parisiennes. Montez donc un étage et allez à l'entresol; ou descendez
du grenier et restez au quatrième; enfin pénétrez dans le monde qui
a quelque chose: là, même résultat. Les commerçants en gros et leurs
garçons, les employés, les gens de la petite banque et de grande
probité, les fripons, les âmes damnées, les premiers et les derniers
commis, les clercs de l'huissier, de l'avoué, du notaire, enfin les
membres agissants, pensants, spéculants de cette petite bourgeoisie
qui triture les intérêts de Paris et veille à son grain, accapare les
denrées, enmagasine les produits fabriqués par les prolétaires, encaque
les fruits du Midi, les poissons de l'Océan, les vins de toute côte
aimée du soleil; qui étend les mains sur l'Orient, y prend les châles
dédaignés par les Turcs et les Russes; va récolter jusque dans les
Indes, se couche pour attendre la vente, aspire après le bénéfice,
escompte les effets, roule et encaisse toutes les valeurs; emballe
en détail Paris tout entier, le voiture, guette les fantaisies de
l'enfance, épie les caprices et les vices de l'âge mûr, en pressure
les maladies; hé bien, sans boire de l'eau-de-vie comme l'ouvrier, ni
sans aller se vautrer dans la fange des barrières, tous excèdent aussi
leurs forces; tendent outre-mesure leur corps et leur moral, l'un par
l'autre; se dessèchent de désirs, s'abîment de courses précipitées.
Chez eux, la torsion physique s'accomplit sous le fouet des intérêts,
sous le fléau des ambitions qui tourmentent les mondes élevés de cette
monstrueuse cité, comme celle des prolétaires s'est accomplie sous le
cruel balancier des élaborations matérielles incessamment désirées par
le despotisme du _je le veux_ aristocrate. Là donc aussi, pour obéir
à ce maître universel, le plaisir ou l'or, il faut dévorer le temps,
presser le temps, trouver plus de vingt-quatre heures dans le jour et
la nuit, s'énerver, se tuer, vendre trente ans de vieillesse pour
deux ans d'un repos maladif. Seulement l'ouvrier meurt à l'hôpital,
quand son dernier terme de rabougrissement s'est opéré, tandis que
le petit bourgeois persiste à vivre et vit, mais crétinisé: vous le
rencontrez la face usée, plate, vieille, sans lueur aux yeux, sans
fermeté dans la jambe, se traînant d'un air hébété sur le boulevard, la
ceinture de sa Vénus, de sa ville chérie. Que voulait le bourgeois? le
briquet du garde national, un immuable pot-au-feu, une place décente
au Père-Lachaise, et pour sa vieillesse un peu d'or légitimement
gagné. Son lundi, à lui, est le dimanche; son repos est la promenade
en voiture de remise, la partie de campagne, pendant laquelle femme et
enfants avalent joyeusement de la poussière ou se rôtissent au soleil;
sa barrière est le restaurateur dont le vénéneux dîner a du renom,
ou quelque bal de famille où l'on étouffe jusqu'à minuit. Certains
niais s'étonnent de la Saint-Guy dont sont atteintes les monades que
le microscope fait apercevoir dans une goutte d'eau, mais que dirait
le Gargantua de Rabelais, figure d'une sublime audace incomprise,
que dirait ce géant, tombé des sphères célestes, s'il s'amusait à
contempler le mouvement de cette seconde vie parisienne, dont voici
l'une des formules? Avez-vous vu ces petites baraques, froides en été,
sans autre foyer qu'une chaufferette en hiver, placées sous la vaste
calotte de cuivre qui coiffe la halle au blé? Madame est là dès le
matin, elle est Factrice aux halles et gagne à ce métier douze mille
francs par an, dit-on. Monsieur, quand madame se lève, passe dans un
sombre cabinet, où il prête à la petite semaine, aux commerçants de
son quartier. A neuf heures, il se trouve au bureau des passe-ports,
dont il est un des sous-chefs. Le soir, il est à la caisse du théâtre
Italien, ou de tout autre théâtre qu'il vous plaira choisir. Les
enfants sont mis en nourrice, et en reviennent pour aller au collége
ou dans un pensionnat. Monsieur et madame demeurent à un troisième
étage, n'ont qu'une cuisinière, donnent des bals dans un salon de douze
pieds sur huit, et éclairé par des quinquets; mais ils donnent cent
cinquante mille francs à leur fille, et se reposent à cinquante ans,
âge auquel ils commencent à paraître aux troisièmes loges à l'Opéra,
dans un fiacre à Longchamp, ou en toilette fanée, tous les jours de
soleil, sur les boulevards, l'espalier de ces fructifications. Estimés
dans le quartier, aimés du gouvernement, alliés à la haute bourgeoisie,
Monsieur obtient à soixante-cinq ans la croix de la Légion-d'Honneur,
et le père de son gendre, maire d'un arrondissement, l'invite à ses
soirées. Ces travaux de toute une vie profitent donc à des enfants que
cette petite bourgeoisie tend fatalement à élever jusqu'à la haute.
