--Quelle tête de fer a donc cet homme! se dit Rastignac en voyant

Vautrin s'en aller tranquillement, sa canne sous le bras. Il m'a dit

crûment ce que madame de Beauséant me disait en y mettant des formes.

Il me déchirait le cœur avec des griffes d'acier. Pourquoi veux-je

aller chez madame de Nucingen? Il a deviné mes motifs aussitôt que je

les ai conçus. En deux mots, ce brigand m'a dit plus de choses sur

la vertu que ne m'en ont dit les hommes et les livres. Si la vertu

ne souffre pas de capitulation, j'ai donc volé mes sœurs? dit-il en

jetant le sac sur la table. Il s'assit, et resta là plongé dans une

étourdissante méditation.--Être fidèle à la vertu, martyre sublime!

Bah! tout le monde croit à la vertu; mais qui est vertueux? Les peuples

ont la liberté pour idole; mais où est sur la terre un peuple libre?

Ma jeunesse est encore bleue comme un ciel sans nuage: vouloir être

grand ou riche, n'est-ce pas se résoudre à mentir, plier, ramper, se

redresser, flatter, dissimuler? n'est-ce pas consentir à se faire le

valet de ceux qui ont menti, plié, rampé? Avant d'être leur complice,

il faut les servir. Eh bien, non. Je veux travailler noblement,

saintement; je veux travailler jour et nuit, ne devoir ma fortune qu'à

mon labeur. Ce sera la plus lente des fortunes, mais chaque jour ma

tête reposera sur mon oreiller sans une pensée mauvaise. Qu'y a-t-il de

plus beau que de contempler sa vie et de la trouver pure comme un lis?

Moi et la vie, nous sommes comme un jeune homme et sa fiancée. Vautrin

m'a fait voir ce qui arrive après dix ans de mariage. Diable! ma tête

se perd. Je ne veux penser à rien, le cœur est un bon guide.

Eugène fut tiré de sa rêverie par la voix de la grosse Sylvie, qui lui

annonça son tailleur, devant lequel il se présenta, tenant à la main

ses deux sacs d'argent, et il ne fut pas fâché de cette circonstance.

Quand il eut essayé ses habits du soir, il remit sa nouvelle toilette

du matin, qui le métamorphosait complétement.--Je vaux bien monsieur de

Trailles, se dit-il. Enfin j'ai l'air d'un gentilhomme!

--Monsieur, dit le père Goriot en entrant chez Eugène, vous m'avez

demandé si je connaissais les maisons où va madame de Nucingen?

--Oui!

--Eh bien, elle va lundi prochain au bal du maréchal Carigliano. Si

vous pouvez y être, vous me direz si mes deux filles se sont bien

amusées, comment elles seront mises, enfin tout.

--Comment avez-vous su cela, mon bon père Goriot? dit Eugène en le

faisant asseoir à son feu.

--Sa femme de chambre me l'a dit. Je sais tout ce qu'elles font par

Thérèse et par Constance, reprit-il d'un air joyeux. Le vieillard

ressemblait à un amant encore assez jeune pour être heureux d'un

stratagème qui le met en communication avec sa maîtresse sans qu'elle

puisse s'en douter.--Vous les verrez, vous! dit-il en exprimant avec

naïveté une douloureuse envie.

--Je ne sais pas, répondit Eugène. Je vais aller chez madame de

Beauséant lui demander si elle peut me présenter à la maréchale.

