Jean-Joachim Goriot était, avant la révolution, un simple ouvrier

vermicellier, habile, économe, et assez entreprenant pour avoir acheté

le fonds de son maître, que le hasard rendit victime du premier

soulèvement de 1789. Il s'était établi rue de la Jussienne, près de la

Halle-aux-Blés, et avait eu le gros bon sens d'accepter la présidence

de sa section, afin de faire protéger son commerce par les personnages

les plus influents de cette dangereuse époque. Cette sagesse avait

été l'origine de sa fortune qui commença dans la disette, fausse ou

vraie, par suite de laquelle les grains acquirent un prix énorme

à Paris. Le peuple se tuait à la porte des boulangers, tandis que

certaines personnes allaient chercher sans émeute des pâtes d'Italie

chez les épiciers. Pendant cette année, le citoyen Goriot amassa les

capitaux qui plus tard lui servirent à faire son commerce avec toute la

supériorité que donne une grande masse d'argent à celui qui la possède.

Il lui arriva ce qui arrive à tous les hommes qui n'ont qu'une capacité

relative. Sa médiocrité le sauva. D'ailleurs, sa fortune n'étant

connue qu'au moment où il n'y avait plus de danger à être riche, il

n'excita l'envie de personne. Le commerce de grains semblait avoir

absorbé toute son intelligence. S'agissait-il de blés, de farines,

de grenailles, de reconnaître leurs qualités, les provenances, de

veiller à leur conservation, de prévoir les cours, de prophétiser

l'abondance ou la pénurie des récoltes, de se procurer les céréales

à bon marché, de s'en approvisionner en Sicile, en Ukraine, Goriot

n'avait pas son second. A lui voir conduire ses affaires, expliquer

les lois sur l'exportation, sur l'importation des grains, étudier

leur esprit, saisir leurs défauts, un homme l'eût jugé capable d'être

ministre d'état. Patient, actif, énergique, constant, rapide dans

ses expéditions, il avait un coup d'œil d'aigle, il devançait tout,

prévoyait tout, savait tout, cachait tout; diplomate pour concevoir,

soldat pour marcher. Sorti de sa spécialité, de sa simple et obscure

boutique sur le pas de laquelle il demeurait pendant ses heures

d'oisiveté, l'épaule appuyée au montant de la porte, il redevenait

l'ouvrier stupide et grossier, l'homme incapable de comprendre un

raisonnement, insensible à tous les plaisirs de l'esprit, l'homme

qui s'endormait au spectacle, un de ces Dolibans parisiens, forts

seulement en bêtise. Ces natures se ressemblent presque toutes. A

presque toutes, vous trouveriez un sentiment sublime au cœur. Deux

sentiments exclusifs avaient rempli le cœur du vermicellier, en

avaient absorbé l'humide, comme le commerce des grains employait toute

l'intelligence de sa cervelle. Sa femme, fille unique d'un riche

fermier de la Brie, fut pour lui l'objet d'une admiration religieuse,

d'un amour sans bornes. Goriot avait admiré en elle une nature frêle

et forte, sensible et jolie, qui contrastait vigoureusement avec la

sienne. S'il est un sentiment inné dans le cœur de l'homme, n'est-ce

pas l'orgueil de la protection exercée à tout moment en faveur d'un

être faible? joignez-y l'amour, cette reconnaissance vive de toutes les

âmes franches pour le principe de leurs plaisirs, et vous comprendrez

une foule de bizarreries morales. Après sept ans de bonheur sans

nuages, Goriot, malheureusement pour lui, perdit sa femme: elle

commençait à prendre de l'empire sur lui, en dehors de la sphère des

sentiments. Peut-être eût-elle cultivé cette nature inerte, peut-être

y eût-elle jeté l'intelligence des choses du monde et de la vie.

