--Au contraire, madame, répondit-il, il est fait avec de la farine

d'Étampes, première qualité.

--A quoi voyez-vous cela? lui dit Eugène.

--A la blancheur, au goût.

--Au goût du nez, puisque vous le sentez, dit madame Vauquer. Vous

devenez si économe que vous finirez par trouver le moyen de vous

nourrir en humant l'air de la cuisine.

--Prenez alors un brevet d'invention, cria l'employé au Muséum, vous

ferez une belle fortune.

--Laissez donc, il fait ça pour nous persuader qu'il a été

vermicellier, dit le peintre.

--Votre nez est donc une cornue, demanda encore l'employé au Muséum.

--Cor quoi? fit Bianchon.

--Cor-nouille.

--Cor-nemuse.

--Cor-naline.

--Cor-niche.

--Cor-nichon.

--Cor-beau.

--Cor-nac.

--Cor-norama.

Ces huit réponses partirent de tous les côtés de la salle avec la

rapidité d'un feu de file, et prêtèrent d'autant plus à rire, que le

pauvre père Goriot regardait les convives d'un air niais, comme un

homme qui tâche de comprendre une langue étrangère.

--Cor? dit-il à Vautrin qui se trouvait près de lui.

--Cor aux pieds, mon vieux! dit Vautrin en enfonçant le chapeau du père

Goriot par une tape qu'il lui appliqua sur la tête et qui le lui fit

descendre jusque sur les yeux.

Le pauvre vieillard, stupéfait de cette brusque attaque, resta pendant

un moment immobile. Christophe emporta l'assiette du bonhomme, croyant

qu'il avait fini sa soupe; en sorte que quand Goriot, après avoir

relevé son chapeau, prit sa cuiller, il frappa sur la table. Tous les

convives éclatèrent de rire.

--Monsieur, dit le vieillard, vous êtes un mauvais plaisant, et si vous

vous permettez encore de me donner de pareils renfoncements.....

--Eh! bien, quoi, papa? dit Vautrin en l'interrompant.

--Eh! bien! vous payerez cela bien cher quelque jour...

--En enfer, pas vrai? dit le peintre, dans ce petit coin noir où l'on

met les enfants méchants!

--Eh! bien, mademoiselle, dit Vautrin à Victorine, vous ne mangez pas.

Le papa s'est donc montré récalcitrant?

--Une horreur, dit madame Couture.

--Il faut le mettre à la raison, dit Vautrin.

--Mais, dit Rastignac, qui se trouvait assez près de Bianchon,

mademoiselle pourrait intenter un procès sur la question des aliments,

puisqu'elle ne mange pas. Eh! eh! voyez donc comme le père Goriot

examine mademoiselle Victorine.

Le vieillard oubliait de manger pour contempler la pauvre jeune fille

dans les traits de laquelle éclatait une douleur vraie, la douleur de

l'enfant méconnu qui aime son père.

--Mon cher, dit Eugène à voix basse, nous nous sommes trompés sur

le père Goriot. Ce n'est ni un imbécile ni un homme sans nerfs.

Applique-lui ton système de Gall, et dis-moi ce que tu en penseras. Je

lui ai vu cette nuit tordre un plat de vermeil, comme si c'eût été de

la cire, et dans ce moment l'air de son visage trahit des sentiments

extraordinaires. Sa vie me paraît être trop mystérieuse pour ne pas

valoir la peine d'être étudiée. Oui, Bianchon, tu as beau rire, je ne

plaisante pas.

--Cet homme est un fait médical, dit Bianchon, d'accord; s'il veut, je

le dissèque.

--Non, tâte-lui la tête.

--Ah! bien, sa bêtise est peut-être contagieuse.

