--Je vais aller dîner pendant ce temps-là. Seulement tâche de ne pas

trop l'agiter; nous avons encore quelque espoir.

--Sois tranquille.

--Elles s'amuseront bien demain, dit le père Goriot à Eugène quand ils

furent seuls. Elles vont à un grand bal.

--Qu'avez-vous donc fait ce matin, papa, pour être si souffrant ce soir

qu'il vous faille rester au lit?

--Rien.

--Anastasie est venue? demanda Rastignac.

--Oui, répondit le père Goriot.

--Eh! bien, ne me cachez rien. Que vous a-t-elle encore demandé?

--Ah! reprit-il en rassemblant ses forces pour parler, elle était bien

malheureuse, allez, mon enfant! Nasie n'a pas un sou depuis l'affaire

des diamants. Elle avait commandé, pour ce bal, une robe lamée qui doit

lui aller comme un bijou. Sa couturière, une infâme, n'a pas voulu lui

faire crédit, et sa femme de chambre a payé mille francs en à-compte

sur la toilette. Pauvre Nasie, en être venue là! Ça m'a déchiré le

cœur. Mais la femme de chambre, voyant ce Restaud retirer toute sa

confiance à Nasie, a eu peur de perdre son argent, et s'entend avec

la couturière pour ne livrer la robe que si les mille francs sont

rendus. Le bal est demain, la robe est prête, Nasie est au désespoir.

Elle a voulu m'emprunter mes couverts pour les engager. Son mari veut

qu'elle aille à ce bal pour montrer à tout Paris les diamants qu'on

prétend vendus par elle. Peut-elle dire à ce monstre: «Je dois mille

francs, payez-les?» Non. J'ai compris ça, moi. Sa sœur Delphine ira

là dans une toilette superbe. Anastasie ne doit pas être au-dessous

de sa cadette. Et puis elle est si noyée de larmes, ma pauvre fille!

J'ai été si humilié de n'avoir pas eu douze mille francs hier, que

j'aurais donné le reste de ma misérable vie pour racheter ce tort-là.

Voyez-vous? j'avais eu la force de tout supporter, mais mon dernier

manque d'argent m'a crevé le cœur. Oh! oh! je n'en ai fait ni une ni

deux, je me suis rafistolé, requinqué; j'ai vendu pour six cents francs

de couverts et de boucles, puis j'ai engagé, pour un an, mon titre

de rente viagère contre quatre cents francs une fois payés, au papa

Gobseck. Bah! je mangerai du pain! ça me suffisait quand j'étais jeune,

ça peut encore aller. Au moins elle aura une belle soirée, ma Nasie.

Elle sera pimpante. J'ai le billet de mille francs là sous mon chevet.

Ça me réchauffe d'avoir là sous la tête ce qui va faire plaisir à

la pauvre Nasie. Elle pourra mettre sa mauvaise Victoire à la porte.

A-t-on vu des domestiques ne pas avoir confiance dans leurs maîtres!

Demain je serai bien, Nasie vient à dix heures. Je ne veux pas qu'elles

me croient malade, elles n'iraient point au bal, elles me soigneraient.

Nasie m'embrassera demain comme son enfant, ses caresses me guériront.

Enfin, n'aurais-je pas dépensé mille francs chez l'apothicaire? J'aime

mieux les donner à mon Guérit-Tout, à ma Nasie. Je la consolerai dans

sa misère, au moins. Ça m'acquitte du tort de m'être fait du viager.

Elle est au fond de l'abîme, et moi je ne suis plus assez fort pour

l'en tirer. Oh! je vais me remettre au commerce. J'irai à Odessa pour

y acheter du grain. Les blés valent là trois fois moins que les nôtres

ne coûtent. Si l'introduction des céréales est défendue en nature,

les braves gens qui font les lois n'ont pas songé à prohiber les

fabrications dont les blés sont le principe. Hé, hé!... j'ai trouvé

cela, moi, ce matin! Il y a de beaux coups à faire dans les amidons.

