Les yeux de l'homme ne pouvaient arriver jusqu'à eux. Les meilleures
longues-vues braquées du haut des tillacs par les marins des bâtiments
à leur passage n'eussent laissé découvrir ni les cordes perdues dans
les rescifs ni les hommes cachés dans les rochers. Après onze jours
de travaux préparatoires, ces treize démons humains arrivèrent au
pied du promontoire élevé d'une trentaine de toises au-dessus de la
mer, bloc aussi difficile à gravir par des hommes qu'il peut l'être à
une souris de grimper sur les contours polis du ventre en porcelaine
d'un vase uni. Cette table de granit était heureusement fendue. Sa
fissure, dont les deux lèvres avaient la roideur de la ligne droite,
permit d'y attacher, à un pied de distance, de gros coins de bois dans
lesquels ces hardis travailleurs enfoncèrent des crampons de fer. Ces
crampons, préparés à l'avance, étaient terminés par une palette trouée
sur laquelle ils fixèrent une marche faite avec une planche de sapin
extrêmement légère qui venait s'adapter aux entailles d'un mât aussi
haut que le promontoire et qui fut assujettie dans le roc au bas de la
grève. Avec une habileté digne de ces hommes d'exécution, l'un d'eux,
profond mathématicien, avait calculé l'angle nécessaire pour écarter
graduellement les marches en haut et en bas du mât, de manière à placer
dans son milieu le point à partir duquel les marches de la partie
supérieure gagnaient en éventail le haut du rocher; figure également
représentée, mais en sens inverse, par les marches d'en bas. Cet
escalier, d'une légèreté miraculeuse et d'une solidité parfaite, coûta
vingt-deux jours de travail. Un briquet phosphorique, une nuit et le
ressac de la mer suffisaient à en faire disparaître éternellement les
traces. Ainsi nulle indiscrétion n'était possible, et nulle recherche
contre les violateurs du couvent ne pouvait avoir de succès.
Sur le haut du rocher se trouvait une plate-forme, bordée de tous
côtés par le précipice taillé à pic. Les treize inconnus, en examinant
le terrain avec leurs lunettes du haut de la hune, s'étaient assurés
que, malgré quelques aspérités, ils pourraient facilement arriver aux
jardins du couvent, dont les arbres suffisamment touffus offraient de
sûrs abris. Là, sans doute, ils devaient ultérieurement décider par
quels moyens se consommerait le rapt de la religieuse. Après de si
grands efforts, ils ne voulurent pas compromettre le succès de leur
entreprise en risquant d'être aperçus, et furent obligés d'attendre que
le dernier quartier de la lune expirât.
Montriveau resta, pendant deux nuits, enveloppé dans son manteau,
couché sur le roc. Les chants du soir et ceux du matin lui causèrent
d'inexprimables délices. Il alla jusqu'au mur, pour pouvoir entendre
la musique des orgues, et s'efforça de distinguer une voix dans cette
masse de voix. Mais, malgré le silence, l'espace ne laissait parvenir
à ses oreilles que les effets confus de la musique. C'était de suaves
harmonies où les défauts de l'exécution ne se faisaient plus sentir,
et d'où la pure pensée de l'art se dégageait en se communiquant à
l'âme, sans lui demander ni les efforts de l'attention ni les fatigues
de l'entendement. Terribles souvenirs pour Armand, dont l'amour
reflorissait tout entier dans cette brise de musique, où il voulut
trouver d'aériennes promesses de bonheur. Le lendemain de la dernière
nuit, il descendit avant le lever du soleil, après être resté durant
plusieurs heures les yeux attachés sur la fenêtre d'une cellule sans
grille. Les grilles n'étaient pas nécessaires au-dessus de ces abîmes.
Il y avait vu de la lumière pendant toute la nuit. Or, cet instinct du
cœur, qui trompe aussi souvent qu'il dit vrai, lui avait crié:--Elle
est là!
