_et_ de cent sous. Voilà depuis deux ans le père Goriot qui fait ses
souliers lui-même. Ce _grigou_ de Poiret se passe de cirage, et le
boirait plutôt que de le mettre à ses savates. Quant au gringalet
d'étudiant, il me donne quarante sous. Quarante sous ne payent pas mes
brosses, et il vend ses vieux habits, par-dessus le marché. Qué baraque!
--Bah! fit Sylvie en buvant de petites gorgées de café, nos places sont
encore les meilleures du quartier: on y vit bien. Mais, à propos du
gros papa Vautrin, Christophe, vous a-t-on dit quelque chose?
--Oui. J'ai rencontré il y a quelques jours un monsieur dans la rue,
qui m'a dit:--N'est-ce pas chez vous que demeure un gros monsieur qui a
des favoris qu'il teint? Moi j'ai dit:--Non, monsieur, il ne les teint
pas. Un homme gai comme lui, il n'en a pas le temps. J'ai donc dit ça
à monsieur Vautrin, qui m'a répondu:--Tu as bien fait, mon garçon!
Réponds toujours comme ça. Rien n'est plus désagréable que de laisser
connaître nos infirmités. Ça peut faire manquer des mariages.
--Eh! bien, à moi, au marché, on a voulu m'englauder aussi pour me
faire dire si je lui voyais passer sa chemise. C'te farce! Tiens,
dit-elle en s'interrompant, voilà dix heures quart moins qui sonnent au
Val-de-Grâce, et personne ne bouge.
--Ah bah! ils sont tous sortis. Madame Couture et sa jeune personne
sont allées manger le bon Dieu à Saint-Étienne dès huit heures. Le père
Goriot est sorti avec un paquet. L'étudiant ne reviendra qu'après son
cours, à dix heures. Je les ai vus partir en faisant mes escaliers; que
le père Goriot m'a donné un coup avec ce qu'il portait, qu'était dur
comme du fer. Qué qui fait donc, ce bonhomme-là? Les autres le font
aller comme une toupie, mais c'est un brave homme tout de même, et qui
vaut mieux qu'eux tous. Il ne donne pas grand'chose; mais les dames
chez lesquelles il m'envoie quelquefois allongent de fameux pourboires,
et sont joliment ficelées.
--Celles qu'il appelle ses filles, hein? Elles sont une douzaine.
--Je ne suis jamais allé que chez deux, les mêmes qui sont venues ici.
--Voilà madame qui se remue; elle va faire son sabbat: faut que j'y
aille. Vous veillerez au lait, Christophe, rapport au chat.
Sylvie monta chez sa maîtresse.
--Comment, Sylvie, voilà dix heures quart moins, vous m'avez laissée
dormir comme une marmotte! Jamais pareille chose n'est arrivée.
--C'est le brouillard, qu'est à couper au couteau.
--Mais le déjeuner?
--Bah! vos pensionnaires avaient bien le diable au corps; ils ont tous
décanillé dès le patron-jacquette.
--Parle donc bien, Sylvie, reprit madame Vauquer: on dit le
patron-minette.
--Ah! madame, je dirai comme vous voudrez. Tant y a que vous pouvez
déjeuner à dix heures. La Michonnette et le Poireau n'ont pas bougé.
Il n'y a qu'eux qui soient dans la maison, et ils dorment comme des
souches qui sont.
--Mais, Sylvie, tu les mets tous les deux ensemble, comme si.....
--Comme si, quoi? reprit Sylvie en laissant échapper un gros rire bête.
Les deux font la paire.
--C'est singulier, Sylvie: comment monsieur Vautrin est-il donc rentré
cette nuit après que Christophe a eu mis les verrous?
--Bien au contraire, madame. Il a entendu monsieur Vautrin, et est
descendu pour lui ouvrir la porte. Et voilà ce que vous avez cru...
--Donne-moi ma camisole, et va vite voir au déjeuner. Arrange le reste
du mouton avec des pommes de terre, et donne des poires cuites, de
celles qui coûtent deux liards la pièce.
