Comme tous les esprits rétrécis, madame Vauquer avait l'habitude de ne

pas sortir du cercle des événements, et de ne pas juger leurs causes.

Elle aimait à s'en prendre à autrui de ses propres fautes. Quand

cette perte eut lieu, elle considéra l'honnête vermicellier comme le

principe de son infortune, et commença dès lors, disait-elle, à se

dégriser sur son compte. Lorsqu'elle eut reconnu l'inutilité de ses

agaceries et de ses frais de représentation, elle ne tarda pas à en

deviner la raison. Elle s'aperçut alors que son pensionnaire avait

déjà, selon son expression, ses allures. Enfin il lui fut prouvé que

son espoir si mignonnement caressé reposait sur une base chimérique,

et qu'elle ne tirerait jamais rien de cet homme-là, suivant le mot

énergique de la comtesse, qui paraissait être une connaisseuse. Elle

alla nécessairement plus loin en aversion qu'elle n'était allée dans

son amitié. Sa haine ne fut pas en raison de son amour, mais de ses

espérances trompées. Si le cœur humain trouve des repos en montant les

hauteurs de l'affection, il s'arrête rarement sur la pente rapide des

sentiments haineux. Mais monsieur Goriot était son pensionnaire, la

veuve fut donc obligée de réprimer les explosions de son amour-propre

blessé, d'enterrer les soupirs que lui causa cette déception, et de

dévorer ses désirs de vengeance, comme un moine vexé par son prieur.

Les petits esprits satisfont leurs sentiments, bons ou mauvais, par

des petitesses incessantes. La veuve employa sa malice de femme à

inventer de sourdes persécutions contre sa victime. Elle commença par

retrancher les superfluités introduites dans sa pension. «Plus de

cornichons, plus d'anchois: c'est des duperies!» dit-elle à Sylvie,

le matin où elle rentra dans son ancien programme. Monsieur Goriot

était un homme frugal, chez qui la parcimonie nécessaire aux gens qui

font eux-mêmes leur fortune était dégénérée en habitude. La soupe, le

bouilli, un plat de légumes, avaient été, devaient toujours être son

dîner de prédilection. Il fut donc bien difficile à madame Vauquer de

tourmenter son pensionnaire, de qui elle ne pouvait en rien froisser

les goûts. Désespérée de rencontrer un homme inattaquable, elle se

mit à le déconsidérer, et fit ainsi partager son aversion pour Goriot

par ses pensionnaires, qui, par amusement, servirent ses vengeances.

Vers la fin de la première année, la veuve en était venue à un tel

degré de méfiance, qu'elle se demandait pourquoi ce négociant, riche

de sept à huit mille livres de rente, qui possédait une argenterie

superbe et des bijoux aussi beaux que ceux d'une fille entretenue,

demeurait chez elle, en lui payant une pension si modique relativement

à sa fortune. Pendant la plus grande partie de cette première année,

Goriot avait souvent dîné dehors une ou deux fois par semaine; puis,

insensiblement, il en était arrivé à ne plus dîner en ville que deux

fois par mois. Les petites parties fines du sieur Goriot convenaient

trop bien aux intérêts de madame Vauquer pour qu'elle ne fût pas

mécontente de l'exactitude progressive avec laquelle son pensionnaire

prenait ses repas chez elle. Ces changements furent attribués autant à

une lente diminution de fortune qu'au désir de contrarier son hôtesse.

