Quand l'inconnue et Henri se rencontrèrent de nouveau, la jeune fille
le frôla, et de sa main serra la main du jeune homme. Puis, elle
se retourna, sourit avec passion; mais la duègne l'entraînait fort
vite, vers la grille de la rue Castiglione. Les deux amis suivirent
la jeune fille en admirant la torsion magnifique de ce cou auquel la
tête se joignait par une combinaison de lignes vigoureuses, et d'où se
relevaient avec force quelques rouleaux de petits cheveux. La fille
aux yeux d'or avait ce pied bien attaché, mince, recourbé, qui offre
tant d'attraits aux imaginations friandes. Aussi était-elle élégamment
chaussée, et portait-elle une robe courte. Pendant ce trajet, elle se
retourna de moments en moments pour revoir Henri, et parut suivre à
regret la vieille dont elle semblait être tout à la fois la maîtresse
et l'esclave: elle pouvait la faire rouer de coups, mais non la faire
renvoyer. Tout cela se voyait. Les deux amis arrivèrent à la grille.
Deux valets en livrée dépliaient le marchepied d'un coupé de bon goût,
chargé d'armoiries. La fille aux yeux d'or y monta la première, prit
le côté où elle devait être vue quand la voiture se retournerait; mit
sa main sur la portière, et agita son mouchoir, à l'insu de la duègne,
en se moquant du _qu'en dira-t-on_ des curieux et disant à Henri
publiquement à coups de mouchoir:--Suivez-moi...
--As-tu jamais vu mieux jeter le mouchoir? dit Henri à Paul de
Manerville.
Puis apercevant un fiacre prêt à s'en aller après avoir amené du monde,
il fit signe au cocher de rester.
--Suivez ce coupé, voyez dans quelle rue, dans quelle maison il
entrera, vous aurez dix francs.--Adieu, Paul.
Le fiacre suivit le coupé. Le coupé rentra rue Saint-Lazare, dans un
des plus beaux hôtels de ce quartier.
De Marsay n'était pas un étourdi. Tout autre jeune homme aurait obéi
au désir de prendre aussitôt quelques renseignements sur une fille qui
réalisait si bien les idées les plus lumineuses, exprimées sur les
femmes par la poésie orientale; mais, trop adroit pour compromettre
ainsi l'avenir de sa bonne fortune, il avait dit à son fiacre de
continuer la rue Saint-Lazare, et de le ramener à son hôtel. Le
lendemain, son premier valet de chambre nommé Laurent, garçon rusé
comme un Frontin de l'ancienne comédie, attendit aux environs de la
maison habitée par l'inconnue, l'heure à laquelle se distribuent les
lettres. Afin de pouvoir espionner à son aise et rôder autour de
l'hôtel, il avait, suivant la coutume des gens de police qui veulent
se bien déguiser, acheté sur place la défroque d'un Auvergnat, en
essayant d'en prendre la physionomie. Quand le facteur, qui pour cette
matinée faisait le service de la rue Saint-Lazare, vint à passer,
Laurent feignit d'être un commissionnaire en peine de se rappeler
le nom d'une personne à laquelle il devait remettre un paquet, et
consulta le facteur. Trompé d'abord par les apparences, ce personnage
si pittoresque au milieu de la civilisation parisienne, lui apprit que
l'hôtel où demeurait la _Fille aux yeux d'or_ appartenait à Don Hijos,
marquis de San-Réal, Grand d'Espagne. Naturellement l'Auvergnat n'avait
pas affaire au marquis.
--Mon paquet, dit-il, est pour la marquise.
--Elle est absente, répondit le facteur. Ses lettres sont retournées
sur Londres.
--La marquise n'est donc pas une jeune fille qui...
--Ah! dit le facteur en interrompant le valet de chambre et le
regardant avec attention, tu es un commissionnaire comme je danse.
Laurent montra quelques pièces d'or au fonctionnaire à claquette, qui
se mit à sourire.