Dans cette situation, le sentiment de la paternité se développa chez

Goriot jusqu'à la déraison. Il reporta ses affections trompées par

la mort sur ses deux filles, qui, d'abord, satisfirent pleinement

tous ses sentiments. Quelque brillantes que fussent les propositions

qui lui furent faites par des négociants ou des fermiers jaloux de

lui donner leurs filles, il voulut rester veuf. Son beau-père, le

seul homme pour lequel il avait eu du penchant, prétendait savoir

pertinemment que Goriot avait juré de ne pas faire d'infidélité à sa

femme, quoique morte. Les gens de la Halle, incapables de comprendre

cette sublime folie, en plaisantèrent, et donnèrent à Goriot quelque

grotesque sobriquet. Le premier d'entre eux qui, en buvant le vin d'un

marché, s'avisa de le prononcer, reçut du vermicellier un coup de

poing sur l'épaule qui l'envoya, la tête la première, sur une borne de

la rue Oblin. Le dévouement irréfléchi, l'amour ombrageux et délicat

que portait Goriot à ses filles était si connu, qu'un jour un de ses

concurrents, voulant le faire partir du marché pour rester maître du

cours, lui dit que Delphine venait d'être renversée par un cabriolet.

Le vermicellier, pâle et blême, quitta aussitôt la Halle. Il fut

malade pendant plusieurs jours par suite de la réaction des sentiments

contraires auxquels le livra cette fausse alarme. S'il n'appliqua

pas sa tape meurtrière sur l'épaule de cet homme, il le chassa de la

Halle en le forçant, dans une circonstance critique, à faire faillite.

L'éducation de ses deux filles fut naturellement déraisonnable. Riche

de plus de soixante mille livres de rente, et ne dépensant pas douze

cents francs pour lui, le bonheur de Goriot était de satisfaire les

fantaisies de ses filles: les plus excellents maîtres furent chargés de

les douer des talents qui signalent une bonne éducation; elles eurent

une demoiselle de compagnie; heureusement pour elles, ce fut une femme

d'esprit et de goût; elles allaient à cheval, elles avaient voiture,

elles vivaient comme auraient vécu les maîtresses d'un vieux seigneur

riche; il leur suffisait d'exprimer les plus coûteux désirs pour voir

leur père s'empressant de les combler; il ne demandait qu'une caresse

en retour de ses offrandes. Goriot mettait ses filles au rang des

anges, et nécessairement au-dessus de lui, le pauvre homme! il aimait

jusqu'au mal qu'elles lui faisaient. Quand ses filles furent en âge

d'être mariées, elles purent choisir leurs maris suivant leurs goûts:

chacune d'elles devait avoir en dot la moitié de la fortune de son

père. Courtisée pour sa beauté par le comte de Restaud, Anastasie avait

des penchants aristocratiques qui la portèrent à quitter la maison

paternelle pour s'élancer dans les hautes sphères sociales. Delphine

aimait l'argent: elle épousa Nucingen, banquier d'origine allemande qui

devint baron du Saint-Empire. Goriot resta vermicellier. Ses filles et

ses gendres se choquèrent bientôt de lui voir continuer ce commerce,

quoique ce fût toute sa vie. Après avoir subi pendant cinq ans leurs

instances, il consentit à se retirer avec le produit de son fonds, et

les bénéfices de ces dernières années; capital que madame Vauquer,

chez laquelle il était venu s'établir, avait estimé rapporter de huit

à dix mille livres de rente. Il se jeta dans cette pension par suite

du désespoir qui l'avait saisi en voyant ses deux filles obligées par

leurs maris de refuser non-seulement de le prendre chez elles, mais

encore de l'y recevoir ostensiblement.

Ces renseignements étaient tout ce que savait un monsieur Muret sur le

compte du père Goriot, dont il avait acheté le fonds. Les suppositions

que Rastignac avait entendu faire par la duchesse de Langeais se

trouvaient ainsi confirmées. Ici se termine l'exposition de cette

obscure, mais effroyable tragédie parisienne.

