--Hier, il m'a fait appeler dans sa chambre. J'y suis allée...

«Anastasie, m'a-t-il dit d'une voix... (oh! sa voix a suffi, j'ai tout

deviné), où sont vos diamants?» Chez moi. «Non, m'a-t-il dit en me

regardant, ils sont là, sur ma commode.» Et il m'a montré l'écrin qu'il

avait couvert de son mouchoir. «Vous savez d'où ils viennent?» m'a-t-il

dit. Je suis tombée à ses genoux... j'ai pleuré, je lui ai demandé de

quelle mort il voulait me voir mourir.

--Tu as dit cela! s'écria le père Goriot. Par le sacré nom de Dieu,

celui qui vous fera mal à l'une ou à l'autre, tant que je serai

vivant, peut être sûr que je le brûlerai à petit feu! Oui, je le

déchiquèterai comme....

Le père Goriot se tut, les mots expiraient dans sa gorge.

--Enfin, ma chère, il m'a demandé quelque chose de plus difficile à

faire que de mourir. Le ciel préserve toute femme d'entendre ce que

j'ai entendu!

--J'assassinerai cet homme, dit le père Goriot tranquillement. Mais

il n'a qu'une vie, et il m'en doit deux. Enfin, quoi? reprit-il en

regardant Anastasie.

--Eh bien, dit la comtesse en continuant, après une pause il m'a

regardée: «Anastasie, m'a-t-il dit, j'ensevelis tout dans le silence,

nous resterons ensemble, nous avons des enfants. Je ne tuerai pas

monsieur de Trailles, je pourrais le manquer, et pour m'en défaire

autrement je pourrais me heurter contre la justice humaine. Le tuer

dans vos bras, ce serait déshonorer _les_ enfants. Mais pour ne voir

périr ni vos enfants, ni leur père, ni moi, je vous impose deux

conditions. Répondez: Ai-je un enfant à moi?» J'ai dit oui. «Lequel?»

a-t-il demandé. Ernest, notre aîné. «Bien, a-t-il dit. Maintenant,

jurez-moi de m'obéir désormais sur un seul point.» J'ai juré. «Vous

signerez la vente de vos biens quand je vous le demanderai.»

--Ne signe pas, cria le père Goriot. Ne signe jamais cela. Ah! ah!

monsieur de Restaud, vous ne savez pas ce que c'est que de rendre une

femme heureuse, elle va chercher le bonheur là où il est, et vous la

punissez de votre niaise impuissance?... Je suis là, moi, halte là! il

me trouvera dans sa route. Nasie, sois en repos. Ah, il tient à son

héritier! bon, bon. Je lui empoignerai son fils, qui, sacré tonnerre,

est mon petit-fils. Je puis bien le voir, ce marmot? Je le mets dans

mon village, j'en aurai soin, sois bien tranquille. Je le ferai

capituler, ce monstre-là, en lui disant: A nous deux! Si tu veux avoir

ton fils, rends à ma fille son bien, et laisse-la se conduire à sa

guise.

--Mon père!

--Oui, ton père! Ah! je suis un vrai père. Que ce drôle de grand

seigneur ne maltraite pas mes filles. Tonnerre! je ne sais pas ce que

j'ai dans les veines. J'y ai le sang d'un tigre, je voudrais dévorer

ces deux hommes. O mes enfants! voilà donc votre vie? Mais c'est ma

mort. Que deviendrez-vous donc quand je ne serai plus là? Les pères

devraient vivre autant que leurs enfants. Mon Dieu, comme ton monde

est mal arrangé! Et tu as un fils cependant, à ce qu'on nous dit. Tu

devrais nous empêcher de souffrir dans nos enfants. Mes chers anges,

quoi! ce n'est qu'à vos douleurs que je dois votre présence. Vous ne

me faites connaître que vos larmes. Eh! bien, oui, vous m'aimez, je le

vois. Venez, venez vous plaindre ici! mon cœur est grand, il peut tout

recevoir. Oui, vous aurez beau le percer, les lambeaux feront encore

des cœurs de père. Je voudrais prendre vos peines, souffrir pour vous.

