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OEUVRES COMPLÈTES
DE
EUGÈNE SUE.
LA COUCARATCHA.
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR.
le Juif errant 10 vol. in-8.
Les Mystères de Paris 10 vol. in-8.
Mathilde 6 vol. in-8.
Deux Histoires 2 vol. in-8.
Le marquis de Létorière 1 vol. in-8.
Deleytar 2 vol. in-8.
Jean Cavalier 4 vol. in-8.
Le Morne au Diable 2 vol. in-8.
Therèse Dunoyer 2 vol. in-8.
Latréaumont 3 vol. in-8.
La Vigie de Koat-Ven 4 vol. in-8.
Paula Monti 2 vol. in-8.
Le Commandeur de Malte 2 vol. in-8.
Plik et Plok 2 vol. in-8.
Atar Gull 2 vol. in-8.
Arthur 4 vol. in-8.
La Coucaratcha 3 vol. in-8.
La Salamandre 2 vol. in-8.
Histoire de la Marine (gravures) 4 vol. in-8.
Sceaux,--Impr. de E. Depée.
LA
COUCARATCHA
Par EUGÈNE SUE.
TOME TROISIÈME.
[Illustration: COLOPHON]
PARIS,
CHARLES GOSSELIN, PÉTION, ÉDITEUR,
Editeur de la Bibliothèque d'élite, Libraire-Commissionnaire,
30, RUE JACOB 11, RUE DE JARDINET
1845
CHAPITRE V.
Environ six mois après que ceci eût été écrit par M. de Noirville,
Cécile adressait la lettre suivante à la baronne Sarah d'Herlmann, à
Dresde.
Noirville, 20 juin 18...
«J'ai bien tardé à vous répondre, Sarah; mais ma santé est si mauvaise,
je suis si faible, que, malgré tout mon désir, aujourd'hui seulement
j'ai eu physiquement la force d'écrire: car pour penser à vous, je ne
fais autre chose quand je ne lis pas vos lettres si affectueuses,
quoiqu'un peu sévères à l'égard de ce que vous appelez mes folies...
«Oui, mon amie, j'ai relu avec un bien triste plaisir, cette dernière
lettre où vous me rappelez notre séjour à Naples! c'était un beau temps
alors: quel bonheur profond j'éprouvais en voyant une douce intimité
s'établir entre nos deux familles, mon père apprécier le grand caractère
de votre mère, et votre mère trouver dans le coeur de la mienne un
écho pour chacune de ses nobles et pieuses pensées. Et puis comme dès la
première fois que nous nous sommes vues, nous nous sommes comprises; je
me le rappelle bien; c'était après une promenade dans le Golfe: nous
sommes tous revenus à l'ambassade; alors je vous ai emmenée chez moi, et
là je vous ai montré mes trésors: mes livres, ma musique, mes dessins
commencés; mais, vous rappelez-vous surtout, Sarah, cette singulière
circonstance? Un volume de Lamartine était resté ouvert sur ma table, et
voilà que vous me montrez que vous aviez emporté le même ouvrage dans
votre promenade! Mais ce n'est pas tout: quel est notre ravissement
quand nous nous apercevons, au signet de votre livre, qu'ainsi que moi,
la dernière méditation que vous aviez lue était aussi _la prière_! Vous
souvenez-vous combien cette découverte nous étonna délicieusement, et
quels heureux présages nous y cherchâmes pour l'avenir? car l'amitié,
comme tous les sentiments tendres et délicats, semble vouloir se
rassurer contre l'avenir par les présages, comme si le hasard prouvait
quelque chose contre l'avenir!
«Vous le voyez bien, alors notre jeune imagination n'était pas assez
riche, assez fertile, assez vive pour suffire aux plans de bonheur que
nous formions. Que de brillants songes nous avions improvisés! Mais
aussi quelque loin que nous emportassent ces rêves capricieux et dorés,
nos idées venaient toujours se rallier à l'existence de notre père et de
notre mère: nous faisions comme ces jeunes oiseaux qui essaient leurs
ailes naissantes au milieu des feuilles et des fleurs, mais sans jamais
quitter du regard le nid paternel.
«Eh bien! de toutes ces riantes visions, que m'est-il resté à moi? j'ai
perdu tous ceux par qui ma vie avait un but, je suis seule, seule, oh!
affreusement seule, Sarah!... Et deux ans sont à peine écoulés depuis ce
temps où l'avenir nous paraissait si beau!
«Mais vous me pardonnez, n'est-ce pas? chère Sarah, si je vous parle
tant de mon malheur et si peu de votre bonheur...; à vous si heureuse,
si aimée, si appréciée de tout ce qui vous entoure; à vous qui avez su
trouver le bonheur à l'aide d'une sérieuse et haute raison, à vous qui
vous sentez revivre dans un enfant adoré...; à vous enfin pour qui
l'espérance a été une réalité!
«Savez-vous bien que le malheur enlaidit l'âme: savez-vous qu'il y a des
moments où je vous envie avec amertume, où je vous hais presque de toute
la force de votre bonheur?
«Mais pardon, pardon, mon amie! C'est que je suis si malheureuse
aussi!... Car il faut enfin que je vous ouvre mon âme tout entière, bien
sûre après cela que vous aurez au moins pitié de votre pauvre _folle_,
comme vous m'appelez...
«C'est qu'aussi, tout ce que je souffre est au-dessus de toute
description. C'est que vous ne pouvez pas vous figurer l'horrible
supplice qui m'est imposé; c'est que vous ne saurez jamais ce que c'est
que vivre chaque jour, chaque heure, chaque minute avec un être qui vous
est odieusement antipathique, dont la présence vous irrite ou vous
accable, et qui est sans pitié parce qu'il ne sait pas, parce qu'il ne
peut pas savoir ni comprendre la torture affreuse qu'il vous fait subir
avec une si cruelle bonhomie.
«Car enfin une pauvre femme du peuple, que son mari brutalise et frappe,
peut espérer qu'un jour la méchanceté de cet homme aura un terme, quand
elle lui dira en pleurant:
«Voyez comme elle saigne, la blessure que vous m'avez faite? Voyez....
je suis toute meurtrie! au nom du ciel, ayez donc pitié d'une
malheureuse femme qui ne peut que souffrir!»
«Eh bien! Sarah, si cet homme n'est pas un monstre, il aura pitié, il
aura un remords ou au moins la conscience qu'il a fait le mal à cette
femme, et pour la victime résignée c'est presque une consolation que de
se dire: Mon bourreau sait que je souffre, au moins!
«Mais moi, mon amie, comment lui faire comprendre l'amertume des
douleurs toutes morales que j'endure, à lui qui ne se doute pas qu'il y
ait des douleurs morales? Comment lui faire comprendre que sa seule
présence pèse affreusement sur mon âme, quand il ignore peut-être ce que
c'est qu'une âme; quand il ne s'aperçoit seulement pas du frisson
involontaire, de l'horreur indicible que j'éprouve alors qu'il me prend
la main ou qu'il me tutoie?
