--Vous voudriez bien savoir qui je suis, ce que j'ai fait, ou ce que

je fais, reprit Vautrin. Vous êtes trop curieux, mon petit. Allons,

du calme. Vous allez en entendre bien d'autres! J'ai eu des malheurs.

Écoutez-moi d'abord, vous me répondrez après. Voilà ma vie antérieure

en trois mots. Qui suis-je? Vautrin. Que fais-je? Ce qui me plaît.

Passons. Voulez-vous connaître mon caractère? Je suis bon avec ceux

qui me font du bien ou dont le cœur parle au mien. A ceux-là tout

est permis, ils peuvent me donner des coups de pied dans les os

des jambes sans que je leur dise: _Prends garde!_ Mais, nom d'une

pipe! je suis méchant comme le diable avec ceux qui me tracassent,

ou qui ne me reviennent pas. Et il est bon de vous apprendre que je

me soucie de tuer un homme comme de ça! dit-il en lançant un jet de

salive. Seulement je m'efforce de le tuer proprement, quand il le

faut absolument. Je suis ce que vous appelez un artiste. J'ai lu les

Mémoires de Benvenuto Cellini, tel que vous me voyez, et en italien

encore! J'ai appris de cet homme-là, qui était un fier luron, à imiter

la Providence qui nous tue à tort et à travers, et à aimer le beau

partout où il se trouve. N'est-ce pas d'ailleurs une belle partie à

jouer que d'être seul contre tous les hommes et d'avoir la chance? J'ai

bien réfléchi à la constitution actuelle de votre désordre social. Mon

petit, le duel est un jeu d'enfant, une sottise. Quand de deux hommes

vivants l'un doit disparaître, il faut être imbécile pour s'en remettre

au hasard. Le duel? croix ou pile! voilà. Je mets cinq balles de suite

dans un as de pique en renfonçant chaque nouvelle balle sur l'autre,

et à trente-cinq pas encore! quand on est doué de ce petit talent-là,

l'on peut se croire sûr d'abattre son homme. Eh! bien, j'ai tiré sur

un homme à vingt pas, je l'ai manqué. Le drôle n'avait jamais manié de

sa vie un pistolet. Tenez! dit cet homme extraordinaire en défaisant

son gilet et montrant sa poitrine velue comme le dos d'un ours, mais

garnie d'un crin fauve qui causait une sorte de dégoût mêlé d'effroi,

ce blanc-bec m'a roussi le poil, ajouta-t-il en mettant le doigt de

Rastignac sur un trou qu'il avait au sein. Mais dans ce temps-là

j'étais un enfant, j'avais votre âge, vingt et un ans. Je croyais

encore à quelque chose, à l'amour d'une femme, un tas de bêtises dans

lesquelles vous allez vous embarbouiller. Nous nous serions battus,

pas vrai? Vous auriez pu me tuer. Supposez que je sois en terre, où

seriez-vous? Il faudrait décamper, aller en Suisse, manger l'argent

du papa, qui n'en a guère. Je vais vous éclairer, moi, la position

dans laquelle vous êtes; mais je vais le faire avec la supériorité

d'un homme qui, après avoir examiné les choses d'ici-bas, a vu qu'il

n'y avait que deux partis à prendre: ou une stupide obéissance ou la

révolte. Je n'obéis à rien, est-ce clair? Savez-vous ce qu'il vous

faut, à vous, au train dont vous allez? un million, et promptement;

sans quoi, avec notre petite tête, nous pourrions aller flâner dans les

filets de Saint-Cloud, pour voir s'il y a un Être-Suprême. Ce million,

je vais vous le donner. Il fit une pause en regardant Eugène.--Ah! ah!

vous faites meilleure mine à votre petit papa Vautrin. En entendant

ce mot-là, vous êtes comme une jeune fille à qui l'on dit: A ce soir,

et qui se toilette en se pourléchant comme un chat qui boit du lait.