--Tenez, voici le nom de votre gibier, dit-il en prenant dans sa boîte
de cuir une lettre qui portait le timbre de Londres et sur laquelle
cette adresse:
_A mademoiselle_
PAQUITA VALDÈS,
_Rue Saint-Lazare, hôtel de San-Réal_.
PARIS.
était écrite en caractères allongés et menus qui annonçaient une main
de femme.
--Seriez-vous cruel à une bouteille de vin de Chablis, accompagnée
d'un filet sauté aux champignons, et précédée de quelques douzaines
d'huîtres? dit Laurent qui voulait conquérir la précieuse amitié du
facteur.
--A neuf heures et demie, après mon service. Où?
--Au coin de la rue de la Chaussée-d'Antin et de la rue
Neuve-des-Mathurins, AU PUITS SANS VIN, dit Laurent.
--Écoute, l'ami, dit le facteur en rejoignant le valet de chambre, une
heure après cette rencontre, si votre maître est amoureux de cette
fille, il s'inflige un fameux travail! Je doute que vous réussissiez
à la voir. Depuis dix ans que je suis facteur à Paris, j'ai pu y
remarquer bien des systèmes de porte! mais je puis bien dire, sans
crainte d'être démenti par aucun de mes camarades, qu'il n'y a pas
une porte aussi mystérieuse que l'est celle de monsieur de San-Réal.
Personne ne peut pénétrer dans l'hôtel sans je ne sais quel mot
d'ordre, et remarquez qu'il a été choisi exprès entre cour et jardin
pour éviter toute communication avec d'autres maisons. Le suisse est
un vieil Espagnol qui ne dit jamais un mot de français; mais qui vous
dévisage les gens, comme ferait Vidocq, pour savoir s'ils ne sont pas
des voleurs. Si ce premier guichetier pouvait se laisser tromper par
un amant, par un voleur ou par vous, sans comparaison, eh! bien, vous
rencontreriez dans la première salle, qui est fermée par une porte
vitrée, un majordome entouré de laquais, un vieux farceur encore plus
sauvage et plus bourru que ne l'est le suisse. Si quelqu'un franchit
la porte cochère, mon majordome sort, vous l'attend sous le péristyle
et te lui fait subir un interrogatoire comme à un criminel. Ça m'est
arrivé, à moi, simple facteur. Il me prenait pour un _hémisphère_
déguisé, dit-il en riant de son coq-à-l'âne. Quant aux gens, n'en
espérez rien tirer, je les crois muets, personne dans le quartier ne
connaît la couleur de leurs paroles; je ne sais pas ce qu'on leur
donne de gages pour ne point parler et pour ne point boire; le fait
est qu'ils sont inabordables, soit qu'ils aient peur d'être fusillés,
soit qu'ils aient une somme énorme à perdre en cas d'indiscrétion. Si
votre maître aime assez mademoiselle Paquita Valdès pour surmonter tous
ces obstacles, il ne triomphera certes pas de dona Concha Marialva, la
duègne qui l'accompagne et qui la mettrait sous ses jupes plutôt que de
la quitter. Ces deux femmes ont l'air d'être cousues ensemble.
--Ce que vous me dites, estimable facteur, reprit Laurent après avoir
dégusté le vin, me confirme ce que je viens d'apprendre. Foi d'honnête
homme, j'ai cru que l'on se moquait de moi. La fruitière d'en face
m'a dit qu'on lâchait pendant la nuit, dans les jardins, des chiens
dont la nourriture est suspendue à des poteaux, de manière qu'ils ne
puissent pas y atteindre. Ces damnés animaux croient alors que les
gens susceptibles d'entrer en veulent à leur manger, et les mettraient
en pièces. Vous me direz qu'on peut leur jeter des boulettes, mais il
paraît qu'ils sont dressés à ne rien manger que de la main du concierge.
--Le portier de monsieur le baron de Nucingen, dont le jardin touche
par en haut à celui de l'hôtel San-Réal, me l'a dit effectivement,
reprit le facteur.
