--Ma personne lui aurait pris le cœur; elle a raison, ma tante. Un

homme ne doit pas refuser une jolie femme, quand elle sait se bien

offrir.

Le soir, au cercle de madame la duchesse de Berri, le duc de

Navarreins, monsieur de Pamiers, monsieur de Marsay, monsieur de

Grandlieu, le duc de Maufrigneuse démentirent victorieusement les

bruits offensants qui couraient sur la duchesse de Langeais. Tant

d'officiers et de personnes attestèrent avoir vu Montriveau se

promenant aux Tuileries pendant la matinée, que cette sotte histoire

fut mise sur le compte du hasard, qui prend tout ce qu'on lui donne.

Aussi le lendemain la réputation de la duchesse devint-elle, malgré

la station de sa voiture, nette et claire comme l'armet de Mambrin

après avoir été fourbi par Sancho. Seulement, à deux heures, au bois

de Boulogne, monsieur de Ronquerolles passant à côté de Montriveau

dans une allée déserte, lui dit en souriant:--Elle va bien, ta

duchesse!--Encore et toujours, ajouta-t-il en appliquant un coup de

cravache significatif à sa jument qui fila comme un boulet.

Deux jours après son éclat inutile, madame de Langeais écrivit à

monsieur de Montriveau une lettre qui resta sans réponse comme les

précédentes. Cette fois elle avait pris ses mesures, et corrompu

Auguste, le valet de chambre d'Armand. Aussi, le soir, à huit heures,

fut-elle introduite chez Armand, dans une chambre tout autre que celle

où s'était passée la scène demeurée secrète. La duchesse apprit que

le général ne rentrerait pas. Avait-il deux domiciles? Le valet ne

voulut pas répondre. Madame de Langeais avait acheté la clef de cette

chambre, et non toute la probité de cet homme. Restée seule, elle vit

ses quatorze lettres posées sur un vieux guéridon; elles n'étaient

ni froissées, ni décachetées; elles n'avaient pas été lues. A cet

aspect, elle tomba sur un fauteuil, et perdit pendant un moment toute

connaissance. En se réveillant, elle aperçut Auguste, qui lui faisait

respirer du vinaigre.

--Une voiture, vite, dit elle.

La voiture venue, elle descendit avec une rapidité convulsive,

revint chez elle, se mit au lit, et fit défendre sa porte. Elle

resta vingt-quatre heures couchée, ne laissant approcher d'elle que

sa femme de chambre qui lui apporta quelques tasses d'infusion de

feuilles d'oranger. Suzette entendit sa maîtresse faisant quelques

plaintes, et surprit des larmes dans ses yeux éclatants mais cernés. Le

surlendemain, après avoir médité dans les larmes du désespoir le parti

qu'elle voulait prendre, madame de Langeais eut une conférence avec son

homme d'affaires, et le chargea sans doute de quelques préparatifs.

Puis elle envoya chercher le vieux vidame de Pamiers. En attendant le

commandeur, elle écrivit à monsieur de Montriveau. Le vidame fut exact.

Il trouva sa jeune cousine pâle, abattue, mais résignée. Il était

environ deux heures après-midi. Jamais cette divine créature n'avait

été plus poétique qu'elle ne l'était alors dans les langueurs de son

agonie.

--Mon cher cousin, dit-elle au vidame, vos quatre-vingts ans vous

valent ce rendez-vous. Oh! ne souriez pas, je vous en supplie, devant

une pauvre femme au comble du malheur. Vous êtes un galant homme, et

les aventures de votre jeunesse vous ont, j'aime à le croire, inspiré

quelque indulgence pour les femmes.

--Pas la moindre, dit-il.

--Vraiment!

--Elles sont heureuses de tout, reprit-il.