Quelques instants après, madame Vauquer descendit au moment où son chat
venait de renverser d'un coup de patte l'assiette qui couvrait un bol
de lait, et le lapait en toute hâte.
--Mistigris! s'écria-t-elle. Le chat se sauva, puis revint se frotter
à ses jambes. Oui, oui, fais ton capon, vieux lâche! lui dit-elle.
Sylvie! Sylvie!
--Eh! bien, quoi, madame?
--Voyez donc ce qu'a bu le chat.
--C'est la faute de cet animal de Christophe, à qui j'avais dit de
mettre le couvert. Où est-il passé? Ne vous inquiétez pas, madame; ce
sera le café du père Goriot. Je mettrai de l'eau dedans, il ne s'en
apercevra pas. Il ne fait attention à rien, pas même à ce qu'il mange.
--Où donc est-il allé, ce chinois-là? dit madame Vauquer en plaçant les
assiettes.
--Est-ce qu'on sait? Il fait des trafics des cinq cents diables.
--J'ai trop dormi, dit madame Vauquer.
--Mais aussi madame est-elle fraîche comme une rose...
En ce moment la sonnette se fit entendre, et Vautrin entra dans le
salon en chantant de sa grosse voix:
J'ai long-temps parcouru le monde,
Et l'on m'a vu de toute part...
--Oh! oh! bonjour, maman Vauquer, dit-il en apercevant l'hôtesse, qu'il
prit galamment dans ses bras.
--Allons, finissez donc.
--Dites impertinent! reprit-il. Allons, dites-le. Voulez-vous bien le
dire? Tenez, je vais mettre le couvert avec vous. Ah! je suis gentil,
n'est-ce pas?
Courtiser la brune et la blonde,
Aimer, soupirer....
--Je viens de voir quelque chose de singulier.
........ au hasard.
--Quoi? dit la veuve.
--Le père Goriot était à huit heures et demie rue Dauphine, chez
l'orfévre qui achète de vieux couverts et des galons. Il lui a vendu
pour une bonne somme un ustensile de ménage en vermeil, assez joliment
tortillé pour un homme qui n'est pas de la manique.
--Bah! vraiment?
--Oui. Je revenais ici après avoir conduit un de mes amis qui
s'expatrie par les Messageries royales; j'ai attendu le père Goriot
pour voir: histoire de rire. Il a remonté dans ce quartier-ci, rue des
Grès, où il est entré dans la maison d'un usurier connu, nommé Gobseck,
un fier drôle, capable de faire des dominos avec les os de son père;
un juif, un arabe, un grec, un bohémien, un homme qu'on serait bien
embarrassé de dévaliser, il met ses écus à la Banque.
--Qu'est-ce que fait donc ce père Goriot?
--Il ne fait rien, dit Vautrin, il défait. C'est un imbécile assez bête
pour se ruiner à aimer les filles qui...
--Le voilà! dit Sylvie.
--Christophe, cria le père Goriot, monte avec moi.
Christophe suivit le père Goriot, et redescendit bientôt.
--Où vas-tu? dit madame Vauquer à son domestique.
--Faire une commission pour monsieur Goriot.
--Qu'est-ce que c'est que ça? dit Vautrin en arrachant des mains de
Christophe une lettre sur laquelle il lut: _A madame la comtesse
Anastasie de Restaud_. Et tu vas? reprit-il en rendant la lettre à
Christophe.
--Rue du Helder. J'ai ordre de ne remettre ceci qu'à madame la comtesse.
--Qu'est-ce qu'il y a là-dedans? dit Vautrin en mettant la lettre au
jour; un billet de banque? non. Il entr'ouvrit l'enveloppe.--Un billet
acquitté, s'écria-t-il. Fourche! il est galant, le roquentin. Va, vieux
Lascar, dit-il en coiffant de sa large main Christophe, qu'il fit
tourner sur lui-même comme un dé, tu auras un bon pourboire.