A la bonne heure. Allons donc! A nous deux! Voici votre compte, jeune

homme. Nous avons, là-bas, papa, maman, grand'tante, deux sœurs

(dix-huit et dix-sept ans), deux petits frères (quinze et dix ans),

voilà le contrôle de l'équipage. La tante élève vos sœurs. Le curé

vient apprendre le latin aux deux frères. La famille mange plus de

bouillie de marrons que de pain blanc, le papa ménage ses culottes,

maman se donne à peine une robe d'hiver et une robe d'été, nos sœurs

font comme elles peuvent. Je sais tout, j'ai été dans le Midi. Les

choses sont comme cela chez vous, si l'on vous envoie douze cents

francs par an, et que votre terrine ne rapporte que trois mille francs.

Nous avons une cuisinière et un domestique, il faut garder le décorum,

papa est baron. Quant à nous, nous avons de l'ambition, nous avons les

Beauséant pour alliés et nous allons à pied, nous voulons la fortune

et nous n'avons pas le sou, nous mangeons les _ratatouilles_ de maman

Vauquer et nous aimons les beaux dîners du faubourg Saint-Germain,

nous couchons sur un grabat et nous voulons un hôtel! Je ne blâme pas

vos vouloirs. Avoir de l'ambition, mon petit cœur, ce n'est pas donné

à tout le monde. Demandez aux femmes quels hommes elles recherchent,

les ambitieux. Les ambitieux ont les reins plus forts, le sang plus

riche en fer, le cœur plus chaud que ceux des autres hommes. Et la

femme se trouve si heureuse et si belle aux heures où elle est forte,

qu'elle préfère à tous les hommes celui dont la force est énorme,

fût-elle en danger d'être brisée par lui. Je fais l'inventaire de vos

désirs afin de vous poser la question. Cette question, la voici. Nous

avons une faim de loup, nos quenottes sont incisives, comment nous y

prendrons-nous pour approvisionner la marmite? Nous avons d'abord le

Code à manger, ce n'est pas amusant, et ça n'apprend rien; mais il

le faut. Soit. Nous nous faisons avocat pour devenir président d'une

cour d'assises, envoyer les pauvres diables qui valent mieux que nous

avec T. F. sur l'épaule, afin de prouver aux riches qu'ils peuvent

dormir tranquillement. Ce n'est pas drôle, et puis c'est long. D'abord,

deux années à droguer dans Paris, à regarder, sans y toucher, les

_nanans_ dont nous sommes friands. C'est fatigant de désirer toujours

sans jamais se satisfaire. Si vous étiez pâle et de la nature des

mollusques, vous n'auriez rien à craindre; mais nous avons le sang

fiévreux des lions et un appétit à faire vingt sottises par jour. Vous

succomberez donc à ce supplice, le plus horrible que nous ayons aperçu

dans l'enfer du bon Dieu. Admettons que vous soyez sage, que vous

buviez du lait et que vous fassiez des élégies; il faudra, généreux

comme vous l'êtes, commencer, après bien des ennuis et des privations

à rendre un chien enragé, par devenir le substitut de quelque drôle,

dans un trou de ville où le gouvernement vous jettera mille francs

d'appointements, comme on jette une soupe à un dogue de boucher. Aboie

après les voleurs, plaide pour le riche, fais guillotiner des gens de

cœur. Bien obligé! Si vous n'avez pas de protections, vous pourrirez

dans votre tribunal de province. Vers trente ans, vous serez juge à

douze cents francs par an, si vous n'avez pas encore jeté la robe aux

orties. Quand vous aurez atteint la quarantaine, vous épouserez quelque

fille de meunier, riche d'environ six mille livres de rente. Merci.