Une des plus détestables habitudes de ces esprits lilliputiens est de

supposer leurs petitesses chez les autres. Malheureusement, à la fin

de la deuxième année, monsieur Goriot justifia les bavardages dont

il était l'objet, en demandant à madame Vauquer de passer au second

étage, et de réduire sa pension à neuf cents francs. Il eut besoin

d'une si stricte économie qu'il ne fit plus de feu chez lui pendant

l'hiver. La veuve Vauquer voulut être payée d'avance; à quoi consentit

monsieur Goriot, que dès lors elle nomma le père Goriot. Ce fut à qui

devinerait les causes de cette décadence. Exploration difficile! Comme

l'avait dit la fausse comtesse, le père Goriot était un sournois, un

taciturne. Suivant la logique des gens à tête vide, tous indiscrets

parce qu'ils n'ont que des riens à dire, ceux qui ne parlent pas de

leurs affaires en doivent faire de mauvaises. Ce négociant si distingué

devint donc un fripon, ce galantin fut un vieux drôle. Tantôt, selon

Vautrin, qui vint vers cette époque habiter la Maison Vauquer, le

père Goriot était un homme qui allait à la Bourse et qui, suivant

une expression assez énergique de la langue financière, _carottait_

sur les rentes après s'y être ruiné. Tantôt c'était un de ces petits

joueurs qui vont hasarder et gagner tous les soirs dix francs au jeu.

Tantôt on en faisait un espion attaché à la haute police; mais Vautrin

prétendait qu'il n'était pas assez rusé pour _en être_. Le père Goriot

était encore un avare qui prêtait à la petite semaine, un homme qui

nourrissait des numéros à la loterie. On en faisait tout ce que le

vice, la honte, l'impuissance engendrent de plus mystérieux. Seulement,

quelque ignoble que fussent sa conduite ou ses vices, l'aversion qu'il

inspirait n'allait pas jusqu'à le faire bannir: il payait sa pension.

Puis il était utile, chacun essuyait sur lui sa bonne ou mauvaise

humeur par des plaisanteries ou par des bourrades. L'opinion qui

paraissait plus probable, et qui fut généralement adoptée, était celle

de madame Vauquer. A l'entendre, cet homme si bien conservé, sain comme

son œil et avec lequel on pouvait avoir encore beaucoup d'agrément,

était un libertin qui avait des goûts étranges. Voici sur quels faits

la veuve Vauquer appuyait ses calomnies. Quelques mois après le départ

de cette désastreuse comtesse qui avait su vivre pendant six mois à ses

dépens, un matin, avant de se lever, elle entendit dans son escalier

le froufrou d'une robe de soie et le pas mignon d'une femme jeune et

légère qui filait chez Goriot, dont la porte s'était intelligemment

ouverte. Aussitôt la grosse Sylvie vint dire à sa maîtresse qu'une

fille trop jolie pour être honnête, _mise comme une divinité_, chaussée

en brodequins de prunelle qui n'étaient pas crottés, avait glissé

comme une anguille de la rue jusqu'à sa cuisine, et lui avait demandé

l'appartement de monsieur Goriot. Madame Vauquer et sa cuisinière se

mirent aux écoutes, et surprirent plusieurs mots tendrement prononcés

pendant la visite, qui dura quelque temps. Quand monsieur Goriot

reconduisit _sa dame_, la grosse Sylvie prit aussitôt son panier, et

feignit d'aller au marché, pour suivre le couple amoureux.

--Madame, dit-elle à sa maîtresse en revenant, il faut que monsieur

Goriot soit diantrement riche tout de même, pour les mettre sur ce

pied-là. Figurez-vous qu'il y avait au coin de l'Estrapade un superbe

équipage dans lequel _elle_ est montée.

Pendant le dîner, madame Vauquer alla tirer un rideau, pour empêcher

que Goriot ne fût incommodé par le soleil dont un rayon lui tombait sur

les yeux.

--Vous êtes aimé des belles, monsieur Goriot, le soleil vous cherche,

dit-elle en faisant allusion à la visite qu'il avait reçue. Peste! vous

avez bon goût, elle était bien jolie.

--C'était ma fille, dit-il avec une sorte d'orgueil dans lequel les

pensionnaires voulurent voir la fatuité d'un vieillard qui garde les

apparences.

Un mois après cette visite, monsieur Goriot en reçut une autre.