--Bon, mon maître le connaît, se dit Laurent. Savez-vous, reprit-il
en guignant le facteur, que j'appartiens à un maître qui est un fier
homme, et s'il se mettait en tête de baiser la plante des pieds
d'une impératrice, il faudrait bien qu'elle en passât par là? S'il
avait besoin de vous, ce que je vous souhaite, car il est généreux,
pourrait-on compter sur vous?
--Dame, monsieur Laurent, je me nomme Moinot. Mon nom s'écrit
absolument comme un moineau: M-o-i-n-o-t, not, Moinot.
--Effectivement, dit Laurent.
--Je demeure rue des Trois-Frères, nº 11, au cintième, reprit Moinot;
j'ai une femme et quatre enfants. Si ce que vous voudrez de moi
ne dépasse pas les possibilités de la conscience et mes devoirs
administratifs, vous comprenez! je suis le vôtre.
--Vous êtes un brave homme, lui dit Laurent en lui serrant la main.
--Paquita Valdès est sans doute la maîtresse du marquis de San-Réal,
l'ami du roi Ferdinand. Un vieux cadavre espagnol de quatre-vingts ans
est seul capable de prendre des précautions semblables, dit Henri quand
son valet de chambre lui eut raconté le résultat de ses recherches.
--Monsieur, lui dit Laurent, à moins d'y arriver en ballon, personne ne
peut entrer dans cet hôtel-là.
--Tu es une bête! Est-il donc nécessaire d'entrer dans l'hôtel pour
avoir Paquita, du moment où Paquita peut en sortir?
--Mais, monsieur, et la duègne?
--On la chambrera pour quelques jours, ta duègne.
--Alors, nous aurons Paquita! dit Laurent en se frottant les mains.
--Drôle! répondit Henri, je te condamne à la Concha si tu pousses
l'insolence jusqu'à parler ainsi d'une femme avant que je ne l'aie eue.
Pense à m'habiller, je vais sortir.
Henri resta pendant un moment plongé dans de joyeuses réflexions.
Disons-le à la louange des femmes, il obtenait toutes celles qu'il
daignait désirer. Et que faudrait-il donc penser d'une femme sans
amant, qui aurait su résister à un jeune homme armé de la beauté qui
est l'esprit du corps, armé de l'esprit qui est une grâce de l'âme,
armé de la force morale et de la fortune qui sont les deux seules
puissances réelles? Mais en triomphant aussi facilement, de Marsay
devait s'ennuyer de ses triomphes; aussi, depuis environ deux ans
s'ennuyait-il beaucoup. En plongeant au fond des voluptés, il en
rapportait plus de gravier que de perles. Donc il en était venu, comme
les souverains, à implorer du hasard quelque obstacle à vaincre,
quelque entreprise qui demandât le déploiement de ses forces morales
et physiques inactives. Quoique Paquita Valdès lui présentât le
merveilleux assemblage des perfections dont il n'avait encore joui
qu'en détail, l'attrait de la passion était presque nul chez lui.
Une satiété constante avait affaibli dans son cœur le sentiment de
l'amour. Comme les vieillards et les gens blasés, il n'avait plus que
des caprices extravagants, des goûts ruineux, des fantaisies qui,
satisfaites, ne lui laissaient aucun bon souvenir au cœur. Chez les
jeunes gens, l'amour est le plus beau des sentiments, il fait fleurir
la vie dans l'âme, il épanouit par sa puissance solaire les plus belles
inspirations et leurs grandes pensées: les prémices en toute chose ont
une délicieuse saveur. Chez les hommes, l'amour devient une passion:
la force mène à l'abus. Chez les vieillards, il se tourne au vice:
l'impuissance conduit à l'extrême. Henri était à la fois vieillard,
homme et jeune. Pour lui rendre les émotions d'un véritable amour,
il lui fallait comme à Lovelace une Clarisse Harlowe. Sans le reflet
magique de cette perle introuvable, il ne pouvait plus avoir que,
soit des passions aiguisées par quelque vanité parisienne, soit des
partis pris avec lui-même de faire arriver telle femme à tel degré
de corruption, soit des aventures qui stimulassent sa curiosité. Le
rapport de Laurent, son valet de chambre, venait de donner un prix
énorme à la _Fille aux yeux d'or_. Il s'agissait de livrer bataille
à quelque ennemi secret, qui paraissait aussi dangereux qu'habile;
et, pour remporter la victoire, toutes les forces dont Henri pouvait
disposer n'étaient pas inutiles. Il allait jouer cette éternelle
vieille comédie qui sera toujours neuve, et dont les personnages sont
un vieillard, une jeune fille et un amoureux: don Hijos, Paquita, de
Marsay. Si Laurent valait Figaro, la duègne paraissait incorruptible.
