--Je demanderai de l'argent à ses gendres et à ses filles.
--Et s'ils ne t'en donnent pas? reprit Bianchon. Le plus pressé dans
ce moment n'est pas de trouver de l'argent, il faut envelopper le
bonhomme d'un sinapisme bouillant depuis les pieds jusqu'à la moitié
des cuisses. S'il crie, il y aura de la ressource. Tu sais comment
cela s'arrange. D'ailleurs, Christophe t'aidera. Moi, je passerai chez
l'apothicaire répondre de tous les médicaments que nous y prendrons. Il
est malheureux que le pauvre homme n'ait pas été transportable à notre
hospice, il y aurait été mieux. Allons, viens que je t'installe, et ne
le quitte pas que je ne sois revenu.
Les deux jeunes gens entrèrent dans la chambre où gisait le vieillard.
Eugène fut effrayé du changement de cette face convulsée, blanche et
profondément débile.
--Eh! bien, papa? lui dit-il en se penchant sur le grabat.
Goriot leva sur Eugène des yeux ternes et le regarda fort attentivement
sans le reconnaître. L'étudiant ne soutint pas ce spectacle, des larmes
humectèrent ses yeux.
--Bianchon, ne faudrait-il pas des rideaux aux fenêtres?
--Non. Les circonstances atmosphériques ne l'affectent plus. Ce serait
trop heureux s'il avait chaud ou froid. Néanmoins il nous faut du feu
pour faire les tisanes et préparer bien des choses. Je t'enverrai des
falourdes qui nous serviront jusqu'à ce que nous ayons du bois. Hier et
cette nuit, j'ai brûlé le tien et toutes les mottes du pauvre homme.
Il faisait humide, l'eau dégouttait des murs, à peine ai-je pu sécher
la chambre. Christophe l'a balayée, c'est vraiment une écurie. J'y ai
brûlé du genièvre, ça puait trop.
--Mon Dieu! dit Rastignac, mais ses filles!
--Tiens, s'il demande à boire, tu lui donneras de ceci, dit l'interne
en montrant à Rastignac un grand pot blanc. Si tu l'entends se plaindre
et que le ventre soit chaud et dur, tu te feras aider par Christophe
pour lui administrer... tu sais. S'il avait, par hasard, une grande
exaltation, s'il parlait beaucoup, s'il avait enfin un petit brin de
démence, laisse-le aller. Ce ne sera pas un mauvais signe. Mais envoie
Christophe à l'hospice Cochin. Notre médecin, mon camarade ou moi, nous
viendrions lui appliquer des moxas. Nous avons fait ce matin, pendant
que tu dormais, une grande consultation avec un élève du docteur Gall,
avec un médecin en chef de l'Hôtel-Dieu et le nôtre. Ces messieurs ont
cru reconnaître de curieux symptômes, et nous allons suivre les progrès
de la maladie, afin de nous éclairer sur plusieurs points scientifiques
assez importants. Un de ces messieurs prétend que la pression du
sérum, si elle portait plus sur un organe que sur un autre, pourrait
développer des faits particuliers. Écoute-le donc bien, au cas où il
parlerait, afin de constater à quel genre d'idées appartiendraient ses
discours: si c'est des effets de mémoire, de pénétration, de jugement;
s'il s'occupe de matérialités, ou de sentiments; s'il calcule, s'il
revient sur le passé; enfin sois en état de nous faire un rapport
exact. Il est possible que l'invasion ait lieu en bloc, il mourra
imbécile comme il l'est en ce moment. Tout est bien bizarre dans
ces sortes de maladies! Si la bombe crevait par ici, dit Bianchon
en montrant l'occiput du malade, il y a des exemples de phénomènes
singuliers: le cerveau recouvre quelques-unes de ses facultés, et la
mort est plus lente à se déclarer. Les sérosités peuvent se détourner
du cerveau, prendre des routes dont on ne connaît le cours que par
l'autopsie. Il y a aux Incurables un vieillard hébété chez qui
l'épanchement a suivi la colonne vertébrale; il souffre horriblement,
mais il vit.