Sa fille qui, la première fois, était venue en toilette du matin,

vint après le dîner et habillée comme pour aller dans le monde. Les

pensionnaires, occupés à causer dans le salon, purent voir en elle une

jolie blonde, mince de taille, gracieuse, et beaucoup trop distinguée

pour être la fille d'un père Goriot.

--Et de deux! dit la grosse Sylvie, qui ne la reconnut pas.

Quelques jours après, une autre fille, grande et bien faite, brune, à

cheveux noirs et à l'œil vif, demanda monsieur Goriot.

--Et de trois! dit Sylvie.

Cette seconde fille, qui la première fois était aussi venue voir son

père le matin, vint quelques jours après, le soir, en toilette de bal

et en voiture.

--Et de quatre! dirent madame Vauquer et la grosse Sylvie, qui ne

reconnurent dans cette grande dame aucun vestige de la fille simplement

mise le matin où elle fit sa première visite.

Goriot payait encore douze cents francs de pension. Madame Vauquer

trouva tout naturel qu'un homme riche eût quatre ou cinq maîtresses, et

le trouva même fort adroit de les faire passer pour ses filles. Elle

ne se formalisa point de ce qu'il les mandait dans la Maison-Vauquer.

Seulement, comme ces visites lui expliquaient l'indifférence de

son pensionnaire à son égard, elle se permit, au commencement de

la deuxième année, de l'appeler _vieux matou_. Enfin, quand son

pensionnaire tomba dans les neuf cents francs, elle lui demanda fort

insolemment ce qu'il comptait faire de sa maison, en voyant descendre

une de ces dames. Le père Goriot lui répondit que cette dame était sa

fille aînée.

--Vous en avez donc trente-six, des filles? dit aigrement madame

Vauquer.

--Je n'en ai que deux, répliqua le pensionnaire avec la douceur d'un

homme ruiné qui arrive à toutes les docilités de la misère.

[Illustration: LE PÈRE GORIOT.

Aux uns, il faisait horreur; aux autres, il faisait pitié.

LE PÈRE GORIOT.]

Vers la fin de la troisième année, le père Goriot réduisit encore

ses dépenses, en montant au troisième étage et en se mettant à

quarante-cinq francs de pension par mois. Il se passa de tabac,

congédia son perruquier et ne mit plus de poudre. Quand le père Goriot

parut pour la première fois sans être poudré, son hôtesse laissa

échapper une exclamation de surprise en apercevant la couleur de ses

cheveux, ils étaient d'un gris sale et verdâtre. Sa physionomie, que

des chagrins secrets avaient insensiblement rendue plus triste de jour

en jour, semblait la plus désolée de toutes celles qui garnissaient la

table. Il n'y eut alors plus aucun doute. Le père Goriot était un vieux

libertin dont les yeux n'avaient été préservés de la maligne influence

des remèdes nécessités par ses maladies que par l'habileté d'un

médecin. La couleur dégoûtante de ses cheveux provenait de ses excès et

des drogues qu'il avait prises pour les continuer. L'état physique et

moral du bonhomme donnait raison à ces radotages. Quand son trousseau

fut usé, il acheta du calicot à quatorze sous l'aune pour remplacer son

beau linge. Ses diamants, sa tabatière d'or, sa chaîne, ses bijoux,

disparurent un à un. Il avait quitté l'habit bleu-barbeau, tout son

costume cossu, pour porter, été comme hiver, une redingote de drap

marron grossier, un gilet en poil de chèvre, et un pantalon gris en

cuir de laine. Il devint progressivement maigre; ses mollets tombèrent;