Ah! quand vous étiez petites, vous étiez bien heureuses...

--Nous n'avons eu que ce temps-là de bon, dit Delphine. Où sont les

moments où nous dégringolions du haut des sacs dans le grand grenier.

--Mon père! ce n'est pas tout, dit Anastasie à l'oreille de Goriot

qui fit un bond. Les diamants n'ont pas été vendus cent mille francs.

Maxime est poursuivi. Nous n'avons plus que douze mille francs à payer.

Il m'a promis d'être sage, de ne plus jouer. Il ne me reste plus au

monde que son amour, et je l'ai payé trop cher pour ne pas mourir s'il

m'échappait. Je lui ai sacrifié fortune, honneur, repos, enfants. Oh!

faites qu'au moins Maxime soit libre, honoré, qu'il puisse demeurer

dans le monde où il saura se faire une position. Maintenant il ne me

doit pas que le bonheur, nous avons des enfants qui seraient sans

fortune. Tout sera perdu s'il est mis à Sainte-Pélagie.

--Je ne les ai pas, Nasie. Plus, plus rien, plus rien! C'est la fin du

monde. Oh! le monde va crouler, c'est sûr. Allez-vous-en, sauvez-vous

avant! Ah! j'ai encore mes boucles d'argent, six couverts, les premiers

que j'aie eus dans ma vie. Enfin, je n'ai plus que douze cents francs

de rente viagère...

--Qu'avez-vous donc fait de vos rentes perpétuelles?

--Je les ai vendues en me réservant ce petit bout de revenu pour mes

besoins. Il me fallait douze mille francs pour arranger un appartement

à Fifine.

--Chez toi, Delphine? dit madame de Restaud à sa sœur.

--Oh! qu'est-ce que cela fait! reprit le père Goriot, les douze mille

francs sont employés.

--Je devine, dit la comtesse. Pour monsieur de Rastignac. Ah! ma pauvre

Delphine, arrête-toi. Vois où j'en suis.

--Ma chère, monsieur de Rastignac est un jeune homme incapable de

ruiner sa maîtresse.

--Merci, Delphine. Dans la crise où je me trouve, j'attendais mieux de

toi; mais tu ne m'as jamais aimée.

--Si, elle t'aime, Nasie, cria le père Goriot, elle me le disait tout à

l'heure. Nous parlions de toi, elle me soutenait que tu étais belle et

qu'elle n'était que jolie, elle!

--Elle! répéta la comtesse, elle est d'un beau froid.

--Quand cela serait, dit Delphine en rougissant, comment t'es-tu

comportée envers moi? Tu m'as reniée, tu m'as fait fermer les portes de

toutes les maisons où je souhaitais aller, enfin tu n'as jamais manqué

la moindre occasion de me causer de la peine. Et moi, suis-je venue,

comme toi, soutirer à ce pauvre père, mille francs à mille francs, sa

fortune, et le réduire dans l'état où il est? Voilà ton ouvrage, ma

sœur. Moi, j'ai vu mon père tant que j'ai pu, je ne l'ai pas mis à la

porte, et ne suis pas venue lui lécher les mains quand j'avais besoin

de lui. Je ne savais seulement pas qu'il eût employé ces douze mille

francs pour moi. J'ai de l'ordre, moi! tu le sais. D'ailleurs, quand

papa m'a fait des cadeaux, je ne les ai jamais quêtés.

--Tu étais plus heureuse que moi: monsieur de Marsay était riche, tu en

sais quelque chose. Tu as toujours été vilaine comme l'or. Adieu, je

n'ai ni sœur, ni...

--Tais-toi, Nasie! cria le père Goriot.

--Il n'y a qu'une sœur comme toi qui puisse répéter ce que le monde ne

croit plus, tu es un monstre, lui dit Delphine.

--Mes enfants, mes enfants, taisez-vous, ou je me tue devant vous.

--Va, Nasie, je te pardonne, dit madame de Nucingen en continuant, tu

es malheureuse. Mais je suis meilleure que tu ne l'es. Me dire cela au

moment où je me sentais capable de tout pour te secourir, même d'entrer

dans la chambre de mon mari, ce que je ne ferais ni pour moi ni pour...