Le lendemain Rastignac s'habilla fort élégamment, et alla, vers trois

heures de l'après-midi, chez madame de Restaud en se livrant pendant la

route à ces espérances étourdiment folles qui rendent la vie des jeunes

gens si belle d'émotions: ils ne calculent alors ni les obstacles ni

les dangers, ils voient en tout le succès, poétisent leur existence

par le seul jeu de leur imagination, et se font malheureux ou tristes

par le renversement de projets qui ne vivaient encore que dans leurs

désirs effrénés; s'ils n'étaient pas ignorants et timides, le monde

social serait impossible. Eugène marchait avec mille précautions pour

ne se point crotter, mais il marchait en pensant à ce qu'il dirait à

madame de Restaud, il s'approvisionnait d'esprit, il inventait les

reparties d'une conversation imaginaire, il préparait ses mots fins,

ses phrases à la Talleyrand, en supposant de petites circonstances

favorables à la déclaration sur laquelle il fondait son avenir. Il se

crotta, l'étudiant, il fut forcé de faire cirer ses bottes et brosser

son pantalon au Palais-Royal. «Si j'étais riche, se dit-il en changeant

une pièce de trente sous qu'il avait prise _en cas de malheur_, je

serais allé en voiture, j'aurais pu penser à mon aise.» Enfin il arriva

rue du Helder et demanda la comtesse de Restaud. Avec la rage froide

d'un homme sûr de triompher un jour, il reçut le coup d'œil méprisant

des gens qui l'avaient vu traversant la cour à pied, sans avoir entendu

le bruit d'une voiture à la porte. Ce coup d'œil lui fut d'autant plus

sensible qu'il avait déjà compris son infériorité en entrant dans

cette cour, où piaffait un beau cheval richement attelé à l'un de ces

cabriolets pimpants qui affichent le luxe d'une existence dissipatrice,

et sous-entendent l'habitude de toutes les félicités parisiennes. Il

se mit, à lui tout seul, de mauvaise humeur. Les tiroirs ouverts dans

son cerveau et qu'il comptait trouver pleins d'esprit se fermèrent, il

devint stupide. En attendant la réponse de la comtesse, à laquelle un

valet de chambre allait dire les noms du visiteur, Eugène se posa sur

un seul pied devant une croisée de l'antichambre, s'appuya le coude sur

une espagnolette, et regarda machinalement dans la cour. Il trouvait

le temps long, il s'en serait allé s'il n'avait pas été doué de cette

ténacité méridionale qui enfante des prodiges quand elle va en ligne

droite.

--Monsieur, dit le valet de chambre, madame est dans son boudoir et

fort occupée, elle ne m'a pas répondu; mais, si monsieur veut passer au

salon, il y a déjà quelqu'un.

Tout en admirant l'épouvantable pouvoir de ces gens qui, d'un seul

mot, accusent ou jugent leurs maîtres, Rastignac ouvrit délibérément

la porte par laquelle était sorti le valet de chambre, afin sans

doute de faire croire à ces insolents valets qu'il connaissait les

êtres de la maison; mais il déboucha fort étourdiment dans une pièce

où se trouvaient des lampes, des buffets, un appareil à chauffer des

serviettes pour le bain, et qui menait à la fois dans un corridor

obscur et dans un escalier dérobé. Les rires étouffés qu'il entendit

dans l'antichambre mirent le comble à sa confusion.

--Monsieur, le salon est par ici, lui dit le valet de chambre avec ce

faux respect qui semble être une raillerie de plus.

Eugène revint sur ses pas avec une telle précipitation qu'il se

heurta contre une baignoire, mais il retint assez heureusement son

chapeau pour l'empêcher de tomber dans le bain. En ce moment, une

porte s'ouvrit au fond du long corridor éclairé par une petite lampe,

Rastignac y entendit à la fois la voix de madame de Restaud, celle du

père Goriot et le bruit d'un baiser. Il rentra dans la salle à manger,

la traversa, suivit le valet de chambre, et rentra dans un premier

salon où il resta posé devant la fenêtre, en s'apercevant qu'elle

avait vue sur la cour. Il voulait voir si ce père Goriot était bien

réellement son père Goriot. Le cœur lui battait étrangement, il se

souvenait des épouvantables réflexions de Vautrin. Le valet de chambre

attendait Eugène à la porte du salon, mais il en sortit tout à coup

un élégant jeune homme, qui dit impatiemment: «Je m'en vais, Maurice.

Vous direz à madame la comtesse que je l'ai attendue plus d'une

demi-heure.» Cet impertinent, qui sans doute avait le droit de l'être,

chantonna quelque roulade italienne en se dirigeant vers la fenêtre où

stationnait Eugène, autant pour voir la figure de l'étudiant que pour

regarder dans la cour.

--Mais monsieur le comte ferait mieux d'attendre encore un instant,

Madame a fini, dit Maurice en retournant à l'antichambre.