sa figure, bouffie par le contentement d'un bonheur bourgeois, se rida

démesurément; son front se plissa, sa mâchoire se dessina. Durant la

quatrième année de son établissement rue Neuve-Sainte-Geneviève, il ne

se ressemblait plus. Le bon vermicellier de soixante-deux ans qui ne

paraissait pas en avoir quarante, le bourgeois gros et gras, frais de

bêtise, dont la tenue égrillarde réjouissait les passants, qui avait

quelque chose de jeune dans le sourire, semblait être un septuagénaire

hébété, vacillant, blafard. Ses yeux bleus si vivaces prirent des

teintes ternes et gris-de-fer, ils avaient pâli, ne larmoyaient plus,

et leur bordure rouge semblait pleurer du sang. Aux uns, il faisait

horreur; aux autres, il faisait pitié. De jeunes étudiants en Médecine,

ayant remarqué l'abaissement de sa lèvre inférieure et mesuré le sommet

de son angle facial, le déclarèrent atteint de crétinisme, après

l'avoir long-temps houspillé sans en rien tirer. Un soir, après le

dîner, madame Vauquer lui ayant dit en manière de raillerie: «Eh!

bien, elles ne viennent donc plus vous voir, vos filles?» en mettant

en doute sa paternité, le père Goriot tressaillit comme si son hôtesse

l'eût piqué avec un fer.

--Elles viennent quelquefois, répondit-il d'une voix émue.

--Ah! ah! vous les voyez encore quelquefois! s'écrièrent les étudiants.

Bravo, père Goriot!

Mais le vieillard n'entendit pas les plaisanteries dont sa réponse

fut le sujet: il était retombé dans un état méditatif que ceux qui

l'observaient superficiellement prenaient pour un engourdissement

sénile dû à son défaut d'intelligence. S'ils l'avaient bien connu,

peut-être auraient-ils été vivement intéressés par le problème que

présentait sa situation physique et morale; mais rien n'était plus

difficile. Quoiqu'il fût aisé de savoir si Goriot avait réellement été

vermicellier, et quel était le chiffre de sa fortune, les vieilles gens

dont la curiosité s'éveilla sur son compte ne sortaient pas du quartier

et vivaient dans la pension comme des huîtres sur un rocher. Quant

aux autres personnes, l'entraînement particulier de la vie parisienne

leur faisait oublier, en sortant de la rue Neuve-Sainte-Geneviève,

le pauvre vieillard dont ils se moquaient. Pour ces esprits étroits,

comme pour ces jeunes gens insouciants, la sèche misère du père Goriot

et sa stupide attitude étaient incompatibles avec une fortune et une

capacité quelconques. Quant aux femmes qu'il nommait ses filles,

chacun partageait l'opinion de madame Vauquer, qui disait, avec la

logique sévère que l'habitude de tout supposer donne aux vieilles

femmes occupées à bavarder pendant leurs soirées: «Si le père Goriot

avait des filles aussi riches que paraissaient l'être toutes les

dames qui sont venues le voir, il ne serait pas dans ma maison, au

troisième, à quarante-cinq francs par mois, et n'irait pas vêtu comme

un pauvre.» Rien ne pouvait démentir ces inductions. Aussi, vers la

fin du mois de novembre 1819, époque à laquelle éclata ce drame,

chacun dans la pension avait-il des idées bien arrêtées sur le pauvre

vieillard. Il n'avait jamais eu ni fille ni femme; l'abus des plaisirs

en faisait un colimaçon, un mollusque anthropomorphe à classer dans

les _Casquettifères_, disait un employé au Muséum, un des habitués à

cachet. Poiret était un aigle, un gentleman auprès de Goriot. Poiret

parlait, raisonnait, répondait; il ne disait rien, à la vérité, en

parlant, raisonnant ou répondant, car il avait l'habitude de répéter

en d'autres termes ce que les autres disaient; mais il contribuait à

la conversation, il était vivant, il paraissait sensible; tandis que

le père Goriot, disait encore l'employé au Muséum, était constamment à

zéro de Réaumur.