Eugène pensait avec une sorte de joie intérieure à se montrer chez la

vicomtesse mis comme il le serait désormais. Ce que les moralistes

nomment les abîmes du cœur humain sont uniquement les décevantes

pensées, les involontaires mouvements de l'intérêt personnel. Ces

péripéties, le sujet de tant de déclamations, ces retours soudains sont

des calculs faits au profit de nos jouissances. En se voyant bien mis,

bien ganté, bien botté, Rastignac oublia sa vertueuse résolution. La

jeunesse n'ose pas se regarder au miroir de la conscience quand elle

verse du côté de l'injustice, tandis que l'âge mûr s'y est vu: là gît

toute la différence entre ces deux phases de la vie. Depuis quelques

jours les deux voisins, Eugène et le père Goriot, étaient devenus

bons amis. Leur secrète amitié tenait aux raisons psychologiques

qui avaient engendré des sentiments contraires entre Vautrin et

l'étudiant. Le hardi philosophe qui voudra constater les effets de

nos sentiments dans le monde physique trouvera sans doute plus d'une

preuve de leur effective matérialité dans les rapports qu'ils créent

entre nous et les animaux. Quel physiognomoniste est plus prompt à

deviner un caractère qu'un chien l'est à savoir si un inconnu l'aime

ou ne l'aime pas? Les _atomes crochus_, expression proverbiale dont

chacun se sert, sont un de ces faits qui restent dans les langages

pour démentir les niaiseries philosophiques dont s'occupent ceux qui

aiment à vanner les épluchures des mots primitifs. On se sent aimé.

Le sentiment s'empreint en toutes choses et traverse les espaces. Une

lettre est une âme, elle est un si fidèle écho de la voix qui parle

que les esprits délicats la comptent parmi les plus riches trésors de

l'amour. Le père Goriot, que son sentiment irréfléchi élevait jusqu'au

sublime de la nature canine, avait flairé la compassion, l'admirative

bonté, les sympathies juvéniles qui s'étaient émues pour lui dans le

cœur de l'étudiant. Cependant cette union naissante n'avait encore

amené aucune confidence. Si Eugène avait manifesté le désir de voir

madame de Nucingen, ce n'était pas qu'il comptât sur le vieillard pour

être introduit par lui chez elle; mais il espérait qu'une indiscrétion

pourrait le bien servir. Le père Goriot ne lui avait parlé de ses

filles qu'à propos de ce qu'il s'était permis d'en dire publiquement

le jour de ses deux visites.--Mon cher monsieur, lui avait-il dit le

lendemain, comment avez-vous pu croire que madame de Restaud vous en

ait voulu d'avoir prononcé mon nom? Mes deux filles m'aiment bien. Je

suis un heureux père. Seulement, mes deux gendres se sont mal conduits

envers moi. Je n'ai pas voulu faire souffrir ces chères créatures de

mes dissensions avec leurs maris, et j'ai préféré les voir en secret.

Ce mystère me donne mille jouissances que ne comprennent pas les autres

pères qui peuvent voir leurs filles quand ils veulent. Moi, je ne le

peux pas, comprenez-vous? Alors je vais, quand il fait beau, dans les

Champs-Élysées, après avoir demandé aux femmes de chambre si mes filles

sortent. Je les attends au passage, le cœur me bat quand les voitures

arrivent, je les admire dans leur toilette, elles me jettent en passant

un petit rire qui me dore la nature comme s'il y tombait un rayon de

quelque beau soleil. Et je reste, elles doivent revenir. Je les vois

encore! l'air leur a fait du bien, elles sont roses. J'entends dire

autour de moi: Voilà une belle femme! Ça me réjouit le cœur. N'est-ce

pas mon sang? J'aime les chevaux qui les traînent, et je voudrais

être le petit chien qu'elles ont sur leurs genoux. Je vis de leurs

plaisirs. Chacun a sa façon d'aimer, la mienne ne fait pourtant de mal

à personne, pourquoi le monde s'occupe-t-il de moi? Je suis heureux

à ma manière. Est-ce contre les lois que j'aille voir mes filles, le

soir, au moment où elles sortent de leurs maisons pour se rendre au

bal? Quel chagrin pour moi si j'arrive trop tard, et qu'on me dise:

Madame est sortie. Un soir j'ai attendu jusqu'à trois heures du matin

pour voir Nasie, que je n'avais pas vue depuis deux jours. J'ai manqué

crever d'aise! Je vous en prie, ne parlez de moi que pour dire combien

mes filles sont bonnes. Elles veulent me combler de toutes sortes de

cadeaux; je les en empêche, je leur dis: Gardez donc votre argent!