--Il est fou, se dit Eugène en regardant le vieillard. Allons, restez

en repos, ne parlez pas...

Eugène descendit pour dîner quand Bianchon remonta. Puis tous deux

passèrent la nuit à garder le malade à tour de rôle, en s'occupant,

l'un à lire ses livres de médecine, l'autre à écrire à sa mère et à ses

sœurs. Le lendemain, les symptômes qui se déclarèrent chez le malade

furent, suivant Bianchon, d'un favorable augure; mais ils exigèrent des

soins continuels dont les deux étudiants étaient seuls capables, et

dans le récit desquels il est impossible de compromettre la pudibonde

phraséologie de l'époque. Les sangsues mises sur le corps appauvri

du bonhomme furent accompagnées de cataplasmes, de bains de pied, de

manœuvres médicales pour lesquelles il fallait d'ailleurs la force et

le dévouement des deux jeunes gens. Madame de Restaud ne vint pas; elle

envoya chercher sa somme par un commissionnaire.

--Je croyais qu'elle serait venue elle-même. Mais ce n'est pas un mal,

elle se serait inquiétée, dit le père en paraissant heureux de cette

circonstance.

A sept heures du soir, Thérèse vint apporter une lettre de Delphine.

«Que faites-vous donc, mon ami? A peine aimée, serais-je déjà négligée?

Vous m'avez montré, dans ces confidences versées de cœur à cœur, une

trop belle âme pour n'être pas de ceux qui restent toujours fidèles

en voyant combien les sentiments ont de nuances. Comme vous l'avez

dit en écoutant la prière de Mosé: «Pour les uns c'est une même note,

pour les autres c'est l'infini de la musique!» Songez que je vous

attends ce soir pour aller au bal de madame de Beauséant. Décidément

le contrat de monsieur d'Adjuda a été signé ce matin à la cour, et la

pauvre vicomtesse ne l'a su qu'à deux heures. Tout Paris va se porter

chez elle, comme le peuple encombre la Grève quand il doit y avoir une

exécution. N'est-ce pas horrible d'aller voir si cette femme cachera

sa douleur, si elle saura bien mourir? Je n'irais certes pas, mon ami,

si j'avais été déjà chez elle; mais elle ne recevra plus sans doute,

et tous les efforts que j'ai faits seraient superflus. Ma situation

est bien différente de celle des autres. D'ailleurs, j'y vais pour

vous aussi. Je vous attends. Si vous n'étiez pas près de moi dans deux

heures, je ne sais si je vous pardonnerais cette félonie.»

Rastignac prit une plume et répondit ainsi:

«J'attends un médecin pour savoir si votre père doit vivre encore.

Il est mourant. J'irai vous porter l'arrêt, et j'ai peur que ce ne

soit un arrêt de mort. Vous verrez si vous pouvez aller au bal. Mille

tendresses.»

Le médecin vint à huit heures et demie, et, sans donner un avis

favorable, il ne pensa pas que la mort dût être imminente. Il annonça

des mieux et des rechutes alternatives d'où dépendraient la vie et la

raison du bonhomme.

--Il vaudrait mieux qu'il mourût promptement, fut le dernier mot du

docteur.

Eugène confia le père Goriot aux soins de Bianchon, et partit pour

aller porter à madame de Nucingen les tristes nouvelles qui, dans son

esprit encore imbu des devoirs de famille, devaient suspendre toute

joie.

--Dites-lui qu'elle s'amuse tout de même, lui cria le père Goriot

qui paraissait assoupi mais qui se dressa sur son séant au moment où

Rastignac sortit.

Le jeune homme se présenta navré de douleur à Delphine, et la trouva

coiffée, chaussée, n'ayant plus que sa robe de bal à mettre. Mais,

semblables aux coups de pinceau par lesquels les peintres achèvent

leurs tableaux, les derniers apprêts voulaient plus de temps que n'en

demandait le fond même de la toile.