Ceci est digne de tout ce que tu as commis de mal contre moi depuis

neuf ans.

--Mes enfants, mes enfants, embrassez-vous! dit le père. Vous êtes deux

anges.

--Non, laissez-moi, cria la comtesse que Goriot avait prise par le bras

et qui secoua l'embrassement de son père. Elle a moins de pitié pour

moi que n'en aurait mon mari. Ne dirait-on pas qu'elle est l'image de

toutes les vertus!

--J'aime encore mieux passer pour devoir de l'argent à monsieur de

Marsay que d'avouer que monsieur de Trailles me coûte plus de deux cent

mille francs, répondit madame de Nucingen.

--Delphine! cria la comtesse en faisant un pas vers elle.

--Je te dis la vérité quand tu me calomnies, répliqua froidement la

baronne.

--Delphine! tu es une...

Le père Goriot s'élança, retint la comtesse et l'empêcha de parler en

lui couvrant la bouche avec sa main.

--Mon Dieu! mon père, à quoi donc avez-vous touché ce matin? lui dit

Anastasie.

--Eh! bien, oui, j'ai tort, dit le pauvre père en s'essuyant les mains

à son pantalon. Mais je ne savais pas que vous viendriez, je déménage.

Il était heureux de s'être attiré un reproche qui détournait sur lui la

colère de sa fille.

--Ah! reprit-il en s'asseyant, vous m'avez fendu le cœur. Je me meurs,

mes enfants! Le crâne me cuit intérieurement comme s'il avait du feu.

Soyez donc gentilles, aimez-vous bien! Vous me feriez mourir. Delphine,

Nasie, allons, vous aviez raison, vous aviez tort toutes les deux.

Voyons, Dedel, reprit-il en tournant sur la baronne des yeux pleins

de larmes, il lui faut douze mille francs, cherchons-les. Ne vous

regardez pas comme ça. Il se mit à genoux devant Delphine.--Demande lui

pardon pour me faire plaisir, lui dit-il à l'oreille, elle est la plus

malheureuse, voyons?

--Ma pauvre Nasie, dit Delphine épouvantée de la sauvage et folle

expression que la douleur imprimait sur le visage de son père, j'ai eu

tort, embrasse-moi...

--Ah! vous me mettez du baume sur le cœur, cria le père Goriot. Mais où

trouver douze mille francs? Si je me proposais comme remplaçant?

--Ah! mon père! dirent les deux filles en l'entourant, non, non.

--Dieu vous récompensera de cette pensée, notre vie n'y suffirait

point! n'est-ce pas, Nasie? reprit Delphine.

--Et puis, pauvre père, ce serait une goutte d'eau, fit observer la

comtesse.

--Mais on ne peut donc rien faire de son sang? cria le vieillard

désespéré. Je me voue à celui qui te sauvera, Nasie! je tuerai un homme

pour lui. Je ferai comme Vautrin, j'irai au bagne! je... Il s'arrêta

comme s'il eût été foudroyé. Plus rien! dit-il en s'arrachant les

cheveux. Si je savais où aller pour voler, mais il est encore difficile

de trouver un vol à faire. Et puis il faudrait du monde et du temps

pour prendre la Banque. Allons, je dois mourir, je n'ai plus qu'à

mourir. Oui, je ne suis plus bon à rien, je ne suis plus père! non.

Elle me demande, elle a besoin! et moi, misérable, je n'ai rien. Ah! tu

t'es fait des rentes viagères, vieux scélérat, et tu avais des filles!

Mais tu ne les aimes donc pas? Crève, crève comme un chien que tu es!

Oui, je suis au-dessous d'un chien, un chien ne se conduirait pas

ainsi! Oh! ma tête! elle bout!

--Mais, papa, crièrent les deux jeunes femmes qui l'entouraient

pour l'empêcher de se frapper la tête contre les murs, soyez donc

raisonnable.

Il sanglotait. Eugène, épouvanté, prit la lettre de change souscrite

à Vautrin, et dont le timbre comportait une plus forte somme; il en

corrigea le chiffre, en fit une lettre de change régulière de douze

mille francs à l'ordre de Goriot et entra.