Que voulez-vous que j'en fasse? Il ne me faut rien. En effet, mon

cher monsieur, que suis-je? un méchant cadavre dont l'âme est partout

où sont mes filles. Quand vous aurez vu madame de Nucingen, vous me

direz celle des deux que vous préférez, dit le bonhomme après un moment

de silence en voyant Eugène qui se disposait à partir pour aller se

promener aux Tuileries en attendant l'heure de se présenter chez madame

de Beauséant.

Cette promenade fut fatale à l'étudiant. Quelques femmes le

remarquèrent. Il était si beau, si jeune, et d'une élégance de si bon

goût! En se voyant l'objet d'une attention presque admirative, il ne

pensa plus à ses sœurs ni à sa tante dépouillées, ni à ses vertueuses

répugnances. Il avait vu passer au-dessus de sa tête ce démon qu'il

est si facile de prendre pour un ange, ce Satan aux ailes diaprées,

qui sème des rubis, qui jette ses flèches d'or au front des palais,

empourpre les femmes, revêt d'un sot éclat les trônes, si simples

dans leur origine; il avait écouté le dieu de cette vanité crépitante

dont le clinquant nous semble être un symbole de puissance. La parole

de Vautrin, quelque cynique qu'elle fût, s'était logée dans son cœur

comme dans le souvenir d'une vierge se grave le profil ignoble d'une

vieille marchande à la toilette, qui lui a dit: «Or et amour à flots!»

Après avoir indolemment flâné, vers cinq heures Eugène se présenta chez

madame de Beauséant, et il y reçut un de ces coups terribles contre

lesquels les cœurs jeunes sont sans armes. Il avait jusqu'alors trouvé

la vicomtesse pleine de cette aménité polie, de cette grâce melliflue

donnée par l'éducation aristocratique, et qui n'est complète que si

elle vient du cœur.

Quand il entra, madame de Beauséant fit un geste sec, et lui dit d'une

voix brève:--Monsieur de Rastignac, il m'est impossible de vous voir,

en ce moment du moins! je suis en affaire...

Pour un observateur, et Rastignac l'était devenu promptement, cette

phrase, le geste, le regard, l'inflexion de voix, étaient l'histoire du

caractère et des habitudes de la caste. Il aperçut la main de fer sous

le gant de velours; la personnalité, l'égoïsme, sous les manières; le

bois, sous le vernis. Il entendit enfin le MOI LE ROI qui commence sous

les panaches du trône et finit sous le cimier du dernier gentilhomme.

Eugène s'était trop facilement abandonné sur sa parole à croire aux

noblesses de la femme. Comme tous les malheureux, il avait signé de

bonne foi le pacte délicieux qui doit lier le bienfaiteur à l'obligé,

et dont le premier article consacre entre les grands cœurs une complète

égalité. La bienfaisance, qui réunit deux êtres en un seul est une

passion céleste aussi incomprise, aussi rare que l'est le véritable

amour. L'un et l'autre est la prodigalité des belles âmes. Rastignac

voulait arriver au bal de la duchesse de Carigliano, il dévora cette

bourrasque.

--Madame, dit-il d'une voix émue, s'il ne s'agissait pas d'une chose

importante, je ne serais pas venu vous importuner; soyez assez

gracieuse pour me permettre de vous voir plus tard, j'attendrai.

--Eh bien! venez dîner avec moi, dit-elle un peu confuse de la dureté

qu'elle avait mise dans ses paroles; car cette femme était vraiment

aussi bonne que grande.

Quoique touché de ce retour soudain, Eugène se dit en s'en allant:

«Rampe, supporte tout. Que doivent être les autres, si, dans un moment,

la meilleure des femmes efface les promesses de son amitié, te laisse

là comme un vieux soulier? Chacun pour soi, donc? Il est vrai que sa

maison n'est pas une boutique, et que j'ai tort d'avoir besoin d'elle.

