Le pauvre Henri de Marsay ne rencontra de père que dans celui des

deux qui n'était pas obligé de l'être. La Paternité de monsieur de

Marsay fut naturellement très-incomplète. Les enfants n'ont, dans

l'ordre naturel, de père que pendant peu de moments; et le gentilhomme

imita la nature. Le bonhomme n'eût pas vendu son nom s'il n'avait

point eu de vices. Alors il mangea sans remords dans les tripots, et

but ailleurs le peu de semestres que payait aux rentiers le trésor

national. Puis il livra l'enfant à une vieille sœur, une demoiselle

de Marsay, qui en eut grand soin, et lui donna, sur la maigre pension

allouée par son frère, un précepteur, un abbé sans sou, ni maille, qui

toisa l'avenir du jeune homme et résolut de se payer, sur les cent

mille livres de rente, des soins donnés à son pupille, qu'il prit en

affection. Ce précepteur se trouvait par hasard, être un vrai prêtre,

un de ces ecclésiastiques taillés pour devenir cardinaux en France ou

Borgia sous la tiare. Il apprit en trois ans à l'enfant ce qu'on lui

eût appris en dix ans au collége. Puis ce grand homme, nommé l'abbé

de Maronis, acheva l'éducation de son élève en lui faisant étudier la

civilisation sous toutes ses faces: il le nourrit de son expérience, le

traîna fort peu dans les églises, alors fermées; le promena quelquefois

dans les coulisses, plus souvent chez les courtisanes; il lui démonta

les sentiments humains pièce à pièce; lui enseigna la politique au

cœur des salons où elle se rôtissait alors; il lui numérota les

machines du gouvernement, et tenta, par amitié pour une belle nature

délaissée, mais riche en espérance, de remplacer virilement la mère:

l'Église n'est-elle pas la mère des orphelins? L'élève répondit à tant

de soins. Ce digne homme mourut évêque en 1812, avec la satisfaction

d'avoir laissé sous le ciel un enfant dont le cœur et l'esprit étaient

à seize ans si bien façonnés, qu'il pouvait jouer sous jambe un homme

de quarante. Qui se serait attendu à rencontrer un cœur de bronze, une

cervelle alcoolisée sous les dehors les plus séduisants que les vieux

peintres, ces artistes naïfs, aient donné au serpent dans le paradis

terrestre? Ce n'est rien encore. De plus, le bon diable violet avait

fait faire à son enfant de prédilection certaines connaissances dans la

haute société de Paris qui pouvaient équivaloir comme produit, entre

les mains du jeune homme, à cent autres mille livres de rente. Enfin,

ce prêtre, vicieux mais politique, incrédule mais savant, perfide mais

aimable, faible en apparence mais aussi vigoureux de tête que de corps,

fut si réellement utile à son élève, si complaisant à ses vices, si

bon calculateur de toute espèce de force, si profond quand il fallait

faire quelque décompte humain, si jeune à table, à Frascati, à.... je

ne sais où, que le reconnaissant Henri de Marsay ne s'attendrissait

plus guère, en 1814, qu'en voyant le portrait de son cher évêque,

seule chose mobilière qu'ait pu lui léguer ce prélat, admirable type

des hommes dont le génie sauvera l'Église catholique, apostolique et

romaine, compromise en ce moment par la faiblesse de ses recrues, et

par la vieillesse de ses pontifes; mais si veut l'Église. La guerre

continentale empêcha le jeune de Marsay de connaître son vrai père

dont il est douteux qu'il sût le nom. Enfant abandonné, il ne connut

pas davantage madame de Marsay. Naturellement il regretta fort peu son

père putatif. Quant à mademoiselle de Marsay, sa seule mère, il lui

fit élever dans le cimetière du père Lachaise lorsqu'elle mourut un

fort joli petit tombeau. Mgr de Maronis avait garanti à ce vieux bonnet

à coques, l'une des meilleures places dans le ciel, en sorte que, la

voyant heureuse de mourir, Henri lui donna des larmes égoïstes, il se

mit à la pleurer pour lui-même. Voyant cette douleur, l'abbé sécha

les larmes de son élève, en lui faisant observer que la bonne fille

prenait bien dégoûtamment son tabac, et devenait si laide, si sourde,

si ennuyeuse, qu'il devait des remercîments à la mort. L'évêque avait

fait émanciper son élève en 1811. Puis quand la mère de monsieur de

Marsay se remaria, le prêtre choisit, dans un conseil de famille, un de

ces honnêtes acéphales triés par lui sur le volet du confessionnal, et

le chargea d'administrer la fortune dont il appliquait bien les revenus

au besoin de la communauté, mais dont il voulait conserver le capital.