--Voici tout votre argent, madame, dit-il en présentant le papier.

Je dormais, votre conversation m'a réveillé, j'ai pu savoir ainsi ce

que je devais à monsieur Goriot. En voici le titre que vous pouvez

négocier, je l'acquitterai fidèlement.

La comtesse, immobile, tenait le papier.

--Delphine, dit-elle pâle et tremblante de colère, de fureur, de rage,

je te pardonnais tout, Dieu m'en est témoin, mais ceci! Comment,

monsieur était là, tu le savais! tu as eu la petitesse de te venger

en me laissant lui livrer mes secrets, ma vie, celle de mes enfants,

ma honte, mon honneur! Va, tu ne m'es plus de rien, je te hais, je te

ferai tout le mal possible, je... La colère lui coupa la parole, et son

gosier se sécha.

--Mais, c'est mon fils, notre enfant, ton frère, ton sauveur, criait

le père Goriot. Embrasse-le donc, Nasie! Tiens, moi je l'embrasse,

reprit-il en serrant Eugène avec une sorte de fureur. Oh! mon enfant!

je serai plus qu'un père pour toi, je veux être une famille. Je

voudrais être Dieu, je te jetterais l'univers aux pieds. Mais, baise-le

donc, Nasie? ce n'est pas un homme, mais un ange, un véritable ange.

--Laissez-la, mon père, elle est folle en ce moment, dit Delphine.

--Folle! folle! Et toi, qu'es-tu? demanda madame de Restaud.

--Mes enfants, je meurs si vous continuez, cria le vieillard en

tombant sur son lit comme frappé par une balle.--Elles me tuent! se

dit-il.

La comtesse regarda Eugène, qui restait immobile, abasourdi par la

violence de cette scène:--Monsieur, lui dit-elle en l'interrogeant du

geste, de la voix et du regard, sans faire attention à son père dont le

gilet fut rapidement défait par Delphine.

--Madame, je payerai et je me tairai, répondit-il sans attendre la

question.

--Tu as tué notre père, Nasie! dit Delphine en montrant le vieillard

évanoui à sa sœur, qui se sauva.

--Je lui pardonne bien, dit le bonhomme en ouvrant les yeux, sa

situation est épouvantable et tournerait une meilleure tête. Console

Nasie, sois douce pour elle, promets-le à ton pauvre père, qui se

meurt, demanda-t-il à Delphine en lui pressant la main.

--Mais qu'avez-vous? dit-elle tout effrayée.

--Rien, rien, répondit le père, ça se passera. J'ai quelque chose qui

me presse le front, une migraine. Pauvre Nasie, quel avenir!

En ce moment la comtesse rentra, se jeta aux genoux de son

père:--Pardon! cria-t-elle.

--Allons, dit le père Goriot, tu me fais encore plus de mal maintenant.

--Monsieur, dit la comtesse à Rastignac, les yeux baignés de larmes, la

douleur m'a rendue injuste. Vous serez un frère pour moi? reprit-elle

en lui tendant la main.

--Nasie, lui dit Delphine en la serrant, ma petite Nasie, oublions tout.

--Non, dit-elle, je m'en souviendrai, moi!

--Les anges, s'écria le père Goriot, vous m'enlevez le rideau que

j'avais sur les yeux, votre voix me ranime. Embrassez-vous donc encore.

Eh! bien, Nasie, cette lettre de change te sauvera-t-elle?

--Je l'espère. Dites donc, papa, voulez-vous y mettre votre signature?

--Tiens, suis-je bête, moi, d'oublier ça! Mais je me suis trouvé mal,

Nasie, ne m'en veux pas. Envoie-moi dire que tu es hors de peine. Non,

j'irai. Mais non, je n'irai pas, je ne puis plus voir ton mari, je le

tuerais net. Quant à dénaturer tes biens, je serai là. Va vite, mon

enfant, et fais que Maxime devienne sage.

Eugène était stupéfait.

--Cette pauvre Anastasie a toujours été violente, dit madame de

Nucingen, mais elle a bon cœur.