Il faut, comme dit Vautrin, se faire boulet de canon.» Les amères

réflexions de l'étudiant furent bientôt dissipées par le plaisir qu'il

se promettait en dînant chez la vicomtesse. Ainsi, par une sorte de

fatalité, les moindres événements de sa vie conspiraient à le pousser

dans la carrière où, suivant les observations du terrible sphinx de la

Maison Vauquer, il devait, comme sur un champ de bataille, tuer pour

ne pas être tué, tromper pour ne pas être trompé; où il devait déposer

à la barrière sa conscience, son cœur, mettre un masque, se jouer sans

pitié des hommes, et, comme à Lacédémone, saisir sa fortune sans être

vu, pour mériter la couronne. Quand il revint chez la vicomtesse, il

la trouva pleine de cette bonté gracieuse qu'elle lui avait toujours

témoignée. Tous deux allèrent dans une salle à manger où le vicomte

attendait sa femme, et où resplendissait ce luxe de table qui sous la

Restauration fut poussé, comme chacun le sait, au plus haut degré.

Monsieur de Beauséant, semblable à beaucoup de gens blasés, n'avait

plus guère d'autres plaisirs que ceux de la bonne chère; il était en

fait de gourmandise de l'école de Louis XVIII et du duc d'Escars. Sa

table offrait donc un double luxe, celui du contenant et celui du

contenu. Jamais semblable spectacle n'avait frappé les yeux d'Eugène,

qui dînait pour la première fois dans une de ces maisons où les

grandeurs sociales sont héréditaires. La mode venait de supprimer

les soupers qui terminaient autrefois les bals de l'empire, où les

militaires avaient besoin de prendre des forces pour se préparer à

tous les combats qui les attendaient au dedans comme au dehors. Eugène

n'avait encore assisté qu'à des bals. L'aplomb qui le distingua

plus tard si éminemment, et qu'il commençait à prendre, l'empêcha

de s'ébahir niaisement. Mais en voyant cette argenterie sculptée,

et les mille recherches d'une table somptueuse, en admirant pour la

première fois un service fait sans bruit, il était difficile à un homme

d'ardente imagination de ne pas préférer cette vie constamment élégante

à la vie de privations qu'il voulait embrasser le matin. Sa pensée le

rejeta pendant un moment dans sa pension bourgeoise; il en eut une si

profonde horreur qu'il se jura de la quitter au mois de janvier, autant

pour se mettre dans une maison propre que pour fuir Vautrin, dont il

sentait la large main sur son épaule. Si l'on vient à songer aux mille

formes que prend à Paris la corruption, parlante ou muette, un homme de

bon sens se demande par quelle aberration l'État y met des écoles, y

assemble des jeunes gens, comment les jolies femmes y sont respectées,

comment l'or étalé par les changeurs ne s'envole pas magiquement de

leurs sébiles. Mais si l'on vient à songer qu'il est peu d'exemples

de crimes, voire même de délits commis par les jeunes gens, de quel

respect ne doit-on pas être pris pour ces patients Tantales qui se

combattent eux-mêmes, et sont presque toujours victorieux! S'il était

bien peint dans sa lutte avec Paris, le pauvre étudiant fournirait un

des sujets les plus dramatiques de notre civilisation moderne. Madame

de Beauséant regardait vainement Eugène pour le convier à parler, il ne

voulut rien dire en présence du vicomte.

--Me menez-vous ce soir aux Italiens? demanda la vicomtesse à son mari.

--Vous ne pouvez douter du plaisir que j'aurais à vous obéir,

répondit-il avec une galanterie moqueuse dont l'étudiant fut la dupe,

mais je dois aller rejoindre quelqu'un aux Variétés.

--Sa maîtresse, se dit-elle.

--Vous n'avez donc pas d'Adjuda ce soir? demanda le vicomte.

--Non, répondit-elle avec humeur.

--Eh bien! s'il vous faut absolument un bras, prenez celui de monsieur

de Rastignac.

La vicomtesse regarda Eugène en souriant.