--Eh quoi, vous n'êtes pas habillé? dit-elle.

--Mais, madame, votre père...

--Encore mon père, s'écria-t-elle en l'interrompant. Mais vous ne

m'apprendrez pas ce que je dois à mon père. Je connais mon père depuis

long-temps. Pas un mot, Eugène. Je ne vous écouterai que quand vous

aurez fait votre toilette. Thérèse a tout préparé chez vous; ma voiture

est prête, prenez-la; revenez. Nous causerons de mon père en allant au

bal. Il faut partir de bonne heure, si nous sommes pris dans la file

des voitures, nous serons bien heureux de faire notre entrée à onze

heures.

--Madame!

--Allez! pas un mot, dit-elle courant dans son boudoir pour y prendre

un collier.

--Mais, allez donc, monsieur Eugène, vous fâcherez madame, dit Thérèse

en poussant le jeune homme épouvanté de cet élégant parricide.

Il alla s'habiller en faisant les plus tristes, les plus décourageantes

réflexions. Il voyait le monde comme un océan de boue dans lequel un

homme se plongeait jusqu'au cou, s'il y trempait le pied.--Il ne s'y

commet que des crimes mesquins! se dit-il. Vautrin est plus grand. Il

avait vu les trois grandes expressions de la société: l'Obéissance, la

Lutte et la Révolte; la Famille, le Monde et Vautrin. Et il n'osait

prendre parti. L'Obéissance était ennuyeuse, la Révolte impossible, et

la Lutte incertaine. Sa pensée le reporta au sein de sa famille. Il

se souvint des pures émotions de cette vie calme, il se rappela les

jours passés au milieu des êtres dont il était chéri. En se conformant

aux lois naturelles du foyer domestique, ces chères créatures y

trouvaient un bonheur plein, continu, sans angoisses. Malgré ses

bonnes pensées, il ne se sentit pas le courage de venir confesser

la foi des âmes pures à Delphine, en lui ordonnant la Vertu au nom

de l'Amour. Déjà son éducation commencée avait porté ses fruits. Il

aimait égoïstement déjà. Son tact lui avait permis de reconnaître la

nature du cœur de Delphine. Il pressentait qu'elle était capable de

marcher sur le corps de son père pour aller au bal, et il n'avait

ni la force de jouer le rôle d'un raisonneur, ni le courage de lui

déplaire, ni la vertu de la quitter.--Elle ne me pardonnerait jamais

d'avoir eu raison contre elle dans cette circonstance, se dit-il. Puis

il commenta les paroles des médecins, il se plut à penser que le père

Goriot n'était pas aussi dangereusement malade qu'il le croyait;

enfin, il entassa des raisonnements assassins pour justifier Delphine.

Elle ne connaissait pas l'état dans lequel était son père. Le bonhomme

lui-même la renverrait au bal, si elle l'allait voir. Souvent la loi

sociale, implacable dans sa formule, condamne là où le crime apparent

est excusé par les innombrables modifications qu'introduisent au sein

des familles la différence des caractères, la diversité des intérêts

et des situations. Eugène voulait se tromper lui-même, il était prêt à

faire à sa maîtresse le sacrifice de sa conscience. Depuis deux jours,

tout était changé dans sa vie. La femme y avait jeté ses désordres,

elle avait fait pâlir la famille, elle avait tout confisqué à son

profit. Rastignac et Delphine s'étaient rencontrés dans les conditions

voulues pour éprouver l'un par l'autre les plus vives jouissances. Leur

passion bien préparée avait grandi par ce qui tue les passions, par la

jouissance. En possédant cette femme, Eugène s'aperçut que jusqu'alors

il ne l'avait que désirée. Il ne l'aima qu'au lendemain du bonheur:

l'amour n'est peut-être que la reconnaissance du plaisir. Infâme ou

sublime, il adorait cette femme pour les voluptés qu'il lui avait

apportées en dot, et pour toutes celles qu'il en avait reçues; de même

que Delphine aimait Rastignac autant que Tantale aurait aimé l'ange

qui serait venu satisfaire sa faim, ou étancher la soif de son gosier

desséché.