Chaque sphère jette ainsi tout son frai dans sa sphère supérieure. Le
fils du riche épicier se fait notaire, le fils du marchand de bois
devient magistrat. Pas une dent ne manque à mordre sa rainure, et tout
stimule le mouvement ascensionnel de l'argent.
Nous voici donc amenés au troisième cercle de cet enfer, qui, peut-être
un jour, aura son DANTE. Dans ce troisième cercle social, espèce de
ventre parisien, où se digèrent les intérêts de la ville et où ils se
condensent sous la forme dite _affaires_, se remue et s'agite par un
âcre et fielleux mouvement intestinal, la foule des avoués, médecins,
notaires, avocats, gens d'affaires, banquiers, gros commerçants,
spéculateurs, magistrats. Là, se rencontrent encore plus de causes
pour la destruction physique et morale que partout ailleurs. Ces gens
vivent, presque tous, en d'infectes Études, en des salles d'audiences
empestées, dans de petits cabinets grillés, passent le jour courbés
sous le poids des affaires, se lèvent dès l'aurore pour être en mesure,
pour ne pas se laisser dévaliser, pour tout gagner ou pour ne rien
perdre, pour saisir un homme ou son argent, pour emmancher ou démancher
une affaire, pour tirer parti d'une circonstance fugitive, pour faire
pendre ou acquitter un homme. Ils réagissent sur les chevaux, ils les
crèvent, les surmènent, leur vieillissent, aussi à eux, les jambes
avant le temps. Le temps est leur tyran, il leur manque, il leur
échappe; ils ne peuvent ni l'étendre, ni le resserrer. Quelle âme
peut rester grande, pure, morale, généreuse, et conséquemment quelle
figure demeure belle dans le dépravant exercice d'un métier qui force
à supporter le poids des misères publiques, à les analyser, les peser,
les estimer, les mettre en coupe réglée? Ces gens-là déposent leur
cœur, où?... je ne sais; mais ils le laissent quelque part, quand ils
en ont un, avant de descendre tous les matins au fond des peines qui
poignent les familles. Pour eux, point de mystères, ils voient l'envers
de la société dont ils sont les confesseurs, et la méprisent. Or, quoi
qu'ils fassent, à force de se mesurer avec la corruption, ils en ont
horreur et s'attristent; ou par lassitude, par transaction secrète,
ils l'épousent; enfin, nécessairement, ils se blasent sur tous les
sentiments, eux que les lois, les hommes, les institutions font voler
comme des choucas sur les cadavres encore chauds. A toute heure,
l'homme d'argent pèse les vivants, l'homme des contrats pèse les morts,
l'homme de loi pèse la conscience. Obligés de parler sans cesse, tous
remplacent l'idée par la parole, le sentiment par la phrase, et leur
âme devient un larynx. Ils s'usent et se démoralisent. Ni le grand
négociant, ni le juge, ni l'avocat ne conservent leur sens droit: ils
ne sentent plus, ils appliquent les règles que faussent les espèces.
Emportés par leur existence torrentueuse, ils ne sont ni époux, ni
pères, ni amants; ils glissent à la ramasse sur les choses de la vie,
et vivent à toute heure, poussés par les affaires de la grande cité.
