--Mais, se dit Eugène en relisant ce billet, madame de Beauséant me

dit assez clairement qu'elle ne veut pas du baron de Nucingen. Il alla

promptement chez Delphine, heureux d'avoir à lui procurer une joie dont

il recevrait sans doute le prix. Madame de Nucingen était au bain.

Rastignac attendit dans le boudoir, en butte aux impatiences naturelles

à un jeune homme ardent et pressé de prendre possession d'une

maîtresse, l'objet de deux ans de désirs. C'est des émotions qui ne

se rencontrent pas deux fois dans la vie des jeunes gens. La première

femme réellement femme à laquelle s'attache un homme, c'est-à-dire

celle qui se présente à lui dans la splendeur des accompagnements que

veut la société parisienne, celle-là n'a jamais de rivale. L'amour à

Paris ne ressemble en rien aux autres amours. Ni les hommes ni les

femmes n'y sont dupes des montres pavoisées de lieux communs que chacun

étale par décence sur ses affections soi-disant désintéressées. En

ce pays, une femme ne doit pas satisfaire seulement le cœur et les

sens, elle sait parfaitement qu'elle a de plus grandes obligations à

remplir envers les mille vanités dont se compose la vie. Là surtout

l'amour est essentiellement vantard, effronté, gaspilleur, charlatan

et fastueux. Si toutes les femmes de la cour de Louis XIV ont envié à

mademoiselle de La Vallière l'entraînement de passion qui fit oublier

à ce grand prince que ses manchettes coûtaient chacune mille écus

quand il les déchira pour faciliter au duc de Vermandois son entrée

sur la scène du monde, que peut-on demander au reste de l'humanité?

Soyez jeunes, riches et titrés, soyez mieux encore si vous pouvez; plus

vous apporterez de grains d'encens à brûler devant l'idole, plus elle

vous sera favorable, si toutefois vous avez une idole. L'amour est une

religion, et son culte doit coûter plus cher que celui de toutes les

autres religions; il passe promptement, et passe en gamin qui tient à

marquer son passage par des dévastations. Le luxe du sentiment est la

poésie des greniers; sans cette richesse, qu'y deviendrait l'amour?

S'il est des exceptions à ces lois draconiennes du code parisien, elles

se rencontrent dans la solitude, chez les âmes qui ne se sont point

laissé entraîner par les doctrines sociales, qui vivent près de quelque

source aux eaux claires, fugitives mais incessantes; qui, fidèles à

leurs ombrages verts, heureuses d'écouter le langage de l'infini,

écrit pour elles en toute chose et qu'elles retrouvent en elles-mêmes,

attendent patiemment leurs ailes en plaignant ceux de la terre. Mais

Rastignac, semblable à la plupart des jeunes gens, qui, par avance, ont

goûté les grandeurs, voulait se présenter tout armé dans la lice du

monde; il en avait épousé la fièvre, et se sentait peut-être la force

de le dominer, mais sans connaître ni les moyens ni le but de cette

ambition. A défaut d'un amour pur et sacré, qui remplit la vie, cette

soif du pouvoir peut devenir une belle chose; il suffit de dépouiller

tout intérêt personnel et de se proposer la grandeur d'un pays pour

objet. Mais l'étudiant n'était pas encore arrivé au point d'où l'homme

peut contempler le cours de la vie et la juger. Jusqu'alors il

n'avait même pas complétement secoué le charme des fraîches et suaves

idées qui enveloppent comme d'un feuillage la jeunesse des enfants

élevés en province. Il avait continuellement hésité à franchir le

Rubicon parisien. Malgré ses ardentes curiosités, il avait toujours

conservé quelques arrière-pensées de la vie heureuse que mène le vrai

gentilhomme de son château. Néanmoins ses derniers scrupules avaient

disparu la veille, quand il s'était vu dans son appartement. En

jouissant des avantages matériels de la fortune, comme il jouissait

depuis long-temps des avantages moraux que donne la naissance, il avait

dépouillé sa peau d'homme de province, et s'était doucement établi dans

une position d'où il découvrait un bel avenir. Aussi, en attendant

Delphine, mollement assis dans ce joli boudoir qui devenait un peu le

sien, se voyait-il si loin du Rastignac venu l'année dernière à Paris,

qu'en le lorgnant par un effet d'optique morale, il se demandait s'il

se ressemblait en ce moment à lui-même.

