deux qui n'était pas obligé de l'être. La Paternité de monsieur de
Marsay fut naturellement très-incomplète. Les enfants n'ont, dans
l'ordre naturel, de père que pendant peu de moments; et le gentilhomme
imita la nature. Le bonhomme n'eût pas vendu son nom s'il n'avait
point eu de vices. Alors il mangea sans remords dans les tripots, et
but ailleurs le peu de semestres que payait aux rentiers le trésor
national. Puis il livra l'enfant à une vieille sœur, une demoiselle
de Marsay, qui en eut grand soin, et lui donna, sur la maigre pension
allouée par son frère, un précepteur, un abbé sans sou, ni maille, qui
toisa l'avenir du jeune homme et résolut de se payer, sur les cent
mille livres de rente, des soins donnés à son pupille, qu'il prit en
affection. Ce précepteur se trouvait par hasard, être un vrai prêtre,
un de ces ecclésiastiques taillés pour devenir cardinaux en France ou
Borgia sous la tiare. Il apprit en trois ans à l'enfant ce qu'on lui
eût appris en dix ans au collége. Puis ce grand homme, nommé l'abbé
de Maronis, acheva l'éducation de son élève en lui faisant étudier la
civilisation sous toutes ses faces: il le nourrit de son expérience, le
traîna fort peu dans les églises, alors fermées; le promena quelquefois
dans les coulisses, plus souvent chez les courtisanes; il lui démonta
les sentiments humains pièce à pièce; lui enseigna la politique au
cœur des salons où elle se rôtissait alors; il lui numérota les
machines du gouvernement, et tenta, par amitié pour une belle nature
délaissée, mais riche en espérance, de remplacer virilement la mère:
l'Église n'est-elle pas la mère des orphelins? L'élève répondit à tant
de soins. Ce digne homme mourut évêque en 1812, avec la satisfaction
d'avoir laissé sous le ciel un enfant dont le cœur et l'esprit étaient
à seize ans si bien façonnés, qu'il pouvait jouer sous jambe un homme
de quarante. Qui se serait attendu à rencontrer un cœur de bronze, une
cervelle alcoolisée sous les dehors les plus séduisants que les vieux
peintres, ces artistes naïfs, aient donné au serpent dans le paradis
terrestre? Ce n'est rien encore. De plus, le bon diable violet avait
fait faire à son enfant de prédilection certaines connaissances dans la
haute société de Paris qui pouvaient équivaloir comme produit, entre
les mains du jeune homme, à cent autres mille livres de rente. Enfin,
ce prêtre, vicieux mais politique, incrédule mais savant, perfide mais
aimable, faible en apparence mais aussi vigoureux de tête que de corps,
fut si réellement utile à son élève, si complaisant à ses vices, si
bon calculateur de toute espèce de force, si profond quand il fallait
faire quelque décompte humain, si jeune à table, à Frascati, à.... je
ne sais où, que le reconnaissant Henri de Marsay ne s'attendrissait
plus guère, en 1814, qu'en voyant le portrait de son cher évêque,
seule chose mobilière qu'ait pu lui léguer ce prélat, admirable type
des hommes dont le génie sauvera l'Église catholique, apostolique et
romaine, compromise en ce moment par la faiblesse de ses recrues, et
par la vieillesse de ses pontifes; mais si veut l'Église. La guerre
continentale empêcha le jeune de Marsay de connaître son vrai père
dont il est douteux qu'il sût le nom. Enfant abandonné, il ne connut
pas davantage madame de Marsay. Naturellement il regretta fort peu son
père putatif. Quant à mademoiselle de Marsay, sa seule mère, il lui
fit élever dans le cimetière du père Lachaise lorsqu'elle mourut un
fort joli petit tombeau. Mgr de Maronis avait garanti à ce vieux bonnet
à coques, l'une des meilleures places dans le ciel, en sorte que, la
voyant heureuse de mourir, Henri lui donna des larmes égoïstes, il se
mit à la pleurer pour lui-même. Voyant cette douleur, l'abbé sécha
les larmes de son élève, en lui faisant observer que la bonne fille
prenait bien dégoûtamment son tabac, et devenait si laide, si sourde,
si ennuyeuse, qu'il devait des remercîments à la mort. L'évêque avait
fait émanciper son élève en 1811. Puis quand la mère de monsieur de
Marsay se remaria, le prêtre choisit, dans un conseil de famille, un de
ces honnêtes acéphales triés par lui sur le volet du confessionnal, et
le chargea d'administrer la fortune dont il appliquait bien les revenus
au besoin de la communauté, mais dont il voulait conserver le capital.