Le couvert était mis. Sylvie faisait bouillir le lait. Madame Vauquer
allumait le poêle, aidée par Vautrin, qui fredonnait toujours:
J'ai long-temps parcouru le monde,
Et l'on m'a vu de toute part...
Quand tout fut prêt, madame Couture et mademoiselle Taillefer
rentrèrent.
--D'où venez-vous donc si matin, ma belle dame? dit madame Vauquer à
madame Couture.
--Nous venons de faire nos dévotions à Saint-Étienne-du-Mont, ne
devons-nous pas aller aujourd'hui chez monsieur Taillefer? Pauvre
petite, elle tremble comme la feuille, reprit madame Couture en
s'asseyant devant le poêle à la bouche duquel elle présenta ses
souliers qui fumèrent.
--Chauffez-vous donc, Victorine, dit madame Vauquer.
--C'est bien, mademoiselle, de prier le bon Dieu d'attendrir le cœur de
votre père, dit Vautrin en avançant une chaise à l'orpheline. Mais ça
ne suffit pas. Il vous faudrait un ami qui se chargeât de dire son fait
à ce marsouin-là, un sauvage qui a, dit-on, trois millions, et qui ne
vous donne pas de dot. Une belle fille a besoin de dot dans ce temps-ci.
--Pauvre enfant, dit madame Vauquer. Allez, mon chou, votre monstre de
père attire le malheur à plaisir sur lui.
A ces mots, les yeux de Victorine se mouillèrent de larmes, et la veuve
s'arrêta sur un signe que lui fit madame Couture.
--Si nous pouvions seulement le voir, si je pouvais lui parler,
lui remettre la dernière lettre de sa femme, reprit la veuve du
Commissaire-Ordonnateur. Je n'ai jamais osé la risquer par la poste; il
connaît mon écriture...
--_O femmes innocentes, malheureuses et persécutées_, s'écria Vautrin
en interrompant, voilà donc où vous en êtes! D'ici à quelques jours je
me mêlerai de vos affaires, et tout ira bien.
--Oh! monsieur, dit Victorine en jetant un regard à la fois humide
et brûlant à Vautrin, qui ne s'en émut pas, si vous saviez un moyen
d'arriver à mon père, dites-lui bien que son affection et l'honneur de
ma mère me sont plus précieux que toutes les richesses du monde. Si
vous obteniez quelque adoucissement à sa rigueur, je prierais Dieu pour
vous. Soyez sûr d'une reconnaissance...
--_J'ai long-temps parcouru le monde_, chanta Vautrin d'une voix
ironique.
En ce moment, Goriot, mademoiselle Michonneau, Poiret descendirent,
attirés peut-être par l'odeur du roux que faisait Sylvie pour
accommoder les restes du mouton. A l'instant où les sept convives
s'attablèrent en se souhaitant le bonjour, dix heures sonnèrent, l'on
entendit dans la rue le pas de l'étudiant.
--Ah! bien, monsieur Eugène, dit Sylvie, aujourd'hui vous allez
déjeuner avec tout le monde.
L'étudiant salua les pensionnaires, et s'assit auprès du père Goriot.
--Il vient de m'arriver une singulière aventure, dit-il en se servant
abondamment du mouton et se coupant un morceau de pain que madame
Vauquer mesurait toujours de l'œil.
--Une aventure! dit Poiret.
--Eh! bien, pourquoi vous en étonneriez-vous, vieux chapeau? dit
Vautrin à Poiret. Monsieur est bien fait pour en avoir.
Mademoiselle Taillefer coula timidement un regard sur le jeune
étudiant.
--Dites-nous votre aventure, demanda madame Vauquer.
--Hier j'étais au bal chez madame la vicomtesse de Beauséant, une
cousine à moi, qui possède une maison magnifique, des appartements
habillés de soie, enfin qui nous a donné une fête superbe, où je me
suis amusé comme un roi...
--Telet, dit Vautrin en interrompant net.
--Monsieur, reprit vivement Eugène, que voulez-vous dire?
--Je dis _telet_, parce que les roitelets s'amusent beaucoup plus que
les rois.