«Oui, j'ai honte de l'avouer, ce _toi_...., ce mot solennel et sacré,
que le respect m'empêchait même de dire à ma mère, et qu'elle, et que
mon père ne m'ont dit qu'une fois en mourant lorsqu'ils m'ont bénie; eh
bien! ce mot, qui pour moi se rattache au plus cruel et au plus imposant
souvenir de toute ma vie..., cet homme me le dit sans cesse, et pour la
cause la plus vulgaire; il me dit _toi_ devant le monde qu'il reçoit;
il me dit _toi_ devant ses laquais!
«Oh! Sarah! l'entendre ainsi profaner ce mot sublime et mystérieux, qui,
prononcé par une voix aimée, m'eût peut-être révélé, à lui seul, tout ce
qu'il doit y avoir de passion et de bonheur dans l'amour partagé, comme
il m'avait déjà appris tout ce qu'il y avait d'angoisse et de tendresse
déchirante dans les derniers adieux d'une mère adorée! oh! mon amie!
entendre ainsi souiller ce mot à chaque instant du jour, est-ce
souffrir, dites-le?......
«Oh! oui, c'est souffrir, et bien souffrir, sans pouvoir le dire qu'à
vous seule, qui me comprendrez, n'est-ce pas.... Car puisque maintenant
vous savez toutes mes douleurs.., je suis sûre que vous me plaindrez...
et cela adoucira mes chagrins, de pouvoir pleurer avec vous, au moins;
car aux yeux de tous, aux yeux des autres est-ce que j'ai le droit de
souffrir, moi? De quoi me plaindrais-je? ne suis-je pas riche, jeune?
mon mari n'est-il pas bon, dévoué, d'une conduite irréprochable? Et
puis, voyez quel luxe, quel éclat, quelle splendeur m'environne,
aussi!--Qu'elle est _heureuse_! dit le monde... Le monde!... ce froid
égoïste, qui vous fait heureux pour n'avoir pas l'ennui de vous
plaindre, et qui ne s'arrête jamais qu'aux surfaces, parce que les plus
malheureux ont toujours une fleur à y effeuiller pour cacher leur misère
aux yeux de ce tyran si ingrat et si insatiable!
«Ou bien encore, Sarah, les gens profonds, les philosophes, les savants
dans les secrets du coeur humain, répondraient à mes douleurs avec un
insouciant mépris:--Vous souffrez?... mais la cause de votre ennui est
toute simple; c'est que vous pouvez vous passer toutes vos fantaisies;
en un mot, c'est que vous êtes _trop heureuse_!
«_Trop heureuse_! mon amie!... _trop heureuse_!...
«Et puis encore, avant ce fatal mariage, je me disais: Au moins la
solitude me sera permise, je reconstruirai à peu près ma vie
d'autrefois; que je puisse ravir seulement quelques heures à cette
existence morne et décolorée qui m'entoure comme un linceul, et je
remercierai Dieu... Mais non, si je veux lire, si je veux chercher dans
les arts un oubli passager de mes maux, une réflexion stupide ou
choquante vient m'arracher à mon extase; car _lui_ est toujours là, sans
cesse là; parce que cet homme m'aime, comme il peut aimer, et que c'est
par sa présence continuelle, assidue, obsédante, qu'il croit me prouver
cet amour. Si je souffre, il est là pour me demander ce _que j'ai_!...
si je dis que je ne souffre plus, il est encore là pour me
_distraire_... Et puis, enfin, il est là, parce qu'il a le droit d'être
là..., et que c'est son devoir d'honnête homme d'être là; car il est
honnête homme après tout, il est bon à sa manière; il m'est dévoué à sa
manière. Aussi je ne puis le haïr, et pourtant il me tue; il me fait
mourir à petit feu; c'est une torture lente et horrible, une agonie
affreuse que j'éprouve; et lui, qui ne s'en doute même pas, voit cela
d'un air souriant, tranquille, placide, intimement convaincu que j'ai
toutes les chances de bonheur possibles.
«Et se dire que si j'avais cinquante années à vivre, j'aurais cette vie
pendant cinquante ans! savez-vous que cela serait bien horrible...; mais
rassurez-vous... mon amie j'ai une espérance...
«Et puis encore ce n'est pas tout... il est un autre supplice qu'il me
faut endurer chaque jour, c'est celui de rougir de mon mari; aussi ai-je
dû rompre avec quelques amis de famille; car si vous l'aviez vu! si vous
l'aviez entendu! lorsqu'il se fut affranchi de l'espèce de gêne et de
contrainte qui le retenait avant mon mariage... C'était à en mourir de
honte.
«Et même, dans ce monde où il m'a menée, monde que je ne puis d'ailleurs
ni louer ni blâmer, parce que je ne le comprends pas, parce qu'on n'y
parle pas la même langue que j'ai parlée depuis mon enfance; mais enfin,
dans ce monde aussi, je m'apercevais bien qu'il était moqué, compté pour
rien, maintenant que son sort était fixé, et que les familles n'avaient
plus à se le disputer pour leurs filles.
«Et moi, mon amie, moi, j'avais l'air de m'être mariée bassement à la
fortune de cet homme qu'on bafouait.
«Et pourtant, vous le savez, je vous ai dit mes inquiétudes, ma
répugnance, ma peur de ce mariage, mes prévisions, que vous traitiez de
chimères, et qui se réaliseront..., vous le verrez..., mon amie. Je
vous ai dit et le chagrin que mes refus causaient à mon pauvre oncle, et
son obsession continuelle, et sa santé qui s'altérait, et mon
consentement aussi presque arraché par quelques amis de ma famille, qui,
en gens du monde, ne voyaient avant tout qu'une chose, c'était que
j'acquisse une brillante position de fortune; vous le savez, mon
consentement fut aussi décidé par vous, qui voyant plus froidement ou
plus juste que moi, croyiez mon bonheur certain, parce qu'étant
supérieure à mon mari, je pourrais, diriez-vous, lui imposer les goûts
et les habitudes de mon existence privée.
«Mais en cela, mon amie, vous vous êtes trompée. Il est de ces natures
qu'on ne change pas, qu'on ne peut pas même modifier. Je subirai donc
mon sort jusqu'à la fin: ce qui me consolera seulement, ce sera de
penser que je n'ai pas _donné raison_ au sort qui m'accable, en
devenant indigne du nom de mon père, et en manquant à mes devoirs,
quelques mortels qu'ils soient.