--Se sont-elles bien amusées? dit le père Goriot, qui reconnut Eugène.
--Oh! il ne pense qu'à ses filles, dit Bianchon. Il m'a dit plus de
cent fois cette nuit: Elles dansent! Elle a sa robe. Il les appelait
par leurs noms. Il me faisait pleurer, diable m'emporte! avec ses
intonations: Delphine! ma petite Delphine! Nasie! Ma parole d'honneur,
dit l'élève en médecine, c'était à fondre en larmes.
--Delphine, dit le vieillard, elle est là, n'est-ce pas? Je le savais
bien. Et ses yeux recouvrèrent une activité folle pour regarder les
murs et la porte.
--Je descends dire à Sylvie de préparer les sinapismes, cria Bianchon,
le moment est favorable.
Rastignac resta seul près du vieillard, assis au pied du lit, les yeux
fixés sur cette tête effrayante et douloureuse à voir.
--Madame de Beauséant s'enfuit, celui-ci se meurt, dit-il. Les belles
âmes ne peuvent pas rester long-temps en ce monde. Comment les grands
sentiments s'allieraient-ils, en effet, à une société mesquine, petite,
superficielle?
Les images de la fête à laquelle il avait assisté se représentèrent
à son souvenir et contrastèrent avec le spectacle de ce lit de mort.
Bianchon reparut soudain.
--Dis donc, Eugène, je viens de voir notre médecin en chef, et je suis
revenu toujours courant. S'il se manifeste des symptômes de raison,
s'il parle, couche-le sur un long sinapisme, de manière à l'envelopper
de moutarde depuis la nuque jusqu'à la chute des reins, et fais-nous
appeler.
--Cher Bianchon, dit Eugène.
--Oh! il s'agit d'un fait scientifique, reprit l'élève en médecine avec
toute l'ardeur d'un néophyte.
--Allons, dit Eugène, je serai donc le seul à soigner ce pauvre
vieillard par affection.
--Si tu m'avais vu ce matin, tu ne dirais pas cela, reprit Bianchon
sans s'offenser du propos. Les médecins qui ont exercé ne voient que la
maladie; moi, je vois encore le malade, mon cher garçon.
Il s'en alla, laissant Eugène seul avec le vieillard, et dans
l'appréhension d'une crise qui ne tarda pas à se déclarer.
--Ah! c'est vous, mon cher enfant, dit le père Goriot en reconnaissant
Eugène.
--Allez-vous mieux? demanda l'étudiant en lui prenant la main.
--Oui, j'avais la tête serrée comme dans un étau, mais elle se dégage.
Avez-vous vu mes filles? Elles vont venir bientôt, elles accourront
aussitôt qu'elles me sauront malade, elles m'ont tant soigné rue de la
Jussienne! Mon Dieu! je voudrais que ma chambre fût propre pour les
recevoir. Il y a un jeune homme qui m'a brûlé toutes mes mottes.
--J'entends Christophe, lui dit Eugène, il vous monte du bois que ce
jeune homme vous envoie.
--Bon! mais comment payer le bois? je n'ai pas un sou, mon enfant. J'ai
tout donné, tout. Je suis à la charité. La robe lamée était-elle belle
au moins? (Ah! je souffre!) Merci, Christophe. Dieu vous récompensera,
mon garçon; moi, je n'ai plus rien.
--Je te payerai bien, toi et Sylvie, dit Eugène à l'oreille du garçon.
--Mes filles vous ont dit qu'elles allaient venir, n'est-ce pas,
Christophe? Vas-y encore, je te donnerai cent sous. Dis-leur que je ne
me sens pas bien, que je voudrais les embrasser, les voir encore une
fois avant de mourir. Dis-leur cela, mais sans trop les effrayer.
Christophe partit sur un signe de Rastignac.