Vers la fin de cette première semaine du mois de décembre, Rastignac

reçut deux lettres, l'une de sa mère, l'autre de sa sœur aînée. Ces

écritures si connues le firent à la fois palpiter d'aise et trembler de

terreur. Ces deux frêles papiers contenaient un arrêt de vie ou de mort

sur ses espérances. S'il concevait quelque terreur en se rappelant la

détresse de ses parents, il avait trop bien éprouvé leur prédilection

pour ne pas craindre d'avoir aspiré leurs dernières gouttes de sang. La

lettre de sa mère était ainsi conçue:

«Mon cher enfant, je t'envoie ce que tu m'as demandé. Fais un bon

emploi de cet argent, je ne pourrais, quand il s'agirait de te sauver

la vie, trouver une seconde fois une somme si considérable sans que

ton père en fût instruit, ce qui troublerait l'harmonie de notre

ménage. Pour nous la procurer, nous serions obligés de donner des

garanties sur notre terre. Il m'est impossible de juger le mérite

de projets que je ne connais pas; mais de quelle nature sont-ils

donc pour te faire craindre de me les confier? Cette explication ne

demandait pas des volumes, il ne nous faut qu'un mot à nous autres

mères, et ce mot m'aurait évité les angoisses de l'incertitude. Je

ne saurais te cacher l'impression douloureuse que ta lettre m'a

causée. Mon cher fils, quel est donc le sentiment qui t'a contraint

à jeter un tel effroi dans mon cœur? tu as dû bien souffrir en

m'écrivant, car j'ai bien souffert en te lisant. Dans quelle carrière

t'engages-tu donc? Ta vie, ton bonheur seraient attachés à paraître

ce que tu n'es pas, à voir un monde où tu ne saurais aller sans faire

des dépenses d'argent que tu ne peux soutenir, sans perdre un temps

précieux pour tes études? Mon bon Eugène, crois-en le cœur de ta

mère, les voies tortueuses ne mènent à rien de grand. La patience et

la résignation doivent être les vertus des jeunes gens qui sont dans

ta position. Je ne te gronde pas, je ne voudrais communiquer à notre

offrande aucune amertume. Mes paroles sont celles d'une mère aussi

confiante que prévoyante. Si tu sais quelles sont tes obligations,

je sais, moi, combien ton cœur est pur, combien tes intentions sont

excellentes. Aussi puis-je te dire sans crainte: Va, mon bien-aimé,

marche! Je tremble parce que je suis mère; mais chacun de tes pas

sera tendrement accompagné de nos vœux et de nos bénédictions. Sois

prudent, cher enfant. Tu dois être sage comme un homme, les destinées

de cinq personnes qui te sont chères reposent sur ta tête. Oui,

toutes nos fortunes sont en toi, comme ton bonheur est le nôtre.

Nous prions tous Dieu de te seconder dans tes entreprises. Ta tante

Marcillac a été, dans cette circonstance, d'une bonté inouïe: elle

allait jusqu'à concevoir ce que tu me dis de tes gants. Mais elle a

un faible pour l'aîné, disait-elle gaiement. Mon Eugène, aime bien ta

tante, je ne te dirai ce qu'elle a fait pour toi que quand tu auras

réussi; autrement, son argent te brûlerait les doigts. Vous ne savez

pas, enfants, ce que c'est que de sacrifier des souvenirs! Mais que

ne vous sacrifierait-on pas? Elle me charge de te dire qu'elle te

baise au front, et voudrait te communiquer par ce baiser la force

d'être souvent heureux. Cette bonne et excellente femme t'aurait

écrit si elle n'avait pas la goutte aux doigts. Ton père va bien.