[Illustration: HENRI DE MARSAY.
Quoiqu'il eût vingt-deux ans accomplis, il paraissait en avoir à
peine dix-sept.]
Vers la fin de 1814, Henri de Marsay n'avait donc sur terre aucun
sentiment obligatoire et se trouvait libre autant que l'oiseau sans
compagne. Quoiqu'il eût vingt-deux ans accomplis, il paraissait en
avoir à peine dix-sept. Généralement, les plus difficiles de ses
rivaux le regardaient comme le plus joli garçon de Paris. De son père,
lord Dudley, il avait pris les yeux bleus les plus amoureusement
décevants; de sa mère, les cheveux noirs les plus touffus; de tous
deux, un sang pur, une peau de jeune fille, un air doux et modeste,
une taille fine et aristocratique, de fort belles mains. Pour une
femme, le voir, c'était en être folle; vous savez? concevoir un de
ces désirs qui mordent le cœur, mais qui s'oublient par impossibilité
de le satisfaire, parce que la femme est vulgairement à Paris sans
ténacité. Peu d'entre elles se disent à la manière des hommes, le:
JE MAINTIENDRAI de la maison d'Orange. Sous cette fraîcheur de vie,
et malgré l'eau limpide de ses yeux, Henri avait un courage de lion,
une adresse de singe. Il coupait une balle à dix pas dans la lame
d'un couteau; montait à cheval de manière à réaliser la fable du
centaure; conduisait avec grâce une voiture à grandes guides; était
leste comme Chérubin et tranquille comme un mouton; mais il savait
battre un homme du faubourg au terrible jeu de la savate ou du bâton;
puis, il touchait du piano de manière à pouvoir se faire artiste s'il
tombait dans le malheur, et possédait une voix qui lui aurait valu de
Barbaja, cinquante mille francs par saison. Hélas toutes ces belles
qualités, ces jolis défauts étaient ternis par un épouvantable vice:
il ne croyait ni aux hommes ni aux femmes, ni à Dieu ni au diable. La
capricieuse nature avait commencé à le douer; un prêtre l'avait achevé.
Pour rendre cette aventure compréhensible, il est nécessaire d'ajouter
ici que lord Dudley trouva naturellement beaucoup de femmes disposées
à tirer quelques exemplaires d'un si délicieux portrait. Son second
chef-d'œuvre en ce genre fut une jeune fille nommée Euphémie, née
d'une dame espagnole, élevée à la Havane, ramenée à Madrid avec une
jeune créole des Antilles, avec les goûts ruineux des colonies;
mais heureusement mariée à un vieux et puissamment riche seigneur
espagnol, don Hijos, marquis de San-Réal qui, depuis l'occupation de
l'Espagne par les troupes françaises, était venu habiter Paris, et
demeurait rue Saint-Lazare. Autant par insouciance que par respect
pour l'innocence du jeune âge, lord Dudley ne donna point avis à ses
enfants des parentés qu'il leur créait partout. Ceci est un léger
inconvénient de la civilisation, elle a tant d'avantages, il faut lui
passer ses malheurs en faveur de ses bienfaits. Lord Dudley, pour n'en
plus parler, vint, en 1816, se réfugier à Paris, afin d'éviter les
poursuites de la justice anglaise qui, de l'Orient, ne protége que la
marchandise. Le lord voyageur demanda quel était ce beau jeune homme en
voyant Henri. Puis, en l'entendant nommer:--Ah! c'est mon fils. Quel
malheur! dit-il.
Telle était l'histoire du jeune homme qui, vers le milieu du mois
d'avril, en 1815, parcourait nonchalamment la grande allée des
Tuileries, à la manière de tous les animaux qui, connaissant leurs
forces, marchent dans leur paix et leur majesté; les bourgeoises
se retournaient tout naïvement pour le revoir, les femmes ne se
retournaient point, elles l'attendaient au retour, et gravaient dans
leur mémoire, pour s'en souvenir à propos, cette suave figure qui n'eût
pas déparé le corps de la plus belle d'entre elles.