Quand ils rentrent chez eux, ils sont requis d'aller au bal, à l'Opéra,
dans les fêtes où ils vont se faire des clients, des connaissances,
des protecteurs. Tous mangent démesurément, jouent, veillent, et
leurs figures s'arrondissent, s'aplatissent, se rougissent. A de si
terribles dépenses de forces intellectuelles, à des contractions
morales si multipliées, ils opposent non pas le plaisir, il est
trop pâle et ne produit aucun contraste, mais la débauche, débauche
secrète, effrayante, car ils peuvent disposer de tout, et font la
morale de la société. Leur stupidité réelle se cache sous une science
spéciale. Ils savent leur métier, mais ils ignorent tout ce qui n'en
est pas. Alors, pour sauver leur amour-propre, ils mettent tout en
question, critiquent à tort et à travers; paraissent douteurs et sont
gobe-mouches en réalité, noient leur esprit dans leurs interminables
discussions. Presque tous adoptent commodément les préjugés sociaux,
littéraires ou politiques pour se dispenser d'avoir une opinion; de
même qu'ils mettent leurs consciences à l'abri du code, ou du tribunal
de commerce. Partis de bonne heure pour être des hommes remarquables,
ils deviennent médiocres, et rampent sur les sommités du monde. Aussi
leurs figures offrent-elles cette pâleur aigre, ces colorations
fausses, ces yeux ternis, cernés, ces bouches bavardes et sensuelles où
l'observateur reconnaît les symptômes de l'abâtardissement de la pensée
et sa rotation dans le cirque d'une spécialité qui tue les facultés
génératives du cerveau, le don de voir en grand, de généraliser et de
déduire. Ils se ratatinent presque tous dans la fournaise des affaires.
Aussi jamais un homme qui s'est laissé prendre dans les conquassations
ou dans l'engrenage de ces immenses machines, ne peut-il devenir
grand. S'il est médecin, ou il a peu fait la médecine, ou il est une
exception, un Bichat qui meurt jeune. Si, grand négociant, il reste
quelque chose, il est presque Jacques Cœur. Robespierre exerça-t-il?
Danton était un paresseux qui attendait. Mais qui d'ailleurs a jamais
envié les figures de Danton et de Robespierre, quelque superbes
qu'elles puissent être? Ces affairés par excellence attirent à eux
l'argent et l'entassent pour s'allier aux familles aristocratiques.
Si l'ambition de l'ouvrier est celle du petit bourgeois, ici, mêmes
passions encore. A Paris, la vanité résume toutes les passions. Le type
de cette classe serait soit le bourgeois ambitieux, qui, après une
vie d'angoisses et de manœuvres continuelles, passe au Conseil-d'État
comme une fourmi passe par une fente; soit quelque rédacteur de
journal, roué d'intrigues, que le roi fait Pair de France, peut-être
pour se venger de la noblesse; soit quelque notaire devenu Maire
de son arrondissement, tous gens laminés par les affaires et qui,
s'ils arrivent à leur but, y arrivent _tués_. En France, l'usage est
d'introniser la perruque. Napoléon, Louis XIV, les grands rois seuls
ont toujours voulu des jeunes gens pour mener leurs desseins.
Au-dessus de cette sphère, vit le monde artiste. Mais là encore les
visages marqués du sceau de l'originalité, sont noblement brisés, mais
brisés, fatigués, sinueux. Excédés par un besoin de produire, dépassés
par leurs coûteuses fantaisies, lassés par un génie dévoreur, affamés
de plaisir, les artistes de Paris veulent tous regagner par d'excessifs
travaux les lacunes laissées par la paresse, et cherchent vainement
à concilier le monde et la gloire, l'argent et l'art. En commençant,
l'artiste est sans cesse haletant sous le créancier; ses besoins
enfantent les dettes, et ses dettes lui demandent ses nuits. Après
le travail, le plaisir. Le comédien joue jusqu'à minuit, étudie le
matin, répète à midi; le sculpteur plie sous sa statue; le journaliste
est une pensée en marche comme le soldat en guerre; le peintre en
vogue est accablé d'ouvrage, le peintre sans occupation se ronge les
entrailles s'il se sent homme de génie. La concurrence, les rivalités,
les calomnies assassinent ces talents. Les uns, désespérés, roulent
dans les abîmes du vice, les autres meurent jeunes et ignorés pour
s'être escompté trop tôt leur avenir. Peu de ces figures, primitivement
sublimes, restent belles. D'ailleurs la beauté flamboyante de leurs
têtes demeure incomprise. Un visage d'artiste est toujours exorbitant,
il se trouve toujours en dessus ou en dessous des lignes convenues
pour ce que les imbéciles nomment le beau idéal. Quelle puissance les
détruit? La passion. Toute passion à Paris se résout par deux termes:
or et plaisir.