--Elle est certainement là, et demain je l'aurai, se dit-il en
mêlant de joyeuses pensées aux tintements d'une cloche qui sonnait
lentement. Étrange bizarrerie du cœur! il aimait avec plus de passion
la religieuse dépérie dans les élancements de l'amour, consumée
par les larmes, les jeûnes, les veilles et la prière, la femme de
vingt-neuf ans fortement éprouvée, qu'il n'avait aimé la jeune fille
légère, la femme de vingt-quatre ans, la sylphide. Mais les hommes
d'âme vigoureuse n'ont-ils pas un penchant qui les entraîne vers les
sublimes expressions que de nobles malheurs ou d'impétueux mouvements
de pensées ont gravées sur le visage d'une femme? La beauté d'une femme
endolorie n'est-elle pas la plus attachante de toutes pour les hommes
qui se sentent au cœur un trésor inépuisable de consolations et de
tendresses à répandre sur une créature gracieuse de faiblesse et forte
par le sentiment. La beauté fraîche, colorée, unie, le _joli_ en un
mot, est l'attrait vulgaire auquel se prend la médiocrité. Montriveau
devait aimer ces visages où l'amour se réveille au milieu des plis de
la douleur et des ruines de la mélancolie. Un amant ne fait-il pas
alors saillir, à la voix de ses puissants désirs, un être tout nouveau,
jeune, palpitant, qui brise pour lui seul une enveloppe belle pour
lui, détruite pour le monde. Ne possède-t-il pas deux femmes: celle
qui se présente aux autres pâle, décolorée, triste; puis celle du cœur
que personne ne voit, un ange qui comprend la vie par le sentiment,
et ne paraît dans toute sa gloire que pour les solennités de l'amour?
Avant de quitter son poste, le général entendit de faibles accords
qui partaient de cette cellule, douces voix pleines de tendresse. En
revenant sous le rocher au bas duquel se tenaient ses amis, il leur
dit en quelques mots, empreints de cette passion communicative quoique
discrète dont les hommes respectent toujours l'expression grandiose,
que jamais, en sa vie, il n'avait éprouvé de si captivantes félicités.
Le lendemain soir, onze compagnons dévoués se hissèrent dans l'ombre en
haut de ces rochers, ayant chacun sur eux un poignard, une provision de
chocolat, et tous les instruments que comporte le métier des voleurs.
Arrivés au mur d'enceinte, ils le franchirent au moyen d'échelles
qu'ils avaient fabriquées, et se trouvèrent dans le cimetière du
couvent. Montriveau reconnut et la longue galerie voûtée par laquelle
il était venu naguère au parloir, et les fenêtres de cette salle.
Sur-le-champ, son plan fut fait et adopté. S'ouvrir un passage par
la fenêtre de ce parloir qui en éclairait la partie affectée aux
carmélites, pénétrer dans les corridors, voir si les noms étaient
inscrits sur chaque cellule, aller à celle de la sœur Thérèse, y
surprendre et bâillonner la religieuse pendant son sommeil, la lier
et l'enlever, toutes ces parties du programme étaient faciles pour
des hommes qui, à l'audace, à l'adresse des forçats, joignaient les
connaissances particulières aux gens du monde, et auxquels il était
indifférent de donner un coup de poignard pour acheter le silence.
La grille de la fenêtre fut sciée en deux heures. Trois hommes se
mirent en faction au dehors, et deux autres restèrent dans le parloir.
Le reste, pieds nus, se posta de distance en distance à travers le
cloître où s'engagea Montriveau, caché derrière un jeune homme, le plus
adroit d'entre eux, Henri de Marsay, qui, par prudence, s'était vêtu
d'un costume de carmélite absolument semblable à celui du couvent.
L'horloge sonna trois heures quand la fausse religieuse et Montriveau
parvinrent au dortoir. Ils eurent bientôt reconnu la situation des
cellules. Puis, n'entendant aucun bruit, ils lurent, à l'aide d'une
lanterne sourde, les noms heureusement écrits sur chaque porte, et
accompagnés de ces devises mystiques, de ces portraits de saints ou
de saintes que chaque religieuse inscrit en forme d'épigraphe sur le
nouveau rôle de sa vie, et où elle révèle sa dernière pensée. Arrivé
à la cellule de la sœur Thérèse, Montriveau lut cette inscription:
_Sub invocatione sanctæ matris Theresæ!_ La devise était: _Adoremus in
æternum_. Tout à coup son compagnon lui mit la main sur l'épaule, et
lui fit voir une vive lueur qui éclairait les dalles du corridor par la
fente de la porte. En ce moment, monsieur de Ronquerolles les rejoignit.