La récolte de 1819 passe nos espérances. Adieu, cher enfant. Je ne

dirai rien de tes sœurs: Laure t'écrit. Je lui laisse le plaisir de

babiller sur les petits événements de la famille. Fasse le ciel que

tu réussisses! Oh! oui, réussis, mon Eugène, tu m'as fait connaître

une douleur trop vive pour que je puisse la supporter une seconde

fois. J'ai su ce que c'était que d'être pauvre, en désirant la

fortune pour la donner à mon enfant. Allons, adieu. Ne nous laisse

pas sans nouvelles, et prends ici le baiser que ta mère t'envoie.»

Quand Eugène eut achevé cette lettre, il était en pleurs, il pensait

au père Goriot tordant son vermeil et le vendant pour aller payer

la lettre de change de sa fille. «Ta mère a tordu ses bijoux! se

disait-il. Ta tante a pleuré sans doute en vendant quelques-unes de ses

reliques! De quel droit maudirais-tu Anastasie? tu viens d'imiter pour

l'égoïsme de ton avenir ce qu'elle a fait pour son amant! Qui, d'elle

ou de toi, vaut mieux?» L'étudiant se sentit les entrailles rongées par

une sensation de chaleur intolérable. Il voulait renoncer au monde,

il voulait ne pas prendre cet argent. Il éprouva ces nobles et beaux

remords secrets dont le mérite est rarement apprécié par les hommes

quand ils jugent leurs semblables, et qui font souvent absoudre par

les anges du ciel le criminel condamné par les juristes de la terre.

Rastignac ouvrit la lettre de sa sœur, dont les expressions innocemment

gracieuses lui rafraîchirent le cœur.

«Ta lettre est venue bien à propos, cher frère. Agathe et moi nous

voulions employer notre argent de tant de manières différentes, que

nous ne savions plus à quel achat nous résoudre. Tu as fait comme le

domestique du roi d'Espagne quand il a renversé les montres de son

maître, tu nous as mises d'accord. Vraiment, nous étions constamment

en querelle pour celui de nos désirs auquel nous donnerions la

préférence, et nous n'avions pas deviné, mon bon Eugène, l'emploi qui

comprenait tous nos désirs. Agathe a sauté de joie. Enfin, nous avons

été comme deux folles pendant toute la journée, _à telles enseignes_

(style de tante) que ma mère nous disait de son air sévère: Mais

qu'avez-vous donc, mesdemoiselles? Si nous avions été grondées un

brin, nous en aurions été, je crois, encore plus contentes. Une femme

doit trouver bien du plaisir à souffrir pour celui qu'elle aime!

Moi seule étais rêveuse et chagrine au milieu de ma joie. Je ferai

sans doute une mauvaise femme, je suis trop dépensière. Je m'étais

acheté deux ceintures, un joli poinçon pour percer les œillets de

mes corsets, des niaiseries, en sorte que j'avais moins d'argent que

cette grosse Agathe, qui est économe, et entasse ses écus comme une

pie. Elle avait deux cents francs! Moi, mon pauvre ami, je n'ai que

cinquante écus. Je suis bien punie, je voudrais jeter ma ceinture

dans le puits, il me sera toujours pénible de la porter. Je t'ai

volé. Agathe a été charmante. Elle m'a dit: Envoyons les trois cent

cinquante francs, à nous deux! Mais je n'ai pas tenu à te raconter

les choses comme elles se sont passées. Sais-tu comment nous avons

fait pour obéir à tes commandements, nous avons pris notre glorieux

argent, nous sommes allées nous promener toutes deux, et quand une

fois nous avons eu gagné la grande route, nous avons couru à Ruffec,

où nous avons tout bonnement donné la somme à monsieur Grimbert, qui

tient le bureau des Messageries royales! Nous étions légères comme

des hirondelles en revenant. Est-ce que le bonheur nous allégerait?

me dit Agathe. Nous nous sommes dit mille choses que je ne vous

répéterai pas, monsieur le Parisien, il était trop question de

vous. Oh! cher frère, nous t'aimons bien, voilà tout en deux mots.