Maintenant, ne respirez-vous pas? Ne sentez-vous pas l'air et l'espace
purifiés? Ici, ni travaux ni peines. La tournoyante volute de l'or a
gagné les sommités. Du fond des soupiraux où commencent ses rigoles,
du fond des boutiques où l'arrêtent de chétifs batardeaux, du sein
des comptoirs et des grandes officines où il se laisse mettre en
barres, l'or, sous forme de dots ou de successions, amené par la main
des jeunes filles ou par les mains ossues du vieillard, jaillit vers
la gent aristocratique où il va reluire, s'étaler, ruisseler. Mais
avant de quitter les quatre terrains sur lesquels s'appuie la haute
propriété parisienne, ne faut-il pas, après les causes morales dites,
déduire les causes physiques, et faire observer une peste, pour ainsi
dire sous-jacente, qui constamment agit sur les visages du portier,
du boutiquier, de l'ouvrier; signaler une délétère influence dont la
corruption égale celle des administrateurs parisiens qui la laissent
complaisamment subsister! Si l'air des maisons où vivent la plupart
des bourgeois est infect, si l'atmosphère des rues crache des miasmes
cruels en des arrière-boutiques où l'air se raréfie; sachez qu'outre
cette pestilence, les quarante mille maisons de cette grande ville
baignent leurs pieds en des immondices que le pouvoir n'a pas encore
voulu sérieusement enceindre de murs en béton qui pussent empêcher la
plus fétide boue de filtrer à travers le sol, d'y empoisonner les puits
et de continuer souterrainement à Lutèce son nom célèbre. La moitié
de Paris couche dans les exhalaisons putrides des cours, des rues et
des basses œuvres. Mais abordons les grands salons aérés et dorés, les
hôtels à jardins, le monde riche, oisif, heureux, renté. Les figures y
sont étiolées et rongées par la vanité. Là rien de réel. Chercher le
plaisir, n'est-ce pas trouver l'ennui? Les gens du monde ont de bonne
heure fourbu leur nature. N'étant occupés qu'à se fabriquer de la
joie, ils ont promptement abusé de leurs sens, comme l'ouvrier abuse
de l'eau-de-vie. Le plaisir est comme certaines substances médicales:
pour obtenir constamment les mêmes effets, il faut doubler les doses,
et la mort ou l'abrutissement est contenu dans la dernière. Toutes les
classes inférieures sont tapies devant les riches et en guettent les
goûts pour en faire des vices et les exploiter. Comment résister aux
habiles séductions qui se trament en ce pays? Aussi Paris a-t-il ses
thériakis, pour qui le jeu, la gastrolâtrie ou la courtisane sont un
opium. Aussi voyez-vous de bonne heure à ces gens-là des goûts et non
des passions, des fantaisies romanesques et des amours frileux. Là
règne l'impuissance; là plus d'idées, elles ont passé comme l'énergie
dans les simagrées du boudoir, dans les singeries féminines. Il y a des
blancs-becs de quarante ans, de vieux docteurs de seize ans. Les riches
rencontrent à Paris de l'esprit tout fait, la science toute mâchée,
des opinions toutes formulées qui les dispensent d'avoir esprit,
science ou opinion. Dans ce monde, la déraison est égale à la faiblesse
et au libertinage. On y est avare de temps à force d'en perdre. N'y
cherchez pas plus d'affections que d'idées. Les embrassades couvrent
une profonde indifférence, et la politesse un mépris continuel.
On n'y aime jamais autrui. Des saillies sans profondeur, beaucoup
d'indiscrétions, des commérages, par-dessus tout des lieux communs; tel
est le fond de leur langage; mais ces malheureux _Heureux_ prétendent
qu'ils ne se rassemblent pas pour dire et faire des maximes à la façon
de La Rochefoucauld; comme s'il n'existait pas un milieu, trouvé par
le dix-huitième siècle, entre le trop plein et le vide absolu. Si
quelques hommes valides usent d'une plaisanterie fine et légère, elle
est incomprise; bientôt fatigués de donner sans recevoir, ils restent
chez eux et laissent régner les sots sur leur terrain. Cette vie
creuse, cette attente continuelle d'un plaisir qui n'arrive jamais,
cet ennui permanent, cette inanité d'esprit, de cœur et de cervelle,
cette lassitude du grand raoût parisien se reproduisent sur les traits,
et confectionnent ces visages de carton, ces rides prématurées, cette
physionomie des riches où grimace l'impuissance, où se reflète l'or, et
d'où l'intelligence a fui.