--Madame est dans sa chambre, vint lui dire Thérèse qui le fit

tressaillir.

Il trouva Delphine étendue sur sa causeuse, au coin du feu, fraîche,

reposée. A la voir ainsi étalée sur des flots de mousseline, il était

impossible de ne pas la comparer à ces belles plantes de l'Inde dont le

fruit vient dans la fleur.

--Eh! bien, nous voilà, dit-elle avec émotion.

--Devinez ce que je vous apporte, dit Eugène en s'asseyant près d'elle

et lui prenant le bras pour lui baiser la main.

Madame de Nucingen fit un mouvement de joie en lisant l'invitation.

Elle tourna sur Eugène ses yeux mouillés, et lui jeta ses bras au cou

pour l'attirer à elle dans un délire de satisfaction vaniteuse.

--Et c'est vous (toi, lui dit-elle à l'oreille; mais Thérèse est dans

mon cabinet de toilette, soyons prudents!), vous à qui je dois ce

bonheur? Oui, j'ose appeler cela un bonheur. Obtenu par vous, n'est-ce

pas plus qu'un triomphe d'amour-propre? Personne ne m'a voulu présenter

dans ce monde. Vous me trouverez peut-être en ce moment petite,

frivole, légère comme une Parisienne; mais pensez, mon ami, que je suis

prête à tout vous sacrifier, et que, si je souhaite plus ardemment que

jamais d'aller dans le faubourg Saint-Germain, c'est que vous y êtes.

--Ne pensez-vous pas, dit Eugène, que madame de Beauséant a l'air de

nous dire qu'elle ne compte pas voir le baron de Nucingen à son bal?

--Mais oui, dit la baronne en rendant la lettre à Eugène. Ces femmes-là

ont le génie de l'impertinence. Mais n'importe, j'irai. Ma sœur doit

s'y trouver, je sais qu'elle prépare une toilette délicieuse. Eugène,

reprit-elle à voix basse, elle y va pour dissiper d'affreux soupçons.

Vous ne savez pas les bruits qui courent sur elle? Nucingen est venu

me dire ce matin qu'on en parlait hier au Cercle sans se gêner. A

quoi tient, mon Dieu! l'honneur des femmes et des familles! Je me

suis sentie attaquée, blessée dans ma pauvre sœur. Selon certaines

personnes, monsieur de Trailles aurait souscrit des lettres de change

montant à cent mille francs, presque toutes échues, et pour lesquelles

il allait être poursuivi. Dans cette extrémité, ma sœur aurait vendu

ses diamants à un juif, ces beaux diamants que vous avez pu lui voir,

et qui viennent de madame de Restaud la mère. Enfin, depuis deux jours,

il n'est question que de cela. Je conçois alors qu'Anastasie se fasse

faire une robe lamée, et veuille attirer sur elle tous les regards

chez madame de Beauséant, en y paraissant dans tout son éclat et avec

ses diamants. Mais je ne veux pas être au-dessous d'elle. Elle a

toujours cherché à m'écraser, elle n'a jamais été bonne pour moi, qui

lui rendais tant de services, qui avais toujours de l'argent pour elle

quand elle n'en avait pas. Mais laissons le monde, aujourd'hui je veux

être tout heureuse.

Rastignac était encore à une heure du matin chez madame de Nucingen,

qui, en lui prodiguant l'adieu des amants, cet adieu plein des joies

à venir, lui dit avec une expression de mélancolie:--Je suis si

peureuse, si superstitieuse, donnez à mes pressentiments le nom qu'il

vous plaira, que je tremble de payer mon bonheur par quelque affreuse

catastrophe.