«Oui, mortels est le mot, Sarah..., heureusement le mot, car vous ne
reconnaîtriez plus cette Cécile que vous flattiez avec tant de coeur
et d'esprit, qu'elle croyait à vos flatteries...; ma santé est devenue
si mauvaise que je ne sors presque plus... Oh! comme j'attends
l'automne! mais, hélas! ce n'est peut-être pas vrai ce qu'on dit de la
chute des feuilles à l'automne...
«Adieu, adieu, ma seule amie; ne me laissez pas sans réponse trop
longtemps, et répondez-moi toujours comme je vous écris, en anglais,
vous devinez pourquoi.
«Dites-moi, Sarah, quoique je possède bien peu de chose, je veux faire
un testament; c'est un enfantillage; mais enfin, tout ce qui ornait le
parloir de ma mère, je l'ai conservé, sauf l'écritoire que vous
savez... eh bien! je voudrais bien que vous eussiez cela comme un
souvenir de moi.
«Mon Dieu, que je suis faible et brûlante!... Je viens de demander un
miroir, et j'ai eu peur, peur d'abord, et puis après... oh! après, cela
a été de la joie..., une joie du ciel; car vous savez qui est au ciel,
et qui m'y attend.
«Encore adieu, mon amie, car je me sens pleurer, et je veux fermer cette
lettre; ne me laissez pas trop longtemps sans réponse. Mille bons
souvenirs à ceux que vous aimez; embrassez bien votre ange d'enfant, et
joignez ses petites mains pour moi. Encore adieu.
«CÉCILE de N.»
CHAPITRE VI.
UNE SOIRÉE.
Ce jour-là, Cécile était plus triste, plus rêveuse, plus souffrante
encore que de coutume. Par hasard elle avait passé le matin devant
l'ancien hôtel d'Elmont, et cette circonstance venait de réveiller dans
son coeur tout un monde de cruels et amers souvenirs.
Plongée dans un large fauteuil, son beau front appuyé sur sa main
blanche et amaigrie..., Cécile était dans son parloir.
Depuis long-temps il faisait nuit, et la lueur incertaine et vacillante
du foyer éclairait seule la douce et mélancolique figure de la jeune
femme!
Cécile aimait cette lueur vague et capricieuse du feu qui s'éteint, se
ravive pour étinceler et mourir encore. Cette demi-obscurité lui
plaisait...., et c'est avec un triste bonheur qu'elle laissait alors
planer sa pensée sur les jours qui n'étaient plus...
C'est alors qu'évoquant le passé elle revoyait sa mère..., son père...,
c'est alors que la concentration de sa pensée sur ces objets chéris...
l'absorbait tellement qu'elle croyait les entendre, tant leurs moindres
paroles vibraient encore dans son âme....
C'est dans cette disposition d'esprit triste et amère que se trouvait
madame de Noirville, lorsque tout à coup la porte de son parloir s'ouvre
avec fracas; un torrent de lumière dissipe les ténèbres de
l'appartement, et M. de Noirville, riant aux éclats de son gros rire,
se précipite sur un divan, après avoir ordonné aux deux valets de
chambre de déposer sur la cheminée les candélabres chargés de bougies.
On ne saurait peindre l'horrible souffrance physique et morale qui fit
douloureusement tressaillir tous les nerfs de Cécile lorsque, violemment
arrachée à ses plus chères et ses plus pieuses pensées..., elle vit tout
à coup cette lumière éblouissante, et qu'elle entendit ces éclats de
rire stupides.
C'était odieux... Elle pleura...
--Ah! mon Dieu....! mon Dieu...! la bonne farce!--cria Noirville en
appuyant son front empourpré sur un des coussins du divan pour rire plus
à son aise...--Ah! mon Dieu! la bonne farce...! C'est Dumont qui va
joliment rire!
Cécile essuya une larme, et resta muette.
--Et toi aussi tu vas joliment rire,--dit Noirville, qui ne s'aperçut de
rien;--oui, tu vas joliment rire... Malgré ton petit air
sainte-n'y-touche... je te défie de ne pas rire. Voilà la chose:
figure-toi donc que nos gens d'écurie... ah! mon Dieu! mon Dieu! que
c'est donc drôle!... Figure-toi donc que nos gens d'écurie, sachant que
le concierge portait une perruque... Ah! mon Dieu!... je ne pourrai
jamais te raconter cela..., voilà le rire qui me reprend...; je ris
trop, ma parole d'honneur ça fait mal de tant rire, d'autant plus que
j'ai mangé des Dartois chez Félix comme un vrai goulu... Ah! la bonne
farce! je vais écrire à Dumont pour qu'il vienne de suite et que je la
lui raconte.
Cécile se leva pour sortir.
Mais Noirville, devinant son intention et fort en gaîté, se jeta sur la
porte, la ferma, mit la clef dans sa poche, et continua toujours en
riant aux larmes:
--Du tout, tu entendras la farce jusqu'au bout, madame _la pincée_; ça
t'égaiera; ça te vaudra mieux que tes bêtes d'idées noires que tu as par
genre, j'en suis sûr... Je te disais donc que nos gens d'écurie, sachant
que le concierge portait une perruque.... Ah! j'en crèverai, c'est
sûr...; ah! mon Dieu! c'est que c'est si drôle aussi! ah! ah! voilà
encore que ça me reprend... Non... non, je me remets... Eh bien, nos
gens d'écurie, sachant que le concierge portait une perruque, lui ont
donc mis de la poix dans son chapeau, au concierge, de façon qu'en
rentrant en tilbury avec l'alezan..., qu'est-ce que je vois... qui me
salue?... notre concierge qui avait la tête nue comme mon genou... Sa
perruque était restée collée à son chapeau... Hein! est-ce drôle!...
C'est ça une bonne farce, ah!... la bonne farce!... Comme ça fera rire
Dumont! J'ai demandé tout de suite qui avait fait le coup, on m'a dit
que c'était Pierre, et je lui ai donné dix francs pour boire. Ah!
farceur de Pierre! va... oh! oui ça va joliment amuser Dumont..., je
m'en fais une fête, ma parole d'honneur; et puis il faudra que je fasse
la même farce à M. Boitou, qui a un faux toupet... N'est-ce pas, ma
femme?
Nous n'essaierons pas de dire ce que dut éprouver Cécile tant que dura
l'accès de gaîté de monsieur de Noirville; lorsqu'il eut fini sa
narration, madame de Noirville lui dit seulement:
--Voulez-vous avoir la bonté, Monsieur, de m'ouvrir cette porte?...
--Pas de cela, Lisette...; ou bien si,... mais je ne t'ouvrirai qu'à une
condition, oui, ma petite chatte, à une condition, c'est que tu
viendras baiser ton gros geôlier,... ton Adolphe,.... ton Dodophe,....
comme dit Dumont.