--Ah! Eh! bien, vous êtes au cœur de ma famille; vous serez peut-être

le dernier parent, le dernier ami de qui j'aurai serré la main;

je puis donc réclamer de vous un bon office. Rendez-moi, mon cher

vidame, un service que je ne saurais demander à mon père, ni à mon

oncle Grandlieu, ni à aucune femme. Vous devez me comprendre. Je vous

supplie de m'obéir, et d'oublier que vous m'avez obéi, quelle que soit

l'issue de vos démarches. Il s'agit d'aller, muni de cette lettre, chez

monsieur de Montriveau, de le voir, de la lui montrer, de lui demander,

comme vous savez d'homme à homme demander les choses, car vous avez

entre vous une probité, des sentiments que vous oubliez avec nous,

de lui demander s'il voudra bien la lire, non pas en votre présence,

les hommes se cachent certaines émotions. Je vous autorise, pour le

décider, et si vous le jugez nécessaire, à lui dire qu'il s'en va de ma

vie ou de ma mort. S'il daigne...

--Daigne! fit le commandeur.

--S'il daigne la lire, reprit avec dignité la duchesse, faites-lui

une dernière observation. Vous le verrez à cinq heures, il dîne à

cette heure, chez lui, aujourd'hui, je le sais; eh! bien, il doit,

pour toute réponse, venir me voir. Si trois heures après, si à huit

heures, il n'est pas sorti, tout sera dit. La duchesse de Langeais

aura disparu de ce monde. Je ne serai pas morte, cher, non; mais aucun

pouvoir humain ne me retrouvera sur cette terre. Venez dîner avec moi,

j'aurai du moins un ami pour m'assister dans mes dernières angoisses.

Oui, ce soir, mon cher cousin, ma vie sera décidée; et quoi qu'il

arrive, elle ne peut être que cruellement ardente. Allez, silence,

je ne veux rien entendre qui ressemble soit à des observations, soit

à des avis.--Causons, rions, dit-elle en lui tendant une main qu'il

baisa. Soyons comme deux vieillards philosophes qui savent jouir de

la vie jusqu'au moment de leur mort. Je me parerai, je serai bien

coquette pour vous. Vous serez peut-être le dernier homme qui aura vu

la duchesse de Langeais.

Le vidame ne répondit rien, il salua, prit la lettre et fit la

commission. Il revint à cinq heures, trouva sa cousine mise avec

recherche, délicieuse enfin. Le salon était paré de fleurs comme pour

une fête. Le repas fut exquis. Pour ce vieillard, la duchesse fit

jouer tous les brillants de son esprit, et se montra plus attrayante

qu'elle ne l'avait jamais été. Le commandeur voulut d'abord voir une

plaisanterie de jeune femme dans tous ces apprêts; mais, de temps

à autre, la fausse magie des séductions déployées par sa cousine

pâlissait. Tantôt, il la surprenait à tressaillir émue par une sorte

de terreur soudaine; et tantôt elle semblait écouter dans le silence.

Alors, s'il lui disait:--Qu'avez-vous?

--Chut! répondait-elle.

A sept heures elle le quitta, revint promptement, mais habillée comme

aurait pu l'être sa femme de chambre pour un voyage. Elle réclama le

bras du vieillard qu'elle voulut pour compagnon, se jeta dans une

voiture de louage, et tous deux furent, vers les huit heures moins un

quart, à la porte de monsieur de Montriveau.

Armand, lui, pendant ce temps, avait médité la lettre suivante:

«Mon ami, j'ai passé quelques moments chez vous, à votre insu;

j'y ai repris mes lettres. Oh! Armand, de vous à moi, ce ne peut

être indifférence, et la haine procède autrement. Si vous m'aimez,

cessez un jeu cruel. Vous me tueriez. Plus tard, vous en seriez

au désespoir, en apprenant combien vous êtes aimé. Si je vous ai

malheureusement compris, si vous n'avez pour moi que de l'aversion,

l'aversion comporte et mépris et dégoût; alors, tout espoir

m'abandonne: les hommes ne reviennent pas de ces deux sentiments.