Eugène de Rastignac était revenu dans une disposition d'esprit que

doivent avoir connue les jeunes gens supérieurs, ou ceux auxquels une

position difficile communique momentanément les qualités des hommes

d'élite. Pendant sa première année de séjour à Paris, le peu de travail

que veulent les premiers grades à prendre dans la Faculté l'avait

laissé libre de goûter les délices visibles du Paris matériel. Un

étudiant n'a pas trop de temps s'il veut connaître le répertoire de

chaque théâtre, étudier les issues du labyrinthe parisien, savoir les

usages, apprendre la langue et s'habituer aux plaisirs particuliers

de la capitale; fouiller les bons et les mauvais endroits, suivre les

Cours qui amusent, inventorier les richesses des musées. Un étudiant

se passionne alors pour des niaiseries qui lui paraissent grandioses.

Il a son grand homme, un professeur du collége de France, payé pour

se tenir à la hauteur de son auditoire. Il rehausse sa cravate et se

pose pour la femme des premières galeries de l'Opéra-Comique. Dans

ces initiations successives, il se dépouille de son aubier, agrandit

l'horizon de sa vie, et finit par concevoir la superposition des

couches humaines qui composent la société. S'il a commencé par admirer

les voitures au défilé des Champs-Élysées par un beau soleil, il

arrive bientôt à les envier. Eugène avait subi cet apprentissage à

son insu, quand il partit en vacances, après avoir été reçu bachelier

ès-Lettres et bachelier en Droit. Ses illusions d'enfance, ses idées

de province avaient disparu. Son intelligence modifiée, son ambition

exaltée lui firent voir juste au milieu du manoir paternel, au sein de

la famille. Son père, sa mère, ses deux frères, ses deux sœurs, et une

tante dont la fortune consistait en pensions, vivaient sur la petite

terre de Rastignac. Ce domaine d'un revenu d'environ trois mille francs

était soumis à l'incertitude qui régit le produit tout industriel

de la vigne, et néanmoins il fallait en extraire chaque année douze

cents francs pour lui. L'aspect de cette constante détresse qui lui

était généreusement cachée, la comparaison qu'il fut forcé d'établir

entre ses sœurs, qui lui semblaient si belles dans son enfance, et

les femmes de Paris, qui lui avaient réalisé le type d'une beauté

rêvée, l'avenir incertain de cette nombreuse famille qui reposait sur

lui, la parcimonieuse attention avec laquelle il vit serrer les plus

minces productions, la boisson faite pour sa famille avec les marcs

du pressoir, enfin une foule de circonstances inutiles à consigner

ici, décuplèrent son désir de parvenir et lui donnèrent soif des

distinctions. Comme il arrive aux âmes grandes, il voulut ne rien

devoir qu'à son mérite. Mais son esprit était éminemment méridional;

à l'exécution, ses déterminations devaient donc être frappées de ces

hésitations qui saisissent les jeunes gens quand ils se trouvent en

pleine mer, sans savoir ni de quel côté diriger leurs forces, ni sous

quel angle enfler leurs voiles. Si d'abord il voulut se jeter à corps

perdu dans le travail, séduit bientôt par la nécessité de se créer

des relations, il remarqua combien les femmes ont d'influence sur la

vie sociale, et avisa soudain à se lancer dans le monde, afin d'y

conquérir des protectrices: devaient-elles manquer à un jeune homme

ardent et spirituel dont l'esprit et l'ardeur étaient rehaussés par

une tournure élégante et par une sorte de beauté nerveuse à laquelle

les femmes se laissent prendre volontiers? Ces idées l'assaillirent au

milieu des champs, pendant les promenades que jadis il faisait gaiement

avec ses sœurs, qui le trouvèrent bien changé. Sa tante, madame de

Marcillac, autrefois présentée à la cour, y avait connu les sommités

aristocratiques. Tout à coup le jeune ambitieux reconnut, dans les

souvenirs dont sa tante l'avait si souvent bercé, les éléments de

plusieurs conquêtes sociales, au moins aussi importantes que celles

qu'il entreprenait à l'École de Droit; il la questionna sur les liens

de parenté qui pouvaient encore se renouer. Après avoir secoué les

branches de l'arbre généalogique, la vieille dame estima que, de

toutes les personnes qui pouvaient servir son neveu parmi la gent

égoïste des parents riches, madame la vicomtesse de Beauséant serait

la moins récalcitrante. Elle écrivit à cette jeune femme une lettre

dans l'ancien style, et la remit à Eugène, en lui disant que s'il

réussissait auprès de la vicomtesse, elle lui ferait retrouver ses

autres parents. Quelques jours après son arrivée, Rastignac envoya la

lettre de sa tante à madame de Beauséant. La vicomtesse répondit par

une invitation de bal pour le lendemain.

