubans incarnats? Qui peindrait

cette figure si mobile et si animée, brusquement éclairée par un rayon

qui semblait la dorer, et la faisait resplendir sur le fond noir et

sombre du feuillage?

Et tout au bout du jardin, cette cascade transparente que le soleil

faisait reluire comme un globe de cristal lumineux! et cette chaleur

énervante qui rend la mollesse si voluptueuse!..... qui peindrait

cela?..... Et ce silence..... interrompu seulement par les chants de

Tintilla! et le murmure de la cascade qui voilait légèrement la voix de

la Bohémienne, et lui donnait un charme indicible et comparable à celui

que prête la vapeur à un paysage! Encore une fois, qui rendrait

dignement ce tableau?

Et moi, je voyais cela, vrai, réel, avec une imagination de feu; je

voyais cela, j'entendais cela à demi-couché, ayant encore la tête

exaltée par la chaleur et la fumée. Je me disais: j'ai seize ans, je

suis jeune, libre, riche et fort..... Cette femme est à moi..... Rien au

monde ne peut empêcher qu'elle soit à moi!--Oh! alors j'éprouvai une de

ces plénitudes de bonheur et de bien-être, une de ces dilatations de

coeur qui, plus tard, font prendre en grande pitié ces creuses

rêveries de gloire et de renommée; car il me semble que la gloire ne

peut et ne doit jamais donner une sensation plus profondément délicieuse

que celle que j'éprouvais alors.

Pour m'achever, c'est le boléro suivant que j'entendais chanter avec une

expression d'amour et de volupté irritante impossible à rendre, et qui

empruntait un nouveau charme du lieu, de la solitude, du soleil

couchant, que sais-je, moi? et puis cela chanté en andalous avec la

prononciation gutturale et sonore des Arabes; encore une fois, c'est

impossible à peindre.

Voici le boléro:

LES TROIS BAISERS DE LA BOHÉMIENNE.

«Shispa'y a vingt ans, et à vingt ans Shispa'y n'a pas d'amant; si

Shispa'y était laide, je vous dirais: Plaignez Shispa'y. Mais Shispa'y

n'est pas laide; au contraire, Shispa'y est belle, et si belle, que

lorsqu'elle se baigne dans l'Irmack avec ses compagnes, toutes la

regardent d'un air de haine et d'envie. Mais à quoi te sert ta beauté,

Shispa'y? Le Juif a aussi de beaux sequins luisants qu'il cache, qui ne

servent à personne, et dont lui-même ignore la valeur, puisqu'il s'est

refusé tous les plaisirs qu'on se procure avec la richesse.

«Le Juif est bien riche, Shispa'y, et pourtant un pauvre esclave

haletant, manquant de tout, viendrait à genoux, les mains jointes, lui

dire: Seigneur, donnez-moi une piastre, que le Juif lui donnera plutôt

un coup de kanghiar qu'une piastre; tu fais comme le Juif, Shispa'y, qui

peut tout avoir et se prive de tout parce qu'il ne connaît rien. Mais

sais-tu ce qui lui est arrivé au Juif?--Je vais te le dire, Shispa'y.

«Une nuit, des klephtes, qui lui voulaient plus de bien que de mal, sont

entrés dans sa maison pendant qu'il dormait, et l'ont doucement garrotté

avec leurs belles ceintures de soie ouvragée.

«Et puis ils ont commencé à prendre les sequins du Juif, non pour les

voler par Mahom, mais pour lui acheter du bon vin de Chiraz et du bon

miel d'Eschil, et des torches de gomme d'olivier qui sentent si bon; et

ils ont apporté tout cela dans la maison du juif; entends-tu, Shispa'y?

«Et les klephtes lui ont dit avec de grandes menaces:--Toi qui n'as

jamais bu que de l'eau froide et insipide de l'Irmack, bois ce vin de

Chiraz;

«Toi qui n'as jamais senti que l'odeur mauvaise de tes vieux murs, sens

les parfums de cette gomme embaumée;

«Toi qui n'as jamais mis sous ta dent que du maïs cuit sous la cendre,

goûte ce miel mêlé d'ambre et de raisin de Corinthe.

«Et quand le Juif a eu goûté de tout cela, les bons klephtes se sont en

allés sans emporter seulement un talek, Shispa'y.

«De sorte que le Juif trouvant le chiraz meilleur que l'eau, le miel

meilleur que le maïs, et la senteur de la gomme d'olive meilleure que

l'odeur de sa masure, employa désormais ses sequins à acheter du chiraz,

du miel et de la gomme d'olivier, et devint aussi prodigue qu'il avait

été avare.