--En vérité, Monsieur, je vous dis que j'ai besoin de respirer...;
j'étouffe ici; je voudrais aller dans la serre..., ouvrez-moi par pitié,
Monsieur,... encore une fois, je souffre...
A ce moment, le maître d'hôtel, qui avait en vain cherché la clé dans la
serrure, fit entendre ces mots derrière la porte du parloir:
--Madame est servie...
--Ah ciel! Monsieur, et vos gens qui me trouvent enfermée avec
vous!--s'écria Cécile en rougissant d'indignation.
--Eh bien! après?... tiens! est-ce qu'un mari... ne peut pas...
Un regard rempli de dignité, de hauteur et d'écrasant mépris... stupéfia
M. de Noirville et arrêta sur ses lèvres je ne sais quelle triviale
brutalité prête à lui échapper.
Il ouvrit la porte du parloir, offrit le bras à sa femme et l'accompagna
dans la salle à manger.
M. et madame de Noirville se mirent à table.
C'était un vendredi, et Cécile, d'une piété profonde, suivait exactement
les lois de l'Église.
M. de Noirville, lui, mettait sa vanité d'esprit fort à taquiner sa
femme sur les scrupules religieux qui l'empêchaient de faire comme lui,
qui s'acharnait à ne manger ce jour-là ni poissons ni légumes, quoiqu'il
les aimât beaucoup, préférant se gorger de viande, pour humilier les
jésuites, disait-il, et narguer les prêtres.
--Cécile, qui mangeait comme un oiseau, prit quelques cuillerées d'un
potage qu'on lui avait servi à part, et retomba dans sa rêverie.
Elle en fut tirée par un retentissant éclat de rire de M. de Noirville,
qui s'écria: Devine ce que tu viens de manger là!...
--Je ne vous comprends pas, Monsieur, répondit Cécile.
--Ah! ah! dit Noirville--en redoublant ses éclats de rires,--c'est ça...
qui prouve bien la bêtise de faire maigre; tu ne sais pas ce que j'ai
fait? je suis descendu moi même à la cuisine pour mettre dans ta soupe
maigre une grande cuillerée de bouillon gras. Eh bien! croiras-tu encore
qu'il faut faire maigre maintenant?... Te voilà bien attrapée... Ah! la
bonne farce!... tu as commis un péché,... un fameux péché,... fameux...
C'est encore ça qui fera rire Dumont!
Cécile rougit, ne répondit pas un mot, et se leva de table en disant à
son mari:
--Vous m'excuserez, Monsieur; mais je me retire chez moi..., je suis
souffrante.
Et elle disparut, malgré les supplications de Noirville, qui s'écriait
la bouche pleine:
--Mais ma femme... ma femme, ne te fâche pas, c'est une farce; on peut
bien rire un peu aussi... Puis il ajouta:--C'est égal, elle a fait gras;
son confesseur sera joliment enfoncé quand il saura qu'elle a fait gras;
car je l'ai en horreur ce vieux jésuite-là, et je recommande toujours à
mes domestiques de rire quand il passe... le tartufe qu'il est...
Monsieur de Noirville, après avoir exhalé sa haine contre les jésuites
et le _maigre_, dîna parfaitement comme toujours, puis alla dormir au
ballet de l'Opéra.
Cécile, en rentrant chez elle, trouva une lettre de Dresde: c'était la
réponse de la baronne d'Herlmann à la lettre si triste et si désolée
qu'elle lui avait écrite.
Enfin--dit Cécile--après tout ce que j'ai souffert aujourd'hui, le ciel
me devait bien cette consolation. Que deviendrais-je, mon Dieu, si je
n'avais pas au moins une amie qui comprît tous mes chagrins!...
Et brisant le cachet avec émotion, elle lut:
CHAPITRE VII.
UNE LETTRE RAISONNABLE.
«Grâce au mariage d'une de mes belles-soeurs qui s'unit à un homme
qu'elle aime depuis cinq ans, je n'ai pu, ma chère Cécile, répondre à
votre lettre, d'autant plus que je voulais le faire très longuement,
afin de vous prouver toute votre folie, toute votre mauvaise volonté à
ne pas jouir d'un bonheur réel que vous méprisez par cela peut-être que
vous le possédez.
«Oui, ma chère Cécile, je vous parais peut-être bien sévère; mais en
vérité votre dernière lettre est tellement remplie d'exagérations et
d'idées chimériques, que je suis obligée de vous gronder bien
sérieusement cette fois; car vos autres lettres n'étaient rien auprès de
celle-ci, et je me croirais réellement coupable si je vous laissais plus
longtemps accuser le ciel parce qu'il lui plaît de vous combler de ses
dons.
«En résumé, en fait, en positif, de quoi vous plaignez-vous? que vous
manque-t-il pour être heureuse? oui, que vous manque-t-il? Vous le
voyez, Cécile, je dis comme ce monde que vous accusez à tort d'égoïsme
et de cruauté, car il ne faut pas ainsi, ma chère amie, répudier la
logique et l'appréciation du monde, elle est ordinairement marquée d'un
cachet de profonde vérité.
«Si vous n'aviez pas cette admirable pureté de principes que je vous
connais, si votre conscience pouvait vous faire le moindre reproche...,
je comprendrais le chagrin vague et indéterminé que vous _croyez
ressentir_; mais vous, d'une piété sincère, d'une vertu si angélique,
pourquoi vous tourmenter ainsi quand vous savez n'avoir rien à vous
reprocher?
«Le plus grand de vos griefs, dites-vous, est de n'être pas comprise par
M. de Noirville.....; mais cela est un mot, ma chère enfant. En quoi
n'êtes-vous pas comprise? Votre mari comprend vos goûts, vos volontés,
quand vous les lui exprimez; je suis sûre que vous lui diriez demain que
votre terre de Normandie vous déplaît et que vous en voulez une en
Touraine, qu'il vous comprendrait à merveille, et qu'il ne serait fâché
que d'une chose, ce serait de n'avoir pas prévenu votre désir.
«Encore une fois, _ne pas être comprise_ c'est un mot romanesque, une
chimère, un prétexte à désespoir, et pas autre chose..... Vous vous
plaignez de ce que M. de Noirville vous tutoie devant vos gens; sans
doute il manque de savoir-vivre, mais, ma chère amie, les hommes ne sont
pas parfaits, et, selon moi, vaut encore mieux un homme comme votre
mari, bon, dévoué, aux façons un peu vulgaires, j'en conviens, qu'un
homme à la mode, charmant, rempli de tact et d'exquisitisme, qui vous
rendrait la plus malheureuse des femmes avec le meilleur air du monde et
toutes les grâces possibles.