[Illustration: HENRI DE MARSAY.

Quoiqu'il eût vingt-deux ans accomplis, il paraissait en avoir à

peine dix-sept.]

Vers la fin de 1814, Henri de Marsay n'avait donc sur terre aucun

sentiment obligatoire et se trouvait libre autant que l'oiseau sans

compagne. Quoiqu'il eût vingt-deux ans accomplis, il paraissait en

avoir à peine dix-sept. Généralement, les plus difficiles de ses

rivaux le regardaient comme le plus joli garçon de Paris. De son père,

lord Dudley, il avait pris les yeux bleus les plus amoureusement

décevants; de sa mère, les cheveux noirs les plus touffus; de tous

deux, un sang pur, une peau de jeune fille, un air doux et modeste,

une taille fine et aristocratique, de fort belles mains. Pour une

femme, le voir, c'était en être folle; vous savez? concevoir un de

ces désirs qui mordent le cœur, mais qui s'oublient par impossibilité

de le satisfaire, parce que la femme est vulgairement à Paris sans

ténacité. Peu d'entre elles se disent à la manière des hommes, le:

JE MAINTIENDRAI de la maison d'Orange. Sous cette fraîcheur de vie,

et malgré l'eau limpide de ses yeux, Henri avait un courage de lion,

une adresse de singe. Il coupait une balle à dix pas dans la lame

d'un couteau; montait à cheval de manière à réaliser la fable du

centaure; conduisait avec grâce une voiture à grandes guides; était

leste comme Chérubin et tranquille comme un mouton; mais il savait

battre un homme du faubourg au terrible jeu de la savate ou du bâton;

puis, il touchait du piano de manière à pouvoir se faire artiste s'il

tombait dans le malheur, et possédait une voix qui lui aurait valu de

Barbaja, cinquante mille francs par saison. Hélas toutes ces belles

qualités, ces jolis défauts étaient ternis par un épouvantable vice:

il ne croyait ni aux hommes ni aux femmes, ni à Dieu ni au diable. La

capricieuse nature avait commencé à le douer; un prêtre l'avait achevé.

Pour rendre cette aventure compréhensible, il est nécessaire d'ajouter

ici que lord Dudley trouva naturellement beaucoup de femmes disposées

à tirer quelques exemplaires d'un si délicieux portrait. Son second

chef-d'œuvre en ce genre fut une jeune fille nommée Euphémie, née

d'une dame espagnole, élevée à la Havane, ramenée à Madrid avec une

jeune créole des Antilles, avec les goûts ruineux des colonies;

mais heureusement mariée à un vieux et puissamment riche seigneur

espagnol, don Hijos, marquis de San-Réal qui, depuis l'occupation de

l'Espagne par les troupes françaises, était venu habiter Paris, et

demeurait rue Saint-Lazare. Autant par insouciance que par respect

pour l'innocence du jeune âge, lord Dudley ne donna point avis à ses

enfants des parentés qu'il leur créait partout. Ceci est un léger

inconvénient de la civilisation, elle a tant d'avantages, il faut lui

passer ses malheurs en faveur de ses bienfaits. Lord Dudley, pour n'en

plus parler, vint, en 1816, se réfugier à Paris, afin d'éviter les

poursuites de la justice anglaise qui, de l'Orient, ne protége que la

marchandise. Le lord voyageur demanda quel était ce beau jeune homme en

voyant Henri. Puis, en l'entendant nommer:--Ah! c'est mon fils. Quel

malheur! dit-il.

Telle était l'histoire du jeune homme qui, vers le milieu du mois

d'avril, en 1815, parcourait nonchalamment la grande allée des

Tuileries, à la manière de tous les animaux qui, connaissant leurs

forces, marchent dans leur paix et leur majesté; les bourgeoises

se retournaient tout naïvement pour le revoir, les femmes ne se

retournaient point, elles l'attendaient au retour, et gravaient dans

leur mémoire, pour s'en souvenir à propos, cette suave figure qui n'eût

pas déparé le corps de la plus belle d'entre elles.