«Voilà ce qui arriva au Juif, Shispa'y. Maintenant écoute ce qui

t'arrivera à toi, Shispa'y, écoute, car je sais l'avenir; je suis

Bohême.--Et la Bohême prit la main de Shispa'y et lui dit...»

Mais voilà que mes souvenirs m'entraînent un peu trop loin; car il faut

laisser ignorer la fin de ce boléro, qui est en vérité d'une naïveté un

peu crue et tant soit peu biblique.

Tintilla, qui n'avait pas à garder avec moi les mêmes ménagements, la

chanta jusqu'au bout; non pas tout à fait, car je l'interrompis avant la

fin du jour... pour lui demander, je crois, si les petits pois

fleurissaient en avril.

Après cette sotte et intempestive question, je m'endormis d'un profond

sommeil.

Quand je m'éveillai, il était nuit close, et je pouvais voir les étoiles

scintiller à travers les feuilles de vigne qui se balançaient sur ma

tête; j'allongeai les bras, et je m'aperçus qu'une main charitable

m'avait soigneusement couvert de mon manteau.

A ce moment, j'entendis marcher près de moi.--Qui va là?--C'est moi,

Querido, répondit Tintilla. Allons, vite à cheval! il est tard; mon père

est déjà parti. Nous le rejoindrons.

--Pourquoi diable ne nous a-t-il pas attendus? lui dis-je avec

étonnement.

--Parce qu'il a de l'argent à remettre à un escribano de la rue Ancha,

et qu'il ne veut pas te faire attendre à la porte de cet âne en robe.

La raison n'étant pas absolument mauvaise, je m'en contentai; et nous

allâmes avec Tintilla, qui avait repris ses habits d'homme, chercher nos

chevaux que le vieux nègre tenait par la bride.

--Ah! ça, dis-je à Tintilla, où sont les gens de Juan Dulce, que je

leur donne ma bienvenue?

--Ils sont couchés... partons, partons, reprit-elle avec vivacité.

--Et leur maître?...

--Aussi couché... Mais à cheval! à cheval!....

Ceci me paraissait assez bizarre; pourtant je sautai en selle, avec

l'abnégation insouciante qui alors surtout me caractérisait.

Il fallait que Tintilla fût alors bien pressée de sortir de la maison du

respectable Juan Dulce, car, au lieu d'ordonner au nègre d'ouvrir une

espèce de claire-voie de quatre pieds de haut qui servait de porte au

jardin, elle fit intrépidement franchir cette barre à son cheval. Je la

suivis, car Frasco sautait comme un cerf; et la grande mule blanche,

encouragée par cet exemple, nous imita, malgré les cris et les

injonctions contraires du vieux nègre, qui jetait des cris de paon.

Nous prîmes une ruelle qui nous conduisit sur la route où nous devions

retrouver Hasth'y. Tintilla ne me disait mot; et, comme nos chevaux

étaient lancés à fond de train, nous n'entendions que le branle sonore

et régulier du galop qui retentissait sur ce sol ferme et battu et au

loin derrière nous, les sonnettes de la grande mule blanche.

Pour la première fois, ce qui paraîtra bizarre peut-être, je me

demandais où diable j'allais ainsi. Je commençai à trouver la conduite

d'Hasth'y assez mystérieuse, et la demande de Juan Dulce à propos de

l'escorte me vint à la pensée.

Après tout, me dis-je, je suis bien armé, bien monté; y compris le

diable, je ne crains à peu près rien; voyons donc jusqu'au bout.

--Pardieu! dis-je à Tintilla, ton père n'avait pas, je le vois, dix

mille piastres à compter à l'escribano, car il a pris une furieuse

avance sur nous.--Je suis sûre qu'il nous attend à la Tienda, qui est au

bas de la montagne, dit Tintilla; nous y voici bientôt.

En effet, deux minutes après, nous aperçûmes, car la nuit était claire

et la lune pleine, nous aperçûmes les murs blancs d'une hôtellerie.

Tintilla mit son cheval au pas, et je ralentis aussi l'allure de Frasco.

--Ecoute... écoute, Querido, me dit tout à coup la Bohême en arrêtant

son cheval et prenant la rêne du mien pour l'arrêter aussi, écoute.

Nous écoutâmes, et nous entendîmes le bruit assez éloigné des clochettes

de plusieurs mulets et le roulement sourd d'une voiture.

Ce sont eux, dit vivement Tintilla en partant comme un trait.--Ah ça!

mille tonnerres, à la fin, qui, eux? criai-je avec colère à Tintilla,

en la suivant de près.

La coucaratcha (III/III) · 第 2 / 8 段