Ainsi, la pièce vivante était plus fortement nouée par le hasard
qu'elle ne l'avait jamais été par aucun auteur dramatique! Mais aussi
le hasard n'est-il pas un homme de génie?
--Il va falloir jouer serré, se dit Henri.
--Hé! bien, lui dit Paul de Manerville en entrant, où en sommes-nous?
Je viens déjeuner avec toi.
--Soit, dit Henri. Tu ne te choqueras pas si je fais ma toilette devant
toi?
--Quelle plaisanterie!
--Nous prenons tant de choses des Anglais en ce moment que nous
pourrions devenir hypocrites et prudes comme eux, dit Henri.
Laurent avait apporté devant son maître tant d'ustensiles, tant de
meubles différents, et de si jolies choses, que Paul ne put s'empêcher
de dire:--Mais, tu vas en avoir pour deux heures?
--Non! dit Henri, deux heures et demie.
--Eh! bien, puisque nous sommes entre nous et que nous pouvons tout
nous dire, explique-moi pourquoi un homme supérieur autant que tu
l'es, car tu es supérieur, affecte d'outrer une fatuité qui ne doit
pas être naturelle en lui. Pourquoi passer deux heures et demie à
s'étriller, quand il suffit d'entrer un quart d'heure dans un bain, de
se peigner en deux temps, et de se vêtir? Là, dis-moi ton système.
--Il faut que je t'aime bien, mon gros balourd, pour te confier de si
hautes pensées, dit le jeune homme qui se faisait en ce moment brosser
les pieds avec une brosse douce frottée de savon anglais.
--Mais je t'ai voué le plus sincère attachement, répondit Paul de
Manerville, et je t'aime en te trouvant supérieur à moi...
--Tu as dû remarquer, si toutefois tu es capable d'observer un fait
moral, que la femme aime le fat, reprit de Marsay sans répondre
autrement que par un regard à la déclaration de Paul. Sais-tu pourquoi
les femmes aiment les fats? Mon ami, les fats sont les seuls hommes qui
aient soin d'eux-mêmes. Or, avoir trop soin de soi, n'est-ce pas dire
qu'on soigne en soi-même le bien d'autrui? L'homme qui ne s'appartient
pas est précisément l'homme dont les femmes sont friandes. L'amour est
essentiellement voleur. Je ne te parle pas de cet excès de propreté
dont elles raffolent. Trouves-en une qui se soit passionnée pour un
_sans-soin_, fût-ce un homme remarquable? Si le fait a eu lieu, nous
devons le mettre sur le compte des envies de femme grosse, ces idées
folles qui passent par la tête à tout le monde. Au contraire, j'ai vu
des gens fort remarquables plantés net pour cause de leur incurie. Un
fat qui s'occupe de sa personne s'occupe d'une niaiserie, de petites
choses. Et qu'est-ce que la femme? Une petite chose, un ensemble de
niaiseries. Avec deux mots dits en l'air, ne la fait-on pas travailler
pendant quatre heures? Elle est sûre que le fat s'occupera d'elle,
puisqu'il ne pense pas à de grandes choses. Elle ne sera jamais
négligée pour la gloire, l'ambition, la politique, l'art, ces grandes
filles publiques qui, pour elle, sont des rivales. Puis les fats ont le
courage de se couvrir de ridicule pour plaire à la femme, et son cœur
est plein de récompenses pour l'homme ridicule par amour. Enfin, un fat
ne peut être fat que s'il a raison de l'être. C'est les femmes qui nous
donnent ce grade-là. Le fat est le colonel de l'amour, il a des bonnes
fortunes, il a son régiment de femmes à commander! Mon cher! à Paris,
tout se sait, et un homme ne peut pas y être fat _gratis_. Toi qui n'as
qu'une femme et qui peut-être as raison de n'en avoir qu'une, essaie
de faire le fat?... tu ne deviendras même pas ridicule, tu seras mort.