Quelque terrible qu'elle puisse être, cette pensée apportera des

consolations à ma longue douleur. Vous n'aurez pas de regrets un

jour. Des regrets! ah, mon Armand, que je les ignore. Si je vous en

causais un seul?... Non je ne veux pas vous dire quels ravages il

ferait en moi. Je vivrais et ne pourrais plus être votre femme. Après

m'être entièrement donnée à vous en pensée, à qui donc me donner?...

à Dieu. Oui, les yeux que vous avez aimés pendant un moment, ne

verront plus aucun visage d'homme; et puisse la gloire de Dieu les

fermer! Je n'entendrai plus de voix humaine, après avoir entendu

la vôtre, si douce d'abord, si terrible hier, car je suis toujours

au lendemain de votre vengeance; puisse donc la parole de Dieu me

consumer! Entre sa colère et la vôtre, mon ami, il n'y aura pour moi

que larmes et que prières. Vous vous demanderez peut-être pourquoi

vous écrire? Hélas! ne m'en voulez pas de conserver une lueur

d'espérance, de jeter encore un soupir sur la vie heureuse avant de

la quitter pour un jamais. Je suis dans une horrible situation. J'ai

toute la sérénité que communique à l'âme une grande résolution, et

sens encore les derniers grondements de l'orage. Dans cette terrible

aventure qui m'a tant attachée à vous, Armand, vous alliez du désert

à l'oasis, mené par un bon guide. Eh! bien, moi, je me traîne de

l'oasis au désert, et vous m'êtes un guide sans pitié. Néanmoins,

vous seul, mon ami, pouvez comprendre la mélancolie des derniers

regards que je jette au bonheur, et vous êtes le seul auquel je

puisse me plaindre sans rougir. Si vous m'exaucez, je serai heureuse;

si vous êtes inexorable, j'expierai mes torts. Enfin, n'est-il pas

naturel à une femme de vouloir rester dans la mémoire de son aimé,

revêtue de tous les sentiments nobles? Oh! seul cher à moi! laissez

votre créature s'ensevelir avec la croyance que vous la trouverez

grande. Vos sévérités m'ont fait réfléchir; et depuis que je vous

aime bien, je me suis trouvée moins coupable que vous ne le pensez.

Écoutez donc ma justification, je vous la dois; et vous, qui êtes

tout pour moi dans le monde, vous me devez au moins un instant de

justice.

»J'ai su, par mes propres douleurs, combien mes coquetteries vous ont

fait souffrir; mais alors, j'étais dans une complète ignorance de

l'amour. Vous êtes, vous, dans le secret de ces tortures, et vous me

les imposez. Pendant les huit premiers mois que vous m'avez accordés,

vous ne vous êtes point fait aimer. Pourquoi, mon ami? Je ne sais pas

plus vous le dire, que je ne puis vous expliquer pourquoi je vous

aime. Ah! certes, j'étais flattée de me voir l'objet de vos discours

passionnés, de recevoir vos regards de feu; mais vous me laissiez

froide et sans désirs. Non, je n'étais point femme, je ne concevais

ni le dévouement ni le bonheur de notre sexe. A qui la faute! Ne

m'auriez-vous pas méprisée, si je m'étais livrée sans entraînement?

Peut-être est-ce le sublime de notre sexe, de se donner sans recevoir

aucun plaisir; peut-être n'y a-t-il aucun mérite à s'abandonner à des

jouissances connues et ardemment désirées? Hélas! mon ami, je puis

vous le dire, ces pensées me sont venues quand j'étais si coquette

pour vous; mais je vous trouvais déjà si grand, que je ne voulais

pas que vous me dussiez à la pitié.... Quel mot viens-je d'écrire?

Ah! j'ai repris chez vous toutes mes lettres, je les jette au feu!