En ce moment, le père Goriot débouchait près de la porte cochère par

la sortie du petit escalier. Le bonhomme tirait son parapluie et se

disposait à le déployer, sans faire attention que la grande porte était

ouverte pour donner passage à un jeune homme décoré qui conduisait un

tilbury. Le père Goriot n'eut que le temps de se jeter en arrière pour

n'être pas écrasé. Le taffetas du parapluie avait effrayé le cheval,

qui fit un léger écart en se précipitant vers le perron. Ce jeune homme

détourna la tête d'un air de colère, regarda le père Goriot, et lui

fit, avant qu'il ne sortît, un salut qui peignait la considération

forcée que l'on accorde aux usuriers dont on a besoin, ou ce respect

nécessaire exigé par un homme taré, mais dont on rougit plus tard. Le

père Goriot répondit par un petit salut amical, plein de bonhomie. Ces

événements se passèrent avec la rapidité de l'éclair. Trop attentif

pour s'apercevoir qu'il n'était pas seul, Eugène entendit tout à coup

la voix de la comtesse.

--Ah! Maxime, vous vous en alliez, dit-elle avec un ton de reproche où

se mêlait un peu de dépit.

La comtesse n'avait pas fait attention à l'entrée du tilbury. Rastignac

se retourna brusquement et vit la comtesse coquettement vêtue d'un

peignoir en cachemire blanc, à nœuds roses, coiffée négligemment,

comme le sont les femmes de Paris au matin; elle embaumait, elle avait

sans doute pris un bain, et sa beauté, pour ainsi dire assouplie,

semblait plus voluptueuse; ses yeux étaient humides. L'œil des jeunes

gens sait tout voir: leurs esprits s'unissent aux rayonnements de la

femme comme une plante aspire dans l'air des substances qui lui sont

propres, Eugène sentit donc la fraîcheur épanouie des mains de cette

femme sans avoir besoin d'y toucher. Il voyait, à travers le cachemire,

les teintes rosées du corsage que le peignoir, légèrement entr'ouvert,

laissait parfois à nu, et sur lequel son regard s'étalait. Les

ressources du busc étaient inutiles à la comtesse, la ceinture marquait

seule sa taille flexible, son cou invitait à l'amour, ses pieds étaient

jolis dans les pantoufles. Quand Maxime prit cette main pour la

baiser, Eugène aperçut alors Maxime, et la comtesse aperçut Eugène.

--Ah! c'est vous, monsieur de Rastignac, je suis bien aise de vous

voir, dit-elle d'un air auquel savent obéir les gens d'esprit.

Maxime regardait alternativement Eugène et la comtesse d'une manière

assez significative pour faire décamper l'intrus.--Ah çà! ma chère,

j'espère que tu vas me mettre ce petit drôle à la porte! Cette phrase

était une traduction claire et intelligible des regards du jeune homme

impertinemment fier que la comtesse Anastasie avait nommé Maxime, et

dont elle consultait le visage de cette intention soumise qui dit tous

les secrets d'une femme sans qu'elle s'en doute. Rastignac se sentit

une haine violente pour ce jeune homme. D'abord les beaux cheveux

blonds et bien frisés de Maxime lui apprirent combien les siens étaient

horribles. Puis Maxime avait des bottes fines et propres, tandis que

les siennes, malgré le soin qu'il avait pris en marchant, s'étaient

empreintes d'une légère teinte de boue. Enfin Maxime portait une

redingote qui lui serrait élégamment la taille et le faisait ressembler

à une jolie femme, tandis qu'Eugène avait à deux heures et demie un

habit noir. Le spirituel enfant de la Charente sentit la supériorité

que la mise donnait à ce dandy, mince et grand, à l'œil clair, au teint

pâle, un de ces hommes capables de ruiner des orphelins. Sans attendre

la réponse d'Eugène, madame de Restaud se sauva comme à tire-d'aile

dans l'autre salon, en laissant flotter les pans de son peignoir qui

se roulaient et se déroulaient de manière à lui donner l'apparence

d'un papillon; et Maxime la suivit. Eugène furieux suivit Maxime et

la comtesse. Ces trois personnages se trouvèrent donc en présence,

à la hauteur de la cheminée, au milieu du grand salon. L'étudiant

savait bien qu'il allait gêner cet odieux Maxime; mais, au risque

de déplaire à madame de Restaud, il voulut gêner le dandy. Tout à

coup, en se souvenant d'avoir vu ce jeune homme au bal de madame de

Beauséant, il devina ce qu'était Maxime pour madame de Restaud; et

avec cette audace juvénile qui fait commettre de grandes sottises ou

obtenir de grands succès, il se dit: Voilà mon rival, je veux triompher

de lui. L'imprudent! il ignorait que le comte Maxime de Trailles se

laissait insulter, tirait le premier et tuait son homme. Eugène était

un adroit chasseur, mais il n'avait pas encore abattu vingt poupées

sur vingt-deux dans un tir. Le jeune comte se jeta dans une bergère au

coin du feu, prit les pincettes, et fouilla le foyer par un mouvement

si violent, si grimaud, que le beau visage d'Anastasie se chagrina

soudain. La jeune femme se tourna vers Eugène, et lui lança un de ces

regards froidement interrogatifs qui disent si bien: Pourquoi ne vous

en allez-vous pas? que les gens bien élevés savent aussitôt faire de

ces phrases qu'il faudrait appeler des phrases de sortie.