Ayez des protections, vous serez procureur du roi à trente ans, avec

mille écus d'appointements, et vous épouserez la fille du maire. Si

vous faites quelques-unes de ces petites bassesses politiques, comme

de lire sur un bulletin Villèle au lieu de Manuel (ça rime, ça met la

conscience en repos), vous serez, à quarante ans, procureur-général,

et pourrez devenir député. Remarquez, mon cher enfant, que nous aurons

fait des accrocs à notre petite conscience, que nous aurons eu vingt

ans d'ennuis, de misères secrètes, et que nos sœurs auront coiffé

sainte Catherine. J'ai l'honneur de vous faire observer de plus qu'il

n'y a que vingt procureurs généraux en France, et que vous êtes vingt

mille aspirants au grade, parmi lesquels il se rencontre des farceurs

qui vendraient leur famille pour monter d'un cran. Si le métier vous

dégoûte, voyons autre chose. Le baron de Rastignac veut-il être avocat?

Oh! joli. Il faut pâtir pendant dix ans, dépenser mille francs par

mois, avoir une bibliothèque, un cabinet, aller dans le monde, baiser

la robe d'un avoué pour avoir des causes, balayer le palais avec sa

langue. Si ce métier vous menait à bien, je ne dirais pas non; mais

trouvez-moi dans Paris cinq avocats qui, à cinquante ans, gagnent plus

de cinquante mille francs par an? Bah! plutôt que de m'amoindrir ainsi

l'âme, j'aimerais mieux me faire corsaire. D'ailleurs, où prendre des

écus? Tout ça n'est pas gai. Nous avons une ressource dans la dot

d'une femme. Voulez-vous vous marier? ce sera vous mettre une pierre

au cou; puis, si vous vous mariez pour de l'argent, que deviennent nos

sentiments d'honneur, notre noblesse! Autant commencer aujourd'hui

votre révolte contre les conventions humaines. Ce ne serait rien que

se coucher comme un serpent devant une femme, lécher les pieds de

la mère, faire des bassesses à dégoûter une truie, pouah! si vous

trouviez au moins le bonheur. Mais vous serez malheureux comme les

pierres d'égout avec une femme que vous aurez épousée ainsi. Vaut

encore mieux guerroyer avec les hommes que de lutter avec sa femme.

Voilà le carrefour de la vie, jeune homme, choisissez. Vous avez

déjà choisi: vous avez été chez notre cousin de Beauséant, et vous y

avez flairé le luxe. Vous avez été chez madame de Restaud, la fille

du père Goriot, et vous y avez flairé la Parisienne. Ce jour-là vous

êtes revenu avec un mot écrit sur votre front, et que j'ai bien su

lire: _Parvenir!_ parvenir à tout prix. Bravo! ai-je dit, voilà un

gaillard qui me va. Il vous a fallu de l'argent. Où en prendre? Vous

avez saigné vos sœurs. Tous les frères _flouent_ plus ou moins leurs

sœurs. Vos quinze cents francs arrachés, Dieu sait comme! dans un

pays où l'on trouve plus de châtaignes que de pièces de cent sous,

vont filer comme des soldats à la maraude. Après, que ferez-vous?

vous travaillerez? Le travail, compris comme vous le comprenez en ce

moment, donne, dans les vieux jours un appartement chez maman Vauquer,

à des gars de la force de Poiret. Une rapide fortune est le problème

que se proposent de résoudre en ce moment cinquante mille jeunes gens

qui se trouvent tous dans votre position. Vous êtes une unité de ce

nombre-là. Jugez des efforts que vous avez à faire et de l'acharnement

du combat. Il faut vous manger les uns les autres comme des araignées

dans un pot, attendu qu'il n'y a pas cinquante mille bonnes places.