--C'est vrai: j'aimerais mieux être ce petit oiseau sans souci que roi,
parce que... fit Poiret l'_idémiste_.
--Enfin, reprit l'étudiant en lui coupant la parole, je danse avec
une des plus belles femmes du bal, une comtesse ravissante, la plus
délicieuse créature que j'aie jamais vue. Elle était coiffée avec des
fleurs de pêcher, elle avait au côté le plus beau bouquet de fleurs,
des fleurs naturelles qui embaumaient; mais, bah! il faudrait que vous
l'eussiez vue, il est impossible de peindre une femme animée par la
danse. Eh! bien, ce matin j'ai rencontré cette divine comtesse, sur
les neuf heures, à pied, rue des Grès. Oh! le cœur m'a battu, je me
figurais...
--Qu'elle venait ici, dit Vautrin en jetant un regard profond à
l'étudiant. Elle allait sans doute chez le papa Gobseck, un usurier.
Si jamais vous fouillez des cœurs de femmes à Paris, vous y trouverez
l'usurier avant l'amant. Votre comtesse se nomme Anastasie de Restaud,
et demeure rue du Helder.
A ce nom, l'étudiant regarda fixement Vautrin. Le père Goriot leva
brusquement la tête, il jeta sur les deux interlocuteurs un regard
lumineux et plein d'inquiétude qui surprit les pensionnaires.
--Christophe arrivera trop tard, elle y sera donc allée, s'écria
douloureusement Goriot.
--J'ai deviné, dit Vautrin en se penchant à l'oreille de madame Vauquer.
Goriot mangeait machinalement et sans savoir ce qu'il mangeait. Jamais
il n'avait semblé plus stupide et plus absorbé qu'il l'était en ce
moment.
--Qui diable, monsieur Vautrin, a pu vous dire son nom? demanda Eugène.
--Ah! ah! voilà, répondit Vautrin. Le père Goriot le savait bien, lui!
pourquoi ne le saurais-je pas?
--Monsieur Goriot, s'écria l'étudiant.
--Quoi! dit le pauvre vieillard. Elle était donc bien belle hier?
--Qui?
--Madame de Restaud.
--Voyez-vous le vieux grigou, dit madame Vauquer à Vautrin, comme ses
yeux s'allument.
--Il l'entretiendrait donc? dit à voix basse mademoiselle Michonneau à
l'étudiant.
--Oh! oui, elle était furieusement belle, reprit Eugène, que le père
Goriot regardait avidement. Si madame de Beauséant n'avait pas été là,
ma divine comtesse eût été la reine du bal; les jeunes gens n'avaient
d'yeux que pour elle, j'étais le douzième inscrit sur sa liste, elle
dansait toutes les contredanses. Les autres femmes enrageaient. Si une
créature a été heureuse hier, c'était bien elle. On a bien raison de
dire qu'il n'y a rien de plus beau que frégate à la voile, cheval au
galop et femme qui danse.
--Hier en haut de la roue, chez une duchesse, dit Vautrin; ce matin en
bas de l'échelle, chez un escompteur: voilà les Parisiennes. Si leurs
maris ne peuvent entretenir leur luxe effréné, elles se vendent. Si
elles ne savent pas se vendre, elles éventreraient leurs mères pour y
chercher de quoi briller. Enfin elles font les cent mille coups. Connu,
connu!
Le visage du père Goriot, qui s'était allumé comme le soleil d'un beau
jour en entendant l'étudiant, devint sombre à cette cruelle observation
de Vautrin.
--Eh! bien, dit madame Vauquer, où donc est votre aventure? Lui
avez-vous parlé? lui avez-vous demandé si elle venait apprendre le
Droit?
--Elle ne m'a pas vu, dit Eugène. Mais rencontrer une des plus jolies
femmes de Paris rue des Grès, à neuf heures, une femme qui a dû rentrer
du bal à deux heures du matin, n'est-ce pas singulier? Il n'y a que
Paris pour ces aventures-là.