Eugène prit un air agréable et dit:--Madame, j'avais hâte de vous voir

pour...

Il s'arrêta tout court. Une porte s'ouvrit. Le monsieur qui conduisait

le tilbury se montra soudain, sans chapeau, ne salua pas la comtesse,

regarda soucieusement Eugène, et tendit la main à Maxime, en lui

disant: «Bonjour,» avec une expression fraternelle qui surprit

singulièrement Eugène. Les jeunes gens de province ignorent combien est

douce la vie à trois.

--Monsieur de Restaud, dit la comtesse à l'étudiant en lui montrant son

mari.

Eugène s'inclina profondément.

--Monsieur, dit-elle en continuant et en présentant Eugène au comte de

Restaud, est monsieur de Rastignac, parent de madame la vicomtesse de

Beauséant par les Marcillac, et que j'ai eu le plaisir de rencontrer à

son dernier bal.

_Parent de madame la vicomtesse de Beauséant par les Marcillac!_ ces

mots, que la comtesse prononça presque emphatiquement, par suite de

l'espèce d'orgueil qu'éprouve une maîtresse de maison à prouver qu'elle

n'a chez elle que des gens de distinction, furent d'un effet magique,

le comte quitta son air froidement cérémonieux et salua l'étudiant.

--Enchanté, dit-il, monsieur, de pouvoir faire votre connaissance.

Le comte Maxime de Trailles lui-même jeta sur Eugène un regard inquiet

et quitta tout à coup son air impertinent. Ce coup de baguette, dû à la

puissante intervention d'un nom, ouvrit trente cases dans le cerveau du

méridional, et lui rendit l'esprit qu'il avait préparé. Une soudaine

lumière lui fit voir clair dans l'atmosphère de la haute société

parisienne, encore ténébreuse pour lui. La Maison-Vauquer, le père

Goriot étaient alors bien loin de sa pensée.

--Je croyais les Marcillac éteints? dit le comte de Restaud à Eugène.

--Oui, monsieur, répondit-il. Mon grand-oncle, le chevalier de

Rastignac, a épousé l'héritière de la famille de Marcillac. Il n'a eu

qu'une fille, qui a épousé le maréchal de Clarimbault, aïeul maternel

de madame de Beauséant. Nous sommes la branche cadette, branche

d'autant plus pauvre que mon grand-oncle, vice-amiral, a tout perdu au

service du roi. Le gouvernement révolutionnaire n'a pas voulu admettre

nos créances dans la liquidation qu'il a faite de la compagnie des

Indes.

--Monsieur votre grand-oncle ne commandait-il pas le Vengeur avant 1789?

--Précisément.

--Alors, il a connu mon grand-père, qui commandait le Warwick.

Maxime haussa légèrement les épaules en regardant madame de Restaud, et

eut l'air de lui dire: S'il se met à causer marine avec celui-là, nous

sommes perdus. Anastasie comprit le regard de monsieur de Trailles.

Avec cette admirable puissance que possèdent les femmes, elle se mit à

sourire en disant: «Venez, Maxime; j'ai quelque chose à vous demander.

Messieurs, nous vous laisserons naviguer de conserve sur le Warwick

et sur le Vengeur.» Elle se leva et fit un signe plein de traîtrise

railleuse à Maxime, qui prit avec elle la route du boudoir. A peine

ce couple _morganatique_, jolie expression allemande qui n'a pas

son équivalent en français, avait-il atteint la porte, que le comte

interrompit sa conversation avec Eugène.

--Anastasie! restez donc, ma chère, s'écria-t-il avec humeur, vous

savez bien que...

--Je reviens, je reviens, dit-elle en l'interrompant, il ne me faut

qu'un moment pour dire à Maxime ce dont je veux le charger.