--Que fais-tu donc ici le dimanche? dit à Henri le marquis de
Ronquerolles en passant.
--Il y a du poisson dans la nasse, répondit le jeune homme.
Cet échange de pensées se fit au moyen de deux regards significatifs et
sans que ni Ronquerolles ni de Marsay eussent l'air de se connaître. Le
jeune homme examinait les promeneurs, avec cette promptitude de coup
d'œil et d'ouïe particulière au Parisien qui paraît, au premier aspect,
ne rien voir et ne rien entendre, mais qui voit et entend tout. En ce
moment, un jeune homme vint à lui, lui prit familièrement le bras, en
lui disant:--Comment cela va-t-il, mon bon de Marsay?
--Mais très-bien, lui répondit de Marsay de cet air affectueux en
apparence, mais qui entre les jeunes gens Parisiens, ne prouve rien, ni
pour le présent ni pour l'avenir.
En effet, les jeunes gens de Paris ne ressemblent aux jeunes gens
d'aucune autre ville. Ils se divisent en deux classes: le jeune homme
qui a quelque chose, et le jeune homme qui n'a rien; ou, le jeune
homme qui pense et celui qui dépense. Mais entendez-le bien, il ne
s'agit ici que de ces indigènes qui mènent à Paris le train délicieux
d'une vie élégante. Il y existe bien quelques autres jeunes gens,
mais ceux-là sont des enfants qui conçoivent très-tard l'existence
parisienne et en restent les dupes. Ils ne spéculent pas, ils étudient,
ils piochent, disent les autres. Enfin il s'y voit encore certains
jeunes gens, riches ou pauvres, qui embrassent des carrières et les
suivent tout uniment; ils sont un peu l'Émile de Rousseau, de la chair
à citoyen, et n'apparaissent jamais dans le monde. Les diplomates les
nomment impoliment des niais. Niais ou non, ils augmentent le nombre
de ces gens médiocres sous le poids desquels plie la France. Ils
sont toujours là; toujours prêts à gâcher les affaires publiques ou
particulières, avec la plate truelle de la médiocrité, en se targuant
de leur impuissance qu'ils nomment mœurs et probité. Ces espèces de
_Prix d'excellence_ sociaux infestent l'administration, l'armée, la
magistrature, les chambres, la cour. Ils amoindrissent, aplatissent
le pays et constituent en quelque sorte dans le corps politique, une
lymphe qui le surcharge et le rend mollasse. Ces honnêtes personnes
nomment les gens de talent, immoraux, ou fripons. Si ces fripons font
payer leurs services, du moins ils servent; tandis que ceux-là nuisent
et sont respectés par la foule; mais heureusement pour la France, la
jeunesse élégante les stigmatise sans cesse du nom de ganaches.
Donc, au premier coup d'œil, il est naturel de croire très-distinctes,
les deux espèces de jeunes gens qui mènent une vie élégante; aimable
corporation à laquelle appartenait Henri de Marsay. Mais les
observateurs qui ne s'arrêtent pas à la superficie des choses, sont
bientôt convaincus que les différences sont purement morales, et que
rien n'est trompeur comme l'est cette jolie écorce. Néanmoins tous
prennent également le pas sur tout le monde; parlent, à tort et à
travers, des choses, des hommes, de littérature, de beaux-arts; ont
toujours à la bouche le _Pitt et Cobourg_ de chaque année; interrompent
une conversation par un calembour; tournent en ridicule la science
et le savant; méprisent tout ce qu'ils ne connaissent pas ou tout ce
qu'ils craignent; puis se mettent au-dessus de tout, en s'instituant
juges suprêmes de tout. Tous mystifieraient leurs pères, et seraient
prêts à verser dans le sein de leurs mères des larmes de crocodile;
mais généralement ils ne croient à rien, médisent des femmes, ou jouent
la modestie, et obéissent en réalité, à une mauvaise courtisane, ou
à quelque vieille femme. Tous sont également cariés jusqu'aux os par
le calcul, par la dépravation, par une brutale envie de parvenir, et