--Ce sera bien compromettant pour vous, dit-elle.

--_Le Français aime le péril, parce qu'il y trouve la gloire_, a dit

monsieur de Chateaubriand, répondit Rastignac en s'inclinant.

Quelques moments après il fut emporté près de madame de Beauséant,

dans un coupé rapide, au théâtre à la mode, et crut à quelque féerie

lorsqu'il entra dans une loge de face, et qu'il se vit le but de toutes

les lorgnettes concurremment avec la vicomtesse, dont la toilette était

délicieuse. Il marchait d'enchantements en enchantements.

--Vous avez à me parler, lui dit madame de Beauséant. Ha! tenez, voici

madame de Nucingen à trois loges de la nôtre. Sa sœur et monsieur de

Trailles sont de l'autre côté.

En disant ces mots, la vicomtesse regardait la loge où devait être

mademoiselle de Rochefide, et, n'y voyant pas monsieur d'Adjuda, sa

figure prit un éclat extraordinaire.

--Elle est charmante, dit Eugène après avoir regardé madame de Nucingen.

--Elle a les cils blancs.

--Oui, mais quelle jolie taille mince!

--Elle a de grosses mains.

--Les beaux yeux!

--Elle a le visage en long.

--Mais la forme longue a de la distinction.

--Cela est heureux pour elle qu'il y en ait là. Voyez comment elle

prend et quitte son lorgnon! Le Goriot perce dans tous ses mouvements,

dit la vicomtesse au grand étonnement d'Eugène.

En effet, madame de Beauséant lorgnait la salle et semblait ne pas

faire attention à madame de Nucingen, dont elle ne perdait cependant

pas un geste. L'assemblée était exquisément belle. Delphine de Nucingen

n'était pas peu flattée d'occuper exclusivement le jeune, le beau,

l'élégant cousin de madame de Beauséant, il ne regardait qu'elle.

--Si vous continuez à la couvrir de vos regards, vous allez faire

scandale, monsieur de Rastignac. Vous ne réussirez à rien, si vous vous

jetez ainsi à la tête des gens.

--Ma chère cousine, dit Eugène, vous m'avez déjà bien protégé; si vous

voulez achever votre ouvrage, je ne vous demande plus que de me rendre

un service qui vous donnera peu de peine et me fera grand bien. Me

voilà pris.

--Déjà?

--Oui.

--Et de cette femme?

--Mes prétentions seraient-elles donc écoutées ailleurs? dit-il en

lançant un regard pénétrant à sa cousine. Madame la duchesse de

Carigliano est attachée à madame la duchesse de Berry, reprit-il après

une pause, vous devez la voir, ayez la bonté de me présenter chez elle

et de m'amener au bal qu'elle donne lundi. J'y rencontrerai madame de

Nucingen, et je livrerai ma première escarmouche.

--Volontiers, dit-elle. Si vous vous sentez déjà du goût pour elle,

vos affaires de cœur vont très-bien. Voici de Marsay dans la loge de

la princesse Galathionne. Madame de Nucingen est au supplice, elle se

dépite. Il n'y a pas de meilleur moment pour aborder une femme, surtout

une femme de banquier. Ces dames de la Chaussée-d'Antin aiment toutes

la vengeance.

--Que feriez-vous donc, vous, en pareil cas?

--Moi, je souffrirais en silence.

En ce moment le marquis d'Adjuda se présenta dans la loge de madame de

Beauséant.

--J'ai mal fait mes affaires afin de venir vous retrouver, dit-il, et

je vous en instruis pour que ce ne soit pas un sacrifice.

Les rayonnements du visage de la vicomtesse apprirent à Eugène à

reconnaître les expressions d'un véritable amour, et à ne pas les

confondre avec les simagrées de la coquetterie parisienne. Il admira sa

cousine, devint muet et céda sa place à monsieur d'Adjuda en soupirant.