--Bah! il y en a de bien plus drôles, s'écria Vautrin.
Mademoiselle Taillefer avait à peine écouté, tant elle était préoccupée
par la tentative qu'elle allait faire. Madame Couture lui fit signe de
se lever pour aller s'habiller. Quand les deux dames sortirent, le père
Goriot les imita.
--Eh! bien, l'avez-vous vu? dit madame Vauquer à Vautrin et à ses
autres pensionnaires. Il est clair qu'il s'est ruiné pour ces femmes-là.
--Jamais on ne me fera croire, s'écria l'étudiant, que la belle
comtesse de Restaud appartienne au père Goriot.
--Mais, lui dit Vautrin en l'interrompant, nous ne tenons pas à vous
le faire croire. Vous êtes encore trop jeune pour bien connaître
Paris, vous saurez plus tard qu'il s'y rencontre ce que nous nommons
des _hommes à passions_... (A ces mots, mademoiselle Michonneau
regarda Vautrin d'un air intelligent.) Vous eussiez dit un cheval de
régiment entendant le son de la trompette.--Ah! ah! fit Vautrin en
s'interrompant pour lui jeter un regard profond, _que_ nous _n'avons
néu_ nos petites passions, nous? (La vieille fille baissa les yeux
comme une religieuse qui voit des statues.)--Eh bien! reprit-il, ces
gens-là chaussent une idée et n'en démordent pas. Ils n'ont soif
que d'une certaine eau prise à une certaine fontaine, et souvent
croupie; pour en boire, ils vendraient leurs femmes, leurs enfants;
ils vendraient leur âme au diable. Pour les uns, cette fontaine est le
jeu, la Bourse, une collection de tableaux ou d'insectes, la musique;
pour d'autres, c'est une femme qui sait leur cuisiner des friandises.
A ceux-là, vous leur offririez toutes les femmes de la terre, ils s'en
moquent, ils ne veulent que celle qui satisfait leur passion. Souvent
cette femme ne les aime pas du tout, vous les rudoie, leur vend fort
cher des bribes de satisfactions; eh! bien! mes farceurs ne se lassent
pas, et mettraient leur dernière couverture au Mont-de-Piété pour lui
apporter leur dernier écu. Le père Goriot est un de ces gens-là. La
comtesse l'exploite parce qu'il est discret, et voilà le beau monde!
Le pauvre bonhomme ne pense qu'à elle. Hors de sa passion, vous le
voyez, c'est une bête brute. Mettez-le sur ce chapitre-là, son visage
étincelle comme un diamant. Il n'est pas difficile de deviner ce
secret-là. Il a porté ce matin du vermeil à la fonte, et je l'ai vu
entrant chez le papa Gobseck, rue des Grès. Suivez bien! En revenant,
il a envoyé chez la comtesse de Restaud ce niais de Christophe qui nous
a montré l'adresse de la lettre dans laquelle était un billet acquitté.
Il est clair que si la comtesse allait aussi chez le vieil escompteur,
il y avait urgence. Le père Goriot a galamment financé pour elle. Il ne
faut pas coudre deux idées pour voir clair là-dedans. Cela vous prouve,
mon jeune étudiant, que, pendant que votre comtesse riait, dansait,
faisait ses singeries, balançait ses fleurs de pêcher, et pinçait sa
robe, elle était dans ses petits souliers, comme on dit, en pensant à
ses lettres de change protestées, ou à celles de son amant.
--Vous me donnez une furieuse envie de savoir la vérité. J'irai demain
chez madame de Restaud, s'écria Eugène.
--Oui, dit Poiret, il faut aller demain chez madame de Restaud.
--Vous y trouverez peut-être le bonhomme Goriot qui viendra toucher le
montant de ses galanteries.
--Mais, dit Eugène avec un air de dégoût, votre Paris est donc un
bourbier.