Quant au secret, selon ma tante, de petites masques comme nous sont

capables de tout, même de se taire. Ma mère est allée mystérieusement

à Angoulême avec ma tante, et toutes deux ont gardé le silence sur la

haute politique de leur voyage, qui n'a pas eu lieu sans de longues

conférences d'où nous avons été bannies, ainsi que monsieur le baron.

De grandes conjectures occupent les esprits dans l'état de Rastignac.

La robe de mousseline semée de fleurs à jour que brodent les infantes

pour sa majesté la reine avance dans le plus profond secret. Il n'y a

plus que deux laizes à faire. Il a été décidé qu'on ne ferait pas de

mur du côté de Verteuil, il y aura une haie. Le menu peuple y perdra

des fruits, des espaliers, mais on y gagnera une belle vue pour les

étrangers. Si l'héritier présomptif avait besoin de mouchoirs, il est

prévenu que la douairière de Marcillac, en fouillant dans ses trésors

et ses malles, désignées sous le nom de Pompéia et d'Herculanum,

a découvert une pièce de belle toile de Hollande, qu'elle ne se

connaissait pas; les princesses Agathe et Laure mettent à ses ordres

leur fil, leur aiguille, et des mains toujours un peu trop rouges.

Les deux jeunes princes don Henri et don Gabriel ont conservé la

funeste habitude de se gorger de raisiné, de faire enrager leurs

sœurs, de ne vouloir rien apprendre, de s'amuser à dénicher des

oiseaux, de tapager, et de couper, malgré les lois de l'État, des

osiers pour se faire des badines. Le nonce du pape, vulgairement

appelé monsieur le curé, menace de les excommunier s'ils continuent à

laisser les saints canons de la grammaire pour les canons du sureau

belliqueux. Adieu, cher frère, jamais lettre n'a porté tant de vœux

faits pour ton bonheur, ni tant d'amour satisfait. Tu auras donc bien

des choses à nous dire quand tu viendras! Tu me diras tout, à moi,

je suis l'aînée. Ma tante nous a laissé soupçonner que tu avais des

succès dans le monde.

L'on parle d'une dame et l'on se tait du reste.

Avec nous s'entend! Dis donc, Eugène, si tu voulais, nous pourrions

nous passer de mouchoirs, et nous te ferions des chemises.

Réponds-moi vite à ce sujet. S'il te fallait promptement de belles

chemises bien cousues, nous serions obligées de nous y mettre tout

de suite; et s'il y avait à Paris des façons que nous ne connussions

pas, tu nous enverrais un modèle, surtout pour les poignets. Adieu,

adieu! je t'embrasse au front du côté gauche, sur la tempe qui

m'appartient exclusivement. Je laisse l'autre feuillet pour Agathe,

qui m'a promis de ne rien lire de ce que je te dis. Mais, pour en

être plus sûre, je resterai près d'elle pendant qu'elle t'écrira. Ta

sœur qui t'aime.

»LAURE DE RASTIGNAC.»

--Oh! oui, se dit Eugène, oui, la fortune à tout prix! Des trésors

ne payeraient pas ce dévouement. Je voudrais leur apporter tous les

bonheurs ensemble. Quinze cent cinquante francs! se dit-il après une

pause. Il faut que chaque pièce porte coup! Laure a raison. Nom d'une

femme! je n'ai que des chemises de grosse toile. Pour le bonheur d'un

autre, une jeune fille devient rusée autant qu'un voleur. Innocente

pour elle et prévoyante pour moi, elle est comme l'ange du ciel qui

pardonne les fautes de la terre sans les comprendre.

Le monde était à lui! Déjà son tailleur avait été convoqué, sondé,

conquis. En voyant monsieur de Trailles, Rastignac avait compris

l'influence qu'exercent les tailleurs sur la vie des jeunes gens.