Cette vue du Paris moral prouve que le Paris physique ne saurait
être autrement qu'il n'est. Cette ville à diadème est une reine qui,
toujours grosse, a des envies irrésistiblement furieuses. Paris est la
tête du globe, un cerveau qui crève de génie et conduit la civilisation
humaine, un grand homme, un artiste incessamment créateur, un politique
à seconde vue qui doit nécessairement avoir les rides du cerveau, les
vices du grand homme, les fantaisies de l'artiste et les blasements
du politique. Sa physionomie sous-entend la germination du bien et
du mal, le combat et la victoire; la bataille morale de 89 dont les
trompettes retentissent encore dans tous les coins du monde; et aussi
l'abattement de 1814. Cette ville ne peut donc pas être plus morale,
ni plus cordiale, ni plus propre que ne l'est la chaudière motrice de
ces magnifiques pyroscaphes que vous admirez fendant les ondes! Paris
n'est-il pas un sublime vaisseau chargé d'intelligence? Oui, ses armes
sont un de ces oracles que se permet quelquefois la fatalité. La VILLE
DE PARIS a son grand mât tout de bronze, sculpté de victoires, et pour
vigie Napoléon. Cette nauf a bien son tangage et son roulis; mais elle
sillonne le monde, y fait feu par les cent bouches de ses tribunes,
laboure les mers scientifiques, y vogue à pleines voiles, crie du haut
de ses huniers par la voix de ses savants et de ses artistes:--«En
avant, marchez! suivez-moi!» Elle porte un équipage immense qui se
plaît à la pavoiser de nouvelles banderoles. Ce sont mousses et
gamins riant dans les cordages; lest de lourde bourgeoisie; ouvriers
et matelots goudronnés; dans ses cabines, les heureux passagers;
d'élégants midshipmen fument leurs cigares, penchés sur le bastingage;
puis sur le tillac, ses soldats, novateurs ou ambitieux, vont aborder à
tous les rivages, et, tout en y répandant de vives lueurs, demandent de
la gloire qui est un plaisir, ou des amours qui veulent de l'or.
Donc le mouvement exorbitant des prolétaires, donc la dépravation des
intérêts qui broient les deux bourgeoisies, donc les cruautés de la
pensée artiste, et les excès du plaisir incessamment cherché par les
grands, expliquent la laideur normale de la physionomie parisienne. En
Orient seulement, la race humaine offre un buste magnifique; mais il
est un effet du calme constant affecté par ces profonds philosophes
à longue pipe, à petites jambes, à torses carrés, qui méprisent le
mouvement et l'ont en horreur; tandis qu'à Paris, Petits, Moyens et
Grands courent, sautent et cabriolent, fouettés par une impitoyable
déesse, la Nécessité: nécessité d'argent, de gloire ou d'amusement.
Aussi quelque visage frais, reposé, gracieux, vraiment jeune y est-il
la plus extraordinaire des exceptions: il s'y rencontre rarement.
Si vous en voyez un, assurément il appartient: à un ecclésiastique
jeune et fervent, ou à quelque bon abbé quadragénaire, à triple
menton; à une jeune personne de mœurs pures comme il s'en élève dans
certaines familles bourgeoises; à une mère de vingt ans, encore pleine
d'illusions et qui allaite son premier né; à un jeune homme frais
débarqué de province, et confié à une douairière dévote qui le laisse
sans un sou; ou peut-être à quelque garçon de boutique, qui se couche
à minuit, bien fatigué d'avoir plié ou déplié du calicot, et qui se
lève à sept heures pour arranger l'étalage; ou, souvent à un homme
de science ou de poésie, qui vit monastiquement en bonne fortune avec
une belle idée, qui demeure sobre, patient et chaste; ou à quelque
sot, content de lui-même, se nourrissant de bêtise, crevant de santé,
toujours occupé de se sourire à lui-même; ou à l'heureuse et molle
espèce des flâneurs, les seuls gens réellement heureux à Paris, et qui
en dégustent à chaque heure les mouvantes poésies. Néanmoins, il est
à Paris une portion d'êtres privilégiés auxquels profite ce mouvement
excessif des fabrications, des intérêts, des affaires, des arts et de
l'or. Ces êtres sont les femmes. Quoiqu'elles aient aussi mille causes
secrètes qui là, plus qu'ailleurs, détruisent leur physionomie, il se
rencontre, dans le monde féminin, de petites peuplades heureuses qui
vivent à l'orientale, et peuvent conserver leur beauté; mais ces femmes
se montrent rarement à pied dans les rues, elles demeurent cachées,
comme des plantes rares qui ne déploient leurs pétales qu'à certaines
heures, et qui constituent de véritables exceptions exotiques.