--Elle est revenue pour l'endos, dit Eugène à l'oreille de Delphine.

--Vous croyez?

--Je voudrais ne pas le croire. Méfiez-vous d'elle, répondit-il en

levant les yeux comme pour confier à Dieu des pensées qu'il n'osait

exprimer.

--Oui, elle a toujours été un peu comédienne, et mon pauvre père se

laisse prendre à ses mines.

--Comment allez-vous, mon bon père Goriot? demanda Rastignac au

vieillard.

--J'ai envie de dormir, répondit-il.

Eugène aida Goriot à se coucher. Puis, quand le bonhomme se fut endormi

en tenant la main de Delphine, sa fille se retira.

--Ce soir aux Italiens, dit-elle à Eugène, et tu me diras comment

il va. Demain, vous déménagerez, monsieur. Voyons votre chambre.

Oh! quelle horreur! dit-elle en y entrant. Mais vous étiez plus mal

que n'est mon père. Eugène, tu t'es bien conduit. Je vous aimerais

davantage si c'était possible; mais, mon enfant, si vous voulez faire

fortune, il ne faut pas jeter comme ça des douze mille francs par les

fenêtres. Le comte de Trailles est joueur. Ma sœur ne veut pas voir ça.

Il aurait été chercher ses douze mille francs là où il sait perdre ou

gagner des monts d'or.

Un gémissement les fit revenir chez Goriot, qu'ils trouvèrent en

apparence endormi; mais quand les deux amants approchèrent, ils

entendirent ces mots:--Elles ne sont pas heureuses! Qu'il dormît ou

qu'il veillât, l'accent de cette phrase frappa si vivement le cœur de

sa fille, qu'elle s'approcha du grabat sur lequel gisait son père, et

le baisa au front. Il ouvrit les yeux en disant:--C'est Delphine!

--Eh! bien, comment vas-tu? demanda-t-elle.

--Bien, dit-il. Ne sois pas inquiète, je vais sortir. Allez, allez, mes

enfants, soyez heureux.

Eugène accompagna Delphine jusque chez elle; mais, inquiet de l'état

dans lequel il avait laissé Goriot, il refusa de dîner avec elle, et

revint à la maison Vauquer. Il trouva le père Goriot debout et prêt à

s'attabler. Bianchon s'était mis de manière à bien examiner la figure

du vermicellier. Quand il lui vit prendre son pain et le sentir pour

juger de la farine avec laquelle il était fait, l'étudiant, ayant

observé dans ce mouvement une absence totale de ce que l'on pourrait

nommer la conscience de l'acte, fit un geste sinistre.

--Viens donc près de moi, monsieur l'interne à Cochin, dit Eugène.

Bianchon s'y transporta d'autant plus volontiers qu'il allait être près

du vieux pensionnaire.

--Qu'a-t-il? demanda Rastignac.

--A moins que je ne me trompe, il est flambé! Il a dû se passer quelque

chose d'extraordinaire en lui, il me semble être sous le poids d'une

apoplexie séreuse imminente. Quoique le bas de la figure soit assez

calme, les traits supérieurs du visage se tirent vers le front malgré

lui, vois! Puis les yeux sont dans l'état particulier qui dénote

l'invasion du sérum dans le cerveau. Ne dirait-on pas qu'ils sont

pleins d'une poussière fine? Demain matin j'en saurai davantage.

--Y aurait-il quelque remède?

--Aucun. Peut-être pourra-t-on retarder sa mort si l'on trouve les

moyens de déterminer une réaction vers les extrémités, vers les jambes;

mais si demain soir les symptômes ne cessent pas, le pauvre bonhomme

est perdu. Sais-tu par quel événement la maladie a été causée? il a dû

recevoir un coup violent sous lequel son moral aura succombé.

--Oui, dit Rastignac en se rappelant que les deux filles avaient battu

sans relâche sur le cœur de leur père.

--Au moins, se disait Eugène, Delphine aime son père, elle!

Le soir, aux Italiens, Rastignac prit quelques précautions afin de ne

pas trop alarmer madame de Nucingen.

