Il s'affaissa tout à coup. En ce moment Bianchon entra.--J'ai rencontré

Christophe, dit-il, il va t'amener une voiture. Puis il regarda le

malade, lui souleva de force les paupières, et les deux étudiants

lui virent un œil sans chaleur et terne.--Il n'en reviendra pas, dit

Bianchon, je ne crois pas. Il prit le pouls, le tâta, mit la main sur

le cœur du bonhomme.

--La machine va toujours; mais, dans sa position, c'est un malheur, il

vaudrait mieux qu'il mourût!

--Ma foi, oui, dit Rastignac.

--Qu'as-tu donc? tu es pâle comme la mort.

--Mon ami, je viens d'entendre des cris et des plaintes. Il y a un

Dieu! Oh! oui! il y a un Dieu, et il nous a fait un monde meilleur,

ou notre terre est un non-sens. Si ce n'avait pas été si tragique, je

fondrais en larmes, mais j'ai le cœur et l'estomac horriblement serrés.

--Dis donc, il va falloir bien des choses; où prendre de l'argent?

Rastignac tira sa montre.

--Tiens, mets-la vite en gage. Je ne veux pas m'arrêter en route, car

j'ai peur de perdre une minute, et j'attends Christophe. Je n'ai pas un

liard, il faudra payer mon cocher au retour.

Rastignac se précipita dans l'escalier, et partit pour aller rue du

Helder chez madame de Restaud. Pendant le chemin, son imagination,

frappée de l'horrible spectacle dont il avait été témoin, échauffa son

indignation. Quand il arriva dans l'antichambre et qu'il demanda madame

de Restaud, on lui répondit qu'elle n'était pas visible.

--Mais, dit-il au valet de chambre, je viens de la part de son père qui

se meurt.

--Monsieur, nous avons de monsieur le comte les ordres les plus

sévères...

--Si monsieur de Restaud y est, dites-lui dans quelle circonstance

se trouve son beau-père et prévenez-le qu'il faut que je lui parle à

l'instant même.

Eugène attendit pendant long-temps.

--Il se meurt peut-être en ce moment, pensait-il.

Le valet de chambre l'introduisit dans le premier salon, où monsieur

de Restaud reçut l'étudiant debout, sans le faire asseoir, devant une

cheminée où il n'y avait pas de feu.

--Monsieur le comte, lui dit Rastignac, monsieur votre beau-père expire

en ce moment dans un bouge infâme, sans un liard pour avoir du bois; il

est exactement à la mort et demande à voir sa fille...

--Monsieur, lui répondit avec froideur le comte de Restaud, vous

avez pu vous apercevoir que j'ai fort peu de tendresse pour monsieur

Goriot. Il a compromis son caractère avec madame de Restaud, il a fait

le malheur de ma vie, je vois en lui l'ennemi de mon repos. Qu'il

meure, qu'il vive, tout m'est parfaitement indifférent. Voilà quels

sont mes sentiments à son égard. Le monde pourra me blâmer, je méprise

l'opinion. J'ai maintenant des choses plus importantes à accomplir qu'à

m'occuper de ce que penseront de moi des sots ou des indifférents.

Quant à madame de Restaud, elle est hors d'état de sortir. D'ailleurs,

je ne veux pas qu'elle quitte sa maison. Dites à son père qu'aussitôt

qu'elle aura rempli ses devoirs envers moi, envers mon enfant, elle

ira le voir. Si elle aime son père, elle peut être libre dans quelques

instants...

--Monsieur le comte, il ne m'appartient pas de juger de votre conduite,

vous êtes le maître de votre femme; mais je puis compter sur votre

loyauté? eh bien! promettez-moi seulement de lui dire que son père

n'a pas un jour à vivre, et l'a déjà maudite en ne la voyant pas à son

chevet!

--Dites-le-lui vous-même, répondit monsieur de Restaud frappé des

sentiments d'indignation que trahissait l'accent d'Eugène.

Rastignac entra, conduit par le comte, dans le salon où se tenait

habituellement la comtesse: il la trouva noyée de larmes, et plongée

dans une bergère comme une femme qui voulait mourir. Elle lui fit

pitié. Avant de regarder Rastignac, elle jeta sur son mari de craintifs

regards qui annonçaient une prostration complète de ses forces écrasées

par une tyrannie morale et physique. Le comte hocha la tête, elle se

crut encouragée à parler.