s'ils sont menacés de la pierre, en les sondant on la leur trouverait à
tous, au cœur. A l'état normal, ils ont les plus jolis dehors, mettent
l'amitié à tout propos en jeu, sont également entraînants. Le même
persiflage domine leurs changeants jargons; ils visent à la bizarrerie
dans leurs toilettes, se font gloire de répéter les bêtises de tel ou
tel acteur en vogue, et débutent avec qui que ce soit par le mépris
ou l'impertinence pour avoir en quelque sorte la première manche à ce
jeu; mais malheur à qui ne sait pas se laisser crever un œil pour leur
en crever deux. Ils paraissent également indifférents aux malheurs de
la patrie, et à ses fléaux. Ils ressemblent enfin bien tous à la jolie
écume blanche qui couronne le flot des tempêtes. Ils s'habillent,
dînent, dansent, s'amusent le jour de la bataille de Waterloo, pendant
le choléra, ou pendant une révolution. Enfin, ils font bien tous
la même dépense; mais ici commence le parallèle. De cette fortune
flottante et agréablement gaspillée, les uns ont le capital, et les
autres l'attendent; ils ont les mêmes tailleurs, mais les factures
de ceux-là sont à solder. Puis si les uns, semblables à des cribles,
reçoivent toutes espèces d'idées, sans en garder aucune; ceux-là, les
comparent et s'assimilent toutes les bonnes. Si ceux-ci croient savoir
quelque chose, ne savent rien et comprennent tout; prêtent tout à ceux
qui n'ont besoin de rien et n'offrent rien à ceux qui ont besoin de
quelque chose; ceux-là étudient secrètement les pensées d'autrui, et
placent leur argent aussi bien que leurs folies à gros intérêts. Les
uns n'ont plus d'impressions fidèles, parce que leur âme, comme une
glace dépolie par l'user, ne réfléchit plus aucune image; les autres
économisent leurs sens et leur vie tout en paraissant la jeter, comme
ceux-là, par les fenêtres. Les premiers, sur la foi d'une espérance,
se dévouent sans conviction à un système qui a le vent et remonte le
courant, mais ils sautent sur une autre embarcation politique, quand
la première va en dérive; les seconds toisent l'avenir, le sondent
et voient dans la fidélité politique ce que les Anglais voient dans
la probité commerciale, un élément de succès. Mais là où le jeune
homme qui a quelque chose fait un calembour ou dit un bon mot sur
le revirement du trône; celui qui n'a rien, fait un calcul public,
ou une bassesse secrète, et parvient tout en donnant des poignées
de main à ses amis. Les uns ne croient jamais de facultés à autrui,
prennent toutes leurs idées pour neuves, comme si le monde était fait
de la veille, ils ont une confiance illimitée en eux, et n'ont pas
d'ennemi plus cruel que leur personne. Mais les autres sont armés
d'une défiance continuelle des hommes qu'ils estiment à leur valeur,
et sont assez profonds pour avoir une pensée de plus que leurs amis
qu'ils exploitent; alors le soir, quand leur tête est sur l'oreiller,
ils pèsent les hommes comme un avare pèse ses pièces d'or. Les uns se
fâchent d'une impertinence sans portée et se laissent plaisanter par
les diplomates qui les font poser devant eux en tirant le fil principal
de ces pantins, l'amour-propre; tandis que les autres se font respecter
et choisissent leurs victimes et leurs protecteurs. Alors, un jour,
ceux qui n'avaient rien, ont quelque chose; et ceux qui avaient quelque
chose, n'ont rien. Ceux-ci regardent leurs camarades parvenus à une
position comme des sournois, des mauvais cœurs, mais aussi comme des
hommes forts.--Il est très-fort!... est l'immense éloge décerné à ceux
qui sont arrivés, _quibuscumque viis_, à la politique, à une femme ou à
une fortune. Parmi eux, se rencontrent certains jeunes gens qui jouent
ce rôle en le commençant avec des dettes; et naturellement, ils sont
plus dangereux que ceux qui le jouent sans avoir un sou.