Savez-vous comment on fait son chemin ici? par l'éclat du génie ou par

l'adresse de la corruption. Il faut entrer dans cette masse d'hommes

comme un boulet de canon, ou s'y glisser comme une peste. L'honnêteté

ne sert à rien. L'on plie sous le pouvoir du génie, on le hait, on

tâche de le calomnier, parce qu'il prend sans partager; mais on plie

s'il persiste; en un mot, on l'adore à genoux quand on n'a pas pu

l'enterrer sous la boue. La corruption est en force, le talent est

rare. Ainsi, la corruption est l'arme de la médiocrité qui abonde,

et vous en sentirez partout la pointe. Vous verrez des femmes dont

les maris ont six mille francs d'appointements pour tout potage, et

qui dépensent plus de dix mille francs à leur toilette. Vous verrez

des employés à douze cents francs acheter des terres. Vous verrez des

femmes se prostituer pour aller dans la voiture du fils d'un pair de

France, qui peut courir à Longchamp sur la chaussée du milieu. Vous

avez vu le pauvre bêta de père Goriot obligé de payer la lettre de

change endossée par sa fille, dont le mari a cinquante mille livres de

rente. Je vous défie de faire deux pas dans Paris sans rencontrer des

manigances infernales. Je parierais ma tête contre un pied de cette

salade que vous donnerez dans un guêpier chez la première femme qui

vous plaira, fût-elle riche, belle et jeune. Toutes sont bricolées

par les lois, en guerre avec leurs maris à propos de tout. Je n'en

finirais pas s'il fallait vous expliquer les trafics qui se font pour

des amants, pour des chiffons, pour des enfants, pour le ménage ou pour

la vanité, rarement par vertu, soyez-en sûr. Aussi l'honnête homme

est-il l'ennemi commun. Mais que croyez-vous que soit l'honnête homme?

A Paris, l'honnête homme est celui qui se tait, et refuse de partager.

Je ne vous parle pas de ces pauvres ilotes qui partout font la besogne

sans être jamais récompensés de leurs travaux, et que je nomme la

confrérie des savates du bon Dieu. Certes, là est la vertu dans toute

la fleur de sa bêtise, mais là est la misère. Je vois d'ici la grimace

de ces braves gens si Dieu nous faisait la mauvaise plaisanterie de

s'absenter au jugement dernier. Si donc vous voulez promptement la

fortune, il faut être déjà riche ou le paraître. Pour s'enrichir, il

s'agit ici de jouer de grands coups; autrement on carotte, et votre

serviteur. Si dans les cent professions que vous pouvez embrasser, il

se rencontre dix hommes qui réussissent vite, le public les appelle

des voleurs. Tirez vos conclusions. Voilà la vie telle qu'elle est.

Ça n'est pas plus beau que la cuisine, ça pue tout autant, et il faut

se salir les mains si l'on veut fricoter; sachez seulement vous bien

débarbouiller: là est toute la morale de notre époque. Si je vous parle

ainsi du monde, il m'en a donné le droit, je le connais. Croyez-vous

que je le blâme? du tout. Il a toujours été ainsi. Les moralistes ne le

changeront jamais. L'homme est imparfait. Il est parfois plus ou moins

hypocrite, et les niais disent alors qu'il a ou n'a pas de mœurs. Je

n'accuse pas les riches en faveur du peuple: l'homme est le même en

haut, en bas, au milieu. Il se rencontre par chaque million de ce haut

bétail dix lurons qui se mettent au-dessus de tout, même des lois: j'en

suis. Vous, si vous êtes un homme supérieur, allez en droite ligne et

la tête haute. Mais il faudra lutter contre l'envie, la calomnie, la

médiocrité, contre tout le monde. Napoléon a rencontré un ministre de

la guerre qui s'appelait Aubry, et qui a failli l'envoyer aux colonies.