--Monsieur, j'ai tout entendu. Dites à mon père que s'il connaissait

la situation dans laquelle je suis, il me pardonnerait. Je ne comptais

pas sur ce supplice, il est au-dessus de mes forces, monsieur, mais je

résisterai jusqu'au bout, dit-elle à son mari. Je suis mère. Dites à

mon père que je suis irréprochable envers lui, malgré les apparences,

cria-t-elle avec désespoir à l'étudiant.

Eugène salua les deux époux, en devinant l'horrible crise dans

laquelle était la femme, et se retira stupéfait. Le ton de monsieur de

Restaud lui avait démontré l'inutilité de sa démarche, et il comprit

qu'Anastasie n'était plus libre. Il courut chez madame de Nucingen, et

la trouva dans son lit.

--Je suis souffrante, mon pauvre ami, lui dit-elle. J'ai pris froid en

sortant du bal, j'ai peur d'avoir une fluxion de poitrine, j'attends le

médecin...

--Eussiez-vous la mort sur les lèvres, lui dit Eugène en

l'interrompant, il faut vous traîner auprès de votre père. Il vous

appelle! si vous pouviez entendre le plus léger de ses cris, vous ne

vous sentiriez point malade.

--Eugène, mon père n'est peut-être pas aussi malade que vous le dites;

mais je serais au désespoir d'avoir le moindre tort à vos yeux, et je

me conduirai comme vous le voudrez. Lui, je le sais, il mourrait de

chagrin si ma maladie devenait mortelle par suite de cette sortie. Eh!

bien, j'irai dès que mon médecin sera venu. Ah! pourquoi n'avez-vous

plus votre montre? dit-elle en ne voyant plus la chaîne. Eugène rougit.

Eugène! Eugène, si vous l'aviez déjà vendue, perdue... oh! cela serait

bien mal.

L'étudiant se pencha sur le lit de Delphine, et lui dit à

l'oreille:--Vous voulez le savoir? eh! bien, sachez-le! Votre père

n'a pas de quoi s'acheter le linceul dans lequel on le mettra ce soir.

Votre montre est en gage, je n'avais plus rien.

Delphine sauta tout à coup hors de son lit, courut à son secrétaire, y

prit sa bourse, la tendit à Rastignac. Elle sonna et s'écria: J'y vais,

j'y vais, Eugène. Laissez-moi m'habiller; mais je serais un monstre!

Allez, j'arriverai avant vous! Thérèse, cria-t-elle à sa femme de

chambre, dites à monsieur de Nucingen de monter me parler à l'instant

même.

Eugène, heureux de pouvoir annoncer au moribond la présence d'une

de ses filles, arriva presque joyeux rue Neuve-Sainte-Geneviève. Il

fouilla dans la bourse pour pouvoir payer immédiatement son cocher.

La bourse de cette jeune femme, si riche, si élégante, contenait

soixante-dix francs. Parvenu en haut de l'escalier, il trouva le père

Goriot maintenu par Bianchon, et opéré par le chirurgien de l'hôpital,

sous les yeux du médecin. On lui brûlait le dos avec des moxas, dernier

remède de la science, remède inutile.

--Les sentez-vous, demandait le médecin.

Le père Goriot, ayant entrevu l'étudiant, répondit:--Elles viennent,

n'est-ce pas?

--Il peut s'en tirer, dit le chirurgien, il parle.

--Oui, répondit Eugène, Delphine me suit.

--Allons! dit Bianchon, il parlait de ses filles, après lesquelles il

crie comme un homme sur le pal crie, dit-on, après l'eau...

--Cessez, dit le médecin au chirurgien, il n'y a plus rien à faire, on

ne le sauvera pas.

Bianchon et le chirurgien replacèrent le mourant à plat sur son grabat

infect.

--Il faudrait cependant le changer de linge, dit le médecin. Quoiqu'il

n'y ait aucun espoir, il faut respecter en lui la nature humaine. Je

reviendrai, Bianchon, dit-il à l'étudiant. S'il se plaignait encore,

mettez-lui de l'opium sur le diaphragme.

Le chirurgien et le médecin sortirent.

--Allons, Eugène, du courage, mon fils! dit Bianchon à Rastignac quand

ils furent seuls, il s'agit de lui mettre une chemise blanche et de

changer son lit. Va dire à Sylvie de monter des draps et de venir nous

aider.

Eugène descendit, et trouva madame Vauquer occupée à mettre le couvert

avec Sylvie. Aux premiers mots que lui dit Rastignac, la veuve vint à

lui, en prenant l'air aigrement doucereux d'une marchande soupçonneuse

qui ne voudrait ni perdre son argent, ni fâcher le consommateur.