«Quelle noble, quelle sublime créature est une femme qui aime ainsi!

se dit-il. Et cet homme la trahirait pour une poupée! comment peut-on

la trahir?» Il se sentit au cœur une rage d'enfant. Il aurait voulu

se rouler aux pieds de madame de Beauséant, il souhaitait le pouvoir

des démons afin de l'emporter dans son cœur, comme un aigle enlève de

la plaine dans son aire une jeune chèvre blanche qui tette encore. Il

était humilié d'être dans ce grand Musée de la beauté sans son tableau,

sans une maîtresse à lui. «Avoir une maîtresse est une position quasi

royale, se disait-il, c'est le signe de la puissance!» Et il regarda

madame de Nucingen comme un homme insulté regarde son adversaire. La

vicomtesse se retourna vers lui pour lui adresser sur sa discrétion

mille remercîments dans un clignement d'yeux. Le premier acte était

fini.

--Vous connaissez assez madame de Nucingen pour lui présenter monsieur

de Rastignac? dit-elle au marquis d'Adjuda.

--Mais elle sera charmée de voir monsieur, dit le marquis.

Le beau Portugais se leva, prit le bras de l'étudiant, qui en un clin

d'œil se trouva auprès de madame de Nucingen.

--Madame la baronne, dit le marquis, j'ai l'honneur de vous présenter

le chevalier Eugène de Rastignac, un cousin de la vicomtesse de

Beauséant. Vous faites une si vive impression sur lui, que j'ai voulu

compléter son bonheur en le rapprochant de son idole.

Ces mots furent dits avec un certain accent de raillerie qui en faisait

passer la pensée un peu brutale, mais qui, bien sauvée, ne déplaît

jamais à une femme. Madame de Nucingen sourit, et offrit à Eugène la

place de son mari, qui venait de sortir.

--Je n'ose pas vous proposer de rester près de moi, monsieur, lui

dit-elle. Quand on a le bonheur d'être auprès de madame de Beauséant,

on y reste.

--Mais, lui dit à voix basse Eugène, il me semble, madame, que si je

veux plaire à ma cousine, je demeurerai près de vous. Avant l'arrivée

de monsieur le marquis, nous parlions de vous et de la distinction de

toute votre personne, dit-il à haute voix.

Monsieur d'Adjuda se retira.

--Vraiment, monsieur, dit la baronne, vous allez me rester? Nous ferons

donc connaissance, madame de Restaud m'avait déjà donné le plus vif

désir de vous voir.

--Elle est donc bien fausse, elle m'a fait consigner à sa porte.

--Comment?

--Madame, j'aurai la conscience de vous en dire la raison; mais je

réclame toute votre indulgence en vous confiant un pareil secret. Je

suis le voisin de monsieur votre père. J'ignorais que madame de Restaud

fût sa fille. J'ai eu l'imprudence d'en parler fort innocemment, et

j'ai fâché madame votre sœur et son mari. Vous ne sauriez croire

combien madame la duchesse de Langeais et ma cousine ont trouvé cette

apostasie filiale de mauvais goût. Je leur ai raconté la scène, elles

en ont ri comme des folles. Ce fut alors qu'en faisant un parallèle

entre vous et votre sœur, madame de Beauséant me parla de vous en fort

bons termes, et me dit combien vous étiez excellente pour mon voisin,

monsieur Goriot. Comment, en effet, ne l'aimeriez-vous pas? il vous

adore si passionnément que j'en suis déjà jaloux. Nous avons parlé de

vous ce matin pendant deux heures. Puis, tout plein de ce que votre

père m'a raconté; ce soir en dînant avec ma cousine, je lui disais que

vous ne pouviez pas être aussi belle que vous étiez aimante. Voulant

sans doute favoriser une si chaude admiration, madame de Beauséant m'a

amené ici, en me disant avec sa grâce habituelle que je vous y verrais.

--Comment, monsieur, dit la femme du banquier, je vous dois déjà de la

reconnaissance? Encore un peu, nous allons être de vieux amis.

--Quoique l'amitié doive être près de vous un sentiment peu vulgaire,

dit Rastignac, je ne veux jamais être votre ami.