Tâtez-vous! Voyez si vous pourrez vous lever tous les matins avec plus

de volonté que vous n'en aviez la veille. Dans ces conjonctures, je

vais vous faire une proposition que personne ne refuserait. Écoutez

bien. Moi, voyez-vous, j'ai une idée. Mon idée est d'aller vivre de la

vie patriarcale au milieu d'un grand domaine, cent mille arpents, par

exemple, aux États-Unis, dans le sud. Je veux m'y faire planteur, avoir

des esclaves, gagner quelques bons petits millions à vendre mes bœufs,

mon tabac, mes bois, en vivant comme un souverain, en faisant mes

volontés, en menant une vie qu'on ne conçoit pas ici, où l'on se tapit

dans un terrier de plâtre. Je suis un grand poète. Mes poésies, je ne

les écris pas: elles consistent en actions et en sentiments. Je possède

en ce moment cinquante mille francs qui me donneraient à peine quarante

nègres. J'ai besoin de deux cent mille francs, parce que je veux deux

cents nègres, afin de satisfaire mon goût pour la vie patriarcale. Des

nègres, voyez-vous? c'est des enfants tout venus dont on fait ce qu'on

veut, sans qu'un curieux de procureur du roi arrive vous en demander

compte. Avec ce capital noir, en dix ans j'aurai trois ou quatre

millions. Si je réussis, personne ne me demandera: Qui es-tu? Je serai

monsieur Quatre-Millions, citoyen des États-Unis. J'aurai cinquante

ans, je ne serai pas encore pourri, je m'amuserai à ma façon. En deux

mots, si je vous procure une dot d'un million, me donnerez-vous deux

cent mille francs? Vingt pour cent de commission, hein! est-ce trop

cher? Vous vous ferez aimer de votre petite femme. Une fois marié, vous

manifesterez des inquiétudes, des remords, vous ferez le triste pendant

quinze jours. Une nuit, après quelques singeries, vous déclarerez,

entre deux baisers, deux cent mille francs de dettes à votre femme,

en lui disant: Mon amour! Ce vaudeville est joué tous les jours par

les jeunes gens les plus distingués. Une jeune femme ne refuse pas sa

bourse à celui qui lui prend le cœur. Croyez-vous que vous y perdrez?

Non. Vous trouverez le moyen de regagner vos deux cent mille francs

dans une affaire. Avec votre argent et votre esprit, vous amasserez

une fortune aussi considérable que vous pourrez la souhaiter. _Ergo_

vous aurez fait, en six mois de temps, votre bonheur, celui d'une

femme aimable et celui de votre papa Vautrin, sans compter celui de

votre famille qui souffle dans ses doigts, l'hiver, faute de bois.

Ne vous étonnez ni de ce que je vous propose, ni de ce que je vous

demande! Sur soixante beaux mariages qui ont lieu dans Paris, il y en a

quarante-sept qui donnent lieu à des marchés semblables. La Chambre des

Notaires a forcé monsieur...

--Que faut-il que je fasse? dit avidement Rastignac en interrompant

Vautrin.

--Presque rien, répondit cet homme en laissant échapper un mouvement

de joie semblable à la sourde expression d'un pêcheur qui sent un

poisson au bout de sa ligne. Écoutez-moi bien! Le cœur d'une pauvre

fille malheureuse et misérable est l'éponge la plus avide à se

remplir d'amour, une éponge sèche qui se dilate aussitôt qu'il y

tombe une goutte de sentiment. Faire la cour à une jeune personne

qui se rencontre dans des conditions de solitude, de désespoir et de

pauvreté sans qu'elle se doute de sa fortune à venir! dame! c'est

quinte et quatorze en main, c'est connaître les numéros à la loterie,

c'est jouer sur les rentes en sachant les nouvelles. Vous construisez

sur pilotis un mariage indestructible. Viennent des millions à cette

jeune fille, elle vous les jettera aux pieds, comme si c'était des

cailloux.--Prends, mon bien-aimé! Prends, Adolphe! Alfred! Prends,

Eugène! dira-t-elle si Adolphe, Alfred ou Eugène ont eu le bon esprit

de se sacrifier pour elle. Ce que j'entends par des sacrifices, c'est

vendre un vieil habit afin d'aller au Cadran-Bleu manger ensemble des

croûtes aux champignons; de là, le soir, à l'Ambigu-Comique; c'est

mettre sa montre au Mont-de-Piété pour lui donner un châle. Je ne

vous parle pas du gribouillage de l'amour ni des fariboles auxquelles

tiennent tant les femmes, comme, par exemple, de répandre des gouttes

d'eau sur le papier à lettre en manière de larmes quand on est loin

d'elles: vous m'avez l'air de connaître parfaitement l'argot du cœur.