--Mon cher monsieur Eugène, répondit-elle, vous savez tout comme moi

que le père Goriot n'a plus le sou. Donner des draps à un homme en

train de tortiller de l'œil, c'est les perdre, d'autant qu'il faudra

bien en sacrifier un pour le linceul. Ainsi, vous me devez déjà cent

quarante quatre francs, mettez quarante francs de draps, et quelques

autres petites choses, la chandelle que Sylvie vous donnera, tout cela

fait au moins deux cents francs, qu'une pauvre veuve comme moi n'est

pas en état de perdre. Dame! soyez juste, monsieur Eugène, j'ai bien

assez perdu depuis cinq jours que le guignon s'est logé chez moi.

J'aurais donné dix écus pour que ce bonhomme-là fût parti ces jours-ci,

comme vous le disiez. Ça frappe mes pensionnaires. Pour un rien, je

le ferais porter à l'hôpital. Enfin, mettez-vous à ma place. Mon

établissement avant tout, c'est ma vie, à moi.

Eugène remonta rapidement chez le père Goriot.

--Bianchon, l'argent de la montre?

--Il est là sur la table, il en reste trois cent soixante et quelques

francs. J'ai payé sur ce qu'on m'a donné tout ce que nous devions. La

reconnaissance du Mont-de-Piété est sous l'argent.

--Tenez, madame, dit Rastignac après avoir dégringolé l'escalier avec

horreur, soldez nos comptes. Monsieur Goriot n'a pas long-temps à

rester chez vous, et moi...

--Oui, il en sortira les pieds en avant, pauvre bonhomme, dit-elle en

comptant deux cents francs, d'un air moitié gai, moitié mélancolique.

--Finissons, dit Rastignac.

--Sylvie, donnez les draps, et allez aider ces messieurs, là-haut.

--Vous n'oublierez pas Sylvie, dit madame Vauquer à l'oreille d'Eugène,

voilà deux nuits qu'elle veille.

Dès qu'Eugène eut le dos tourné, la vieille courut à sa

cuisinière:--Prends les draps retournés, numéro sept. Par Dieu, c'est

toujours assez bon pour un mort, lui dit-elle à l'oreille.

Eugène, qui avait déjà monté quelques marches de l'escalier, n'entendit

pas les paroles de la vieille hôtesse.

--Allons, lui dit Bianchon, passons-lui sa chemise. Tiens-le droit.

Eugène se mit à la tête du lit, et soutint le moribond auquel

Bianchon enleva sa chemise, et le bonhomme fit un geste comme pour

garder quelque chose sur sa poitrine, et poussa des cris plaintifs et

inarticulés, à la manière des animaux qui ont une grande douleur à

exprimer.

--Oh! oh! dit Bianchon, il veut une petite chaîne de cheveux et un

médaillon que nous lui avons ôtés tout à l'heure pour lui poser ses

moxas. Pauvre homme! il faut la lui remettre. Elle est sur la cheminée.

Eugène alla prendre une chaîne tressée avec des cheveux blond-cendré,

sans doute ceux de madame Goriot. Il lut d'un côté du médaillon:

Anastasie; et de l'autre: Delphine. Image de son cœur qui reposait

toujours sur son cœur. Les boucles contenues étaient d'une telle

finesse qu'elles devaient avoir été prises pendant la première enfance

des deux filles. Lorsque le médaillon toucha sa poitrine, le vieillard

fit un _han_ prolongé qui annonçait une satisfaction effrayante à

voir. C'était un des derniers retentissements de sa sensibilité, qui

semblait se retirer au centre inconnu d'où partent et où s'adressent

nos sympathies. Son visage convulsé prit une expression de joie

maladive. Les deux étudiants, frappés de ce terrible éclat d'une force

de sentiment qui survivait à la pensée, laissèrent tomber chacun des

larmes chaudes sur le moribond qui jeta un cri de plaisir aigu.

--Nasie! Fifine! dit-il.

--Il vit encore, dit Bianchon.

--A quoi ça lui sert-il? dit Sylvie.

--A souffrir, répondit Rastignac.