--Eh! bien, comment va mon père? lui dit madame de Nucingen quand il

fut de retour et en costume de bal.

--Extrêmement mal, répondit-il, si vous voulez me donner une preuve de

votre affection, nous courrons le voir.

--Eh! bien, oui, dit-elle, mais après le bal. Mon bon Eugène, sois

gentil, ne me fais pas de morale, viens.

Ils partirent. Eugène resta silencieux pendant une partie du chemin.

--Qu'avez-vous donc? dit-elle.

--J'entends le râle de votre père, répondit-il avec l'accent de la

fâcherie. Et il se mit à raconter avec la chaleureuse éloquence du

jeune âge la féroce action à laquelle madame de Restaud avait été

poussée par la vanité, la crise mortelle que le dernier dévouement du

père avait déterminée, et ce que coûterait la robe lamée d'Anastasie.

Delphine pleurait.

--Je vais être laide, pensa-t-elle. Ses larmes se séchèrent. J'irai

garder mon père, je ne quitterai pas son chevet, reprit-elle.

--Ah! te voilà comme je te voulais, s'écria Rastignac.

Les lanternes de cinq cents voitures éclairaient les abords de l'hôtel

de Beauséant. De chaque côté de la porte illuminée piaffait un

gendarme. Le grand monde affluait si abondamment, et chacun mettait

tant d'empressement à voir cette grande femme au moment de sa chute,

que les appartements, situés au rez-de-chaussée de l'hôtel, étaient

déjà pleins quand madame de Nucingen et Rastignac s'y présentèrent.

Depuis le moment où toute la cour se rua chez la grande Mademoiselle

à qui Louis XIV arrachait son amant, nul désastre de cœur ne fut

plus éclatant que ne l'était celui de madame de Beauséant. En cette

circonstance, la dernière fille de la quasi royale maison de Bourgogne

se montra supérieure à son mal, et domina jusqu'à son dernier moment le

monde dont elle n'avait accepté les vanités que pour les faire servir

au triomphe de sa passion. Les plus belles femmes de Paris animaient

ses salons de leurs toilettes et de leurs sourires. Les hommes les

plus distingués de la cour, les ambassadeurs, les ministres, les gens

illustres en tout genre, chamarrés de croix, de plaques, de cordons

multicolores, se pressaient autour de la vicomtesse. L'orchestre

faisait résonner les motifs de sa musique sous les lambris dorés de

ce palais, désert pour sa reine. Madame de Beauséant se tenait debout

devant son premier salon pour recevoir ses prétendus amis. Vêtue de

blanc, sans aucun ornement dans ses cheveux simplement nattés, elle

semblait calme, et n'affichait ni douleur, ni fierté, ni fausse joie.

Personne ne pouvait lire dans son âme. Vous eussiez dit d'une Niobé

de marbre. Son sourire à ses intimes amis fut parfois railleur; mais

elle parut à tous semblable à elle-même, et se montra si bien ce

qu'elle était quand le bonheur la parait de ses rayons, que les plus

insensibles l'admirèrent, comme les jeunes Romaines applaudissaient le

gladiateur qui savait sourire en expirant. Le monde semblait s'être

paré pour faire ses adieux à l'une de ses souveraines.

--Je tremblais que vous ne vinssiez pas, dit-elle à Rastignac.

--Madame, répondit-il d'une voix émue en prenant ce mot pour un

reproche, je suis venu pour rester le dernier.

--Bien, dit-elle en lui prenant la main. Vous êtes peut-être ici le

seul auquel je puisse me fier. Mon ami, aimez une femme que vous

puissiez aimer toujours. N'en abandonnez aucune.