Cependant Paris est essentiellement aussi le pays des contrastes. Si
les sentiments vrais y sont rares, il se rencontre aussi, là comme
ailleurs, de nobles amitiés, des dévouements sans bornes. Sur ce champ
de bataille des intérêts et des passions, de même qu'au milieu de ces
sociétés en marche où triomphe l'égoïsme, où chacun est obligé de se
défendre lui seul, et que nous appelons des _armées_, il semble que
les sentiments se plaisent à être complets quand ils se montrent, et
sont sublimes par juxtaposition. Ainsi des figures. A Paris, parfois,
dans la haute aristocratie, se voient clair-semés quelques ravissants
visages de jeunes gens, fruits d'une éducation et de mœurs tout
exceptionnelles. A la juvénile beauté du sang anglais ils unissent la
fermeté des traits méridionaux, l'esprit français, la pureté de la
forme. Le feu de leurs yeux, une délicieuse rougeur de lèvres, le noir
lustré de leur chevelure fine, un teint blanc, une coupe de visage
distinguée les rendent de belles fleurs humaines, magnifiques à voir
sur la masse des autres physionomies, ternies, vieillottes, crochues,
grimaçantes. Aussi, les femmes admirent-elles aussitôt ces jeunes gens
avec ce plaisir avide que prennent les hommes à regarder une jolie
personne, décente, gracieuse, décorée de toutes les virginités dont
notre imagination se plaît à embellir la fille parfaite. Si ce coup
d'œil rapidement jeté sur la population de Paris a fait concevoir la
rareté d'une figure raphaëlesque, et l'admiration passionnée qu'elle y
doit inspirer à première vue, le principal intérêt de notre histoire se
trouvera justifié. _Quod erat demonstrandum_, ce qui était à démontrer,
s'il est permis d'appliquer les formules de la scolastique à la science
des mœurs.
Or, par une de ces belles matinées de printemps, où les feuilles
ne sont pas vertes encore, quoique dépliées; où le soleil commence
à faire flamber les toits et où le ciel est bleu; où la population
parisienne sort de ses alvéoles, vient bourdonner sur les boulevards,
coule comme un serpent aux mille couleurs, par la rue de la Paix vers
les Tuileries, en saluant les pompes de l'hyménée que recommence la
campagne; dans une de ces joyeuses journées donc, un jeune homme,
beau comme était le jour de ce jour-là, mis avec goût, aisé dans ses
manières, (disons le secret) un enfant de l'amour, le fils naturel de
lord Dudley et de la célèbre marquise de Vordac, se promenait dans la
grande allée des Tuileries. Cet Adonis, nommé Henri de Marsay, naquit
en France, où lord Dudley vint marier la jeune personne, déjà mère
d'Henri, à un vieux gentilhomme appelé monsieur de Marsay. Ce papillon
déteint et presque éteint reconnut l'enfant pour sien, moyennant
l'usufruit d'une rente de cent mille francs définitivement attribuée à
son fils putatif; folie qui ne coûta pas fort cher à lord Dudley: les
rentes françaises valaient alors dix-sept francs cinquante centimes. Le
vieux gentilhomme mourut sans avoir connu sa femme. Madame de Marsay
épousa depuis le marquis de Vordac; mais, avant de devenir marquise,
elle s'inquiéta peu de son enfant et de lord Dudley. D'abord, la guerre
déclarée entre la France et l'Angleterre avait séparé les deux amants,
et la fidélité _quand même_ n'était pas et ne sera guère de mode à
Paris. Puis les succès de la femme élégante, jolie, universellement
adorée étourdirent dans la Parisienne le sentiment maternel. Lord
Dudley ne fut pas plus soigneux de sa progéniture, que ne l'était la
mère. La prompte infidélité d'une jeune fille ardemment aimée lui
donna peut-être une sorte d'aversion pour tout ce qui venait d'elle.
D'ailleurs, peut-être aussi, les pères n'aiment-ils que les enfants
avec lesquels ils ont fait une ample connaissance; croyance sociale de
la plus haute importance pour le repos des familles, et que doivent
entretenir tous les célibataires, en prouvant que la paternité est un
sentiment élevé en serre chaude par la femme, par les mœurs et les lois.