--Enfant, dit Eugène.

--Ah! c'est moi qui suis l'enfant ce soir, dit-elle en riant.

Eugène revint à la maison Vauquer avec la certitude de la quitter le

lendemain, il s'abandonna donc pendant la route à ces jolis rêves que

font tous les jeunes gens quand ils ont encore sur les lèvres le goût

du bonheur.

--Eh bien? lui dit le père Goriot quand Rastignac passa devant sa porte.

--Eh! bien, répondit Eugène, je vous dirai tout demain.

--Tout, n'est-ce pas? cria le bonhomme. Couchez-vous. Nous allons

commencer demain notre vie heureuse.

Le lendemain, Goriot et Rastignac n'attendaient plus que le bon vouloir

d'un commissionnaire pour partir de la pension bourgeoise, quand vers

midi le bruit d'un équipage qui s'arrêtait précisément à la porte de la

maison Vauquer retentit dans la rue Neuve-Sainte-Geneviève. Madame de

Nucingen descendit de sa voiture, demanda si son père était encore à la

pension. Sur la réponse affirmative de Sylvie, elle monta lestement

l'escalier. Eugène se trouvait chez lui sans que son voisin le sût.

Il avait, en déjeunant, prié le père Goriot d'emporter ses effets,

en lui disant qu'ils se retrouveraient à quatre heures rue d'Artois.

Mais, pendant que le bonhomme avait été chercher des porteurs, Eugène,

ayant promptement répondu à l'appel de l'école, était revenu sans que

personne l'eût aperçu, pour compter avec madame Vauquer, ne voulant

pas laisser cette charge à Goriot, qui, dans son fanatisme, aurait

sans doute payé pour lui. L'hôtesse était sortie. Eugène remonta chez

lui pour voir s'il n'y oubliait rien, et s'applaudit d'avoir eu cette

pensée en voyant dans le tiroir de sa table l'acceptation en blanc,

souscrite à Vautrin, qu'il avait insouciamment jetée là le jour où il

l'avait acquittée. N'ayant pas de feu, il allait la déchirer en petits

morceaux quand, en reconnaissant la voix de Delphine, il ne voulut

faire aucun bruit, et s'arrêta pour l'entendre, en pensant qu'elle ne

devait avoir aucun secret pour lui. Puis, dès les premiers mots, il

trouva la conversation entre le père et la fille trop intéressante pour

ne pas l'écouter.

--Ah! mon père, dit-elle, plaise au ciel que vous ayez eu l'idée de

demander compte de ma fortune assez à temps pour que je ne sois pas

ruinée! Puis-je parler?

--Oui, la maison est vide, dit le père Goriot d'une voix altérée.

--Qu'avez-vous donc, mon père? reprit madame de Nucingen.

--Tu viens, répondit le vieillard, de me donner un coup de hache sur la

tête. Dieu te pardonne, mon enfant! Tu ne sais pas combien je t'aime;

si tu l'avais su, tu ne m'aurais pas dit brusquement de semblables

choses, surtout si rien n'est désespéré. Qu'est-il donc arrivé de si

pressant pour que tu sois venue me chercher ici quand dans quelques

instants nous allions être rue d'Artois?

--Eh! mon père, est-on maître de son premier mouvement dans une

catastrophe? Je suis folle! Votre avoué nous a fait découvrir un peu

plus tôt le malheur qui sans doute éclatera plus tard. Votre vieille

expérience commerciale va nous devenir nécessaire, et je suis accourue

vous chercher comme on s'accroche à une branche quand on se noie.

Lorsque monsieur Derville a vu Nucingen lui opposer mille chicanes, il

l'a menacé d'un procès en lui disant que l'autorisation du président du

tribunal serait promptement obtenue. Nucingen est venu ce matin chez

moi pour me demander si je voulais sa ruine et la mienne. Je lui ai

répondu que je ne me connaissais à rien de tout cela, que j'avais une

fortune, que je devais être en possession de ma fortune, et que tout ce

qui avait rapport à ce démêlé regardait mon avoué, que j'étais de la

dernière ignorance et dans l'impossibilité de rien entendre à ce sujet.