--Et un drôle de bourbier, reprit Vautrin. Ceux qui s'y crottent en
voiture sont d'honnêtes gens, ceux qui s'y crottent à pied sont des
fripons. Ayez le malheur d'y décrocher n'importe quoi, vous êtes
montré sur la place du Palais-de-Justice comme une curiosité. Volez un
million, vous êtes marqué dans les salons comme une vertu. Vous payez
trente millions à la Gendarmerie et à la Justice pour maintenir cette
morale-là. Joli!
--Comment, s'écria madame Vauquer, le père Goriot aurait fondu son
déjeuner de vermeil?
--N'y avait-il pas deux tourterelles sur le couvercle? dit Eugène.
--C'est bien cela.
--Il y tenait donc beaucoup, il a pleuré quand il a eu pétri l'écuelle
et le plat. Je l'ai vu par hasard, dit Eugène.
--Il y tenait comme à sa vie, répondit la veuve.
--Voyez-vous le bonhomme, combien il est passionné, s'écria Vautrin.
Cette femme-là sait lui chatouiller l'âme.
L'étudiant remonta chez lui. Vautrin sortit. Quelques instants après,
madame Couture et Victorine montèrent dans un fiacre que Sylvie alla
leur chercher. Poiret offrit son bras à mademoiselle Michonneau, et
tous deux allèrent se promener au Jardin-des-Plantes, pendant les deux
belles heures de la journée.
--Eh bien! les voilà donc quasiment mariés, dit la grosse Sylvie. Ils
sortent ensemble aujourd'hui pour la première fois. Ils sont tous deux
si secs que, s'ils se cognent, ils feront feu comme un briquet.
--Gare au châle de mademoiselle Michonneau, dit en riant madame
Vauquer, il prendra comme de l'amadou.
A quatre heures du soir, quand Goriot rentra, il vit, à la lueur de
deux lampes fumeuses, Victorine dont les yeux étaient rouges. Madame
Vauquer écoutait le récit de la visite infructueuse faite à monsieur
Taillefer pendant la matinée. Ennuyé de recevoir sa fille et cette
vieille femme, Taillefer les avait laissé parvenir jusqu'à lui pour
s'expliquer avec elles.
--Ma chère dame, disait madame Couture à madame Vauquer, figurez-vous
qu'il n'a pas même fait asseoir Victorine, qu'est restée constamment
debout. A moi, il m'a dit, sans se mettre en colère, tout froidement,
de nous épargner la peine de venir chez lui; que mademoiselle, sans
dire sa fille, se nuisait dans son esprit en l'importunant (une fois
par an, le monstre!); que la mère de Victorine ayant été épousée sans
fortune, elle n'avait rien à prétendre; enfin les choses les plus
dures, qui ont fait fondre en larmes cette pauvre petite. La petite
s'est jetée alors aux pieds de son père, et lui a dit avec courage
qu'elle n'insistait autant que pour sa mère, qu'elle obéirait à ses
volontés sans murmure; mais qu'elle le suppliait de lire le testament
de la pauvre défunte, elle a pris la lettre et la lui a présentée en
disant les plus belles choses du monde et les mieux senties, je ne sais
pas où elle les a prises, Dieu les lui dictait, car la pauvre enfant
était si bien inspirée qu'en l'entendant, moi, je pleurais comme une
bête. Savez-vous ce que faisait cette horreur d'homme, il se coupait
les ongles, il a pris cette lettre que la pauvre madame Taillefer avait
trempée de larmes, et l'a jetée sur la cheminée en disant: C'est bon!
Il a voulu relever sa fille qui lui prenait les mains pour les lui
baiser, mais il les a retirées. Est-ce pas une scélératesse? Son grand
dadais de fils est entré sans saluer sa sœur.
--C'est donc des monstres? dit le père Goriot.
--Et puis, dit madame Couture sans faire attention à l'exclamation
du bonhomme, le père et le fils s'en sont allés en me saluant et me
priant de les excuser, ils avaient des affaires pressantes. Voilà notre
visite. Au moins il a vu sa fille. Je ne sais pas comment il peut la
renier, elle lui ressemble comme deux gouttes d'eau.