--Que fais-tu donc ici le dimanche? dit à Henri le marquis de

Ronquerolles en passant.

--Il y a du poisson dans la nasse, répondit le jeune homme.

Cet échange de pensées se fit au moyen de deux regards significatifs et

sans que ni Ronquerolles ni de Marsay eussent l'air de se connaître. Le

jeune homme examinait les promeneurs, avec cette promptitude de coup

d'œil et d'ouïe particulière au Parisien qui paraît, au premier aspect,

ne rien voir et ne rien entendre, mais qui voit et entend tout. En ce

moment, un jeune homme vint à lui, lui prit familièrement le bras, en

lui disant:--Comment cela va-t-il, mon bon de Marsay?

--Mais très-bien, lui répondit de Marsay de cet air affectueux en

apparence, mais qui entre les jeunes gens Parisiens, ne prouve rien, ni

pour le présent ni pour l'avenir.

En effet, les jeunes gens de Paris ne ressemblent aux jeunes gens

d'aucune autre ville. Ils se divisent en deux classes: le jeune homme

qui a quelque chose, et le jeune homme qui n'a rien; ou, le jeune

homme qui pense et celui qui dépense. Mais entendez-le bien, il ne

s'agit ici que de ces indigènes qui mènent à Paris le train délicieux

d'une vie élégante. Il y existe bien quelques autres jeunes gens,

mais ceux-là sont des enfants qui conçoivent très-tard l'existence

parisienne et en restent les dupes. Ils ne spéculent pas, ils étudient,

ils piochent, disent les autres. Enfin il s'y voit encore certains

jeunes gens, riches ou pauvres, qui embrassent des carrières et les

suivent tout uniment; ils sont un peu l'Émile de Rousseau, de la chair

à citoyen, et n'apparaissent jamais dans le monde. Les diplomates les

nomment impoliment des niais. Niais ou non, ils augmentent le nombre

de ces gens médiocres sous le poids desquels plie la France. Ils

sont toujours là; toujours prêts à gâcher les affaires publiques ou

particulières, avec la plate truelle de la médiocrité, en se targuant

de leur impuissance qu'ils nomment mœurs et probité. Ces espèces de

_Prix d'excellence_ sociaux infestent l'administration, l'armée, la

magistrature, les chambres, la cour. Ils amoindrissent, aplatissent

le pays et constituent en quelque sorte dans le corps politique, une

lymphe qui le surcharge et le rend mollasse. Ces honnêtes personnes

nomment les gens de talent, immoraux, ou fripons. Si ces fripons font

payer leurs services, du moins ils servent; tandis que ceux-là nuisent

et sont respectés par la foule; mais heureusement pour la France, la

jeunesse élégante les stigmatise sans cesse du nom de ganaches.

Donc, au premier coup d'œil, il est naturel de croire très-distinctes,

les deux espèces de jeunes gens qui mènent une vie élégante; aimable

corporation à laquelle appartenait Henri de Marsay. Mais les

observateurs qui ne s'arrêtent pas à la superficie des choses, sont

bientôt convaincus que les différences sont purement morales, et que

rien n'est trompeur comme l'est cette jolie écorce. Néanmoins tous

prennent également le pas sur tout le monde; parlent, à tort et à

travers, des choses, des hommes, de littérature, de beaux-arts; ont

toujours à la bouche le _Pitt et Cobourg_ de chaque année; interrompent

une conversation par un calembour; tournent en ridicule la science

et le savant; méprisent tout ce qu'ils ne connaissent pas ou tout ce

qu'ils craignent; puis se mettent au-dessus de tout, en s'instituant

juges suprêmes de tout. Tous mystifieraient leurs pères, et seraient

prêts à verser dans le sein de leurs mères des larmes de crocodile;