N'était-ce pas ce que vous m'aviez recommandé de dire?

--Bien, répondit le père Goriot.

--Eh! bien, reprit Delphine, il m'a mise au fait de ses affaires. Il

a jeté tous ses capitaux et les miens dans des entreprises à peine

commencées, et pour lesquelles il a fallu mettre de grandes sommes en

dehors. Si je le forçais à me représenter ma dot, il serait obligé de

déposer son bilan; tandis que, si je veux attendre un an, il s'engage

sur l'honneur à me rendre une fortune double ou triple de la mienne

en plaçant mes capitaux dans des opérations territoriales à la fin

desquelles je serai maîtresse de tous les biens. Mon cher père, il

était sincère, il m'a effrayée. Il m'a demandé pardon de sa conduite,

il m'a rendu ma liberté, m'a permis de me conduire à ma guise, à la

condition de le laisser entièrement maître de gérer les affaires

sous mon nom. Il m'a promis, pour me prouver sa bonne foi, d'appeler

monsieur Derville toutes les fois que je le voudrais pour juger si

les actes en vertu desquels il m'instituerait propriétaire seraient

convenablement rédigés. Enfin il s'est remis entre mes mains pieds

et poings liés. Il demande encore pendant deux ans la conduite de la

maison, et m'a suppliée de ne rien dépenser pour moi de plus qu'il

ne m'accorde. Il m'a prouvé que tout ce qu'il pouvait faire était de

conserver les apparences, qu'il avait renvoyé sa danseuse, et qu'il

allait être contraint à la plus stricte mais à la plus sourde économie,

afin d'atteindre au terme de ses spéculations sans altérer son crédit.

Je l'ai malmené, j'ai tout mis en doute afin de le pousser à bout et

d'en apprendre davantage: il m'a montré ses livres, enfin il a pleuré.

Je n'ai jamais vu d'homme en pareil état. Il avait perdu la tête, il

parlait de se tuer, il délirait. Il m'a fait pitié.

--Et tu crois à ces sornettes, s'écria le père Goriot. C'est un

comédien! J'ai rencontré des Allemands en affaires: ces gens-là sont

presque tous de bonne foi, pleins de candeur; mais, quand, sous leur

air de franchise et de bonhomie, ils se mettent à être malins et

charlatans, ils le sont alors plus que les autres. Ton mari t'abuse.

Il se sent serré de près, il fait le mort, il veut rester plus maître

sous ton nom qu'il ne l'est sous le sien. Il va profiter de cette

circonstance pour se mettre à l'abri des chances de son commerce. Il

est aussi fin que perfide; c'est un mauvais gars. Non, non, je ne m'en

irai pas au Père-Lachaise en laissant mes filles dénuées de tout. Je

me connais encore un peu aux affaires. Il a, dit-il, engagé ses fonds

dans les entreprises, eh! bien, ses intérêts sont représentés par des

valeurs, par des reconnaissances, par des traités! qu'il les montre, et

liquide avec toi. Nous choisirons les meilleures spéculations, nous en

courrons les chances, et nous aurons les titres recognitifs en notre

nom de _Delphine Goriot, épouse séparée quant aux biens du baron de

Nucingen_. Mais nous prend-il pour des imbéciles, celui-là? Croit-il

que je puisse supporter pendant deux jours l'idée de te laisser sans

fortune, sans pain? Je ne la supporterais pas un jour, pas une nuit,

pas deux heures! Si cette idée était vraie, je n'y survivrais pas.