«Voyez-vous, ma chère amie, vous vous souvenez trop de notre âge de
jeune fille. Eh! mon Dieu.. moi aussi, vous le savez, comme vous j'ai
aimé les promenades sur le golfe, la rêverie du soir et le clair de la
lune; mais, encore une fois, il y a un âge pour cela, c'est quand l'âme
et l'esprit sont vides de soins sérieux...., car, au résumé, que prouve
toute cette poésie-là pour le bonheur réel?.... C'est un rêve, et tout
rêve a son réveil... Pourquoi donc rêver quand on peut s'en passer? La
vie positive a ses charmes, et surtout depuis mon mariage, je les
conçois; le secret est seulement de savoir, ou plutôt de _vouloir se
faire heureuse_: imitez-moi donc, chère _folle_; je me suis faite
heureuse, très heureuse, parce que j'ai voulu mettre mon bonheur où il
est réellement, dans mes soins domestiques, dans mon intérieur, dans
l'affection de mon mari, qui m'aime comme je l'aime.
«Mais avant tout, il faut en finir avec vos rêveries sans but. Alors vos
devoirs de religion, vos devoirs de femme, et un jour vos devoirs de
mère, vous suffiront, et vous n'aurez plus à vous plaindre de ces
chagrins sans raisons qui vous fatiguent et vous tourmentent vous et les
vôtres.
«Vous me trouverez sévère, ma chère enfant, mais vous le méritez bien;
jusqu'ici je n'avais vu dans vos lettres que l'expression d'une
sensibilité trop vive, qui ne trouvait pas d'issue; je comprenais
parfaitement que vous deviez avoir quelque peine à vous habituer,
_vous_, aux dehors un peu vulgaires de votre mari; aussi était-ce avec
indulgence que j'accueillais le récit de _vos horribles tortures_; mais
en vérité je croyais que, ce reste de susceptibilité romanesque étant
épuisé, vous reviendriez à la raison, au bon sens, et que, votre esprit
supérieur ayant dissipé le brouillard de tous ces chagrins chimériques
qui vous cachaient le bonheur réel, vous arriveriez à la vérité,
c'est-à-dire à cette conviction _que vous êtes la plus heureuse des
femmes_.
«Au lieu de cela, je vois que cette susceptibilité exagérée augmente de
jour en jour; vos plaintes redoublent, vos prétendues souffrances
s'accroissent. Or, ma chère enfant, je croirais manquer à mon devoir
d'amie, et d'amie sincère, en ne vous disant pas avec sévérité tout ce
que je pense, tout ce que je ressens en songeant qu'avec toutes les
chances de bonheur possibles, vous finirez peut-être par vous croire la
plus malheureuse des femmes.
«En vérité, Cécile, tout ceci à l'air d'un parti pris, et, si je ne vous
connaissais pas comme je vous connais, je dirais presque _d'une
prétention_; mais non, chez vous, mon amie, c'est une habitude; car
encore une fois, que vous manque-t-il?
«Je suis sévère, cruelle, direz-vous; non, mon amie, je veux vous voir
tout simplement apprécier votre bonheur.
«Aussi, prenez-y bien garde. Si dans la première lettre que je reçois de
vous, je retrouve de ces vilaines plaintes sans but et sans raison,
j'envoie la missive à M. de Noirville, qui vous grondera fort, lui, et
aura bien raison.
«J'aurais presque envie de ne pas vous embrasser; mais j'ai tant de foi
dans votre grand caractère, que je vous pardonne encore cette fois, dans
l'espoir que vous serez plus raisonnable à l'avenir...
«Baronne HERLMANN.»
CHAPITRE VIII.
BONHEUR.
Après la lecture de cette lettre, remplie d'une raison si sèche, d'un
bon sens si glacial, Cécile ressentit cette espèce de calme
engourdissant qu'on éprouve quand on voit se briser à jamais une
dernière espérance.
La seule consolation de Cécile avait été de penser qu'au moins une âme
entendrait le cri de son âme.
Elle vit qu'elle s'était trompée, et se tut, trop fière pour parler
désormais d'une douleur qu'on lui jalousait comme une prétention.
Elle s'enveloppa donc d'une douleur muette, et attendit...
A quelque temps de là, Cécile écrivit à son amie une assez longue
lettre, dans laquelle elle la remerciait beaucoup de ses leçons, en lui
apprenant qu'elle était enfin convertie au bonheur, et qu'elle se
trouvait maintenant bien près d'être _heureuse_.
La pauvre jeune femme se mourait alors.
* * * * *
* * * * *
CHAPITRE IX.
M. DE NOIRVILLE A M. DUMONT, AVOCAT.
«Paris, ce.....
«Eh bien, mon cher Dumont, quand je te disais que la maigreur de ma
pauvre femme me jouerait un tour!!! depuis sept jours je suis veuf.
Hélas! oui, je suis veuf, mon pauvre Dumont; et bien certainement que si
j'avais pu prévoir cet événement-là, je ne me serais pas marié pour
avoir encore à recommencer au bout de dix-huit mois; car je ne veux pas
rester veuf, et il n'y a rien au monde de plus désagréable que les
pourparlers d'un mariage.
«Suis-je donc assez à plaindre, Dumont! Moi, qui croyais en avoir fini
pour une bonne fois, voilà que je me retrouve garçon comme il y a
dix-huit mois; et encore il faut attendre la fin de mon deuil, qui est
de six mois, ou un an; non, je crois bien que le deuil n'est que de six
mois; mais enfin c'est égal, six mois, c'est toujours très long, pour
moi surtout qui m'étais si bien habitué à ne me mêler de rien; car ma
pauvre défunte, à part ses défauts, sa pruderie, sa taciturnité, sa
bigoterie était un ange pour l'administration d'une grande maison comme
la mienne et maintenant c'est sur moi que cet ennuyant fardeau va
retomber.
«Mon Dieu! mon Dieu! que c'est donc pénible d'être veuf! aussi c'est la
faute de cet imbécile de notaire qui m'a dit un tas de sornettes sur la
parfaite santé de ma femme. Aussi pourquoi n'ai-je pas écouté mes
pressentiments qui me disaient que cette pauvre Cécile était trop
délicate pour moi; j'avais bien besoin d'aller me fier à cet animal de
notaire: car après tout qu'est-ce que ça leur fait à ces gens-là? Ce
qu'ils veulent, eux autres, c'est un contrat à faire; et parbleu! ils
vous marieraient à des mourantes tout exprès pour avoir le plaisir de
recommencer le lendemain.