--N'ayez pas d'inquiétude, répondit-elle aux premiers mots que lui

dit Eugène, mon père est fort. Seulement, ce matin, nous l'avons un

peu secoué. Nos fortunes sont en question, songez-vous à l'étendue

de ce malheur? Je ne vivrais pas si votre affection ne me rendait

pas insensible à ce que j'aurais regardé naguère comme des angoisses

mortelles. Il n'est plus aujourd'hui qu'une seule crainte, un seul

malheur pour moi, c'est de perdre l'amour qui m'a fait sentir le

plaisir de vivre. En dehors de ce sentiment tout m'est indifférent,

je n'aime plus rien au monde. Vous êtes tout pour moi. Si je sens le

bonheur d'être riche, c'est pour mieux vous plaire. Je suis, à ma

honte, plus amante que je ne suis fille. Pourquoi? je ne sais. Toute

ma vie est en vous. Mon père m'a donné un cœur, mais vous l'avez fait

battre. Le monde entier peut me blâmer, que m'importe! si vous, qui

n'avez pas le droit de m'en vouloir, m'acquittez des crimes auxquels

me condamne un sentiment irrésistible? Me croyez-vous une fille

dénaturée? oh, non, il est impossible de ne pas aimer un père aussi bon

que l'est le nôtre. Pouvais-je empêcher qu'il ne vît enfin les suites

naturelles de nos déplorables mariages? Pourquoi ne les a-t-il pas

empêchés? N'était-ce pas à lui de réfléchir pour nous? Aujourd'hui, je

le sais, il souffre autant que nous; mais que pouvions-nous y faire?

Le consoler! nous ne le consolerions de rien. Notre résignation lui

faisait plus de douleur que nos reproches et nos plaintes ne lui

causeraient de mal. Il est des situations dans la vie où tout est

amertume.

Eugène resta muet, saisi de tendresse par l'expression naïve d'un

sentiment vrai. Si les Parisiennes sont souvent fausses, ivres de

vanité, personnelles, coquettes, froides, il est sûr que quand

elles aiment réellement, elles sacrifient plus de sentiments que

les autres femmes à leurs passions; elles se grandissent de toutes

leurs petitesses, et deviennent sublimes. Puis Eugène était frappé

de l'esprit profond et judicieux que la femme déploie pour juger les

sentiments les plus naturels, quand une affection privilégiée l'en

sépare et la met à distance. Madame de Nucingen se choqua du silence

que gardait Eugène.

--A quoi pensez-vous donc? lui demanda-t-elle.

--J'écoute encore ce que vous m'avez dit. J'ai cru jusqu'ici vous aimer

plus que vous ne m'aimiez.

Elle sourit et s'arma contre le plaisir qu'elle éprouva, pour laisser

la conversation dans les bornes imposées par les convenances. Elle

n'avait jamais entendu les expressions vibrantes d'un amour jeune et

sincère. Quelques mots de plus, elle ne se serait plus contenue.

--Eugène, dit-elle en changeant de conversation, vous ne savez donc

pas ce qui se passe? Tout Paris sera demain chez madame de Beauséant.

Les Rochefide et le marquis d'Adjuda se sont entendus pour ne rien

ébruiter; mais le roi signe demain le contrat de mariage, et votre

pauvre cousine ne sait rien encore. Elle ne pourra pas se dispenser de

recevoir, et le marquis ne sera pas à son bal. On ne s'entretient que

de cette aventure.

--Et le monde se rit d'une infamie, et il y trempe! Vous ne savez donc

pas que madame de Beauséant en mourra?

--Non, dit Delphine en souriant, vous ne connaissez pas ces sortes de

femmes-là. Mais tout Paris viendra chez elle, et j'y serai! Je vous

dois ce bonheur-là pourtant.

--Mais, dit Rastignac, n'est-ce pas un de ces bruits absurdes comme on

en fait tant courir à Paris?

--Nous saurons la vérité demain.