Eh! quoi, j'aurai travaillé pendant quarante ans de ma vie, j'aurai

porté des sacs sur mon dos, j'aurai sué des averses, je me serai privé

pendant toute ma vie pour vous, mes anges, qui me rendiez tout travail,

tout fardeau léger; et aujourd'hui ma fortune, ma vie s'en iraient en

fumée! Ceci me ferait mourir enragé. Par tout ce qu'il y a de plus

sacré sur terre et au ciel, nous allons tirer ça au clair, vérifier les

livres, la caisse, les entreprises! Je ne dors pas, je ne me couche

pas, je ne mange pas, qu'il ne me soit prouvé que ta fortune est là

tout entière. Dieu merci, tu es séparée de biens; tu auras maître

Derville pour avoué, un honnête homme heureusement. Jour de Dieu! tu

garderas ton bon petit million, tes cinquante mille livres de rente,

jusqu'à la fin de tes jours, ou je fais un tapage dans Paris, ah! ah!

Mais je m'adresserais aux chambres si les tribunaux nous victimaient.

Te savoir tranquille et heureuse du côté de l'argent, mais cette pensée

allégeait tous mes maux et calmait mes chagrins. L'argent, c'est la

vie. Monnaie fait tout. Que nous chante-t-il donc, cette grosse souche

d'Alsacien? Delphine, ne fais pas une concession d'un quart de liard à

cette grosse bête, qui t'a mise à la chaîne et t'a rendue malheureuse.

S'il a besoin de toi, nous le tricoterons ferme, et nous le ferons

marcher droit. Mon Dieu, j'ai la tête en feu, j'ai dans le crâne

quelque chose qui me brûle. Ma Delphine sur la paille! Oh! ma Fifine,

toi! Sapristi! où sont mes gants? Allons! partons, je veux aller

tout voir, les livres, les affaires, la caisse, la correspondance,

à l'instant. Je ne serai calme que quand il me sera prouvé que ta

fortune ne court plus de risques, et que je la verrai de mes yeux.

--Mon cher père! allez-y prudemment. Si vous mettiez la moindre

velléité de vengeance en cette affaire, et si vous montriez des

intentions trop hostiles, je serais perdue. Il vous connaît, il a

trouvé tout naturel que, sous votre inspiration, je m'inquiétasse de

ma fortune; mais, je vous le jure, il la tient en ses mains, et a

voulu la tenir. Il est homme à s'enfuir avec tous les capitaux, et à

nous laisser là, le scélérat! Il sait bien que je ne déshonorerai pas

moi-même le nom que je porte en le poursuivant. Il est à la fois fort

et faible. J'ai bien tout examiné. Si nous le poussons à bout, je suis

ruinée.

--Mais c'est donc un fripon?

--Eh! bien, oui, mon père, dit-elle en se jetant sur une chaise en

pleurant. Je ne voulais pas vous l'avouer pour vous épargner le chagrin

de m'avoir mariée à un homme de cette espèce-là! Mœurs secrètes et

conscience, l'âme et le corps, tout en lui s'accorde! c'est effroyable:

je le hais et le méprise. Oui, je ne puis plus estimer ce vil Nucingen

après tout ce qu'il m'a dit. Un homme capable de se jeter dans les

combinaisons commerciales dont il m'a parlé n'a pas la moindre

délicatesse, et mes craintes viennent de ce que j'ai lu parfaitement

dans son âme. Il m'a nettement proposé, lui, mon mari, la liberté, vous

savez ce que cela signifie? si je voulais être, en cas de malheur, un

instrument entre ses mains, enfin si je voulais lui servir de prête-nom.

--Mais les lois sont là! Mais il y a une place de Grève pour les

gendres de cette espèce-là, s'écria le père Goriot; mais je le

guillotinerais moi-même s'il n'y avait pas de bourreau.