Paris, voyez-vous, est comme une forêt du Nouveau-Monde, où s'agitent

vingt espèces de peuplades sauvages, les Illinois, les Hurons, qui

vivent du produit que donnent les différentes chasses sociales; vous

êtes un chasseur de millions. Pour les prendre, vous usez de piéges,

de pipeaux, d'appeaux. Il y a plusieurs manières de chasser. Les uns

chassent à la dot; les autres chassent à la liquidation; ceux-ci

pêchent des consciences, ceux-là vendent leurs abonnés pieds et poings

liés. Celui qui revient avec sa gibecière bien garnie est salué, fêté,

reçu dans la bonne société. Rendons justice à ce sol hospitalier, vous

avez affaire à la ville la plus complaisante qui soit dans le monde. Si

les fières aristocraties de toutes les capitales de l'Europe refusent

d'admettre dans leurs rangs un millionnaire infâme, Paris lui tend les

bras, court à ses fêtes, mange ses dîners et trinque avec son infamie.

--Mais où trouver une fille? dit Eugène.

--Elle est à vous, devant vous!

--Mademoiselle Victorine?

--Juste!

--Eh! comment?

--Elle vous aime déjà, votre petite baronne de Rastignac!

--Elle n'a pas un sou, reprit Eugène étonné.

--Ah! nous y voilà. Encore deux mots, dit Vautrin, et tout

s'éclaircira. Le père Taillefer est un vieux coquin qui passe pour

avoir assassiné l'un de ses amis pendant la révolution. C'est un de mes

gaillards qui ont de l'indépendance dans les opinions. Il est banquier,

principal associé de la maison Frédéric Taillefer et compagnie. Il

a un fils unique, auquel il veut laisser son bien, au détriment de

Victorine. Moi, je n'aime pas ces injustices-là. Je suis comme don

Quichotte, j'aime à prendre la défense du faible contre le fort. Si la

volonté de Dieu était de lui retirer son fils, Taillefer reprendrait sa

fille; il voudrait un héritier quelconque, une bêtise qui est dans la

nature, et il ne peut plus avoir d'enfants, je le sais. Victorine est

douce et gentille, elle aura bientôt entortillé son père, et le fera

tourner comme une toupie d'Allemagne avec le fouet du sentiment! Elle

sera trop sensible à votre amour pour vous oublier, vous l'épouserez.

Moi, je me charge du rôle de la Providence, je ferai vouloir le bon

Dieu. J'ai un ami pour qui je me suis dévoué, un colonel de l'armée de

la Loire qui vient d'être employé dans la garde royale. Il écoute mes

avis, et s'est fait ultra-royaliste: ce n'est pas un de ces imbéciles

qui tiennent à leurs opinions. Si j'ai encore un conseil à vous donner,

mon ange, c'est de ne pas plus tenir à vos opinions qu'à vos paroles.

Quand on vous les demandera, vendez-les. Un homme qui se vante de ne

jamais changer d'opinion est un homme qui se charge d'aller toujours

en ligne droite, un niais qui croit à l'infaillibilité. Il n'y a pas

de principes, il n'y a que des événements; il n'y a pas de lois, il

n'y a que des circonstances: l'homme supérieur épouse les événements

et les circonstances pour les conduire. S'il y avait des principes et

des lois fixes, les peuples n'en changeraient pas comme nous changeons

de chemises. L'homme n'est pas tenu d'être plus sage que toute une

nation. L'homme qui a rendu le moins de services à la France est un

fétiche vénéré pour avoir toujours vu en rouge, il est tout au plus

bon à mettre au Conservatoire, parmi les machines, en l'étiquetant La

Fayette; tandis que le prince auquel chacun lance sa pierre, et qui

méprise assez l'humanité pour lui cracher au visage autant de serments

qu'elle en demande, a empêché le partage de la France au congrès de

Vienne: on lui doit des couronnes, on lui jette de la boue. Oh! je

connais les affaires, moi! J'ai les secrets de bien des hommes! Suffit.