--Elles vont venir, reprit le vieillard. Je les connais. Cette bonne
Delphine, si je meurs, quel chagrin je lui causerai! Nasie aussi. Je
ne voudrais pas mourir, pour ne pas les faire pleurer. Mourir, mon bon
Eugène, c'est ne plus les voir. Là où l'on s'en va, je m'ennuierai
bien. Pour un père, l'enfer, c'est d'être sans enfants, et j'ai déjà
fait mon apprentissage depuis qu'elles sont mariées. Mon paradis était
rue de la Jussienne. Dites donc, si je vais en paradis, je pourrai
revenir sur terre en esprit autour d'elles. J'ai entendu dire de ces
choses-là. Sont-elles vraies? Je crois les voir en ce moment telles
qu'elles étaient rue de la Jussienne. Elles descendaient le matin.
Bonjour, papa, disaient-elles. Je les prenais sur mes genoux, je leur
faisais mille agaceries, des niches. Elles me caressaient gentiment.
Nous déjeunions tous les matins ensemble, nous dînions, enfin j'étais
père, je jouissais de mes enfants. Quand elles étaient rue de la
Jussienne, elles ne raisonnaient pas, elles ne savaient rien du monde,
elles m'aimaient bien. Mon Dieu! pourquoi ne sont-elles pas toujours
restées petites? (Oh! je souffre, la tête me tire.) Ah! ah! pardon,
mes enfants! je souffre horriblement, et il faut que ce soit de la
vraie douleur, vous m'avez rendu bien dur au mal. Mon Dieu! si j'avais
seulement leurs mains dans les miennes, je ne sentirais point mon mal.
Croyez-vous qu'elles viennent? Christophe est si bête! J'aurais dû y
aller moi-même. Il va les voir, lui. Mais vous avez été hier au bal.
Dites-moi donc comment elles étaient? Elles ne savaient rien de ma
maladie, n'est-ce pas? Elles n'auraient pas dansé, pauvres petites!
Oh! je ne veux plus être malade. Elles ont encore trop besoin de moi.
Leurs fortunes sont compromises. Et à quels maris sont-elles livrées!
Guérissez-moi, guérissez-moi! (Oh! que je souffre! Ah! ah! ah!)
Voyez-vous, il faut me guérir, parce qu'il leur faut de l'argent, et
je sais où aller en gagner. J'irai faire de l'amidon en aiguilles à
Odessa. Je suis un malin, je gagnerai des millions. (Oh! je souffre
trop!)
Goriot garda le silence pendant un moment, en paraissant faire tous ses
efforts pour rassembler ses forces afin de supporter la douleur.
--Si elles étaient là, je ne me plaindrais pas, dit-il. Pourquoi donc
me plaindre?
Un léger assoupissement survint et dura long-temps. Christophe revint.
Rastignac, qui croyait le père Goriot endormi, laissa le garçon lui
rendre compte à haute voix de sa mission.
--Monsieur, dit-il, je suis d'abord allé chez madame la comtesse, à
laquelle il m'a été impossible de parler, elle était dans de grandes
affaires avec son mari. Comme j'insistais, monsieur de Restaud est venu
lui-même, et m'a dit comme ça: Monsieur Goriot se meurt, eh! bien,
c'est ce qu'il a de mieux à faire. J'ai besoin de madame de Restaud
pour terminer des affaires importantes, elle ira quand tout sera fini.
Il avait l'air en colère, ce monsieur-là. J'allais sortir, lorsque
madame est entrée dans l'antichambre par une porte que je ne voyais
pas, et m'a dit: Christophe, dis à mon père que je suis en discussion
avec mon mari, je ne puis pas le quitter; il s'agit de la vie ou de la
mort de mes enfants; mais aussitôt que tout sera fini, j'irai. Quant
à madame la baronne, autre histoire! je ne l'ai point vue, et je n'ai
pas pu lui parler. Ah! me dit la femme de chambre, madame est rentrée
du bal à cinq heures un quart, elle dort; si je l'éveille avant midi,
elle me grondera. Je lui dirai que son père va plus mal quand elle me
sonnera. Pour une mauvaise nouvelle, il est toujours temps de la lui
dire. J'ai eu beau prier! Ah ouin! J'ai demandé à parler à monsieur le
baron, il était sorti.