Telle était la situation générale de la pension bourgeoise à la fin du

mois de novembre 1819. Quelques jours plus tard, Eugène, après être

allé au bal de madame de Beauséant, rentra vers deux heures dans la

nuit. Afin de regagner le temps perdu, le courageux étudiant s'était

promis, en dansant, de travailler jusqu'au matin. Il allait passer

la nuit pour la première fois au milieu de ce silencieux quartier,

car il s'était mis sous le charme d'une fausse énergie en voyant les

splendeurs du monde. Il n'avait pas dîné chez madame Vauquer. Les

pensionnaires purent donc croire qu'il ne reviendrait du bal que le

lendemain matin au petit jour, comme il était quelquefois rentré des

fêtes du Prado ou des Bals de l'Odéon, en crottant ses bas de soie et

gauchissant ses escarpins. Avant de mettre les verrous à la porte,

Christophe l'avait ouverte pour regarder dans la rue. Rastignac

se présenta dans ce moment, et put monter à sa chambre sans faire

de bruit, suivi de Christophe qui en faisait beaucoup. Eugène se

déshabilla, se mit en pantoufles, prit une méchante redingote, alluma

son feu de mottes, et se prépara lestement au travail, en sorte que

Christophe couvrit encore par le tapage de ses gros souliers les

apprêts peu bruyants du jeune homme. Eugène resta pensif pendant

quelques moments avant de se plonger dans ses livres de Droit. Il

venait de reconnaître en madame la vicomtesse de Beauséant l'une des

reines de la mode à Paris, et dont la maison passait pour être la plus

agréable du faubourg Saint-Germain. Elle était d'ailleurs, et par son

nom et par sa fortune, l'une des sommités du monde aristocratique.

Grâce à sa tante de Marcillac, le pauvre étudiant avait été bien reçu

dans cette maison, sans connaître l'étendue de cette faveur. Être admis

dans ces salons dorés équivalait à un brevet de haute noblesse. En se

montrant dans cette société, la plus exclusive de toutes, il avait

conquis le droit d'aller partout. Ébloui par cette brillante assemblée,

ayant à peine échangé quelques paroles avec la vicomtesse, Eugène

s'était contenté de distinguer, parmi la foule des déités parisiennes

qui se pressaient dans ce raoût, une de ces femmes que doit adorer

tout d'abord un jeune homme. La comtesse Anastasie de Restaud, grande

et bien faite, passait pour avoir l'une des plus jolies tailles de

Paris. Figurez-vous de grands yeux noirs, une main magnifique, un pied

bien découpé, du feu dans les mouvements, une femme que le marquis de

Ronquerolles nommait un cheval de pur sang. Cette finesse de nerfs ne

lui ôtait aucun avantage; elle avait les formes pleines et rondes, sans

qu'elle pût être accusée de trop d'embonpoint. _Cheval de pur sang_,

_femme de race_, ces locutions commençaient à remplacer les anges du

ciel, les figures ossianiques, toute l'ancienne mythologie amoureuse

repoussée par le dandysme. Mais pour Rastignac, madame Anastasie de

Restaud fut la femme désirable. Il s'était ménagé deux tours dans

la liste des cavaliers écrite sur l'éventail, et avait pu lui parler

pendant la première contredanse.--Où vous rencontrer désormais, madame?