--Toutes les religieuses sont à l'église et commencent l'office des
morts, dit-il.
--Je reste, répondit Montriveau; repliez-vous dans le parloir, et
fermez la porte de ce corridor.
Il entra vivement en se faisant précéder de la fausse religieuse,
qui rabattit son voile. Ils virent alors, dans l'antichambre de la
cellule, la duchesse morte, posée à terre sur la planche de son lit,
et éclairée par deux cierges. Ni Montriveau ni de Marsay ne dirent une
parole, ne jetèrent un cri; mais ils se regardèrent. Puis le général
fit un geste qui voulait dire:--Emportons-la.
--Sauvez-vous, cria Ronquerolles, la procession des religieuses se met
en marche, vous allez être surpris.
Avec la rapidité magique que communique aux mouvements un extrême
désir, la morte fut apportée dans le parloir, passée par la fenêtre
et transportée au pied des murs, au moment où l'abbesse, suivie des
religieuses, arrivait pour prendre le corps de la sœur Thérèse. La
sœur chargée de garder la morte avait eu l'imprudence de fouiller dans
sa chambre pour en connaître les secrets, et s'était si fort occupée
à cette recherche qu'elle n'entendit rien et sortait alors épouvantée
de ne plus trouver le corps. Avant que ces femmes stupéfiées n'eussent
la pensée de faire des recherches, la duchesse avait été descendue par
une corde en bas des rochers et les compagnons de Montriveau avaient
détruit leur ouvrage. A neuf heures du matin, nulle trace n'existait
ni de l'escalier ni des ponts de cordes; le corps de la sœur Thérèse
était à bord; le brick vint au port embarquer ses matelots, et disparut
dans la journée. Montriveau resta seul dans sa cabine avec Antoinette
de Navarreins, dont, pendant quelques heures, le visage resplendit
complaisamment pour lui des sublimes beautés dues au calme particulier
que prête la mort à nos dépouilles mortelles.
--Ah! çà, dit Ronquerolles à Montriveau quand celui-ci reparut sur
le tillac, c'était une femme, maintenant ce n'est rien. Attachons un
boulet à chacun de ses pieds, jetons-la dans la mer, et n'y pense plus
que comme nous pensons à un livre lu pendant notre enfance.
--Oui, dit Montriveau, car ce n'est plus qu'un poème.
--Te voilà sage. Désormais aie des passions; mais de l'amour, il faut
savoir le bien placer, et il n'y a que le dernier amour d'une femme qui
satisfasse le premier amour d'un homme.
Genève, au Pré-Lévêque, 26 janvier 1834.
III.
LA FILLE AUX YEUX D'OR.
A EUGÈNE DELACROIX, PEINTRE.
Un des spectacles où se rencontre le plus d'épouvantement est certes
l'aspect général de la population parisienne, peuple horrible à voir,
hâve, jaune, tanné. Paris n'est-il pas un vaste champ incessamment
remué par une tempête d'intérêts sous laquelle tourbillonne une
moisson d'hommes que la mort fauche plus souvent qu'ailleurs et qui
renaissent toujours aussi serrés, dont les visages contournés, tordus,
rendent par tous les pores l'esprit, les désirs, les poisons dont sont
engrossés leurs cerveaux; non pas des visages, mais bien des masques:
masques de faiblesse, masques de force, masques de misère, masques de
joie, masques d'hypocrisie; tous exténués, tous empreints des signes
ineffaçables d'une haletante avidité? Que veulent-ils? De l'or, ou du
plaisir?