Hélas! il n'existe pas de moyenne entre ces deux termes: un tailleur

est ou un ennemi mortel, ou un ami donné par la facture. Eugène

rencontra dans le sien un homme qui avait compris la paternité de son

commerce, et qui se considérait comme un trait d'union entre le présent

et l'avenir des jeunes gens. Aussi Rastignac reconnaissant a-t-il fait

la fortune de cet homme par un de ces mots auxquels il excella plus

tard.--Je lui connais, disait-il, deux pantalons qui ont fait faire des

mariages de vingt mille livres de rente.

Quinze cents francs et des habits à discrétion! En ce moment le pauvre

Méridional ne douta plus de rien, et descendit au déjeuner avec cet

air indéfinissable que donne à un jeune homme la possession d'une

somme quelconque. A l'instant où l'argent se glisse dans la poche d'un

étudiant, il se dresse en lui-même une colonne fantastique sur laquelle

il s'appuie. Il marche mieux qu'auparavant, il se sent un point d'appui

pour son levier, il a le regard plein, direct, il a les mouvements

agiles; la veille, humble et timide, il aurait reçu des coups; le

lendemain, il en donnerait à un premier ministre. Il se passe en lui

des phénomènes inouïs: il veut tout et peut tout, il désire à tort et à

travers, il est gai, généreux, expansif. Enfin, l'oiseau naguère sans

ailes a retrouvé son envergure. L'étudiant sans argent happe un brin

de plaisir comme un chien qui dérobe un os à travers mille périls, il

le casse, en suce la moelle, et court encore; mais le jeune homme qui

fait mouvoir dans son gousset quelques fugitives pièces d'or déguste

ses jouissances, il les détaille, il s'y complaît, il se balance dans

le ciel, il ne sait plus ce que signifie le mot _misère_. Paris lui

appartient tout entier. Age où tout est luisant, où tout scintille et

flambe! âge de force joyeuse dont personne ne profite, ni l'homme, ni

la femme! âge des dettes et des vives craintes qui décuplent tous les

plaisirs! Qui n'a pas pratiqué la rive gauche de la Seine, entre la

rue Saint-Jacques et la rue des Saints-Pères, ne connaît rien à la vie

humaine!--«Ah! si les femmes de Paris savaient! se disait Rastignac en

dévorant les poires cuites, à un liard la pièce, servies par madame

Vauquer, elles viendraient se faire aimer ici.» En ce moment un facteur

des Messageries royales se présenta dans la salle à manger, après

avoir fait sonner la porte à claire-voie. Il demanda monsieur Eugène

de Rastignac, auquel il tendit deux sacs à prendre, et un registre à

émarger. Rastignac fut alors sanglé comme d'un coup de fouet par le

regard profond que lui lança Vautrin.

--Vous aurez de quoi payer des leçons d'armes et des séances au tir,

lui dit cet homme.

--Les galions sont arrivés, lui dit madame Vauquer en regardant les

sacs.

Mademoiselle Michonneau craignait de jeter les yeux sur l'argent, de

peur de montrer sa convoitise.

--Vous avez une bonne mère, dit madame Couture.

--Monsieur a une bonne mère, répéta Poiret.

--Oui, la maman s'est saignée, dit Vautrin. Vous pourrez maintenant

faire vos farces, aller dans le monde, y pêcher des dots, et danser

avec des comtesses qui ont des fleurs de pêcher sur la tête. Mais

croyez-moi, jeune homme, fréquentez le tir.

Vautrin fit le geste d'un homme qui vise son adversaire. Rastignac

voulut donner pour boire au facteur, et ne trouva rien dans sa poche.

Vautrin fouilla dans la sienne, et jeta vingt sous à l'homme.

--Vous avez bon crédit, reprit-il en regardant l'étudiant.