lui avait-il dit brusquement avec cette force de passion qui plaît

tant aux femmes.--Mais, dit-elle, au Bois, aux Bouffons, chez moi,

partout. Et l'aventureux méridional s'était empressé de se lier avec

cette délicieuse comtesse, autant qu'un jeune homme peut se lier avec

une femme pendant une contredanse et une valse. En se disant cousin de

madame de Beauséant, il fut invité par cette femme, qu'il prit pour une

grande dame, et eut ses entrées chez elle. Au dernier sourire qu'elle

lui jeta, Rastignac crut sa visite nécessaire. Il avait eu le bonheur

de rencontrer un homme qui ne s'était pas moqué de son ignorance,

défaut mortel au milieu des illustres impertinents de l'époque, les

Maulincour, les Ronquerolles, les Maxime de Trailles, les de Marsay,

les Adjuda-Pinto, les Vandenesse, qui étaient là dans la gloire de

leurs fatuités et mêlés aux femmes les plus élégantes, lady Brandon,

la duchesse de Langeais, la comtesse de Kergarouët, madame de Sérizy,

la duchesse de Carigliano, la comtesse Ferraud, madame de Lanty, la

marquise d'Aiglemont, madame Firmiani, la marquise de Listomère et

la marquise d'Espard, la duchesse de Maufrigneuse et les Grandlieu.

Heureusement donc, le naïf étudiant tomba sur le marquis de Montriveau,

l'amant de la duchesse de Langeais, un général simple comme un enfant,

qui lui apprit que la comtesse de Restaud demeurait rue du Helder. Être

jeune, avoir soif du monde, avoir faim d'une femme, et voir s'ouvrir

pour soi deux maisons! mettre le pied au faubourg Saint-Germain chez

la vicomtesse de Beauséant, le genou dans la Chaussée-d'Antin chez

la comtesse de Restaud! plonger d'un regard dans les salons de Paris

en enfilade, et se croire assez joli garçon pour y trouver aide et

protection dans un cœur de femme! se sentir assez ambitieux pour donner

un superbe coup de pied à la corde roide sur laquelle il faut marcher

avec l'assurance du sauteur qui ne tombera pas, et avoir trouvé dans

une charmante femme le meilleur des balanciers! Avec ces pensées et

devant cette femme qui se dressait sublime auprès d'un feu de mottes,

entre le Code et la misère, qui n'aurait comme Eugène sondé l'avenir

par une méditation, qui ne l'aurait meublé de succès? Sa pensée

vagabonde escomptait si drûment ses joies futures qu'il se croyait

auprès de madame de Restaud, quand un soupir semblable à un _han_ de

saint Joseph troubla le silence de la nuit, retentit au cœur du jeune

homme de manière à le lui faire prendre pour le râle d'un moribond. Il

ouvrit doucement sa porte, et quand il fut dans le corridor, il aperçut

une ligne de lumière tracée au bas de la porte du père Goriot. Eugène

craignit que son voisin ne se trouvât indisposé, il approcha son œil

de la serrure, regarda dans la chambre, et vit le vieillard occupé de

travaux qui lui parurent trop criminels pour qu'il ne crût pas rendre

service à la société en examinant bien ce que machinait nuitamment le

soi-disant vermicellier. Le père Goriot, qui sans doute avait attaché

sur la barre d'une table renversée un plat et une espèce de soupière en

vermeil, tournait une espèce de câble autour de ces objets richement

sculptés, en les serrant avec une si grande force qu'il les tordait

vraisemblablement pour les convertir en lingots.--Peste! quel homme!

se dit Rastignac en voyant le bras nerveux du vieillard qui, à l'aide

de cette corde, pétrissait sans bruit l'argent doré, comme une pâte.