Quelques observations sur l'âme de Paris peuvent expliquer les causes
de sa physionomie cadavéreuse qui n'a que deux âges, ou la jeunesse ou
la caducité: jeunesse blafarde et sans couleur, caducité fardée qui
veut paraître jeune. En voyant ce peuple exhumé, les étrangers, qui
ne sont pas tenus de réfléchir, éprouvent tout d'abord un mouvement
de dégoût pour cette capitale, vaste atelier de jouissances, d'où
bientôt eux-mêmes ils ne peuvent sortir, et restent à s'y déformer
volontiers. Peu de mots suffiront pour justifier physiologiquement la
teinte presque infernale des figures parisiennes, car ce n'est pas
seulement par plaisanterie que Paris a été nommé un enfer. Tenez ce mot
pour vrai. Là, tout fume, tout brûle, tout brille, tout bouillonne,
tout flambe, s'évapore, s'éteint, se rallume, étincelle, pétille et
se consume. Jamais vie en aucun pays ne fut plus ardente, ni plus
cuisante. Cette nature sociale toujours en fusion semble se dire après
chaque œuvre finie:--A une autre! comme se le dit la nature elle-même.
Comme la nature, cette nature sociale s'occupe d'insectes, de fleurs
d'un jour, de bagatelles, d'éphémères, et jette aussi feu et flamme par
son éternel cratère. Peut-être avant d'analyser les causes qui font une
physionomie spéciale à chaque tribu de cette nation intelligente et
mouvante, doit-on signaler la cause générale qui en décolore, blêmit,
bleuit et brunit plus ou moins les individus.
A force de s'intéresser à tout, le Parisien finit par ne s'intéresser à
rien. Aucun sentiment ne dominant sur sa face usée par le frottement,
elle devient grise comme le plâtre des maisons qui a reçu toute espèce
de poussière et de fumée. En effet, indifférent la veille à ce dont
il s'enivrera le lendemain, le Parisien vit en enfant quel que soit
son âge. Il murmure de tout, se console de tout, se moque de tout,
oublie tout, veut tout, goûte à tout, prend tout avec passion, quitte
tout avec insouciance; ses rois, ses conquêtes, sa gloire, son idole,
qu'elle soit de bronze ou de verre; comme il jette ses bas, ses
chapeaux et sa fortune. A Paris, aucun sentiment ne résiste au jet des
choses, et leur courant oblige à une lutte qui détend les passions:
l'amour y est un désir, et la haine une velléité; il n'y a là de vrai
parent que le billet de mille francs, d'autre ami que le Mont-de-Piété.
Ce laissez-aller général porte ses fruits; et, dans le salon, comme
dans la rue, personne n'y est de trop, personne n'y est absolument
utile, ni absolument nuisible: les sots et les fripons, comme les
gens d'esprit ou de probité. Tout y est toléré, le gouvernement et
la guillotine, la religion et le choléra. Vous convenez toujours à
ce monde, vous n'y manquez jamais. Qui donc domine en ce pays sans
mœurs, sans croyance, sans aucun sentiment; mais d'où partent et où
aboutissent tous les sentiments, toutes les croyances et toutes les
mœurs? L'or et le plaisir. Prenez ces deux mots comme une lumière et
parcourez cette grande cage de plâtre, cette ruche à ruisseaux noirs,
et suivez-y les serpenteaux de cette pensée qui l'agite, la soulève, la
travaille? Voyez. Examinez d'abord le monde qui n'a rien?
L'ouvrier, le prolétaire, l'homme qui remue ses pieds, ses mains,
sa langue, son dos, son seul bras, ses cinq doigts pour vivre; eh!
bien, celui-là qui, le premier, devrait économiser le principe de sa
vie, il outrepasse ses forces, attelle sa femme à quelque machine,
use son enfant et le cloue à un rouage. Le fabricant, le je ne sais
quel fil secondaire dont le branle agite ce peuple qui, de ses mains
sales, tourne et dore les porcelaines, coud les habits et les robes,
amincit le fer, amenuise le bois, tisse l'acier, solidifie le chanvre
et le fil, satine les bronzes, festonne le cristal, imite les fleurs,
brode la laine, dresse les chevaux, tresse les harnais et les galons,
découpe le cuivre, peint les voitures, arrondit les vieux ormeaux,
vaporise le coton, souffle les tulles, corrode le diamant, polit les
métaux, transforme en feuilles le marbre, lèche les cailloux, toilette
la pensée, colore, blanchit et noircit tout; hé! bien, ce sous-chef
est venu promettre à ce monde de sueur et de volonté, d'étude et de
patience, un salaire excessif, soit au nom des caprices de la ville,
soit à la voix du monstre nommé Spéculation. Alors ces quadrumanes se
sont mis à veiller, pâtir, travailler, jurer, jeûner, marcher; tous
se sont excédés pour gagner cet or qui les fascine. Puis, insouciants
de l'avenir, avides de jouissances, comptant sur leurs bras comme le
peintre sur sa palette, ils jettent, grands seigneurs d'un jour, leur
argent le lundi dans les cabarets, qui font une enceinte de boue à la
ville; ceinture de la plus impudique des Vénus, incessamment pliée et
dépliée, où se perd comme au jeu la fortune périodique de ce peuple,
aussi féroce au plaisir qu'il est tranquille au travail. Pendant
cinq jours donc, aucun repos pour cette partie agissante de Paris!