Après avoir fait à son camarade un signe pour lui dire de l'imiter,

Bianchon s'agenouilla pour passer ses bras sous les jarrets du malade,

pendant que Rastignac en faisait autant de l'autre côté du lit afin

de passer les mains sous le dos. Sylvie était là, prête à retirer les

draps quand le moribond serait soulevé, afin de les remplacer par ceux

qu'elle apportait. Trompé sans doute par les larmes, Goriot usa ses

dernières forces pour étendre les mains, rencontra de chaque côté de

son lit les têtes des étudiants, les saisit violemment par les cheveux,

et l'on entendit faiblement:--«Ah! mes anges!» Deux mots, deux murmures

accentués par l'âme qui s'envola sur cette parole.

--Pauvre cher homme, dit Sylvie attendrie de cette exclamation où se

peignit un sentiment suprême que le plus horrible, le plus involontaire

des mensonges exaltait une dernière fois.

Le dernier soupir de ce père devait être un soupir de joie. Ce soupir

fut l'expression de toute sa vie, il se trompait encore. Le père Goriot

fut pieusement replacé sur son grabat. A compter de ce moment, sa

physionomie garda la douloureuse empreinte du combat qui se livrait

entre la mort et la vie dans une machine qui n'avait plus cette espèce

de conscience cérébrale d'où résulte le sentiment du plaisir et de la

douleur pour l'être humain. Ce n'était plus qu'une question de temps

pour la destruction.

--Il va rester ainsi quelques heures, et mourra sans que l'on s'en

aperçoive, il ne râlera même pas. Le cerveau doit être complétement

envahi.

En ce moment on entendit dans l'escalier un pas de jeune femme

haletante.

--Elle arrive trop tard, dit Rastignac.

Ce n'était pas Delphine, mais Thérèse, sa femme de chambre.

--Monsieur Eugène, dit-elle, il s'est élevé une scène violente entre

monsieur et madame, à propos de l'argent que cette pauvre madame

demandait pour son père. Elle s'est évanouie, le médecin est venu, il a

fallu la saigner, elle criait:--Mon père se meurt, je veux voir papa!

Enfin, des cris à fendre l'âme.

--Assez, Thérèse. Elle viendrait que maintenant ce serait superflu,

monsieur Goriot n'a plus de connaissance.

--Pauvre cher monsieur, est-il mal comme ça! dit Thérèse.

--Vous n'avez plus besoin de moi, faut que j'aille à mon dîner, il est

quatre heures et demie, dit Sylvie qui faillit se heurter sur le haut

de l'escalier avec madame de Restaud.

Ce fut une apparition grave et terrible que celle de la comtesse.

Elle regarda le lit de mort, mal éclairé par une seule chandelle, et

versa des pleurs en apercevant le masque de son père où palpitaient

encore les derniers tressaillements de la vie. Bianchon se retira par

discrétion.

--Je ne me suis pas échappée assez tôt, dit la comtesse à Rastignac.

L'étudiant fit un signe de tête affirmatif plein de tristesse. Madame

de Restaud prit la main de son père, la baisa.

--Pardonnez-moi, mon père! Vous disiez que ma voix vous rappellerait

de la tombe; eh! bien, revenez un moment à la vie pour bénir votre

fille repentante. Entendez-moi. Ceci est affreux! votre bénédiction est

la seule que je puisse recevoir ici-bas désormais. Tout le monde me

hait, vous seul m'aimez. Mes enfants eux-mêmes me haïront. Emmenez-moi

avec vous, je vous aimerai, je vous soignerai. Il n'entend plus, je

suis folle. Elle tomba sur ses genoux, et contempla ce débris avec

une expression de délire. Rien ne manque à mon malheur, dit-elle en

regardant Eugène. Monsieur de Trailles est parti, laissant ici des

dettes énormes, et j'ai su qu'il me trompait. Mon mari ne me pardonnera

jamais, et je l'ai laissé le maître de ma fortune. J'ai perdu toutes

mes illusions. Hélas! pour qui ai-je trahi le seul cœur (elle montra

son père) où j'étais adorée! Je l'ai méconnu, je l'ai repoussé, je lui

ai fait mille maux, infâme que je suis!

--Il le savait, dit Rastignac.

En ce moment le père Goriot ouvrit les yeux, mais par l'effet d'une

convulsion. Le geste qui révélait l'espoir de la comtesse ne fut pas

moins horrible à voir que l'œil du mourant.

--M'entendrait-il? cria la comtesse. Non, se dit-elle en s'asseyant

auprès du lit.

Madame de Restaud ayant manifesté le désir de garder son père, Eugène

descendit pour prendre un peu de nourriture. Les pensionnaires étaient

déjà réunis.

--Eh! bien, lui dit le peintre, il paraît que nous allons avoir un

petit mortorama là-haut?