Elle revint promptement. Comme toutes les femmes qui, forcées

d'observer le caractère de leurs maris pour pouvoir se conduire à leur

fantaisie, savent reconnaître jusqu'où elles peuvent aller afin de

ne pas perdre une confiance précieuse, et qui alors ne les choquent

jamais dans les petites choses de la vie, la comtesse avait vu d'après

les inflexions de la voix du comte qu'il n'y aurait aucune sécurité à

rester dans le boudoir. Ces contre-temps étaient dus à Eugène. Aussi la

comtesse montra-t-elle l'étudiant d'un air et par un geste pleins de

dépit à Maxime, qui dit fort épigrammatiquement au comte, à sa femme et

à Eugène:--Écoutez, vous êtes en affaires, je ne veux pas vous gêner;

adieu. Il se sauva.

--Restez donc, Maxime! cria le comte.

--Venez dîner, dit la comtesse qui laissant encore une fois Eugène et

le comte suivit Maxime dans le premier salon où ils restèrent assez de

temps ensemble pour croire que monsieur de Restaud congédierait Eugène.

Rastignac les entendait tour à tour éclatant de rire, causant, se

taisant; mais le malicieux étudiant faisait de l'esprit avec monsieur

de Restaud, le flattait ou l'embarquait dans des discussions, afin de

revoir la comtesse et de savoir quelles étaient ses relations avec le

père Goriot. Cette femme, évidemment amoureuse de Maxime; cette femme,

maîtresse de son mari, liée secrètement au vieux vermicellier, lui

semblait tout un mystère. Il voulait pénétrer ce mystère, espérant

ainsi pouvoir régner en souverain sur cette femme si éminemment

Parisienne.

--Anastasie, dit le comte appelant de nouveau sa femme.

--Allons, mon pauvre Maxime, dit-elle au jeune homme, il faut se

résigner. A ce soir...

--J'espère, _Nasie_, lui dit-il à l'oreille, que vous consignerez ce

petit jeune homme dont les yeux s'allumaient comme des charbons quand

votre peignoir s'entr'ouvrait. Il vous ferait des déclarations, vous

compromettrait, et vous me forceriez à le tuer.

--Êtes-vous fou, Maxime? dit-elle. Ces petits étudiants ne sont-ils

pas, au contraire, d'excellents paratonnerres? Je le ferai, certes,

prendre en grippe à Restaud.

Maxime éclata de rire et sortit suivi de la comtesse, qui se mit à la

fenêtre pour le voir montant en voiture, faisant piaffer son cheval, et

agitant son fouet. Elle ne revint que quand la grande porte fut fermée.

--Dites donc, lui cria le comte quand elle rentra, ma chère, la terre

où demeure la famille de monsieur n'est pas loin de Verteuil, sur la

Charente. Le grand-oncle de monsieur et mon grand-père se connaissaient.

--Enchantée d'être en pays de connaissance, dit la comtesse distraite.

--Plus que vous ne le croyez, dit à voix basse Eugène.

--Comment? dit-elle vivement.

--Mais, reprit l'étudiant, je viens de voir sortir de chez vous un

monsieur avec lequel je suis porte à porte dans la même pension, le

père Goriot.

A ce nom enjolivé du mot _père_, le comte, qui tisonnait, jeta les

pincettes dans le feu, comme si elles lui eussent brûlé les mains, et

se leva.

--Monsieur, vous auriez pu dire monsieur Goriot! s'écria-t-il.

La comtesse pâlit d'abord en voyant l'impatience de son mari, puis

elle rougit, et fut évidemment embarrassée; elle répondit d'une voix

qu'elle voulut rendre naturelle, et d'un air faussement dégagé: «Il

est impossible de connaître quelqu'un que nous aimions mieux...» Elle

s'interrompit, regarda son piano, comme s'il se réveillait en elle

quelque fantaisie, et dit:--Aimez-vous la musique, monsieur?

--Beaucoup, répondit Eugène devenu rouge et bêtifié par l'idée confuse

qu'il eut d'avoir commis quelque lourde sottise.

--Chantez-vous? s'écria-t-elle en s'en allant à son piano dont elle

attaqua vivement toutes les touches en les remuant depuis l'ut d'en bas

jusqu'au fa d'en haut. Rrrrah!

--Non, madame.

Le comte de Restaud se promenait de long en large.

--C'est dommage, vous vous êtes privé d'un grand moyen de

succès.--_Ca-a-ro, ca-a-ro, ca-a-a-a-ro, non du-bita-re_, chanta la

comtesse.