Elle prit le bras de Rastignac et le mena sur un canapé, dans le salon

où l'on jouait.

--Allez, lui dit-elle, chez le marquis. Jacques, mon valet de chambre,

vous y conduira et vous remettra une lettre pour lui. Je lui demande ma

correspondance. Il vous la remettra tout entière, j'aime à le croire.

Si vous avez mes lettres, montez dans ma chambre. On me préviendra.

Elle se leva pour aller au-devant de la duchesse de Langeais, sa

meilleure amie qui venait aussi. Rastignac partit, fit demander le

marquis d'Adjuda à l'hôtel de Rochefide, où il devait passer la soirée,

et où il le trouva. Le marquis l'emmena chez lui, remit une boîte à

l'étudiant, et lui dit:--Elles y sont toutes. Il parut vouloir parler

à Eugène, soit pour le questionner sur les événements du bal et sur

la vicomtesse, soit pour lui avouer que déjà peut-être il était au

désespoir de son mariage, comme il le fut plus tard; mais un éclair

d'orgueil brilla dans ses yeux, et il eut le déplorable courage

de garder le secret sur ses plus nobles sentiments.--Ne lui dites

rien de moi, mon cher Eugène. Il pressa la main de Rastignac par un

mouvement affectueusement triste, et lui fit signe de partir. Eugène

revint à l'hôtel de Beauséant, et fut introduit dans la chambre de

la vicomtesse, où il vit les apprêts d'un départ. Il s'assit auprès

du feu, regarda la cassette en cèdre, et tomba dans une profonde

mélancolie. Pour lui, madame de Beauséant avait les proportions des

déesses de l'Iliade.

--Ah! mon ami, dit la vicomtesse en entrant et appuyant sa main sur

l'épaule de Rastignac.

Il aperçut sa cousine en pleurs, les yeux levés, une main tremblante,

l'autre levée. Elle prit tout à coup la boîte, la plaça dans le feu et

la vit brûler.

--Ils dansent! ils sont venus tous bien exactement, tandis que la

mort viendra tard. Chut! mon ami, dit-elle en mettant un doigt sur

la bouche de Rastignac prêt à parler. Je ne verrai plus jamais ni

Paris ni le monde. A cinq heures du matin, je vais partir pour aller

m'ensevelir au fond de la Normandie. Depuis trois heures après midi,

j'ai été obligée de faire mes préparatifs, signer des actes, voir à

des affaires; je ne pouvais envoyer personne chez... Elle s'arrêta. Il

était sûr qu'on le trouverait chez... Elle s'arrêta encore accablée

de douleur. En ces moments tout est souffrance, et certains mots sont

impossibles à prononcer.--Enfin, reprit-elle, je comptais sur vous ce

soir pour ce dernier service. Je voudrais vous donner un gage de mon

amitié. Je penserai souvent à vous, qui m'avez paru bon et noble,

jeune et candide au milieu de ce monde où ces qualités sont si rares.

Je souhaite que vous songiez quelquefois à moi. Tenez, dit-elle en

jetant les yeux autour d'elle, voici le coffret où je mettais mes

gants. Toutes les fois que j'en ai pris avant d'aller au bal ou au

spectacle, je me sentais belle, parce que j'étais heureuse, et je n'y

touchais que pour y laisser quelque pensée gracieuse: il y a beaucoup

de moi là-dedans, il y a toute une madame de Beauséant qui n'est plus.

Acceptez-le. J'aurai soin qu'on le porte chez vous, rue d'Artois.

Madame de Nucingen est fort bien ce soir, aimez-la bien. Si nous ne

nous voyons plus, mon ami, soyez sûr que je ferai des vœux pour vous,

qui avez été bon pour moi. Descendons, je ne veux pas leur laisser

croire que je pleure. J'ai l'éternité devant moi, j'y serai seule, et

personne ne m'y demandera compte de mes larmes. Encore un regard à

cette chambre. Elle s'arrêta. Puis, après s'être un moment caché les

yeux avec sa main, elle se les essuya, les baigna d'eau fraîche, et

prit le bras de l'étudiant. Marchons! dit-elle.