mais généralement ils ne croient à rien, médisent des femmes, ou jouent

la modestie, et obéissent en réalité, à une mauvaise courtisane, ou

à quelque vieille femme. Tous sont également cariés jusqu'aux os par

le calcul, par la dépravation, par une brutale envie de parvenir, et

s'ils sont menacés de la pierre, en les sondant on la leur trouverait à

tous, au cœur. A l'état normal, ils ont les plus jolis dehors, mettent

l'amitié à tout propos en jeu, sont également entraînants. Le même

persiflage domine leurs changeants jargons; ils visent à la bizarrerie

dans leurs toilettes, se font gloire de répéter les bêtises de tel ou

tel acteur en vogue, et débutent avec qui que ce soit par le mépris

ou l'impertinence pour avoir en quelque sorte la première manche à ce

jeu; mais malheur à qui ne sait pas se laisser crever un œil pour leur

en crever deux. Ils paraissent également indifférents aux malheurs de

la patrie, et à ses fléaux. Ils ressemblent enfin bien tous à la jolie

écume blanche qui couronne le flot des tempêtes. Ils s'habillent,

dînent, dansent, s'amusent le jour de la bataille de Waterloo, pendant

le choléra, ou pendant une révolution. Enfin, ils font bien tous

la même dépense; mais ici commence le parallèle. De cette fortune

flottante et agréablement gaspillée, les uns ont le capital, et les

autres l'attendent; ils ont les mêmes tailleurs, mais les factures

de ceux-là sont à solder. Puis si les uns, semblables à des cribles,

reçoivent toutes espèces d'idées, sans en garder aucune; ceux-là, les

comparent et s'assimilent toutes les bonnes. Si ceux-ci croient savoir

quelque chose, ne savent rien et comprennent tout; prêtent tout à ceux

qui n'ont besoin de rien et n'offrent rien à ceux qui ont besoin de

quelque chose; ceux-là étudient secrètement les pensées d'autrui, et

placent leur argent aussi bien que leurs folies à gros intérêts. Les

uns n'ont plus d'impressions fidèles, parce que leur âme, comme une

glace dépolie par l'user, ne réfléchit plus aucune image; les autres

économisent leurs sens et leur vie tout en paraissant la jeter, comme

ceux-là, par les fenêtres. Les premiers, sur la foi d'une espérance,

se dévouent sans conviction à un système qui a le vent et remonte le

courant, mais ils sautent sur une autre embarcation politique, quand

la première va en dérive; les seconds toisent l'avenir, le sondent

et voient dans la fidélité politique ce que les Anglais voient dans

la probité commerciale, un élément de succès. Mais là où le jeune

homme qui a quelque chose fait un calembour ou dit un bon mot sur

le revirement du trône; celui qui n'a rien, fait un calcul public,

ou une bassesse secrète, et parvient tout en donnant des poignées

de main à ses amis. Les uns ne croient jamais de facultés à autrui,

prennent toutes leurs idées pour neuves, comme si le monde était fait

de la veille, ils ont une confiance illimitée en eux, et n'ont pas

d'ennemi plus cruel que leur personne. Mais les autres sont armés

d'une défiance continuelle des hommes qu'ils estiment à leur valeur,

et sont assez profonds pour avoir une pensée de plus que leurs amis

qu'ils exploitent; alors le soir, quand leur tête est sur l'oreiller,

ils pèsent les hommes comme un avare pèse ses pièces d'or. Les uns se

fâchent d'une impertinence sans portée et se laissent plaisanter par

les diplomates qui les font poser devant eux en tirant le fil principal

de ces pantins, l'amour-propre; tandis que les autres se font respecter

et choisissent leurs victimes et leurs protecteurs. Alors, un jour,

ceux qui n'avaient rien, ont quelque chose; et ceux qui avaient quelque

chose, n'ont rien. Ceux-ci regardent leurs camarades parvenus à une

position comme des sournois, des mauvais cœurs, mais aussi comme des

hommes forts.--Il est très-fort!... est l'immense éloge décerné à ceux

qui sont arrivés, _quibuscumque viis_, à la politique, à une femme ou à

une fortune. Parmi eux, se rencontrent certains jeunes gens qui jouent

ce rôle en le commençant avec des dettes; et naturellement, ils sont

plus dangereux que ceux qui le jouent sans avoir un sou.