--Charles, lui dit Eugène, il me semble que vous devriez plaisanter sur

quelque sujet moins lugubre.

--Nous ne pourrons donc plus rire ici? reprit le peintre. Qu'est-ce

que cela fait, puisque Bianchon dit que le bonhomme n'a plus sa

connaissance?

--Eh! bien, reprit l'employé au Muséum, il sera mort comme il a vécu.

--Mon père est mort, cria la comtesse.

A ce cri terrible, Sylvie, Rastignac et Bianchon montèrent, et

trouvèrent madame de Restaud évanouie. Après l'avoir fait revenir à

elle, ils la transportèrent dans le fiacre qui l'attendait. Eugène la

confia aux soins de Thérèse, lui ordonnant de la conduire chez madame

de Nucingen.

--Oh! il est bien mort, dit Bianchon en descendant.

--Allons, messieurs, à table, dit madame Vauquer, la soupe va se

refroidir.

Les deux étudiants se mirent à côté l'un de l'autre.

--Que faut-il faire maintenant? dit Eugène à Bianchon.

--Mais je lui ai fermé les yeux, et je l'ai convenablement disposé.

Quand le médecin de la mairie aura constaté le décès que nous irons

déclarer, on le coudra dans un linceul, et on l'enterrera. Que veux-tu

qu'il devienne?

--Il ne flairera plus son pain comme ça, dit un pensionnaire en imitant

la grimace du bonhomme.

--Sacrebleu, messieurs, dit le répétiteur, laissez donc le père Goriot,

et ne nous en faites plus manger. On l'a mis à toute sauce depuis

une heure. Un des priviléges de la bonne ville de Paris, c'est qu'on

peut y naître, y vivre, y mourir sans que personne fasse attention à

vous. Profitons donc des avantages de la civilisation. Il y a trois

cents morts aujourd'hui, voulez-vous vous apitoyer sur les hécatombes

parisiennes? Que le père Goriot soit crevé, tant mieux pour lui! Si

vous l'adorez, allez le garder, et laissez-nous manger tranquillement,

nous autres.

--Oh! oui, dit la veuve, tant mieux pour lui qu'il soit mort! Il paraît

que le pauvre homme avait bien du désagrément, sa vie durant.

Ce fut toute l'oraison funèbre d'un être qui, pour Eugène, représentait

toute la paternité. Les quinze pensionnaires se mirent à causer comme

à l'ordinaire. Lorsque Eugène et Bianchon eurent mangé, le bruit

des fourchettes et des cuillers, les rires de la conversation, les

diverses expressions de ces figures gloutonnes et indifférentes,

leur insouciance, tout les glaça d'horreur. Ils sortirent pour aller

chercher un prêtre qui veillât et priât pendant la nuit près du mort.

Il leur fallut mesurer les derniers devoirs à rendre au bonhomme sur

le peu d'argent dont ils pourraient disposer. Vers neuf heures du

soir, le corps fut placé sur un fond sanglé, entre deux chandelles,

dans cette chambre nue, et un prêtre vint s'asseoir auprès de lui.

Avant de se coucher, Rastignac, ayant demandé des renseignements à

l'ecclésiastique sur le prix du service à faire et sur celui des

convois, écrivit un mot au baron de Nucingen et au comte de Restaud en

les priant d'envoyer leurs gens d'affaires afin de pourvoir à tous les

frais de l'enterrement. Il leur dépêcha Christophe, puis il se coucha

et s'endormit accablé de fatigue. Le lendemain matin Bianchon et

Rastignac furent obligés d'aller déclarer eux-mêmes le décès, qui vers

midi fut constaté. Deux heures après aucun des deux gendres n'avait

envoyé d'argent, personne ne s'était présenté en leur nom, et Rastignac

avait été forcé déjà de payer les frais du prêtre. Sylvie ayant demandé

dix francs pour ensevelir le bonhomme et le coudre dans un linceul,

Eugène et Bianchon calculèrent que si les parents du mort ne voulaient

se mêler de rien, ils auraient à peine de quoi pourvoir aux frais.

L'étudiant en médecine se chargea donc de mettre lui-même le cadavre

dans une bière de pauvre qu'il fit apporter de son hôpital, où il l'eut

à meilleur marché.

--Fais une farce à ces drôles-là, dit-il à Eugène. Va acheter un

terrain, pour cinq ans, au Père-La-Chaise, et commande un service de

troisième classe à l'église et aux Pompes-Funèbres. Si les gendres et

les filles se refusent à te rembourser, tu feras graver sur la tombe:

«Ci-gît monsieur Goriot, père de la comtesse de Restaud et de la

baronne de Nucingen, enterré aux frais de deux étudiants.»