Tu deviendrais un préjugé à deux pattes, un de ces hommes condamnés
inévitablement à faire une seule et même chose. Tu signifierais
_sottise_ comme M. de La Fayette signifie Amérique; M. de Talleyrand,
diplomatie; Désaugiers, chanson; M. de Ségur, romance. S'ils sortent
de leur genre, on ne croit plus à la valeur de ce qu'ils font. Voilà
comme nous sommes en France, toujours souverainement injustes! M. de
Talleyrand est peut-être un grand financier, M. de La Fayette un tyran,
et Désaugiers un administrateur. Tu aurais quarante femmes l'année
suivante, on ne t'en accorderait pas publiquement une seule. Ainsi
donc la fatuité, mon ami Paul, est le signe d'un incontestable pouvoir
conquis sur le peuple femelle. Un homme aimé par plusieurs femmes passe
pour avoir des qualités supérieures; et alors c'est à qui l'aura, le
malheureux! Mais crois-tu que ce ne soit rien aussi que d'avoir le
droit d'arriver dans un salon, d'y regarder tout le monde du haut de
sa cravate, ou à travers un lorgnon, et de pouvoir mépriser l'homme le
plus supérieur s'il porte un gilet arriéré? Laurent, tu me fais mal!
Après déjeuner, Paul, nous irons aux Tuileries voir l'adorable _Fille
aux yeux d'or_.
Quand, après avoir fait un excellent repas, les deux jeunes gens eurent
arpenté la terrasse des Feuillants et la grande allée des Tuileries,
ils ne rencontrèrent nulle part la sublime Paquita Valdès pour le
compte de laquelle se trouvaient cinquante des plus élégants jeunes
gens de Paris, tous musqués, haut cravatés, bottés, éperonnaillés,
cravachant, marchant, parlant, riant, et se donnant à tous les diables.
--Messe blanche, dit Henri; mais il m'est venu la plus excellente idée
du monde. Cette fille reçoit des lettres de Londres, il faut acheter
ou griser le facteur, décacheter une lettre, naturellement la lire, y
glisser un petit billet doux, et la recacheter. Le vieux tyran, _crudel
tiranno_, doit sans doute connaître la personne qui écrit les lettres
venant de Londres et ne s'en défie plus.
Le lendemain, de Marsay vint encore se promener au soleil sur la
terrasse des Feuillants, et y vit Paquita Valdès: déjà pour lui la
passion l'avait embellie. Il s'affola sérieusement de ces yeux dont
les rayons semblaient avoir la nature de ceux que lance le soleil et
dont l'ardeur résumait celle de ce corps parfait où tout était volupté.
De Marsay brûlait de frôler la robe de cette séduisante fille quand
ils se rencontraient dans leur promenade; mais ses tentatives étaient
toujours vaines. En un moment où il avait dépassé la duègne et Paquita,
pour pouvoir se trouver du côté de la _Fille aux yeux d'or_ quand il se
retournerait, Paquita, non moins impatiente, s'avança vivement, et de
Marsay se sentit presser la main par elle d'une façon tout à la fois
si rapide et si passionnément significative, qu'il crut avoir reçu le
choc d'une étincelle électrique. En un instant toutes ses émotions de
jeunesse lui sourdirent au cœur. Quand les deux amants se regardèrent,
Paquita parut honteuse; elle baissa les yeux pour ne pas revoir les
yeux d'Henri, mais son regard se coula par en dessous pour regarder
les pieds et la taille de celui que les femmes nommaient avant la
révolution _leur vainqueur_.