En prononçant le nom du père Goriot, Eugène avait donné un coup de

baguette magique, mais dont l'effet était l'inverse de celui qu'avaient

frappé ces mots: parent de madame de Beauséant. Il se trouvait

dans la situation d'un homme introduit par faveur chez un amateur

de curiosités, et qui, touchant par mégarde une armoire pleine de

figures sculptées, fait tomber trois ou quatre têtes mal collées. Il

aurait voulu se jeter dans un gouffre. Le visage de madame de Restaud

était sec, froid, et ses yeux devenus indifférents fuyaient ceux du

malencontreux étudiant.

--Madame, dit-il, vous avez à causer avec monsieur de Restaud, veuillez

agréer mes hommages, et me permettre...

--Toutes les fois que vous viendrez, dit précipitamment la comtesse en

arrêtant Eugène par un geste, vous êtes sûr de nous faire, à monsieur

de Restaud comme à moi, le plus vif plaisir.

Eugène salua profondément le couple et sortit suivi de monsieur

de Restaud, qui, malgré ses instances, l'accompagna jusque dans

l'antichambre.

--Toutes les fois que monsieur se présentera, dit le comte à Maurice,

ni madame ni moi nous n'y serons.

Quand Eugène mit le pied sur le perron, il s'aperçut qu'il

pleuvait.--Allons, se dit-il, je suis venu faire une gaucherie dont

j'ignore la cause et la portée, je gâterai par-dessus le marché mon

habit et mon chapeau. Je devrais rester dans un coin à piocher le

Droit, ne penser qu'à devenir un rude magistrat. Puis-je aller dans

le monde quand, pour y manœuvrer convenablement, il faut un tas de

cabriolets, de bottes cirées, d'agrès indispensables, des chaînes

d'or, dès le matin des gants de daim blancs qui coûtent six francs, et

toujours des gants jaunes le soir? Vieux drôle de père Goriot, va!

Quand il se trouva sous la porte de la rue, le cocher d'une voiture

de louage, qui venait sans doute de remiser de nouveaux mariés et qui

ne demandait pas mieux que de voler à son maître quelques courses de

contrebande, fit à Eugène un signe en le voyant sans parapluie, en

habit noir, gilet blanc, gants jaunes et bottes cirées. Eugène était

sous l'empire d'une de ces rages sourdes qui poussent un jeune homme

à s'enfoncer de plus en plus dans l'abîme où il est entré, comme s'il

espérait y trouver une heureuse issue. Il consentit par un mouvement de

tête à la demande du cocher. Sans avoir plus de vingt-deux sous dans sa

poche, il monta dans la voiture où quelques grains de fleurs d'oranger

et des brins de cannetille attestaient le passage des mariés.

--Où monsieur va-t-il? demanda le cocher, qui n'avait déjà plus ses

gants blancs.

--Parbleu! se dit Eugène, puisque je m'enfonce, il faut au moins

que cela me serve à quelque chose! Allez à l'hôtel de Beauséant,

ajouta-t-il à haute voix.

--Lequel? dit le cocher.

Mot sublime qui confondit Eugène. Cet élégant inédit ne savait pas

qu'il y avait deux hôtels de Beauséant, il ne connaissait pas combien

il était riche en parents qui ne se souciaient pas de lui.

--Le vicomte de Beauséant, rue...

--De Grenelle, dit le cocher en hochant la tête et l'interrompant.

Voyez-vous, il y a encore l'hôtel du comte et du marquis de Beauséant,

rue Saint-Dominique, ajouta-t-il en relevant le marchepied.

--Je le sais bien, répondit Eugène d'un air sec. Tout le monde

aujourd'hui se moque donc de moi! dit-il en jetant son chapeau sur les

coussins de devant. Voilà une escapade qui va me coûter la rançon d'un

roi. Mais au moins je vais faire ma visite à ma soi-disant cousine

d'une manière solidement aristocratique. Le père Goriot me coûte déjà

au moins dix francs, le vieux scélérat! Ma foi, je vais raconter mon

aventure à madame de Beauséant, peut-être la ferai-je rire. Elle saura

sans doute le mystère des liaisons criminelles de ce vieux rat sans

queue et de cette belle femme. Il vaut mieux plaire à ma cousine que

de me cogner contre cette femme immorale, qui me fait l'effet d'être

bien coûteuse. Si le nom de la belle vicomtesse est si puissant, de

quel poids doit donc être sa personne? Adressons-nous en haut. Quand on

s'attaque à quelque chose dans le ciel, il faut viser Dieu!

La Comédie humaine - Volume 09. Scènes de la vie parisienne - Tome 01 · 第 34 / 52 段