Rastignac fut forcé de le remercier, quoique depuis les mots aigrement

échangés, le jour où il était revenu de chez madame de Beauséant,

cet homme lui fût insupportable. Pendant ces huit jours Eugène et

Vautrin étaient restés silencieusement en présence, et s'observaient

l'un l'autre. L'étudiant se demandait vainement pourquoi. Sans doute

les idées se projettent en raison directe de la force avec laquelle

elles se conçoivent, et vont frapper là où le cerveau les envoie,

par une loi mathématique comparable à celle qui dirige les bombes au

sortir du mortier. Divers en sont les effets. S'il est des natures

tendres où les idées se logent et qu'elles ravagent, il est aussi des

natures vigoureusement munies, des crânes à remparts d'airain sur

lesquels les volontés des autres s'aplatissent et tombent comme les

balles devant une muraille; puis il est encore des natures flasques et

cotonneuses où les idées d'autrui viennent mourir comme des boulets

s'amortissent dans la terre molle des redoutes. Rastignac avait une

de ces têtes pleines de poudre qui sautent au moindre choc. Il était

trop vivacement jeune pour ne pas être accessible à cette projection

des idées, à cette contagion des sentiments dont tant de bizarres

phénomènes nous frappent à notre insu. Sa vue morale avait la portée

lucide de ses yeux de lynx. Chacun de ses doubles sens avait cette

longueur mystérieuse, cette flexibilité d'aller et de retour qui nous

émerveille chez les gens supérieurs, bretteurs habiles à saisir le

défaut de toutes les cuirasses. Depuis un mois il s'était d'ailleurs

développé chez Eugène autant de qualités que de défauts. Ses défauts,

le monde et l'accomplissement de ses croissants désirs les lui avaient

demandés. Parmi ses qualités se trouvait cette vivacité méridionale

qui fait marcher droit à la difficulté pour la résoudre, et qui ne

permet pas à un homme d'outre-Loire de rester dans une incertitude

quelconque; qualité que les gens du Nord nomment un défaut: pour eux,

si ce fut l'origine de la fortune de Murat, ce fut aussi la cause de

sa mort. Il faudrait conclure de là que quand un Méridional sait unir

la fourberie du Nord à l'audace d'outre-Loire, il est complet et reste

roi de Suède. Rastignac ne pouvait donc pas demeurer long-temps sous

le feu des batteries de Vautrin sans savoir si cet homme était son ami

ou son ennemi. De moment en moment, il lui semblait que ce singulier

personnage pénétrait ses passions et lisait dans son cœur, tandis que

chez lui tout était si bien clos qu'il semblait avoir la profondeur

immobile d'un sphinx qui sait, voit tout, et ne dit rien. En se sentant

le gousset plein, Eugène se mutina.

--Faites-moi le plaisir d'attendre, dit-il à Vautrin qui se levait

pour sortir après avoir savouré les dernières gorgées de son café.

--Pourquoi? répondit le quadragénaire en mettant son chapeau à larges

bords et prenant une canne en fer avec laquelle il faisait souvent des

moulinets en homme qui n'aurait pas craint d'être assailli par quatre

voleurs.

--Je vais vous rendre, reprit Rastignac qui défit promptement un sac

et compta cent quarante francs à madame Vauquer. Les bons comptes

font les bons amis, dit-il à la veuve. Nous sommes quittes jusqu'à la

Saint-Sylvestre. Changez-moi ces cent sous.

--Les bons amis font les bons comptes, répéta Poiret en regardant

Vautrin.

--Voici vingt sous, dit Rastignac en tendant une pièce au sphinx en

perruque.

--On dirait que vous avez peur de me devoir quelque chose? s'écria

Vautrin en plongeant un regard divinateur dans l'âme du jeune homme

auquel il jeta un de ces sourires goguenards et diogéniques desquels

Eugène avait été sur le point de se fâcher cent fois.

--Mais... oui, répondit l'étudiant qui tenait ses deux sacs à la main

et s'était levé pour monter chez lui.

Vautrin sortait par la porte qui donnait dans le salon, et l'étudiant

se disposait à s'en aller par celle qui menait sur le carré de

l'escalier.

--Savez-vous, monsieur le marquis de Rastignacorama, que ce que vous

me dites n'est pas exactement poli, dit alors Vautrin en fouettant la

porte du salon et venant à l'étudiant qui le regarda froidement.