Les pensionnaires, internes et externes, arrivèrent les uns après
les autres, en se souhaitant mutuellement le bonjour, et se disant
de ces riens qui constituent, chez certaines classes parisiennes,
un esprit drôlatique dans lequel la bêtise entre comme élément
principal, et dont le mérite consiste particulièrement dans le geste
ou la prononciation. Cette espèce d'argot varie continuellement. La
plaisanterie qui en est le principe n'a jamais un mois d'existence.
Un événement politique, un procès en cour d'assises, une chanson des
rues, les farces d'un acteur, tout sert à entretenir ce jeu d'esprit
qui consiste surtout à prendre les idées et les mots comme des volants,
et à se les renvoyer sur des raquettes. La récente invention du
Diorama, qui portait l'illusion de l'optique à un plus haut degré que
dans les Panoramas, avait amené dans quelques ateliers de peinture la
plaisanterie de parler en _rama_, espèce de charge qu'un jeune peintre,
habitué de la pension Vauquer, y avait inoculée.
--Eh bien! _monsieurre_ Poiret, dit l'employé au Muséum, comment va
cette petite _santérama_? Puis, sans attendre sa réponse: Mesdames,
vous avez du chagrin, dit-il à madame Couture et à Victorine.
--Allons-nous _dinaire_? s'écria Horace Bianchon, un étudiant en
médecine, ami de Rastignac, ma petite estomac est descendue _usque ad
talones_.
--Il fait un fameux _froitorama_! dit Vautrin. Dérangez-vous donc, père
Goriot! Que diable! votre pied prend toute la gueule du poêle.
--Illustre monsieur Vautrin, dit Bianchon, pourquoi dites-vous
_froitorama_? il y a une faute, c'est _froidorama_.
--Non, dit l'employé du Muséum, c'est _froitorama_, par la règle: j'ai
froit aux pieds.
--Ah! ah!
--Voici son excellence le marquis de Rastignac, docteur en
droit-travers, s'écria Bianchon en saisissant Eugène par le cou et le
serrant de manière à l'étouffer. Ohé, les autres, ohé!
Mademoiselle Michonneau entra doucement, salua les convives sans rien
dire, et s'alla placer près des trois femmes.
--Elle me fait toujours grelotter, cette vieille chauve-souris, dit à
voix basse Bianchon à Vautrin en montrant mademoiselle Michonneau. Moi
qui étudie le système de Gall, je lui trouve les bosses de Judas.
--Monsieur l'a connue? dit Vautrin.
--Qui ne l'a pas rencontrée! répondit Bianchon. Ma parole d'honneur,
cette vieille fille blanche me fait l'effet de ces longs vers qui
finissent par ronger une poutre.
--Voilà ce que c'est, jeune homme, dit le quadragénaire en peignant ses
favoris.
Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses,
L'espace d'un matin.
--Ah! ah! voici une fameuse _soupeaurama_, dit Poiret en voyant
Christophe qui entrait en tenant respectueusement le potage.
--Pardonnez-moi, monsieur, dit madame Vauquer, c'est une soupe aux
choux.
Tous les jeunes gens éclatèrent de rire.
--Enfoncé, Poiret!
--Poirrrrrette enfoncé!
--Marquez deux points à maman Vauquer, dit Vautrin.
--Quelqu'un a-t-il fait attention au brouillard de ce matin? dit
l'employé.
--C'était, dit Bianchon, un brouillard frénétique et sans exemple, un
brouillard lugubre, mélancolique, vert, poussif, un brouillard Goriot.
--Goriorama, dit le peintre, parce qu'on n'y voyait goutte.
--Hé, milord Gâôriotte, il être questiônne dé véaus.
Assis au bas bout de la table, près de la porte par laquelle on
servait, le père Goriot leva la tête en flairant un morceau de pain
qu'il avait sous sa serviette, par une vieille habitude commerciale qui
reparaissait quelquefois.
--Hé! bien, lui cria aigrement madame Vauquer d'une voix qui domina
le bruit des cuillers, des assiettes et des voix, est-ce que vous ne
trouvez pas le pain bon?