Mais serait-ce donc un voleur ou un recéleur qui, pour se livrer plus

sûrement à son commerce, affecterait la bêtise, l'impuissance, et

vivrait en mendiant? se dit Eugène en se relevant un moment. L'étudiant

appliqua de nouveau son œil à la serrure. Le père Goriot, qui avait

déroulé son câble, prit la masse d'argent, la mit sur la table après

y avoir étendu sa couverture, et l'y roula pour l'arrondir en barre,

opération dont il s'acquitta avec une facilité merveilleuse.--Il serait

donc aussi fort que l'était Auguste, roi de Pologne? se dit Eugène

quand la barre ronde fut à peu près façonnée. Le père Goriot regarda

tristement son ouvrage d'un air triste, des larmes sortirent de ses

yeux, il souffla le rat-de-cave à la lueur duquel il avait tordu ce

vermeil, et Eugène l'entendit se coucher en poussant un soupir.--Il est

fou, pensa l'étudiant.

--Pauvre enfant! dit à haute voix le père Goriot.

A cette parole, Rastignac jugea prudent de garder le silence sur cet

événement, et de ne pas inconsidérément condamner son voisin. Il allait

rentrer quand il distingua soudain un bruit assez difficile à exprimer,

et qui devait être produit par des hommes en chaussons de lisière

montant l'escalier. Eugène prêta l'oreille, et reconnut en effet le son

alternatif de la respiration de deux hommes. Sans avoir entendu ni le

cri de la porte ni les pas des hommes, il vit tout à coup une faible

lueur au second étage, chez monsieur Vautrin.--Voilà bien des mystères

dans une pension bourgeoise! se dit-il. Il descendit quelques marches,

se mit à écouter, et le son de l'or frappa son oreille. Bientôt la

lumière fut éteinte, les deux respirations se firent entendre derechef

sans que la porte eût crié. Puis, à mesure que les deux hommes

descendirent, le bruit alla s'affaiblissant.

--Qui va là? cria madame Vauquer en ouvrant la fenêtre de sa chambre.

--C'est moi qui rentre, maman Vauquer, dit Vautrin de sa grosse voix.

--C'est singulier! Christophe avait mis les verrous, se dit Eugène en

rentrant dans sa chambre. Il faut veiller pour bien savoir ce qui se

passe autour de soi, dans Paris. Détourné par ces petits événements de

sa méditation ambitieusement amoureuse, il se mit au travail. Distrait

par les soupçons qui lui venaient sur le compte du père Goriot, plus

distrait encore par la figure de madame de Restaud, qui de moments

en moments se posait devant lui comme la messagère d'une brillante

destinée, il finit par se coucher et par dormir à poings fermés. Sur

dix nuits promises au travail par les jeunes gens, ils en donnent sept

au sommeil. Il faut avoir plus de vingt ans pour veiller.

Le lendemain matin régnait à Paris un de ces épais brouillards qui

l'enveloppent et l'embrument si bien que les gens les plus exacts sont

trompés sur le temps. Les rendez-vous d'affaires se manquent. Chacun se

croit à huit heures quand midi sonne. Il était neuf heures et demie,

madame Vauquer n'avait pas encore bougé de son lit. Christophe et la

grosse Sylvie, attardés aussi, prenaient tranquillement leur café,

préparé avec les couches supérieures du lait destiné aux pensionnaires,

et que Sylvie faisait long-temps bouillir, afin que madame Vauquer ne

s'aperçût pas de cette dîme illégalement levée.

--Sylvie, dit Christophe en mouillant sa première rôtie, monsieur

Vautrin, qu'est un bon homme tout de même, a encore vu deux personnes

cette nuit. Si madame s'en inquiétait, ne faudrait rien lui dire.

--Vous a-t-il donné quelque chose?

--Il m'a donné cent sous pour son mois, une manière de me dire:

Tais-toi.

--Sauf lui et madame Couture, qui ne sont pas regardants, les autres

voudraient nous retirer de la main gauche ce qu'ils nous donnent de la

main droite au jour de l'an, dit Sylvie.

La Comédie humaine - Volume 09. Scènes de la vie parisienne - Tome 01 · 第 32 / 52 段