Elles brûlent. Tu ne sauras jamais ce qu'elles accusaient d'amour,

de passion, de folie... Je me tais, Armand, je m'arrête, je ne veux

plus rien vous dire de mes sentiments. Si mes vœux n'ont pas été

entendus d'âme à âme, je ne pourrais donc plus, moi aussi, moi la

femme, ne devoir votre amour qu'à votre pitié. Je veux être aimée

irrésistiblement ou laissée impitoyablement. Si vous refusez de lire

cette lettre, elle sera brûlée. Si, l'ayant lue, vous n'êtes pas

trois heures après, pour toujours mon seul époux, je n'aurai point de

honte à vous la savoir entre les mains: la fierté de mon désespoir

garantira ma mémoire de toute injure, et ma fin sera digne de mon

amour. Vous-même, ne me rencontrant plus sur cette terre, quoique

vivante, vous ne penserez pas sans frémir à une femme qui, dans trois

heures, ne respirera plus que pour vous accabler de sa tendresse, à

une femme consumée par un amour sans espoir, et fidèle, non pas à des

plaisirs partagés, mais à des sentiments méconnus. La duchesse de

Lavallière pleurait un bonheur perdu, sa puissance évanouie; tandis

que la duchesse de Langeais sera heureuse de ses pleurs et restera

pour vous un pouvoir. Oui, vous me regretterez. Je sens bien que

je n'étais pas de ce monde, et vous remercie de me l'avoir prouvé.

Adieu, vous ne toucherez point à ma hache; la vôtre était celle du

bourreau, la mienne est celle de Dieu; la vôtre tue, et la mienne

sauve. Votre amour était mortel, il ne savait supporter ni le dédain

ni la raillerie; le mien peut tout endurer sans faiblir, il est

immortellement vivace. Ah! j'éprouve une joie sombre à vous écraser,

vous qui vous croyez si grand, à vous humilier par le sourire calme

et protecteur des anges faibles qui prennent, en se couchant aux

pieds de Dieu, le droit et la force de veiller en son nom sur les

hommes. Vous n'avez eu que de passagers désirs; tandis que la pauvre

religieuse vous éclairera sans cesse de ses ardentes prières, et vous

couvrira toujours des ailes de l'amour divin. Je pressens votre

réponse, Armand, et vous donne rendez-vous... dans le ciel. Ami, la

force et la faiblesse y sont également admises; toutes deux sont

des souffrances. Cette pensée apaise les agitations de ma dernière

épreuve. Me voilà si calme, que je craindrais de ne plus t'aimer, si

ce n'était pour toi que je quitte le monde.

»ANTOINETTE.»

--Mon cher cousin, dit la duchesse en arrivant à la maison de

Montriveau, faites-moi la grâce de demander à la porte s'il est chez

lui.

Le commandeur, obéissant à la manière des hommes du dix-huitième

siècle, descendit et revint dire à sa cousine un oui qui lui donna

le frisson. A ce mot, elle prit le commandeur, lui serra la main, se

laissa baiser par lui sur les deux joues, et le pria de s'en aller sans

l'espionner ni vouloir la protéger.

--Mais les passants? dit-il.

--Personne ne peut me manquer de respect, répondit-elle.

Ce fut le dernier mot de la femme à la mode et de la duchesse. Le

commandeur s'en alla. Madame de Langeais resta sur le seuil de cette

porte en s'enveloppant de son manteau, et attendit que huit heures

sonnassent. L'heure expira. Cette malheureuse femme se donna dix

minutes, un quart d'heure; enfin, elle voulut voir une nouvelle

humiliation dans ce retard, et la foi l'abandonna. Elle ne put retenir

cette exclamation:--O mon Dieu! puis quitta ce funeste seuil. Ce fut le

premier mot de la carmélite.