Le jeune homme qui s'intitulait ami de Henri de Marsay était un
étourdi, arrivé de province et auquel les jeunes gens, alors à la
mode, apprenaient l'art d'écorner proprement une succession, mais il
avait un dernier gâteau à manger dans sa province, un établissement
certain. C'était tout simplement un héritier passé sans transition de
ses maigres cent francs par mois, à toute la fortune paternelle, et
qui, s'il n'avait pas assez d'esprit pour s'apercevoir que l'on se
moquait de lui, savait assez de calcul pour s'arrêter aux deux tiers de
son capital. Il venait découvrir à Paris, moyennant quelques billets
de mille francs, la valeur exacte des harnais, l'art de ne pas trop
respecter ses gants, y entendre de savantes méditations sur les gages
à donner aux gens, et chercher quel forfait était le plus avantageux à
conclure avec eux; il tenait beaucoup à pouvoir parler en bons termes
de ses chevaux, de son chien des Pyrénées, à reconnaître d'après la
mise, le marcher, le brodequin, à quelle espèce appartenait une femme;
étudier l'écarté, retenir quelques mots à la mode, et conquérir, par
son séjour dans le monde parisien, l'autorité nécessaire pour importer
plus tard en province le goût du thé, l'argenterie à forme anglaise,
et se donner le droit de tout mépriser autour de lui pendant le reste
de ses jours. De Marsay l'avait pris en amitié pour s'en servir dans
le monde, comme un hardi spéculateur se sert d'un commis de confiance.
L'amitié fausse ou vraie de de Marsay était une position sociale pour
Paul de Manerville qui, de son côté, se croyait fort en exploitant à
sa manière son ami intime. Il vivait dans le reflet de son ami, se
mettait constamment sous son parapluie, en chaussait les bottes, se
dorait de ses rayons. En se posant près de Henri, ou même en marchant à
ses côtés, il avait l'air de dire:--Ne nous insultez pas, nous sommes
de vrais tigres. Souvent il se permettait de dire avec fatuité:--Si
je demandais telle ou telle chose à Henri, il est assez mon ami pour
le faire.... Mais il avait soin de ne lui jamais rien demander. Il
le craignait, et sa crainte, quoique imperceptible, réagissait sur
les autres, et servait de Marsay.--C'est un fier homme que de Marsay,
disait Paul. Ha, ha, vous verrez, il sera ce qu'il voudra être. Je
ne m'étonnerais pas de le trouver un jour ministre des affaires
étrangères. Rien ne lui résiste. Puis il faisait de de Marsay ce que
le caporal Trim faisait de son bonnet, un enjeu perpétuel. Demandez à
de Marsay, et vous verrez!
Ou bien:--L'autre jour, nous chassions, de Marsay et moi, il ne voulait
pas me croire, j'ai sauté un buisson sans bouger de mon cheval!
Ou bien:--Nous étions, de Marsay et moi, chez des femmes, et, ma parole
d'honneur, j'étais, etc.
Ainsi Paul de Manerville ne pouvait se classer que dans la grande,
l'illustre et puissante famille des niais qui arrivent. Il devait être
un jour député. Pour le moment il n'était même pas un jeune homme. Son
ami de Marsay le définissait ainsi:--Vous me demandez ce que c'est que
Paul. Mais Paul?... c'est Paul de Manerville.
--Je m'étonne, mon bon, dit-il à de Marsay, que vous soyez là, le
dimanche.
--J'allais te faire la même question.
--Une intrigue.
--Une intrigue?
--Bah!
--Je puis bien te dire cela à toi, sans compromettre ma passion. Puis
une femme qui vient le dimanche aux Tuileries n'a pas de valeur,
aristocratiquement parlant.
--Ha! ha!
--Tais-toi donc, ou je ne te dis plus rien. Tu ris trop haut, tu vas
faire croire que nous avons trop déjeuné. Jeudi dernier, ici, sur
la terrasse des Feuillants, je me promenais sans penser à rien du
tout. Mais en arrivant à la grille de la rue Castiglione par laquelle
je comptais m'en aller, je me trouve nez à nez avec une femme, ou
plutôt avec une jeune personne qui, si elle ne m'a pas sauté au cou,
fut arrêtée, je crois, moins par le respect humain que par un de ces
étonnements profonds qui coupent bras et jambes, descendent le long
de l'épine dorsale et s'arrêtent dans la plante des pieds pour vous
attacher au sol. J'ai souvent produit des effets de ce genre, espèce de
magnétisme animal qui devient très puissant lorsque les rapports sont
respectivement crochus. Mais, mon cher, ce n'était ni une stupéfaction,
ni une fille vulgaire. Moralement parlant, sa figure semblait
dire:--Quoi, te voilà, mon idéal, l'être de mes pensées, de mes rêves
du soir et du matin. Comment es-tu là? pourquoi ce matin? pourquoi
pas hier? Prends-moi, je suis à toi, _et cætera_!--Bon, me dis-je en
moi-même, encore une! Je l'examine donc. Ah! mon cher, physiquement
parlant, l'inconnue est la personne la plus adorablement femme que
j'aie jamais rencontrée. Elle appartient à cette variété féminine que
les Romains nommaient _fulva_, _flava_, la femme de feu. Et d'abord, ce
qui m'a le plus frappé, ce dont je suis encore épris, ce sont deux yeux
jaunes comme ceux des tigres; un jaune d'or qui brille, de l'or vivant,
de l'or qui pense, de l'or qui aime et veut absolument venir dans votre
gousset!