Rastignac n'avait pas encore senti d'émotion aussi violente que le

fut le contact de cette douleur si noblement contenue. En rentrant

dans le bal, Eugène en fit le tour avec madame de Beauséant, dernière

et délicate attention de cette gracieuse femme. En entrant dans la

galerie où l'on dansait, Rastignac fut surpris de rencontrer un de ces

couples que la réunion de toutes les beautés humaines rend sublimes à

voir. Jamais il n'avait eu l'occasion d'admirer de telles perfections.

Pour tout exprimer en un mot, l'homme était un Antinoüs vivant, et ses

manières ne détruisaient pas le charme qu'on éprouvait à le regarder.

La femme était une fée, elle enchantait le regard, elle fascinait

l'âme, irritait les sens les plus froids. La toilette s'harmoniait chez

l'un et chez l'autre avec la beauté. Tout le monde les contemplait avec

plaisir et enviait le bonheur qui éclatait dans l'accord de leurs yeux

et de leurs mouvements.

--Mon Dieu, quelle est cette femme? dit Rastignac.

--Oh! la plus incontestablement belle, répondit la vicomtesse. C'est

lady Brandon, elle est aussi célèbre par son bonheur que par sa beauté.

Elle a tout sacrifié à ce jeune homme. Ils ont, dit-on, des enfants.

Mais le malheur plane toujours sur eux. On dit que lord Brandon a juré

de tirer une effroyable vengeance de sa femme et de cet amant. Ils sont

heureux, mais ils tremblent sans cesse.

--Et lui?

--Comment! vous ne connaissez pas le beau colonel Franchessini?

--Celui qui s'est battu...

--Il y a trois jours, oui. Il avait été provoqué par le fils d'un

banquier: il ne voulait que le blesser, mais par malheur il l'a tué.

--Oh!

--Qu'avez-vous donc? vous frissonnez, dit la vicomtesse.

--Je n'ai rien, répondit Rastignac.

Une sueur froide lui coulait dans le dos. Vautrin lui apparaissait

avec sa figure de bronze. Le héros du bagne donnant la main au héros

du bal changeait pour lui l'aspect de la société. Bientôt il aperçut

les deux sœurs, madame de Restaud et madame de Nucingen. La comtesse

était magnifique avec tous ses diamants étalés, qui, pour elle, étaient

brûlants sans doute, elle les portait pour la dernière fois. Quelque

puissants que fussent son orgueil et son amour, elle ne soutenait

pas bien les regards de son mari. Ce spectacle n'était pas de nature

à rendre les pensées de Rastignac moins tristes. S'il avait revu

Vautrin dans le colonel italien, il revit alors, sous les diamants des

deux sœurs, le grabat sur lequel gisait le père Goriot. Son attitude

mélancolique ayant trompé la vicomtesse, elle lui retira son bras.

--Allez! je ne veux pas vous coûter un plaisir, dit-elle.

Eugène fut bientôt réclamé par Delphine, heureuse de l'effet qu'elle

produisait, et jalouse de mettre aux pieds de l'étudiant les hommages

qu'elle recueillait dans ce monde, où elle espérait être adoptée.

--Comment trouvez-vous Nasie? lui dit-elle.

--Elle a, dit Rastignac, escompté jusqu'à la mort de son père.

Vers quatre heures du matin, la foule des salons commençait à

s'éclaircir. Bientôt la musique ne se fit plus entendre. La duchesse

de Langeais et Rastignac se trouvèrent seuls dans le grand salon.

La vicomtesse, croyant n'y rencontrer que l'étudiant, y vint après

avoir dit adieu à monsieur de Beauséant, qui s'alla coucher en lui

répétant:--Vous avez tort, ma chère, d'aller vous enfermer à votre âge!