--Aucune de ses filles ne viendrait, s'écria Rastignac. Je vais écrire
à toutes deux.
--Aucune, répondit le vieillard en se dressant sur son séant. Elles
ont des affaires, elles dorment, elles ne viendront pas. Je le savais.
Il faut mourir pour savoir ce que c'est que des enfants. Ah! mon ami,
ne vous mariez pas, n'ayez pas d'enfants! Vous leur donnez la vie, ils
vous donnent la mort. Vous les faites entrer dans le monde, ils vous en
chassent. Non, elles ne viendront pas! Je sais cela depuis dix ans. Je
me le disais quelquefois, mais je n'osais pas y croire.
Une larme roula dans chacun de ses yeux, sur la bordure rouge, sans en
tomber.
--Ah! si j'étais riche, si j'avais gardé ma fortune, si je ne la leur
avais pas donnée, elles seraient là, elles me lécheraient les joues
de leurs baisers! je demeurerais dans un hôtel, j'aurais de belles
chambres, des domestiques, du feu à moi; et elles seraient tout en
larmes, avec leurs maris, leurs enfants. J'aurais tout cela. Mais
rien. L'argent donne tout, même des filles. Oh! mon argent, où est-il?
Si j'avais des trésors à laisser, elles me panseraient, elles me
soigneraient; je les entendrais, je les verrais. Ah! mon cher enfant,
mon seul enfant, j'aime mieux mon abandon et ma misère! Au moins quand
un malheureux est aimé, il est bien sûr qu'on l'aime. Non, je voudrais
être riche, je les verrais. Ma foi, qui sait? Elles ont toutes les deux
des cœurs de roche. J'avais trop d'amour pour elles pour qu'elles en
eussent pour moi. Un père doit être toujours riche, il doit tenir ses
enfants en bride comme des chevaux sournois. Et j'étais à genoux devant
elles. Les misérables! elles couronnent dignement leur conduite envers
moi depuis dix ans. Si vous saviez comme elles étaient aux petits soins
pour moi dans les premiers temps de leur mariage! (Oh! je souffre un
cruel martyre!) Je venais de leur donner à chacune près de huit cent
mille francs, elles ne pouvaient pas, ni leurs maris non plus, être
rudes avec moi. L'on me recevait: «Mon bon père, par-ci; mon cher père,
par là.» Mon couvert était toujours mis chez elles. Enfin je dînais
avec leurs maris, qui me traitaient avec considération. J'avais l'air
d'avoir encore quelque chose. Pourquoi ça? Je n'avais rien dit de mes
affaires. Un homme qui donne huit cent mille francs à ses filles était
un homme à soigner. Et l'on était aux petits soins, mais c'était pour
mon argent. Le monde n'est pas beau. J'ai vu cela, moi! L'on me menait
en voiture au spectacle, et je restais comme je voulais aux soirées.