Eugène ne rentra pas à la maison Vauquer. Il ne put se résoudre à

ne pas jouir de son nouvel appartement. Si, la veille, il avait été

forcé de quitter Delphine, à une heure après minuit, ce fut Delphine

qui le quitta vers deux heures pour retourner chez elle. Il dormit

le lendemain assez tard, attendit vers midi madame de Nucingen, qui

vint déjeuner avec lui. Les jeunes gens sont si avides de ces jolis

bonheurs, qu'il avait presque oublié le père Goriot. Ce fut une longue

fête pour lui que de s'habituer à chacune de ces élégantes choses qui

lui appartenaient. Madame de Nucingen était là, donnant à tout un

nouveau prix. Cependant, vers quatre heures, les deux amants pensèrent

au père Goriot en songeant au bonheur qu'il se promettait à venir

demeurer dans cette maison. Eugène fit observer qu'il était nécessaire

d'y transporter promptement le bonhomme, s'il devait être malade, et

quitta Delphine pour courir à la maison Vauquer. Ni le père Goriot ni

Bianchon n'étaient à table.

--Eh! bien, lui dit le peintre, le père Goriot est éclopé. Bianchon est

là-haut près de lui. Le bonhomme a vu l'une de ses filles, la comtesse

de Restaurama. Puis il a voulu sortir et sa maladie a empiré. La

société va être privée d'un de ses beaux ornements.

Rastignac s'élança vers l'escalier.

--Hé! monsieur Eugène!

--Monsieur Eugène! madame vous appelle, cria Sylvie.

--Monsieur, lui dit la veuve, monsieur Goriot et vous, vous deviez

sortir le quinze de février. Voici trois jours que le quinze est passé,

nous sommes au dix-huit; il faudra me payer un mois pour vous et pour

lui, mais, si vous voulez garantir le père Goriot, votre parole me

suffira.

--Pourquoi? n'avez-vous pas confiance?

--Confiance! si le bonhomme n'avait plus sa tête et mourait, ses filles

ne me donneraient pas un liard, et toute sa défroque ne vaut pas

dix francs. Il a emporté ce matin ses derniers couverts, je ne sais

pourquoi. Il s'était mis en jeune homme. Dieu me pardonne, je crois

qu'il avait du rouge, il m'a paru rajeuni.

--Je réponds de tout, dit Eugène en frissonnant d'horreur et

appréhendant une catastrophe.

Il monta chez le père Goriot. Le vieillard gisait sur son lit, et

Bianchon était auprès de lui.

--Bonjour, père, lui dit Eugène.

Le bonhomme lui sourit doucement, et répondit en tournant vers lui des

yeux vitreux:--Comment va-t-elle?

--Bien. Et vous?

--Pas mal.

--Ne le fatigue pas, dit Bianchon en entraînant Eugène dans un coin de

la chambre.

--Eh! bien? lui dit Rastignac.

--Il ne peut être sauvé que par un miracle. La congestion séreuse a eu

lieu, il a les sinapismes; heureusement il les sent, ils agissent.

--Peut-on le transporter?

--Impossible. Il faut le laisser là, lui éviter tout mouvement physique

et toute émotion...

--Mon bon Bianchon, dit Eugène, nous le soignerons à nous deux.

--J'ai déjà fait venir le médecin en chef de mon hôpital.

--Eh! bien?

--Il prononcera demain soir. Il m'a promis de venir après sa journée.

Malheureusement ce fichu bonhomme a commis ce matin une imprudence sur

laquelle il ne veut pas s'expliquer. Il est entêté comme une mule.

Quand je lui parle, il fait semblant de ne pas entendre, et dort pour

ne pas me répondre; ou bien, s'il a les yeux ouverts, il se met à

geindre. Il est sorti vers le matin, il a été à pied dans Paris, on ne

sait où. Il a emporté tout ce qu'il possédait de vaillant, il a été

faire quelque sacré trafic pour lequel il a outrepassé ses forces! Une

de ses filles est venue.

--La comtesse? dit Eugène. Une grande brune, l'œil vif et bien coupé,

joli pied, taille souple?

--Oui.

--Laisse-moi seul un moment avec lui, dit Rastignac. Je vais le

confesser, il me dira tout, à moi.

La Comédie humaine - Volume 09. Scènes de la vie parisienne - Tome 01 · 第 48 / 52 段