--Non, mon père, il n'y a pas de lois contre lui. Écoutez en deux

mots son langage, dégagé des circonlocutions dont il l'enveloppait:

«Ou tout est perdu, vous n'avez pas un liard, vous êtes ruinée; car

je ne saurais choisir pour complice une autre personne que vous; ou

vous me laisserez conduire à bien mes entreprises.» Est-ce clair? Il

tient encore à moi. Ma probité de femme le rassure; il sait que je

lui laisserai sa fortune, et me contenterai de la mienne. C'est une

association improbe et voleuse à laquelle je dois consentir sous peine

d'être ruinée. Il m'achète ma conscience et la paye en me laissant

être à mon aise la femme d'Eugène. «Je te permets de commettre des

fautes, laisse-moi faire des crimes en ruinant de pauvres gens!» Ce

langage est-il encore assez clair? Savez-vous ce qu'il nomme faire des

opérations? Il achète des terrains nus sous son nom, puis il y fait

bâtir des maisons par des hommes de paille. Ces hommes concluent les

marchés pour les bâtisses avec tous les entrepreneurs, qu'ils payent

en effets à longs termes, et consentent, moyennant une légère somme,

à donner quittance à mon mari, qui est alors possesseur des maisons,

tandis que ces hommes s'acquittent avec les entrepreneurs dupés en

faisant faillite. Le nom de la maison de Nucingen a servi à éblouir les

pauvres constructeurs. J'ai compris cela. J'ai compris aussi que, pour

prouver, en cas de besoin, le payement de sommes énormes, Nucingen a

envoyé des valeurs considérables à Amsterdam, à Londres, à Naples, à

Vienne. Comment les saisirions-nous?

Eugène entendit le son lourd des genoux du père Goriot, qui tomba sans

doute sur le carreau de sa chambre.

--Mon Dieu, que t'ai-je fait? Ma fille livrée à ce misérable, il

exigera tout d'elle s'il le veut. Pardon, ma fille! cria le vieillard.

--Oui, si je suis dans un abîme, il y a peut-être de votre faute,

dit Delphine. Nous avons si peu de raison quand nous nous marions!

Connaissons-nous le monde, les affaires, les hommes, les mœurs? Les

pères devraient penser pour nous. Cher père, je ne vous reproche rien,

pardonnez-moi ce mot. En ceci la faute est toute à moi. Non, ne pleurez

point, papa, dit-elle en baisant le front de son père.

--Ne pleure pas non plus, ma petite Delphine. Donne tes yeux, que

je les essuie en les baisant. Va! je vais retrouver ma caboche, et

débrouiller l'écheveau d'affaires que ton mari a mêlé.

--Non, laissez-moi faire; je saurai le manœuvrer. Il m'aime, eh!

bien, je me servirai de mon empire sur lui pour l'amener à me placer

promptement quelques capitaux en propriétés. Peut-être lui ferai-je

racheter sous mon nom Nucingen, en Alsace, il y tient. Seulement venez

demain pour examiner ses livres, ses affaires. Monsieur Derville ne

sait rien de ce qui est commercial. Non, ne venez pas demain. Je ne

veux pas me tourner le sang. Le bal de madame de Beauséant a lieu

après-demain, je veux me soigner pour y être belle, reposée, et faire

honneur à mon cher Eugène! Allons donc voir sa chambre.

En ce moment une voiture s'arrêta dans la rue Neuve-Sainte-Geneviève,

et l'on entendit dans l'escalier la voix de madame de Restaud,

qui disait à Sylvie:--Mon père y est-il? Cette circonstance sauva

heureusement Eugène, qui méditait déjà de se jeter sur son lit et de

feindre d'y dormir.

--Ah! mon père, vous a-t-on parlé d'Anastasie? dit Delphine en

reconnaissant la voix de sa sœur. Il paraîtrait qu'il lui arrive aussi

de singulières choses dans son ménage.

--Quoi donc! dit le père Goriot: ce serait donc ma fin. Ma pauvre tête

ne tiendra pas à un double malheur.

--Bonjour, mon père, dit la comtesse en entrant. Ah! te voilà, Delphine.

Madame de Restaud parut embarrassée de rencontrer sa sœur.

--Bonjour, Nasie, dit la baronne. Trouves-tu donc ma présence

extraordinaire? Je vois mon père tous les jours, moi.