«Non, tu n'as pas d'idée comme je suis triste, Dumont, et pourtant je me
suis fait une raison: que diable! me suis-je dit, que diable! il faut
être homme et savoir prendre son parti, surtout quand il n'y a plus de
remède, n'est-ce pas, Dumont? Car enfin, quand je serai là à geindre, à
gémir, à me désespérer, ça ne rendra pas ma défunte à la vie, toutes les
larmes du monde n'y feront rien... ça n'empêchera pas que ma pauvre
femme ne soit morte, et bien morte; ça ne fera donc que de me causer à
moi-même encore plus de chagrin que je n'en ai, ça ne fera que
m'attrister, et pourquoi? à qui ça servira-t-il?... à personne..., qu'à
me chagriner bien inutilement; sans compter que les arrangements de
sépulture ne m'ont pas déjà rendu très gai, et pourtant je n'avais voulu
m'en mêler que pour me distraire de mon chagrin dans les premiers jours;
car, vois-tu, Dumont, d'avoir à discuter intérêts avec ces scélérats de
croque-morts, ça occupe la douleur, tandis que, si j'étais resté sans
occupation, seul avec mon chagrin, je suis sûr que j'aurais été par trop
malheureux.
«Mais je suis là à bavarder comme une pie borgne, sans t'apprendre
comment j'ai perdu cette pauvre Cécile; car il y a déjà près de deux
mois que je ne t'ai écrit. Ainsi que je te l'avais dit dans ma dernière
lettre, la santé de ma pauvre femme allait toujours de mal en pis; ce
qu'elle éprouvait, c'était une grande faiblesse, pas d'appétit du tout,
un besoin extraordinaire de solitude et surtout d'obscurité; car le
moindre jour un peu vif lui faisait un horrible mal aux nerfs, de sorte
qu'elle restait comme ça des heures entières dans ce qu'elle appelait
son parloir, assise dans un grand fauteuil; tous les rideaux et les
persiennes fermés, si fermés que c'était un véritable casse-cou et qu'on
y voyait à peine; et, comme je te dis, elle restait là des heures
entières, toute seule, assise dans l'obscurité, sa tête dans ses mains,
s'amusant à rêvasser à je ne sais quoi.
«Quelquefois je la surprenais pleurant...; mais, comme le médecin disait
que c'était ses nerfs qu'elle avait très agacés, je ne m'en inquiétais
pas beaucoup: car, n'ayant rien à me reprocher à son égard, sachant
qu'elle était la plus heureuse des femmes, ça ne devait pas m'effrayer,
n'est-ce pas, Dumont?
«Ça n'allait donc ni pis ni mieux, lorsqu'un jour, que nous avions fait
un dîner de garçons au rocher de Cancale avec Bercourt et ce farceur de
Roublet, et qu'après ça nous avions été aux Variétés rire comme des
bossus, je m'apprêtais à entrer dans la chambre de ma femme, pour me
coucher; car, comme je te l'ai dit, nous vivions tout-à-fait à la
bourgeoise, sans lit à part, malgré les supplications de ma pauvre
femme, qui avait là-dessus des idées ridicules; car entre nous, si on se
marie, ce n'est pas pour se coucher tout seul, n'est-ce pas, Dumont?
«Or donc, ce soir-là, je trouvai la femme de chambre qui me dit que ma
femme était souffrante, et qu'elle avait ordonné qu'on me fît désormais
un lit dans ma chambre à moi. Ça ne me convint pas, j'avais la tête
montée, j'eus peut-être tort, mais enfin j'étais piqué; je voulus
entrer, la porte était fermée en dedans; je dis à ma pauvre femme que si
elle ne m'ouvrait pas, j'allais enfoncer la porte; on ne me répondit
pas, j'envoyai mon valet de chambre chercher un merlin, et en deux coups
la porte fut en dedans: une porte de bois de citron incrustée de
palissandre. Je m'apprêtais à rire ou à me fâcher, selon que ma pauvre
femme aurait pris cela, lorsqu'en m'approchant de son lit je vis qu'elle
était évanouie; nous la fîmes revenir, et elle tomba dans une horrible
attaque de nerfs.., qui se calma, et je fus coucher dans ma chambre sot
comme un panier.
«Depuis ce jour là, votre serviteur de tout mon coeur, la porte de la
chambre de ma pauvre femme me fut à jamais fermée, malgré ma résolution;
car elle me dit que si j'insistais elle se jetterait par la fenêtre,
elle me dit cela, Dumont, d'un tel ton que je pâlis, car je voyais
clair comme le jour qu'elle l'aurait fait comme elle le disait: car par
moment elle avait une résolution du diable.
«Le sacrifice fut d'ailleurs d'autant moins grand que, de ce jour, sa
santé s'affaiblit de plus en plus; elle ne se leva que peu, ses yeux se
creusèrent d'une manière effrayante, elle qui était déjà très maigre
devint comme une ombre; enfin un beau jour elle envoya chercher des
prêtres... Mais voyons, ne vas pas te moquer de moi, Dumont; je n'ai pas
de préjugés, tu le sais bien, comme toi je méprise les jésuites, j'ai lu
mon _Touquet_, et je suis philosophe; mais enfin un désir de mourant, ça
ne peut guère se refuser... Puis, que veux-tu...? c'est une faiblesse,
je l'avoue, mais enfin c'est fait ainsi n'en parlons plus: si bien que
toute la sequelle de calottins entra chez moi; mais je recommandai bien
à mes domestiques de ne pas les saluer, entends-tu bien, Dumont, voilà
qui rachètera peut-être ma faute à tes yeux. Enfin on administra ma
pauvre femme, elle fit mettre sur le pied de son lit le portrait de sa
mère et de son père me prit la main et me dit qu'elle me pardonnait
_tout le mal que je lui avais fait_..., regarda encore le portrait de
ses parens, fit un effort comme pour leur tendre les bras, ouvrit
énormément les yeux, et puis retomba sur son oreiller. J'étais veuf, mon
pauvre Dumont!
«Tu vois au moins que sa fin a été douce comme sa vie; car, _pour le mal
que je lui avais fait_, et qu'elle me pardonnait, c'était sans doute le
délire qui la faisait divaguer, car je défie de trouver une femme plus
heureuse qu'elle... Mais, entre nous, maintenant qu'elle est morte, on
peut dire cela, elle avait un de ces caractères gruincheux qui ne sont
contents de rien, et puis elle avait été très mal élevée par sa bigote
de famille, car elle était remplie de préjugés et de superstitions
ridicules; mais enfin n'en parlons plus qu'avec reconnaissance; car elle
menait supérieurement ma maison et elle ne m'a jamais donné l'ombre de
jalousie: il est vrai que je ne recevais presque personne; mais c'est
toujours très bien, et je conserverai toujours un bien bon souvenir de
ma pauvre Cécile.