--Nous ne connaissons que ça, mon cher! s'écria Paul. Elle vient
quelquefois ici, c'est la _Fille aux yeux d'or_. Nous lui avons donné
ce nom-là. C'est une jeune personne d'environ vingt-deux ans, et que
j'ai vue ici quand les Bourbons y étaient, mais avec une femme qui vaut
cent mille fois mieux qu'elle.
--Tais-toi, Paul! Il est impossible à quelque femme que ce soit, de
surpasser cette fille semblable à une chatte qui veut venir frôler vos
jambes, une fille blanche à cheveux cendrés, délicate en apparence,
mais qui doit avoir des fils cotonneux sur la troisième phalange de ses
doigts; et le long des joues un duvet blanc dont la ligne, lumineuse
par un beau jour, commence aux oreilles et se perd sur le col.
--Ah! l'autre! mon cher de Marsay. Elle vous a des yeux noirs qui n'ont
jamais pleuré, mais qui brûlent; des sourcils noirs qui se rejoignent
et lui donnent un air de dureté démentie par le réseau plissé de ses
lèvres, sur lesquelles un baiser ne reste pas, des lèvres ardentes
et fraîches; un teint mauresque auquel un homme se chauffe comme au
soleil; mais, ma parole d'honneur, elle te ressemble...
--Tu la flattes!
--Une taille cambrée, la taille élancée d'une corvette construite
pour faire la course, et qui se rue sur le vaisseau marchand avec une
impétuosité française, le mord et le coule bas en deux temps.
--Enfin, mon cher, que me fait celle que je n'ai point vue! reprit
de Marsay. Depuis que j'étudie les femmes, mon inconnue est la seule
dont le sein vierge, les formes ardentes et voluptueuses m'aient
réalisé la seule femme que j'aie rêvée, moi! Elle est l'original de la
délirante peinture, appelée _la femme caressant sa chimère_, la plus
chaude, la plus infernale inspiration du génie antique; une sainte
poésie prostituée par ceux qui l'ont copiée pour les fresques et les
mosaïques; pour un tas de bourgeois qui ne voient dans ce camée qu'une
breloque, et la mettent à leurs clefs de montre, tandis que c'est toute
la femme, un abîme de plaisirs où l'on roule sans en trouver la fin,
tandis que c'est une femme idéale qui se voit quelquefois en réalité
dans l'Espagne, dans l'Italie, presque jamais en France. Hé! bien,
j'ai revu cette fille aux yeux d'or, cette femme caressant sa chimère,
je l'ai revue ici, vendredi. Je pressentais que le lendemain elle
reviendrait à la même heure. Je ne me trompais point. Je me suis plu à
la suivre sans qu'elle me vît, à étudier cette démarche indolente de
la femme inoccupée, mais dans les mouvements de laquelle se devine la
volupté qui dort. Eh! bien, elle s'est retournée, elle m'a vu, m'a de
nouveau adoré, a de nouveau tressailli, frissonné. Alors j'ai remarqué
la véritable _duègne_ espagnole qui la garde, une hyène à laquelle un
jaloux a mis une robe, quelque diablesse bien payée pour garder cette
suave créature... Oh! alors, la duègne m'a rendu plus qu'amoureux, je
suis devenu curieux. Samedi, personne. Me voilà, aujourd'hui, attendant
cette fille dont je suis la chimère, et ne demandant pas mieux que de
me poser comme le monstre de la fresque.
--La voilà, dit Paul, tout le monde se retourne pour la voir....
L'inconnue rougit, ses yeux scintillèrent en apercevant Henri, elle les
ferma, et passa.
--Tu dis qu'elle te remarque? s'écria plaisamment Paul de Manerville.