Elle se livre à des mouvements qui la font se gauchir, se grossir,
maigrir, pâlir, jaillir en mille jets de volonté créatrice. Puis son
plaisir, son repos est une lassante débauche, brune de peau, noire de
tapes, blême d'ivresse, ou jaune d'indigestion, qui ne dure que deux
jours, mais qui vole le pain de l'avenir, la soupe de la semaine,
les robes de la femme, les langes de l'enfant tous en haillons. Ces
hommes, nés sans doute pour être beaux, car toute créature a sa beauté
relative, se sont enrégimentés, dès l'enfance, sous le commandement
de la force, sous le règne du marteau, des cisailles, de la filature,
et se sont promptement vulcanisés. Vulcain, avec sa laideur et sa
force, n'est-il pas l'emblème de cette laide et forte nation, sublime
d'intelligence mécanique, patiente à ses heures, terrible un jour
par siècle, inflammable comme la poudre, et préparée à l'incendie
révolutionnaire par l'eau-de-vie, enfin assez spirituelle pour prendre
feu sur un mot captieux qui signifie toujours pour elle: or et plaisir!
En comprenant tous ceux qui tendent la main pour une aumône, pour de
légitimes salaires ou pour les cinq francs accordés à tous les genres
de prostitution parisienne, enfin pour tout argent bien ou mal gagné,
ce peuple compte trois cent mille individus. Sans les cabarets, le
gouvernement ne serait-il pas renversé tous les mardis? Heureusement,
le mardi, ce peuple est engourdi, cuve son plaisir, n'a plus le sou, et
retourne au travail, au pain sec, stimulé par un besoin de procréation
matérielle qui, pour lui, devient une habitude. Néanmoins ce peuple a
ses phénomènes de vertu, ses hommes complets, ses Napoléons inconnus,
qui sont le type de ses forces portées à leur plus haute expression,
et résument sa portée sociale dans une existence où la pensée et
le mouvement se combinent moins pour y jeter de la joie que pour y
régulariser l'action de la douleur.
Le hasard a fait un ouvrier économe, le hasard l'a gratifié d'une
pensée, il a pu jeter les yeux sur l'avenir, il a rencontré une femme,
il s'est trouvé père, et après quelques années de privations dures il
entreprend un petit commerce de mercerie, loue une boutique. Si ni la
maladie ni le vice ne l'arrêtent en sa voie, s'il a prospéré, voici le
croquis de cette vie normale.
Et, d'abord, saluez ce roi du mouvement parisien, qui s'est soumis le
temps et l'espace. Oui, saluez cette créature composée de salpêtre
et de gaz qui donne des enfants à la France pendant ses nuits
laborieuses, et remultiplie pendant le jour son individu pour le
service, la gloire et le plaisir de ses concitoyens. Cet homme résout
le problème de suffire, à la fois, à une femme aimable, à son ménage,
au Constitutionnel, à son bureau, à la Garde nationale, à l'Opéra, à
Dieu; mais pour transformer en écus le Constitutionnel, le Bureau,
l'Opéra, la Garde nationale, la femme et Dieu. Enfin, saluez un
irréprochable cumulard. Levé tous les jours à cinq heures, il a franchi
comme un oiseau l'espace qui sépare son domicile de la rue Montmartre.
Qu'il vente ou tonne, pleuve ou neige, il est au Constitutionnel et y
attend la charge de journaux dont il a soumissionné la distribution.