--J'aurai décidément cette fille pour maîtresse, se dit Henri.
En la suivant au bout de la terrasse, du côté de la place Louis XV, il
aperçut le vieux marquis de San-Réal qui se promenait appuyé sur le
bras de son valet de chambre, en marchant avec toute la précaution d'un
goutteux et d'un cacochyme. Dona Concha, qui se défiait d'Henri, fit
passer Paquita entre elle et le vieillard.
--Oh! toi, se dit de Marsay en jetant un regard de mépris sur la
duègne, si l'on ne peut pas te faire capituler, avec un peu d'opium
l'on t'endormira. Nous connaissons la Mythologie et la fable d'Argus.
Avant de monter en voiture, la _Fille aux yeux d'or_ échangea avec son
amant quelques regards dont l'expression n'était pas douteuse et dont
Henri fut ravi; mais la duègne en surprit un, et dit vivement quelques
mots à Paquita, qui se jeta dans le coupé d'un air désespéré. Pendant
quelques jours Paquita ne vint plus aux Tuileries. Laurent, qui, par
ordre de son maître, alla faire le guet autour de l'hôtel, apprit par
les voisins que ni les deux femmes ni le vieux marquis n'étaient sortis
depuis le jour où la duègne avait surpris un regard entre la jeune
fille commise à sa garde et Henri. Le lien si faible qui unissait les
deux amants était donc déjà rompu.
Quelques jours après, sans que personne sût par quels moyens, de
Marsay était arrivé à son but, il avait un cachet et de la cire
absolument semblables au cachet et à la cire qui cachetaient les
lettres envoyées de Londres à mademoiselle Valdès, du papier pareil à
celui dont se servait le correspondant, puis tous les ustensiles et
les fers nécessaires pour y apposer les timbres des postes anglaise
et française. Il avait écrit la lettre suivante, à laquelle il donna
toutes les façons d'une lettre envoyée de Londres.
«Chère Paquita, je n'essaierai pas de vous peindre, par des paroles,
la passion que vous m'avez inspirée. Si, pour mon bonheur, vous la
partagez, sachez que j'ai trouvé les moyens de correspondre avec
vous. Je me nomme Adolphe de Gouges, et demeure rue de l'Université,
nº 54. Si vous êtes trop surveillée pour m'écrire, si vous n'avez ni
papier ni plumes, je le saurai par votre silence. Donc, si demain,
de huit heures du matin à dix heures du soir, vous n'avez pas jeté
de lettre par-dessus le mur de votre jardin dans celui du baron de
Nucingen, où l'on attendra pendant toute la journée, un homme qui
m'est entièrement dévoué vous glissera par-dessus le mur, au bout
d'une corde, deux flacons, à dix heures du matin, le lendemain. Soyez
à vous promener vers ce moment-là, l'un des deux flacons contiendra
de l'opium pour endormir votre Argus, il suffira de lui en donner
six gouttes. L'autre contiendra de l'encre. Le flacon à l'encre
est taillé, l'autre est uni. Tous deux sont assez plats pour que
vous puissiez les cacher dans votre corset. Tout ce que j'ai fait
déjà pour pouvoir correspondre avec vous doit vous dire combien je
vous aime. Si vous en doutiez, je vous avoue que, pour obtenir un
rendez-vous d'une heure, je donnerais ma vie.»
--Elles croient cela pourtant, ces pauvres créatures! se dit de
Marsay; mais elles ont raison. Que penserions-nous d'une femme qui
ne se laisserait pas séduire par une lettre d'amour accompagnée de
circonstances si probantes?
Cette lettre fut remise par le sieur Moinot, facteur, le lendemain,
vers huit heures du matin, au concierge de l'hôtel San-Réal.