«Voilà où j'en suis, mon cher Dumont; comme je te l'ai dit, j'ai pris
assez sur moi pour ne pas me laisser trop abattre, et je n'ai presque
pas changé depuis l'évènement; l'appétit se soutient, et même, dans la
crainte que le chagrin ne me dérangeât l'estomac, je me suis mis à
prendre un consommé au sagou entre mes repas, et je m'en trouve très
bien. Somme toute, je supporte assez bien ma triste position. Il n'y a
que les soirées qui me paraissent longues; car je ne puis encore aller
au spectacle à cause de mon deuil, aussi je compte voyager pour
attendre la fin, parce qu'en voyage, au moins, on ne sait ni de qui ni
depuis quand vous êtes en deuil, et ça ne fait ni bien ni mal à ceux qui
n'y sont plus que vous alliez vous distraire de votre chagrin; et
d'ailleurs le deuil est dans le coeur et non dans l'habit, n'est-ce
pas Dumont?
«Je voyagerai comme cela sept ou huit mois pour pouvoir attendre le
moment de me remarier; car je suis bien décidé à ne pas recommencer ma
vie de garçon, ainsi j'attendrai; après tout, même un an de veuvage ce
n'est pas la mer à boire, et j'aime mieux ne pas me presser, afin de
bien choisir cette fois, et n'avoir pas à recommencer de sitôt.
«J'oubliais aussi de te dire que dans mon département j'ai toutes les
chances possibles, et que je suis même certain d'être nommé député; je
n'ai pas besoin de te dire, à toi, Dumont, que je serai pour l'ordre de
choses actuel, d'autant plus que je suis commandant de la garde
nationale de chez moi, et que j'ai été très bien, mais très bien
accueilli à la cour.
«Aussi tu sens bien, mon cher Dumont, que tous les bons Français doivent
s'unir contre la république, comme me le disait un de ces messieurs du
château, très fort en politique et parfaitement instruit des menées de
ces monstres de républicains:
«_Vous ne croiriez pas, monsieur de Noirville, que vous êtes le neuvième
sur la liste des gens que la République doit faire guillotiner si elle a
le dessus: car la liste de proscription comprend dix-sept mille trois
cent quarante quatre propriétaires, dont les propriétés sont destinées à
former le domaine national que l'on partagera aux prolétaires_.
«Tu m'avoueras, Dumont, qu'il n'y a pas à reculer devant une pareille
atrocité, car ce monsieur du château est fort bien instruit; que
diable! 17,344 propriétaires! on n'invente pas un nombre comme celui-là,
n'est-ce pas, Dumont? aussi faut-il que tous les bons Français se
rallient _derrière le trône de juillet_, comme dit ce monsieur du
château; car nous ne pouvons que tomber de Charybde en Scylla. Et la
preuve que le juste-milieu est la seule route, c'est que ce même
monsieur du château me disait encore que du côté des carlistes, c'était
bien autre chose; car, le croirais-tu, Dumont, dans le cas où Henri V
reviendrait, ce même monsieur du château m'a dit que _je suis aussi sur
la liste de proscription de ces misérables-là, et que j'ai le numéro_ 19
_; car cette liste s'étend aussi à 16.235 propriétaires, dont les
propriétés doivent faire la pâture de ces infâmes tartufes sous le titre
de domaine du clergé, afin d'être partagées aux jésuites_.
«Ainsi, tu le vois, Dumont, d'un côté les républicains, de l'autre côté
les jésuites, comme disait ce monsieur du château. Il ne reste donc à un
honnête homme, à un bon Français, qu'un parti à prendre, celui qui lui
garantit ses propriétés, et lui assure des privilèges; car, ainsi que me
le disait toujours ce même monsieur du château, _il n'y a plus
maintenant qu'une aristocratie possible, celle dont vous êtes, monsieur
de Noirville, en un mot celle de la fortune, qui vous met maintenant au
faîte de l'édifice social, et qui vous place aussi haut que l'étaient
les grands seigneurs et les maréchaux de l'Empire_.
«Tu m'avoueras que voilà un système politique qui répond aux besoins du
pays, et qui classe chacun à sa place; aussi j'y suis tout dévoué
d'avance; j'attends ton retour à Paris avec impatience pour que tu me
retouches un peu ma profession de foi aux électeurs. Une fois cela
fait, je voyage et je reviens pour les élections et pour me remarier.
«Adieu, mon cher Dumont, plains bien ton malheureux ami.
«Adolphe de NOIRVILLE.»
CHAPITRE X.
CONCLUSION.
M. de Noirville s'est remarié fort richement.
Il est député, il siége au centre, il est heureux, il engraisse.
Il rit parfois des superstitions et des préjugés de sa pauvre défunte,
lorsqu'il en parle avec sa seconde femme, qui, dit-il, est au moins une
fameuse commère, une grosse réjouie, qui à coup sûr ne mourra pas de
mélancolie, celle-là!
* * * * *
LES MONTAGNES DE LA RONDA.
CHAPITRE PREMIER.
FRAGMENT DU JOURNAL D'UN INCONNU.
..... J'avais alors seize ans, je crois, et j'étais embarqué à bord de
la frégate***, comme aspirant de marine. Notre bâtiment vint
stationner à Cadix, où il resta environ huit mois. J'avais emporté de
Paris un assez bon nombre de recommandations pour les personnes les plus
distinguées de cette ville; mais, hormis la lettre qui était adressée à
un banquier chargé de me donner de l'argent, je ne remis aucune des
autres missives à sa destination.
Comme je savais que notre séjour devait être assez long dans ce port,
je m'arrangeai pour passer à terre, et le plus agréablement possible,
tout le temps que je pourrais arracher à ce service de rade, le plus
ennuyeux, le plus détestable de tous les services. Je louai donc sur le
rempart, près le quartier d'artillerie, un joli appartement, et
j'achetai un cheval andalou de cinq ans, entier, gris sanguin, à crins
noir.
J'avais voulu prendre cet animal au pré, afin de m'amuser à le dresser à
ma façon, n'ayant rien de mieux à faire pour tuer les heures qui, je
l'avoue, avaient la vie diablement dure.
Tant qu'il fut, pour ainsi dire, sous l'influence molle et réfrigérante
du pâturage, Frasco (c'était le nom de mon cheval) se montra d'un
naturel aussi aimable que conciliant, mais lorsque je l'eus dans mon
écurie, et que, contrairement à l'usage espagnol, j'eus substitué
l'avoine à l'orge, ce fut tout autre chose; Frasco devint un démon
incarné et se mit en état de rébellion ouverte.
Ayant assez l'habitude du cheval, je goûtai peu les espiègleries de
Frasco; aussi nous commençâmes à lutter de colère et d'opiniâtreté. A la
moindre faute, je le rouais de coups; alors lui de se cabrer, de ruer,
de bondir comme un chevreuil et de me prodiguer les pointes et les sauts
de mouton. Il avait beau faire, je le serrais si fort entre mes genoux
et mes cuisses que je restais comme vissé sur son dos. Or, à la fin,
voyant qu'il ne pouvait me désarçonner, il prit le parti de tâcher de
mordre; et ne pouvant y parvenir, il fit mieux, quand je le montai, il
se coucha. Les choses en vinrent à un point tel que je désespérais de le
rendre jamais traitable, ce dont j'enrageais, car c'était bien le plus
beau, le plus noble, le plus vigoureux étalon qui fût jamais sorti des
prairies de Sainte-Marie.