Il reçoit ce pain politique avec avidité, le prend et le porte. A neuf
heures, il est au sein de son ménage, débite un calembour à sa femme,
lui dérobe un gros baiser, déguste une tasse de café ou gronde ses
enfants. A dix heures moins un quart, il apparaît à la Mairie. Là, posé
sur un fauteuil, comme un perroquet sur son bâton, chauffé par la ville
de Paris, il inscrit jusqu'à quatre heures, sans leur donner une larme
ou un sourire, les décès et les naissances de tout un arrondissement.
Le bonheur, le malheur du quartier passe par le bec de sa plume, comme
l'esprit du Constitutionnel voyageait naguère sur ses épaules. Rien
ne lui pèse! Il va toujours droit devant lui, prend son patriotisme
tout fait dans le journal, ne contredit personne, crie ou applaudit
avec tout le monde, et vit en hirondelle. A deux pas de sa paroisse,
il peut, en cas d'une cérémonie importante, laisser sa place à un
surnuméraire, et aller chanter un _requiem_ au lutrin de l'église,
dont il est, le dimanche et les jours de fête, le plus bel ornement,
la voix la plus imposante, où il tord avec énergie sa large bouche
en faisant tonner un joyeux _Amen_. Il est chantre. Libéré à quatre
heures de son service officiel, il apparaît pour répandre la joie et
la gaieté au sein de la boutique la plus célèbre qui soit en la Cité.
Heureuse est sa femme, il n'a pas le temps d'être jaloux; il est plutôt
homme d'action que de sentiment. Aussi, dès qu'il arrive, agace-t-il
les demoiselles de comptoir, dont les yeux vifs attirent force
chalands; se gaudit au sein des parures, des fichus, de la mousseline
façonnée par ces habiles ouvrières; ou, plus souvent encore, avant
de dîner, il sert une pratique, copie une page du journal ou porte
chez l'huissier quelque effet en retard. A six heures, tous les deux
jours, il est fidèle à son poste. Inamovible basse-taille des chœurs,
il se trouve à l'Opéra, prêt à y devenir soldat, Arabe, prisonnier,
sauvage, paysan, ombre, patte de chameau, lion, diable, génie, esclave,
eunuque noir ou blanc, toujours expert à produire de la joie, de la
douleur, de la pitié, de l'étonnement, à pousser d'invariables cris,
à se taire, à chasser, à se battre, à représenter Rome ou l'Égypte;
mais toujours _in petto_, mercier. A minuit, il redevient bon mari,
homme, tendre père, il se glisse dans le lit conjugal, l'imagination
encore tendue par les formes décevantes des nymphes de l'Opéra, et
fait ainsi tourner, au profit de l'amour conjugal, les dépravations
du monde et les voluptueux ronds de jambe de la Taglioni. Enfin, s'il
dort, il dort vite, et dépêche son sommeil comme il a dépêché sa vie.
N'est-ce pas le mouvement fait homme, l'espace incarné, le protée de la
civilisation? Cet homme résume tout: histoire, littérature, politique,
gouvernement, religion, art militaire. N'est-ce pas une encyclopédie
vivante, un atlas grotesque, sans cesse en marche comme Paris et qui
jamais ne repose? En lui tout est jambes. Aucune physionomie ne saurait
se conserver pure en de tels travaux. Peut-être l'ouvrier qui meurt
vieux à trente ans, l'estomac tanné par les doses progressives de son
eau-de-vie, sera-t-il trouvé, au dire de quelques philosophes bien
rentés, plus heureux que ne l'est le mercier. L'un périt d'un seul
coup et l'autre en détail. De ses huit industries, de ses épaules, de
son gosier, de ses mains, de sa femme et de son commerce, celui-ci
retire, comme d'autant de fermes, des enfants, quelques mille francs
et le plus laborieux bonheur qui ait jamais récréé cœur d'homme. Cette
fortune et ces enfants, ou les enfants qui résument tout pour lui,
deviennent la proie du monde supérieur, auquel il porte ses écus et sa
fille, ou son fils élevé au collége, qui, plus instruit que ne l'est
son père, jette plus haut ses regards ambitieux. Souvent le cadet d'un
petit détaillant veut être quelque chose dans l'État.