Enfin elles se disaient mes filles, et elles m'avouaient pour leur
père. J'ai encore ma finesse, allez, et rien ne m'est échappé. Tout
a été à son adresse et m'a percé le cœur. Je voyais bien que c'était
des frimes; mais le mal était sans remède. Je n'étais pas chez elles
aussi à l'aise qu'à la table d'en bas. Je ne savais rien dire. Aussi
quand quelques-uns de ces gens du monde demandaient à l'oreille de mes
gendres:--Qui est-ce que ce monsieur-là?--C'est le père aux écus, il
est riche.--Ah, diable! disait-on, et l'on me regardait avec le respect
dû aux écus. Mais si je les gênais quelquefois un peu, je rachetais
bien mes défauts! D'ailleurs, qui donc est parfait? (Ma tête est une
plaie!) Je souffre en ce moment ce qu'il faut souffrir pour mourir,
mon cher monsieur Eugène, eh! bien, ce n'est rien en comparaison de
la douleur que m'a causée le premier regard par lequel Anastasie m'a
fait comprendre que je venais de dire une bêtise qui l'humiliait; son
regard m'a ouvert toutes les veines. J'aurais voulu tout savoir, mais
ce que j'ai bien su, c'est que j'étais de trop sur terre. Le lendemain
je suis allé chez Delphine pour me consoler, et voilà que j'y fais une
bêtise qui me l'a mise en colère. J'en suis devenu comme fou. J'ai été
huit jours ne sachant plus ce que je devais faire. Je n'ai pas osé les
aller voir, de peur de leurs reproches. Et me voilà à la porte de mes
filles. O mon Dieu! puisque tu connais les misères, les souffrances
que j'ai endurées; puisque tu as compté les coups de poignard que j'ai
reçus, dans ce temps qui m'a vieilli, changé, tué, blanchi, pourquoi
me fais-tu donc souffrir aujourd'hui? J'ai bien expié le péché de les
trop aimer. Elles se sont bien vengées de mon affection, elles m'ont
tenaillé comme des bourreaux. Eh! bien, les pères sont si bêtes! je les
aimais tant que j'y suis retourné comme un joueur au jeu. Mes filles,
c'était mon vice à moi; elles étaient mes maîtresses, enfin tout! Elles
avaient toutes les deux besoin de quelque chose, de parures; les femmes
de chambre me le disaient, et je les donnais pour être bien reçu! Mais
elles m'ont fait tout de même quelques petites leçons sur ma manière
d'être dans le monde. Oh! elles n'ont pas attendu le lendemain. Elles
commençaient à rougir de moi. Voilà ce que c'est que de bien élever
ses enfants. A mon âge je ne pouvais pourtant pas aller à l'école.
(Je souffre horriblement, mon Dieu! les médecins! les médecins! Si
l'on m'ouvrait la tête, je souffrirais moins.) Mes filles, mes filles,
Anastasie, Delphine! je veux les voir. Envoyez-les chercher par la
gendarmerie, de force! la justice est pour moi, tout est pour moi, la
nature, le code civil. Je proteste. La patrie périra si les pères sont
foulés aux pieds. Cela est clair. La société, le monde roulent sur la
paternité, tout croule si les enfants n'aiment pas leurs pères. Oh!
les voir, les entendre, n'importe ce qu'elles me diront, pourvu que
j'entende leur voix, ça calmera mes douleurs, Delphine surtout. Mais
dites-leur, quand elles seront là, de ne pas me regarder froidement
comme elles font. Ah! mon bon ami, monsieur Eugène, vous ne savez pas
ce que c'est que de trouver l'or du regard changé tout à coup en plomb
gris. Depuis le jour où leurs yeux n'ont plus rayonné sur moi, j'ai
toujours été en hiver ici; je n'ai plus eu que des chagrins à dévorer,
et je les ai dévorés! J'ai vécu pour être humilié, insulté. Je les aime
tant, que j'avalais tous les affronts par lesquels elles me vendaient
une pauvre petite jouissance honteuse. Un père se cacher pour voir
ses filles! Je leur ai donné ma vie, elles ne me donneront pas une
heure aujourd'hui! J'ai soif, j'ai faim, le cœur me brûle, elles ne
viendront pas rafraîchir mon agonie, car je meurs, je le sens. Mais
elles ne savent donc pas ce que c'est que de marcher sur le cadavre
de son père! Il y a un Dieu dans les cieux, il nous venge malgré
nous, nous autres pères. Oh! elles viendront! Venez, mes chéries,
venez encore me baiser, un dernier baiser, le viatique de votre père,
qui priera Dieu pour vous, qui lui dira que vous avez été de bonnes
filles, qui plaidera pour vous! Après tout, vous êtes innocentes. Elles
sont innocentes, mon ami! Dites-le bien à tout le monde, qu'on ne les
inquiète pas à mon sujet. Tout est de ma faute, je les ai habituées à
me fouler aux pieds. J'aimais cela, moi. Ça ne regarde personne, ni
la justice humaine, ni la justice divine. Dieu serait injuste s'il
les condamnait à cause de moi. Je n'ai pas su me conduire, j'ai fait
la bêtise d'abdiquer mes droits. Je me serais avili pour elles! Que
voulez-vous! le plus beau naturel, les meilleurs âmes auraient succombé
à la corruption de cette facilité paternelle. Je suis un misérable, je
suis justement puni. Moi seul ai causé les désordres de mes filles,
je les ai gâtées. Elles veulent aujourd'hui le plaisir, comme elles
voulaient autrefois du bonbon. Je leur ai toujours permis de satisfaire
leurs fantaisies de jeunes filles. A quinze ans, elles avaient voiture!