Le jeune homme qui s'intitulait ami de Henri de Marsay était un

étourdi, arrivé de province et auquel les jeunes gens, alors à la

mode, apprenaient l'art d'écorner proprement une succession, mais il

avait un dernier gâteau à manger dans sa province, un établissement

certain. C'était tout simplement un héritier passé sans transition de

ses maigres cent francs par mois, à toute la fortune paternelle, et

qui, s'il n'avait pas assez d'esprit pour s'apercevoir que l'on se

moquait de lui, savait assez de calcul pour s'arrêter aux deux tiers de

son capital. Il venait découvrir à Paris, moyennant quelques billets

de mille francs, la valeur exacte des harnais, l'art de ne pas trop

respecter ses gants, y entendre de savantes méditations sur les gages

à donner aux gens, et chercher quel forfait était le plus avantageux à

conclure avec eux; il tenait beaucoup à pouvoir parler en bons termes

de ses chevaux, de son chien des Pyrénées, à reconnaître d'après la

mise, le marcher, le brodequin, à quelle espèce appartenait une femme;

étudier l'écarté, retenir quelques mots à la mode, et conquérir, par

son séjour dans le monde parisien, l'autorité nécessaire pour importer

plus tard en province le goût du thé, l'argenterie à forme anglaise,

et se donner le droit de tout mépriser autour de lui pendant le reste

de ses jours. De Marsay l'avait pris en amitié pour s'en servir dans

le monde, comme un hardi spéculateur se sert d'un commis de confiance.

L'amitié fausse ou vraie de de Marsay était une position sociale pour

Paul de Manerville qui, de son côté, se croyait fort en exploitant à

sa manière son ami intime. Il vivait dans le reflet de son ami, se

mettait constamment sous son parapluie, en chaussait les bottes, se

dorait de ses rayons. En se posant près de Henri, ou même en marchant à

ses côtés, il avait l'air de dire:--Ne nous insultez pas, nous sommes

de vrais tigres. Souvent il se permettait de dire avec fatuité:--Si

je demandais telle ou telle chose à Henri, il est assez mon ami pour

le faire.... Mais il avait soin de ne lui jamais rien demander. Il

le craignait, et sa crainte, quoique imperceptible, réagissait sur

les autres, et servait de Marsay.--C'est un fier homme que de Marsay,

disait Paul. Ha, ha, vous verrez, il sera ce qu'il voudra être. Je

ne m'étonnerais pas de le trouver un jour ministre des affaires

étrangères. Rien ne lui résiste. Puis il faisait de de Marsay ce que

le caporal Trim faisait de son bonnet, un enjeu perpétuel. Demandez à

de Marsay, et vous verrez!

Ou bien:--L'autre jour, nous chassions, de Marsay et moi, il ne voulait

pas me croire, j'ai sauté un buisson sans bouger de mon cheval!

Ou bien:--Nous étions, de Marsay et moi, chez des femmes, et, ma parole

d'honneur, j'étais, etc.

Ainsi Paul de Manerville ne pouvait se classer que dans la grande,

l'illustre et puissante famille des niais qui arrivent. Il devait être

un jour député. Pour le moment il n'était même pas un jeune homme. Son

ami de Marsay le définissait ainsi:--Vous me demandez ce que c'est que

Paul. Mais Paul?... c'est Paul de Manerville.

--Je m'étonne, mon bon, dit-il à de Marsay, que vous soyez là, le

dimanche.

--J'allais te faire la même question.

--Une intrigue.

--Une intrigue?

--Bah!

--Je puis bien te dire cela à toi, sans compromettre ma passion. Puis

une femme qui vient le dimanche aux Tuileries n'a pas de valeur,

aristocratiquement parlant.

--Ha! ha!

--Tais-toi donc, ou je ne te dis plus rien. Tu ris trop haut, tu vas

faire croire que nous avons trop déjeuné. Jeudi dernier, ici, sur

la terrasse des Feuillants, je me promenais sans penser à rien du

tout. Mais en arrivant à la grille de la rue Castiglione par laquelle

je comptais m'en aller, je me trouve nez à nez avec une femme, ou

plutôt avec une jeune personne qui, si elle ne m'a pas sauté au cou,

fut arrêtée, je crois, moins par le respect humain que par un de ces

étonnements profonds qui coupent bras et jambes, descendent le long

de l'épine dorsale et s'arrêtent dans la plante des pieds pour vous

attacher au sol. J'ai souvent produit des effets de ce genre, espèce de

magnétisme animal qui devient très puissant lorsque les rapports sont

respectivement crochus. Mais, mon cher, ce n'était ni une stupéfaction,

ni une fille vulgaire. Moralement parlant, sa figure semblait

dire:--Quoi, te voilà, mon idéal, l'être de mes pensées, de mes rêves

du soir et du matin. Comment es-tu là? pourquoi ce matin? pourquoi

pas hier? Prends-moi, je suis à toi, _et cætera_!--Bon, me dis-je en

moi-même, encore une! Je l'examine donc. Ah! mon cher, physiquement

parlant, l'inconnue est la personne la plus adorablement femme que

j'aie jamais rencontrée. Elle appartient à cette variété féminine que

les Romains nommaient _fulva_, _flava_, la femme de feu. Et d'abord, ce

qui m'a le plus frappé, ce dont je suis encore épris, ce sont deux yeux

jaunes comme ceux des tigres; un jaune d'or qui brille, de l'or vivant,

de l'or qui pense, de l'or qui aime et veut absolument venir dans votre

gousset!