--Depuis quand?

--Si tu y venais, tu le saurais.

--Ne me taquine pas, Delphine, dit la comtesse d'une voix lamentable.

Je suis bien malheureuse, je suis perdue, mon pauvre père! oh! bien

perdue cette fois!

--Qu'as-tu, Nasie? cria le père Goriot. Dis-nous tout, mon enfant. Elle

pâlit. Delphine, allons, secours-la donc, sois bonne pour elle, je

t'aimerai encore mieux, si je peux, toi!

--Ma pauvre Nasie, dit madame de Nucingen en asseyant sa sœur, parle.

Tu vois en nous les deux seules personnes qui t'aimeront toujours assez

pour te pardonner tout. Vois-tu, les affections de famille sont les

plus sûres. Elle lui fit respirer des sels, et la comtesse revint à

elle.

--J'en mourrai, dit le père Goriot. Voyons, reprit-il en remuant son

feu de mottes, approchez-vous toutes les deux. J'ai froid. Qu'as-tu,

Nasie? dis vite, tu me tues...

--Eh! bien, dit la pauvre femme, mon mari sait tout. Figurez-vous,

mon père, il y a quelque temps, vous souvenez-vous de cette lettre de

change de Maxime? Eh! bien, ce n'était pas la première. J'en avais déjà

payé beaucoup. Vers le commencement de janvier, monsieur de Trailles me

paraissait bien chagrin. Il ne me disait rien; mais il est si facile

de lire dans le cœur des gens qu'on aime, un rien suffit: puis il y a

des pressentiments. Enfin il était plus aimant, plus tendre que je ne

l'avais jamais vu, j'étais toujours plus heureuse. Pauvre Maxime! dans

sa pensée, il me faisait ses adieux, m'a-t-il dit; il voulait se brûler

la cervelle. Enfin je l'ai tant tourmenté, tant supplié, je suis

restée deux heures à ses genoux. Il m'a dit qu'il devait cent mille

francs! Oh! papa, cent mille francs! Je suis devenue folle. Vous ne les

aviez pas, j'avais tout dévoré...

--Non, dit le père Goriot, je n'aurais pas pu les faire, à moins

d'aller les voler. Mais j'y aurais été, Nasie! J'irai.

A ce mot lugubrement jeté, comme un son du râle d'un mourant, et qui

accusait l'agonie du sentiment paternel réduit à l'impuissance, les

deux sœurs firent une pause. Quel égoïsme serait resté froid à ce cri

de désespoir qui, semblable à une pierre lancée dans un gouffre, en

revélait la profondeur?

--Je les ai trouvés en disposant de ce qui ne m'appartenait pas, mon

père, dit la comtesse en fondant en larmes.

Delphine fut émue et pleura en mettant la tête sur le cou de sa sœur.

--Tout est donc vrai, lui dit-elle.

Anastasie baissa la tête, madame de Nucingen la saisit à plein corps,

la baisa tendrement, et l'appuyant sur son cœur:--Ici, tu seras

toujours aimée sans être jugée, lui dit-elle.

--Mes anges, dit Goriot d'une voix faible, pourquoi votre union

est-elle due au malheur?

--Pour sauver la vie de Maxime, enfin pour sauver tout mon bonheur,

reprit la comtesse encouragée par ces témoignages d'une tendresse

chaude et palpitante, j'ai porté chez cet usurier que vous connaissez,

un homme fabriqué par l'enfer, que rien ne peut attendrir, ce monsieur

Gobseck, les diamants de famille auxquels tient tant monsieur de

Restaud, les siens, les miens, tout, je les ai vendus. Vendus!

comprenez-vous? il a été sauvé! Mais, moi, je suis morte. Restaud a

tout su.

--Par qui? comment? Que je le tue! cria le père Goriot.

La Comédie humaine - Volume 09. Scènes de la vie parisienne - Tome 01 · 第 47 / 52 段