Rien ne leur a résisté. Moi seul suis coupable, mais coupable par
amour. Leur voix m'ouvrait le cœur. Je les entends, elles viennent. Oh!
oui, elles viendront. La loi veut qu'on vienne voir mourir son père,
la loi est pour moi. Puis ça ne coûtera qu'une course. Je la payerai.
Écrivez-leur que j'ai des millions à leur laisser! Parole d'honneur.
J'irai faire des pâtes d'Italie à Odessa. Je connais la manière. Il y
a, dans mon projet, des millions à gagner. Personne n'y a pensé. Ça
ne se gâtera point dans le transport comme le blé ou comme la farine.
Eh, eh, l'amidon? il y aura là des millions! Vous ne mentirez pas,
dites-leur des millions, et quand même elles viendraient par avarice,
j'aime mieux être trompé, je les verrai. Je veux mes filles! je les
ai faites! elles sont à moi! dit-il en se dressant sur son séant, en
montrant à Eugène une tête dont les cheveux blancs étaient épars et qui
menaçait par tout ce qui pouvait exprimer la menace.
--Allons, lui dit Eugène, recouchez-vous, mon bon père Goriot, je vais
leur écrire. Aussitôt que Bianchon sera de retour, j'irai si elles ne
viennent pas.
--Si elles ne viennent pas? répéta le vieillard en sanglotant. Mais
je serai mort, mort dans un accès de rage, de rage! La rage me gagne!
En ce moment, je vois ma vie entière. Je suis dupe! elles ne m'aiment
pas, elles ne m'ont jamais aimé! cela est clair. Si elles ne sont pas
venues, elles ne viendront pas. Plus elles auront tardé, moins elles se
décideront à me faire cette joie. Je les connais. Elles n'ont jamais su
rien deviner de mes chagrins, de mes douleurs, de mes besoins, elles ne
devineront pas plus ma mort; elles ne sont seulement pas dans le secret
de ma tendresse. Oui, je le vois, pour elles, l'habitude de m'ouvrir
les entrailles a ôté du prix à tout ce que je faisais. Elles auraient
demandé à me crever les yeux, je leur aurais dit: «Crevez-les!» Je suis
trop bête. Elles croient que tous les pères sont comme le leur. Il faut
toujours se faire valoir. Leurs enfants me vengeront. Mais c'est dans
leur intérêt de venir ici. Prévenez-les donc qu'elles compromettent
leur agonie. Elles commettent tous les crimes en un seul. Mais allez
donc, dites-leur donc que, ne pas venir, c'est un parricide! Elles en
ont assez commis sans ajouter celui-là. Criez donc comme moi: «Hé,
Nasie! hé, Delphine! venez à votre père qui a été si bon pour vous et
qui souffre!» Rien, personne. Mourrai-je donc comme un chien? Voilà
ma récompense, l'abandon. Ce sont des infâmes, des scélérates; je les
abomine, je les maudis; je me relèverai, la nuit, de mon cercueil pour
les remaudire, car, enfin, mes amis, ai-je tort? elles se conduisent
bien mal! hein? Qu'est-ce que je dis? Ne m'avez-vous pas averti que
Delphine est là? C'est la meilleure des deux. Vous êtes mon fils,
Eugène, vous! aimez-la, soyez un père pour elle. L'autre est bien
malheureuse. Et leurs fortunes! Ah, mon Dieu! J'expire, je souffre un
peu trop! Coupez-moi la tête, laissez-moi seulement le cœur.