J'étais donc à peu près décidé à lui casser la tête à la première
incartade, lorsqu'un de mes amis, le seigneur Hasth'y, me tira
d'embarras. Ici je dois avouer que je n'avais pas, comme j'aurais pu,
choisi mes connaissances dans la meilleure compagnie de Cadix. Mon ami
Hasth'y était simplement un cavalier bohémien, grand amateur de combats
de coqs et de chiens, maquignon effréné, joueur comme les cartes,
très-adroit au tir, à l'escrime et par-dessus tout écuyer; vivant
d'ailleurs assez noblement et fort retiré du monde, sans posséder un
réal au soleil. Hasth'y avait à peu près quarante ans, était petit, sec,
nerveux; son nez, comme ceux des gens de sa caste, était mince et
recourbé en bec d'aigle, ses yeux vifs et noirs; ses cheveux
grisonnaient, et il portait d'habitude le costume national espagnol
connu sous le nom de vêtement de Majo; enfin, en homme prudent, qui
pense aux cas imprévus, Hasth'y aimait à avoir toujours sur lui un grand
couteau à deux tranchants bien émoulus, dont la lame s'emboîtait fort
proprement dans un manche d'ivoire.
Au reste, la manière dont je fis connaissance avec Hasth'y est assez
bizarre.
Un jour, je me promenais sur la jetée qui conduit de l'île de Léon à
Cadix, et je m'amusais à tirer à balle des mouettes et des goélands. Je
me servais pour cet exercice d'une excellente carabine tyrolienne dont
la portée était merveilleuse; tout-à-coup je vis venir à moi avec une
rapidité effrayante un homme qui paraissait emporté par son cheval.
Pour concevoir le péril de cet homme, il faut savoir que la jetée sur
laquelle il courait ainsi était assez étroite, sans parapets, et haute
de chaque côté d'au moins soixante pieds au-dessus du niveau de la mer,
et qu'enfin le cheval s'avançait avec une vitesse incroyable vers une
coupée d'environ quinze pieds qui divisait la jetée dans toute sa
largeur, coupée que je n'avais traversée, moi, qu'au moyen d'une planche
très-étroite placée d'un bord à l'autre, le pont-levis qui servait
ordinairement de passage étant en réparation. Je pensai que cet homme,
se voyant ainsi emporté, ne laissait prendre autant de carrière à son
cheval qu'afin de le lasser et de le dompter plus facilement après, mais
je pensai aussi que, venant sans doute de l'île de Léon, le cavalier
s'attendait peu à trouver un énorme fossé infranchissable à la place du
pont; aussi fis-je avec assez de bonheur le raisonnement qui suit.
Cet homme est infailliblement perdu; je vais donc tâcher de tirer le
cheval avant qu'il n'arrive au fossé; si par hasard je tue l'homme,
cela ne fait rien, puisqu'il est déjà comme mort; au lieu que si je tue
le cheval, je sauve l'homme. Tout cela fut fait et résolu avec la
rapidité de la pensée.
Ma carabine était armée au moment où l'homme passa près de moi, lancé
comme une flèche; calculant mon coup sur la vitesse du cheval, je
l'ajustai à l'épaule, voulant le tirer à la hanche: je fis feu et ma
balle lui cassa le fémur, net comme verre. Le pauvre animal s'enleva
encore une fois de l'avant-main, puis faiblit, et tomba sur le côté hors
montoir: je me le rappelle parfaitement.
Il n'y avait pas, je crois, deux toises de distance de l'endroit où je
l'abattis à la diable de coupée qui, du reste, était un ouvrage de
fortification fort agréable.
Je courus au cavalier, qui n'avait reçu qu'une foulure assez forte au
genou; le cavalier était Hasth'y. Voilà de quelle façon je fis sa
connaissance.
Depuis ce temps, Hasth'y et moi nous devînmes inséparables; nous
faisions des armes ensemble, nous tirions à la cible, nous ne bougions
du manège et des maisons de jeu; aux combats, nous étions de moitié dans
les paris; et, comme il était grand connaisseur, il m'apprit à connaître
les _ergots_ de la bonne espèce; aussi j'eus bientôt, grâce à lui, un
des meilleurs perchoirs de coqs de Grenade qui fût dans tout Cadix.
J'oubliais une des raisons qui contribuait encore à m'attacher à
Hasth'y; c'est que j'étais l'amant de sa fille Tintilla, qui, disait-il,
était veuve d'un contrebandier.
De dire si elle était veuve d'un ou de plusieurs contrebandiers, ce
serait fort délicat, mais, ce qui est bien vrai, c'est qu'elle était
veuve.
Mais une veuve de vingt ans au plus, une vraie Bohême, jaune comme un
citron, souple comme l'osier, lascive comme une fauvette, avec des yeux
plus grands que sa bouche et aussi noirs que ses dents étaient blanches,
que ses lèvres étaient rouges, que ses joues étaient pâles; puis, des
cheveux qui traînaient à terre, et un pied si court... qu'elle en
enfermait la longueur dans sa petite main. Seulement, ce qu'il y aurait
eu de fâcheux pour un autre, mais cela m'était fort égal à moi, c'est
que mes camarades de la frégate trouvaient que Tintilla se mettait
toujours d'une façon ridicule et extravagante: c'étaient en effet des
robes courtes et décolletées à damner un clérigo, des couleurs
horriblement tranchantes, par exemple, un monillo rouge et une jupe
bleue, ou un monillo vert et une jupe jaune; et puis, elle s'attifait
dans les cheveux un tas d'oripeaux d'or et d'argent, portait des bagues
à tous les doigts, des chaînes en profusion: enfin la mise de Tintilla
était ridicule au dernier point; mais je ne sais pas comment diable cela
se faisait, moi je la trouvais charmante ainsi.
Et son caractère!... Ah! quel caractère! têtue comme mon cheval _Frasco_
avant sa conversion, insolente, vaniteuse, gourmande, colère... et
jalouse!... si jalouse, que, me voyant une fois faire des oeillades
avec une belle sénora du quartier Saint-Jean, elle tira tout
doucettement son petit couteau qu'elle cachait dans sa gorge, et, sans
me quitter le bras, me fit sournoisement une bonne entaille dans le
côté.
Encore une fois, oui, je l'avouerai, Tintilla était horriblement mal
élevée, impudente, éhontée; mais, je le répète, je la trouvais charmante
ainsi.
Et puis, il ne faut pas croire non plus que Tintilla n'eût que des
défauts, elle possédait aussi des qualités, et de précieuses
qualités.....