Montriveau avait une conférence avec quelques amis, il les pressa de

finir, mais sa pendule retardait, et il ne sortit pour aller à l'hôtel

de Langeais qu'au moment où la duchesse, emportée par une rage froide,

fuyait à pied dans les rues de Paris. Elle pleura quand elle atteignit

le boulevard d'Enfer. Là, pour la dernière fois, elle regarda Paris

fumeux, bruyant, couvert de la rouge atmosphère produite par ses

lumières; puis elle monta dans une voiture de place, et sortit de cette

ville pour n'y jamais rentrer. Quand le marquis de Montriveau vint à

l'hôtel de Langeais, il n'y trouva point sa maîtresse, et se crut joué.

Il courut alors chez le vidame, et y fut reçu au moment où le bonhomme

passait sa robe de chambre en pensant au bonheur de sa jolie parente.

Montriveau lui jeta ce regard terrible dont la commotion électrique

frappait également les hommes et les femmes.

--Monsieur, vous seriez-vous prêté à quelque cruelle plaisanterie?

s'écria-t-il. Je viens de chez madame de Langeais, et ses gens la

disent sortie.

--Il est sans doute arrivé, par votre faute, un grand malheur, répondit

le vidame. J'ai laissé la duchesse à votre porte...

--A quelle heure?

--A huit heures moins un quart.

--Je vous salue, dit Montriveau qui revint précipitamment chez lui pour

demander à son portier s'il n'avait pas vu dans la soirée une dame à la

porte.

--Oui, monsieur, une belle femme qui paraissait avoir bien du

désagrément. Elle pleurait comme une Madeleine, sans faire de bruit, et

se tenait droit comme un piquet. Enfin, elle a dit un: O mon Dieu! en

s'en allant, qui nous a, sous votre respect, crevé le cœur à mon épouse

et à moi, qu'étions là sans qu'elle s'en aperçût.

Ce peu de mots fit pâlir cet homme si ferme. Il écrivit quelques lignes

à monsieur de Ronquerolles, chez lequel il envoya sur-le-champ, et

remonta dans son appartement.

Vers minuit, le marquis de Ronquerolles arriva.

--Qu'as-tu, mon bon ami? dit-il en voyant le général.

Armand lui donna la lettre de la duchesse à lire.

--Eh! bien? lui demanda Ronquerolles.

--Elle était à ma porte à huit heures, et à huit heures un quart elle a

disparu. Je l'ai perdue, et je l'aime! Ah! si ma vie m'appartenait, je

me serais déjà fait sauter la cervelle!

--Bah! bah! dit Ronquerolles, calme-toi. Les duchesses ne s'envolent

pas comme des bergeronnettes. Elle ne fera pas plus de trois lieues à

l'heure; demain, nous en ferons six, nous autres.

--Ah! peste! reprit-il, madame de Langeais n'est pas une femme

ordinaire. Nous serons tous à cheval demain. Dans la journée, nous

saurons par la police où elle est allée. Il lui faut une voiture, ces

anges-là n'ont pas d'ailes. Qu'elle soit en route ou cachée dans Paris,

nous la trouverons. N'avons-nous pas le télégraphe pour l'arrêter

sans la suivre? Tu seras heureux. Mais, mon cher frère, tu as commis

la faute dont sont plus ou moins coupables les hommes de ton énergie.

Ils jugent les autres âmes d'après la leur, et ne savent pas où casse

l'humanité quand ils en tendent les cordes. Que ne me disais-tu donc un

mot tantôt? Je t'aurais dit:--Sois exact.

--A demain, donc, ajouta-t-il en serrant la main de Montriveau qui

restait muet. Dors, si tu peux.

Mais les plus immenses ressources dont jamais hommes d'État,

souverains, ministres, banquiers, enfin dont tout pouvoir humain se

soit socialement investi, furent en vain déployées. Ni Montriveau

ni ses amis ne purent trouver la trace de la duchesse. Elle s'était

évidemment cloîtrée. Montriveau résolut de fouiller ou de faire

fouiller tous les couvents du monde. Il lui fallait la duchesse, quand

même il en aurait coûté la vie à toute une ville. Pour rendre justice

à cet homme extraordinaire, il est nécessaire de dire que sa fureur

passionnée se leva également ardente chaque jour, et dura cinq années.