J'aurai une opinion inébranlable le jour où j'aurai rencontré trois

têtes d'accord sur l'emploi d'un principe, et j'attendrai long-temps!

L'on ne trouve pas dans les tribunaux trois juges qui aient le même

avis sur un article de loi. Je reviens à mon homme. Il remettrait

Jésus-Christ en croix si je le lui disais. Sur un seul mot de son papa

Vautrin, il cherchera querelle à ce drôle qui n'envoie pas seulement

cent sous à sa pauvre sœur, et... Ici Vautrin se leva, se mit en garde,

et fit le mouvement d'un maître d'armes qui se fend.--Et, à l'ombre!

ajouta-t-il.

--Quelle horreur! dit Eugène. Vous voulez plaisanter, monsieur Vautrin?

--Là, là, là, du calme, reprit cet homme. Ne faites pas l'enfant:

cependant, si cela peut vous amuser, courroucez-vous, emportez-vous!

Dites que je suis un infâme, un scélérat, un coquin, un bandit, mais

ne m'appelez ni escroc, ni espion! Allez, dites, lâchez votre bordée!

Je vous pardonne, c'est si naturel à votre âge! J'ai été comme ça,

moi! Seulement, réfléchissez. Vous ferez pis quelque jour. Vous irez

coqueter chez quelque jolie femme et vous recevrez de l'argent.

Vous y avez pensé! dit Vautrin; car comment réussirez-vous, si vous

n'escomptez pas votre amour? La vertu, mon cher étudiant, ne se scinde

pas: elle est ou n'est pas. On nous parle de faire pénitence de nos

fautes. Encore un joli système que celui en vertu duquel on est quitte

d'un crime avec un acte de contrition! Séduire une femme pour arriver

à vous poser sur tel bâton de l'échelle sociale, jeter la zizanie

entre les enfants d'une famille, enfin toutes les infamies qui se

pratiquent sous le manteau d'une cheminée ou autrement dans un but de

plaisir ou d'intérêt personnel, croyez-vous que ce soient des actes

de foi, d'espérance et de charité? Pourquoi deux mois de prison au

dandy qui, dans une nuit, ôte à un enfant la moitié de sa fortune, et

pourquoi le bagne au pauvre diable qui vole un billet de mille francs

avec les circonstances aggravantes? Voilà vos lois. Il n'y a pas un

article qui n'arrive à l'absurde. L'homme en gants et à paroles jaunes

a commis des assassinats où l'on ne verse pas de sang, mais où l'on en

donne; l'assassin a ouvert une porte avec un monseigneur: deux choses

nocturnes! Entre ce que je vous propose et ce que vous ferez un jour,

il n'y a que le sang de moins. Vous croyez à quelque chose de fixe dans

ce monde-là! Méprisez donc les hommes, et voyez les mailles par où l'on

peut passer à travers le réseau du Code. Le secret des grandes fortunes

sans cause apparente est un crime oublié, parce qu'il a été proprement

fait.

--Silence, monsieur, je ne veux pas en entendre davantage, vous me

feriez douter de moi-même. En ce moment le sentiment est toute ma

science.

--A votre aise, bel enfant. Je vous croyais plus fort, dit Vautrin, je

ne vous dirai plus rien. Un dernier mot, cependant. Il regarda fixement

l'étudiant: Vous avez mon secret, lui dit-il.

--Un jeune homme qui vous refuse saura bien l'oublier.

--Vous avez bien dit cela, ça me fait plaisir. Un autre, voyez-vous,

sera moins scrupuleux. Souvenez-vous de ce que je veux faire pour vous.

Je vous donne quinze jours. C'est à prendre ou à laisser.

La Comédie humaine - Volume 09. Scènes de la vie parisienne - Tome 01 · 第 38 / 52 段