Pour se rapprocher du champ de bataille, de Marsay était venu déjeuner
chez Paul, qui demeurait rue de la Pépinière. A deux heures, au
moment où les deux amis se contaient en riant la déconfiture d'un
jeune homme qui avait voulu mener le train de la vie élégante sans
une fortune assise, et qu'ils lui cherchaient une fin, le cocher
d'Henri vint chercher son maître jusque chez Paul, et lui présenta un
personnage mystérieux, qui voulait absolument lui parler à lui-même.
Ce personnage était un mulâtre dont Talma se serait certes inspiré
pour jouer Othello s'il l'avait rencontré. Jamais figure africaine
n'exprima mieux la grandeur dans la vengeance, la rapidité du soupçon,
la promptitude dans l'exécution d'une pensée, la force du Maure et son
irréflexion d'enfant. Ses yeux noirs avaient la fixité des yeux d'un
oiseau de proie, et ils étaient enchâssés, comme ceux d'un vautour,
par une membrane bleuâtre dénuée de cils. Son front, petit et bas,
avait quelque chose de menaçant. Évidemment cet homme était sous le
joug d'une seule et même pensée. Son bras nerveux ne lui appartenait
pas. Il était suivi d'un homme que toutes les imaginations, depuis
celles qui grelottent au Groënland jusqu'à celles qui suent à la
Nouvelle-Angleterre, se peindront d'après cette phrase: _c'était
un homme malheureux_. A ce mot, tout le monde le devinera, se le
représentera d'après les idées particulières à chaque pays. Mais qui
se figurera son visage blanc, ridé, rouge aux extrémités, et sa barbe
longue? qui verra sa cravate jaunasse en corde, son col de chemise
gras, son chapeau tout usé, sa redingote verdâtre, son pantalon piteux,
son gilet recroquevillé, son épingle en faux or, ses souliers crottés,
dont les rubans avaient barboté dans la boue? qui le comprendra dans
toute l'immensité de sa misère présente et passée? Qui? le Parisien
seulement. L'homme malheureux de Paris est l'homme malheureux complet,
car il trouve encore de la joie pour savoir combien il est malheureux.
Le mulâtre semblait être un bourreau de Louis XI tenant un homme à
pendre.
--Qu'est-ce qui nous a pêché ces deux drôles-là? dit Henri.
--Pantoufle! il y en a un qui me donne le frisson, répondit Paul.
--Qui es-tu, toi qui as l'air d'être le plus chrétien des deux? dit
Henri en regardant l'homme malheureux.
Le mulâtre resta les yeux attachés sur ces deux jeunes gens, en homme
qui n'entendait rien, et qui cherchait néanmoins à deviner quelque
chose d'après les gestes et le mouvement des lèvres.
--Je suis écrivain public et interprète. Je demeure au Palais de
Justice et me nomme Poincet.
--Bon! Et celui-là? dit Henri à Poincet en montrant le mulâtre.
--Je ne sais pas; il ne parle qu'une espèce de patois espagnol, et m'a
emmené ici pour pouvoir s'entendre avec vous.
Le mulâtre tira de sa poche la lettre écrite à Paquita par Henri, et la
lui remit. Henri la jeta dans le feu.
--Eh! bien, voilà qui commence à se dessiner, se dit en lui-même Henri.
Paul, laisse-nous seuls un moment.
--Je lui ai traduit cette lettre, reprit l'interprète lorsqu'ils furent
seuls. Quand elle fut traduite, il a été je ne sais où. Puis il est
revenu me chercher pour m'amener ici en me promettant deux louis.
--Qu'as-tu à me dire, Chinois? demanda Henri.
--Je ne lui ai pas dit _Chinois_, dit l'interprète en attendant la
réponse du mulâtre.
--Il dit, monsieur, reprit l'interprète après avoir écouté l'inconnu,
qu'il faut que vous vous trouviez demain soir, à dix heures et demie,
sur le boulevard Montmartre, auprès du café. Vous y verrez une voiture,
dans laquelle vous monterez en disant à celui qui sera prêt à ouvrir
la portière le mot _cortejo_, un mot espagnol qui veut dire _amant_,
ajouta Poincet en jetant un regard de félicitation à Henri.
--Bien!