Restez donc avec nous.

En voyant la duchesse, madame de Beauséant ne put retenir une

exclamation.

--Je vous ai devinée, Clara, dit madame de Langeais. Vous partez pour

ne plus revenir; mais vous ne partirez pas sans m'avoir entendue et

sans que nous nous soyons comprises. Elle prit son amie par le bras,

l'emmena dans le salon voisin, et là, la regardant avec des larmes dans

les yeux, elle la serra dans ses bras et la baisa sur les joues.--Je

ne veux pas vous quitter froidement, ma chère, ce serait un remords

trop lourd. Vous pouvez compter sur moi comme sur vous-même. Vous avez

été grande ce soir, je me suis sentie digne de vous, et veux vous le

prouver. J'ai eu des torts envers vous, je n'ai pas toujours été bien,

pardonnez-moi, ma chère: je désavoue tout ce qui a pu vous blesser, je

voudrais reprendre mes paroles. Une même douleur a réuni nos âmes, et

je ne sais qui de nous sera la plus malheureuse. Monsieur de Montriveau

n'était pas ici ce soir, comprenez-vous? Qui vous a vue pendant ce bal,

Clara, ne vous oubliera jamais. Moi, je tente un dernier effort. Si

j'échoue, j'irai dans un couvent! Où allez-vous, vous?

--En Normandie, à Courcelles, aimer, prier, jusqu'au jour où Dieu me

retirera de ce monde.

--Venez, monsieur de Rastignac, dit la vicomtesse d'une voix émue, en

pensant que ce jeune homme attendait. L'étudiant plia le genou, prit

la main de sa cousine et la baisa.--Antoinette, adieu! reprit madame

de Beauséant, soyez heureuse. Quant à vous, vous l'êtes, vous êtes

jeune, vous pouvez croire à quelque chose, dit-elle à l'étudiant. A mon

départ de ce monde, j'aurai eu, comme quelques mourants privilégiés, de

religieuses, de sincères émotions autour de moi!

Rastignac s'en alla vers cinq heures, après avoir vu madame de

Beauséant dans sa berline de voyage, après avoir reçu son dernier adieu

mouillé de larmes qui prouvaient que les personnes les plus élevées ne

sont pas mises hors de la loi du cœur et ne vivent pas sans chagrins,

comme quelques courtisans du peuple voudraient le lui faire croire.

Eugène revint à pied vers la maison Vauquer, par un temps humide et

froid. Son éducation s'achevait.

--Nous ne sauverons pas le pauvre père Goriot, lui dit Bianchon quand

Rastignac entra chez son voisin.

--Mon ami, lui dit Eugène après avoir regardé le vieillard endormi, va,

poursuis la destinée modeste à laquelle tu bornes tes désirs. Moi, je

suis en enfer, et il faut que j'y reste. Quelque mal que l'on te dise

du monde, crois-le! il n'y a pas de Juvénal qui puisse en peindre

l'horreur couverte d'or et de pierreries.

Le lendemain, Rastignac fut éveillé sur les deux heures après midi par

Bianchon, qui, forcé de sortir, le pria de garder le père Goriot, dont

l'état avait fort empiré pendant la matinée.

--Le bonhomme n'a pas deux jours, n'a peut-être pas six heures à vivre,

dit l'élève en médecine, et cependant nous ne pouvons pas cesser de

combattre le mal. Il va falloir lui donner des soins coûteux. Nous

serons bien ses garde-malades; mais je n'ai pas le sou, moi. J'ai

retourné ses poches, fouillé ses armoires: zéro au quotient. Je l'ai

questionné dans un moment où il avait sa tête, il m'a dit ne pas avoir

un liard à lui. Qu'as-tu, toi?

--Il me reste vingt francs, répondit Rastignac; mais j'irai les jouer,

je gagnerai.

La Comédie humaine - Volume 09. Scènes de la vie parisienne - Tome 01 · 第 49 / 52 段