Eugène ne suivit le conseil de son ami qu'après avoir été

infructueusement chez monsieur et madame de Nucingen et chez monsieur

et madame de Restaud. Il n'alla pas plus loin que la porte. Chacun des

concierges avait des ordres sévères.

--Monsieur et madame, dirent-ils, ne reçoivent personne; leur père est

mort, et ils sont plongés dans la plus vive douleur.

Eugène avait assez l'expérience du monde parisien pour savoir qu'il ne

devait pas insister. Son cœur se serra étrangement quand il se vit dans

l'impossibilité de parvenir jusqu'à Delphine.

«_Vendez une parure_, lui écrivit-il chez le concierge, _et que votre

père soit décemment conduit à sa dernière demeure_.»

Il cacheta ce mot, et pria le concierge du baron de le remettre

à Thérèse pour sa maîtresse; mais le concierge le remit au baron

de Nucingen qui le jeta dans le feu. Après avoir fait toutes ses

dispositions, Eugène revint vers trois heures à la pension bourgeoise,

et ne put retenir une larme quand il aperçut à cette porte bâtarde la

bière à peine couverte d'un drap noir, posée sur deux chaises dans

cette rue déserte. Un mauvais goupillon, auquel personne n'avait encore

touché, trempait dans un plat de cuivre argenté plein d'eau bénite. La

porte n'était pas même tendue de noir. C'était la mort des pauvres,

qui n'a ni faste, ni suivants, ni amis, ni parents. Bianchon, obligé

d'être à son hôpital, avait écrit un mot à Rastignac pour lui rendre

compte de ce qu'il avait fait avec l'église. L'interne lui mandait

qu'une messe était hors de prix, qu'il fallait se contenter du service

moins coûteux des vêpres, et qu'il avait envoyé Christophe avec un

mot aux Pompes-Funèbres. Au moment où Eugène achevait de lire le

griffonnage de Bianchon, il vit entre les mains de madame Vauquer le

médaillon à cercle d'or où étaient les cheveux des deux filles.

--Comment avez-vous osé prendre ça? lui dit-il.

--Pardi! fallait-il l'enterrer avec? répondit Sylvie, c'est en or.

--Certes! reprit Eugène avec indignation, qu'il emporte au moins avec

lui la seule chose qui puisse représenter ses deux filles.

Quand le corbillard vint, Eugène fit remonter la bière, la décloua,

et plaça religieusement sur la poitrine du bonhomme une image qui

se rapportait à un temps où Delphine et Anastasie étaient jeunes,

vierges et pures, et _ne raisonnaient pas_, comme il l'avait dit

dans ses cris d'agonisant. Rastignac et Christophe accompagnèrent

seuls, avec deux croque-morts, le char qui menait le pauvre

homme à Saint-Étienne-du-Mont, église peu distante de la rue

Neuve-Sainte-Geneviève. Arrivé là, le corps fut présenté à une petite

chapelle basse et sombre, autour de laquelle l'étudiant chercha

vainement les deux filles du père Goriot ou leurs maris. Il fut seul

avec Christophe, qui se croyait obligé de rendre les derniers devoirs

à un homme qui lui avait fait gagner quelques bons pourboires. En

attendant les deux prêtres, l'enfant de chœur et le bedeau, Rastignac

serra la main de Christophe, sans pouvoir prononcer une parole.

--Oui, monsieur Eugène, dit Christophe, c'était un brave et honnête

homme, qui n'a jamais dit une parole plus haut que l'autre, qui ne

nuisait à personne et n'a jamais fait de mal.

Les deux prêtres, l'enfant de chœur et le bedeau vinrent et donnèrent

tout ce qu'on peut avoir pour soixante-dix francs dans une époque

où la religion n'est pas assez riche pour prier gratis. Les gens du

clergé chantèrent un psaume, le _Libera_, le _De profundis_. Le service

dura vingt minutes. Il n'y avait qu'une seule voiture de deuil pour

un prêtre et un enfant de chœur, qui consentirent à recevoir avec eux

Eugène et Christophe.

--Il n'y a point de suite, dit le prêtre, nous pourrons aller vite,

afin de ne pas nous attarder, il est cinq heures et demie.

La Comédie humaine - Volume 09. Scènes de la vie parisienne - Tome 01 · 第 51 / 52 段