--Christophe, allez chercher Bianchon, s'écria Eugène épouvanté du
caractère que prenaient les plaintes et les cris du vieillard, et
ramenez-moi un cabriolet.
--Je vais aller chercher vos filles, mon bon père Goriot, je vous les
ramènerai.
--De force, de force! Demandez la garde, la ligne, tout! tout, dit-il
en jetant à Eugène un dernier regard où brilla la raison. Dites au
gouvernement, au procureur du roi, qu'on me les amène, je le veux!
--Mais vous les avez maudites.
--Qui est-ce qui a dit cela? répondit le vieillard stupéfait. Vous
savez bien que je les aime, je les adore! Je suis guéri si je les
vois... Allez, mon bon voisin, mon cher enfant, allez, vous êtes bon,
vous; je voudrais vous remercier, mais je n'ai rien à vous donner que
les bénédictions d'un mourant. Ah! je voudrais au moins voir Delphine
pour lui dire de m'acquitter envers vous. Si l'autre ne peut pas,
amenez-moi celle-là. Dites-lui que vous ne l'aimerez plus si elle ne
veut pas venir. Elle vous aime tant qu'elle viendra. A boire, les
entrailles me brûlent! Mettez-moi quelque chose sur la tête. La main de
mes filles, ça me sauverait, je le sens.... Mon Dieu! qui refera leurs
fortunes si je m'en vais? Je veux aller à Odessa pour elles, à Odessa,
y faire des pâtes.
--Buvez ceci, dit Eugène en soulevant le moribond et le prenant dans
son bras gauche tandis que de l'autre il tenait une tasse pleine de
tisane.
--Vous devez aimer votre père et votre mère, vous! dit le vieillard
en serrant de ses mains défaillantes la main d'Eugène. Comprenez-vous
que je vais mourir sans les voir, mes filles? Avoir soif toujours,
et ne jamais boire, voilà comment j'ai vécu depuis dix ans... Mes
deux gendres ont tué mes filles. Oui, je n'ai plus eu de filles après
qu'elles ont été mariées. Pères, dites aux chambres de faire une loi
sur le mariage! Enfin, ne mariez pas vos filles si vous les aimez.
Le gendre est un scélérat qui gâte tout chez une fille, il souille
tout. Plus de mariages! C'est ce qui nous enlève nos filles, et nous
ne les avons plus quand nous mourons. Faites une loi sur la mort des
pères. C'est épouvantable, ceci! Vengeance! Ce sont mes gendres qui les
empêchent de venir. Tuez-les! A mort le Restaud, à mort l'Alsacien, ce
sont mes assassins! La mort ou mes filles! Ah! c'est fini, je meurs
sans elles! Elles! Nasie, Fifine, allons, venez donc! Votre papa sort...
--Mon bon père Goriot, calmez-vous, voyons, restez tranquille, ne vous
agitez pas, ne pensez pas.
--Ne pas les voir, voilà l'agonie!
--Vous allez les voir.
--Vrai! cria le vieillard égaré. Oh! les voir! je vais les voir,
entendre leur voix. Je mourrai heureux. Eh bien! oui, je ne demande
plus à vivre, je n'y tenais plus, mes peines allaient croissant. Mais
les voir, toucher leurs robes, ah! rien que leurs robes, c'est bien
peu; mais que je sente quelque chose d'elles! Faites-moi prendre les
cheveux... veux...
Il tomba la tête sur l'oreiller comme s'il recevait un coup de massue.
Ses mains s'agitèrent sur la couverture comme pour prendre les cheveux
de ses filles.
--Je les bénis, dit-il en faisant un effort, bénis.