--Nous ne connaissons que ça, mon cher! s'écria Paul. Elle vient

quelquefois ici, c'est la _Fille aux yeux d'or_. Nous lui avons donné

ce nom-là. C'est une jeune personne d'environ vingt-deux ans, et que

j'ai vue ici quand les Bourbons y étaient, mais avec une femme qui vaut

cent mille fois mieux qu'elle.

--Tais-toi, Paul! Il est impossible à quelque femme que ce soit, de

surpasser cette fille semblable à une chatte qui veut venir frôler vos

jambes, une fille blanche à cheveux cendrés, délicate en apparence,

mais qui doit avoir des fils cotonneux sur la troisième phalange de ses

doigts; et le long des joues un duvet blanc dont la ligne, lumineuse

par un beau jour, commence aux oreilles et se perd sur le col.

--Ah! l'autre! mon cher de Marsay. Elle vous a des yeux noirs qui n'ont

jamais pleuré, mais qui brûlent; des sourcils noirs qui se rejoignent

et lui donnent un air de dureté démentie par le réseau plissé de ses

lèvres, sur lesquelles un baiser ne reste pas, des lèvres ardentes

et fraîches; un teint mauresque auquel un homme se chauffe comme au

soleil; mais, ma parole d'honneur, elle te ressemble...

--Tu la flattes!

--Une taille cambrée, la taille élancée d'une corvette construite

pour faire la course, et qui se rue sur le vaisseau marchand avec une

impétuosité française, le mord et le coule bas en deux temps.

--Enfin, mon cher, que me fait celle que je n'ai point vue! reprit

de Marsay. Depuis que j'étudie les femmes, mon inconnue est la seule

dont le sein vierge, les formes ardentes et voluptueuses m'aient

réalisé la seule femme que j'aie rêvée, moi! Elle est l'original de la

délirante peinture, appelée _la femme caressant sa chimère_, la plus

chaude, la plus infernale inspiration du génie antique; une sainte

poésie prostituée par ceux qui l'ont copiée pour les fresques et les

mosaïques; pour un tas de bourgeois qui ne voient dans ce camée qu'une

breloque, et la mettent à leurs clefs de montre, tandis que c'est toute

la femme, un abîme de plaisirs où l'on roule sans en trouver la fin,

tandis que c'est une femme idéale qui se voit quelquefois en réalité

dans l'Espagne, dans l'Italie, presque jamais en France. Hé! bien,

j'ai revu cette fille aux yeux d'or, cette femme caressant sa chimère,

je l'ai revue ici, vendredi. Je pressentais que le lendemain elle

reviendrait à la même heure. Je ne me trompais point. Je me suis plu à

la suivre sans qu'elle me vît, à étudier cette démarche indolente de

la femme inoccupée, mais dans les mouvements de laquelle se devine la

volupté qui dort. Eh! bien, elle s'est retournée, elle m'a vu, m'a de

nouveau adoré, a de nouveau tressailli, frissonné. Alors j'ai remarqué

la véritable _duègne_ espagnole qui la garde, une hyène à laquelle un

jaloux a mis une robe, quelque diablesse bien payée pour garder cette

suave créature... Oh! alors, la duègne m'a rendu plus qu'amoureux, je

suis devenu curieux. Samedi, personne. Me voilà, aujourd'hui, attendant

cette fille dont je suis la chimère, et ne demandant pas mieux que de

me poser comme le monstre de la fresque.

--La voilà, dit Paul, tout le monde se retourne pour la voir....

L'inconnue rougit, ses yeux scintillèrent en apercevant Henri, elle les

ferma, et passa.

--Tu dis qu'elle te remarque? s'écria plaisamment Paul de Manerville.

La Comédie humaine - Volume 09. Scènes de la vie parisienne - Tome 01 · 第 25 / 52 段