Ces sottises stéréotypées à l'usage des débutants paraissent toujours

charmantes aux femmes, et ne sont pauvres que lues à froid. Le geste,

l'accent, le regard d'un jeune homme, leur donnent d'incalculables

valeurs. Madame de Nucingen trouva Rastignac charmant. Puis, comme

toutes les femmes, ne pouvant rien dire à des questions aussi drument

posées que l'était celle de l'étudiant, elle répondit à autre chose.

--Oui, ma sœur se fait tort par la manière dont elle se conduit avec

ce pauvre père, qui vraiment a été pour nous un dieu. Il a fallu que

monsieur de Nucingen m'ordonnât positivement de ne voir mon père que

le matin, pour que je cédasse sur ce point. Mais j'en ai long-temps

été bien malheureuse. Je pleurais. Ces violences, venues après les

brutalités du mariage, ont été l'une des raisons qui troublèrent le

plus mon ménage. Je suis certes la femme de Paris la plus heureuse aux

yeux du monde, la plus malheureuse en réalité. Vous allez me trouver

folle de vous parler ainsi. Mais vous connaissez mon père, et, à ce

titre, vous ne pouvez pas m'être étranger.

--Vous n'aurez jamais rencontré personne, lui dit Eugène, qui soit

animé d'un plus vif désir de vous appartenir. Que cherchez-vous toutes?

le bonheur, reprit-il d'une voix qui allait à l'âme. Eh! bien, si,

pour une femme, le bonheur est d'être aimée, adorée, d'avoir un ami à

qui elle puisse confier ses désirs, ses fantaisies, ses chagrins, ses

joies; se montrer dans la nudité de son âme, avec ses jolis défauts

et ses belles qualités, sans craindre d'être trahie; croyez-moi, ce

cœur dévoué, toujours ardent, ne peut se rencontrer que chez un homme

jeune, plein d'illusions, qui peut mourir sur un seul de vos signes,

qui ne sait rien encore du monde et n'en veut rien savoir, parce que

vous devenez le monde pour lui. Moi, voyez-vous, vous allez rire de

ma naïveté, j'arrive du fond d'une province, entièrement neuf, n'ayant

connu que de belles âmes, et je comptais rester sans amour. Il m'est

arrivé de voir ma cousine, qui m'a mis trop près de son cœur; elle m'a

fait deviner les mille trésors de la passion; je suis, comme Chérubin,

l'amant de toutes les femmes, en attendant que je puisse me dévouer

à quelqu'une d'entre elles. En vous voyant, quand je suis entré, je

me suis senti porté vers vous comme par un courant. J'avais déjà tant

pensé à vous! Mais je ne vous avais pas rêvée aussi belle que vous

l'êtes en réalité. Madame de Beauséant m'a ordonné de ne pas vous tant

regarder. Elle ne sait pas ce qu'il y a d'attrayant à voir vos jolies

lèvres rouges, votre teint blanc, vos yeux si doux. Moi aussi, je vous

dis des folies, mais laissez-les-moi dire.

Rien ne plaît plus aux femmes que de s'entendre débiter ces douces

paroles. La plus sévère dévote les écoute, même quand elle ne doit pas

y répondre. Après avoir ainsi commencé, Rastignac défila son chapelet

d'une voix coquettement sourde; et madame de Nucingen encourageait

Eugène par des sourires en regardant de temps en temps de Marsay, qui

ne quittait pas la loge de la princesse Galathionne. Rastignac resta

près de madame de Nucingen jusqu'au moment où son mari vint la chercher

pour l'emmener.

--Madame, lui dit Eugène, j'aurai le plaisir de vous aller voir avant

le bal de la duchesse de Carigliano.

--Puisqui matame fous encache, dit le baron, épais Alsacien dont la

figure ronde annonçait une dangereuse finesse, fous êtes sir d'êdre

pien ressi.

La Comédie humaine - Volume 09. Scènes de la vie parisienne - Tome 01 · 第 39 / 52 段