Rastignac ferma la porte de la salle à manger, en emmenant avec lui

Vautrin au bas de l'escalier, dans le carré qui séparait la salle à

manger de la cuisine, où se trouvait une porte pleine donnant sur le

jardin, et surmontée d'un long carreau garni de barreaux en fer. Là,

l'étudiant dit devant Sylvie qui déboucha de sa cuisine:--_Monsieur_

Vautrin, je ne suis pas marquis, et je ne m'appelle pas Rastignacorama.

--Ils vont se battre, dit mademoiselle Michonneau d'un air indifférent.

--Se battre! répéta Poiret.

--Que non, répondit madame Vauquer en caressant sa pile d'écus.

--Mais les voilà qui vont sous les tilleuls, cria mademoiselle

Victorine en se levant pour regarder dans le jardin. Ce pauvre jeune

homme a pourtant raison.

--Remontons, ma chère petite, dit madame Couture, ces affaires-là ne

nous regardent pas.

Quand madame Couture et Victorine se levèrent, elles rencontrèrent, à

la porte, la grosse Sylvie qui leur barra le passage.

--Quoi qui n'y a donc? dit-elle. Monsieur Vautrin a dit à monsieur

Eugène: Expliquons-nous! Puis il l'a pris par le bras, et les voilà qui

marchent dans nos artichauts.

En ce moment Vautrin parut.--Maman Vauquer, dit-il en souriant, ne vous

effrayez de rien, je vais essayer mes pistolets sous les tilleuls.

--Oh! monsieur, dit Victorine en joignant les mains, pourquoi

voulez-vous tuer monsieur Eugène?

Vautrin fit deux pas en arrière et contempla Victorine.--Autre

histoire, s'écria-t-il d'une voix railleuse qui fit rougir la pauvre

fille. Il est bien gentil, n'est-ce pas, ce jeune homme-là? reprit-il.

Vous me donnez une idée. Je ferai votre bonheur à tous deux, ma belle

enfant.

Madame Couture avait pris sa pupille par le bras et l'avait entraînée

en lui disant à l'oreille:--Mais, Victorine, vous êtes inconcevable ce

matin.

--Je ne veux pas qu'on tire des coups de pistolet chez moi, dit madame

Vauquer. N'allez-vous pas effrayer tout le voisinage et amener la

police, à c't'heure!

--Allons, du calme, maman Vauquer, répondit Vautrin. Là, là, tout beau,

nous irons au tir. Il rejoignit Rastignac, qu'il prit familièrement par

le bras:--Quand je vous aurais prouvé qu'à trente-cinq pas je mets cinq

fois de suite ma balle dans un as de pique, lui dit-il, cela ne vous

ôterait pas votre courage. Vous m'avez l'air d'être un peu rageur, et

vous vous feriez tuer comme un imbécile.

--Vous reculez, dit Eugène.

--Ne m'échauffez pas la bile, répondit Vautrin. Il ne fait pas froid ce

matin, venez nous asseoir là-bas, dit-il en montrant les siéges peints

en vert. Là, personne ne nous entendra. J'ai à causer avec vous. Vous

êtes un bon petit jeune homme auquel je ne veux pas de mal. Je vous

aime, foi de Tromp... (mille tonnerres!), foi de Vautrin. Pourquoi vous

aimé-je, je vous le dirai. En attendant, je vous connais comme si je

vous avais fait, et vais vous le prouver. Mettez vos sacs là, reprit-il

en lui montrant la table ronde.

Rastignac posa son argent sur la table et s'assit en proie à une

curiosité que développa chez lui au plus haut degré le changement

soudain opéré dans les manières de cet homme, qui, après avoir parlé de

le tuer, se posait comme son protecteur.

La Comédie humaine - Volume 09. Scènes de la vie parisienne - Tome 01 · 第 37 / 52 段