En 1829 seulement, le duc de Navarreins apprit, par hasard, que sa

fille était partie pour l'Espagne, comme femme de chambre de lady

Julia Hopwood, et qu'elle avait quitté cette dame à Cadix, sans que

lady Julia se fût aperçue que mademoiselle Caroline était l'illustre

duchesse dont la disparition occupait la haute société parisienne.

Les sentiments qui animèrent les deux amants quand ils se retrouvèrent

à la grille des Carmélites et en présence d'une mère supérieure doivent

être maintenant compris dans toute leur étendue, et leur violence,

réveillée de part et d'autre, expliquera sans doute le dénoûment de

cette aventure.

Donc, en 1823, le duc de Langeais mort, sa femme était libre.

Antoinette de Navarreins vivait consumée par l'amour sur un banc de la

Méditerranée; mais le pape pouvait casser les vœux de la sœur Thérèse.

Le bonheur acheté par tant d'amour pouvait éclore pour les deux amants.

Ces pensées firent voler Montriveau de Cadix à Marseille, de Marseille

à Paris. Quelques mois après son arrivée en France, un brick de

commerce armé en guerre partit du port de Marseille et fit route pour

l'Espagne. Ce bâtiment était frété par plusieurs hommes de distinction,

presque tous Français qui, épris de belle passion pour l'Orient,

voulaient en visiter les contrées. Les grandes connaissances de

Montriveau sur les mœurs de ces pays en faisaient un précieux compagnon

de voyage pour ces personnes, qui le prièrent d'être des leurs, et il y

consentit. Le ministre de la guerre le nomma lieutenant-général et le

mit au comité d'artillerie pour lui faciliter cette partie de plaisir.

Le brick s'arrêta, vingt-quatre heures après son départ, au nord-ouest

d'une île en vue des côtes d'Espagne. Le bâtiment avait été choisi

assez fin de carène, assez léger de mâture pour qu'il pût sans danger

s'ancrer à une demi-lieue environ des rescifs qui, de ce côté,

défendaient sûrement l'abordage de l'île. Si des barques ou des

habitants apercevaient le brick dans ce mouillage, ils ne pouvaient

d'abord en concevoir aucune inquiétude. Puis il fut facile d'en

justifier aussitôt le stationnement. Avant d'arriver en vue de l'île,

Montriveau fit arborer le pavillon des États-Unis. Les matelots engagés

pour le service du bâtiment étaient américains et ne parlaient que

la langue anglaise. L'un des compagnons de monsieur de Montriveau

les embarqua tous sur une chaloupe et les amena dans une auberge de

la petite ville, où il les maintint à une hauteur d'ivresse qui ne

leur laissa pas la langue libre. Puis il dit que le brick était monté

par des chercheurs de trésors, gens connus aux États-Unis pour leur

fanatisme, et dont un des écrivains de ce pays a écrit l'histoire.

Ainsi la présence du vaisseau dans les rescifs fut suffisamment

expliquée. Les armateurs et les passagers y cherchaient, dit le

prétendu contre-maître des matelots, les débris d'un galion échoué

en 1778 avec les trésors envoyés du Mexique. Les aubergistes et les

autorités du pays n'en demandèrent pas davantage.

Armand et les amis dévoués qui le secondaient dans sa difficile

entreprise pensèrent tout d'abord que ni la ruse ni la force ne

pouvaient faire réussir la délivrance ou l'enlèvement de la sœur

Thérèse du côté de la petite ville. Alors, d'un commun accord, ces

hommes d'audace résolurent d'attaquer le taureau par les cornes. Ils

voulurent se frayer un chemin jusqu'au couvent par les lieux mêmes où

tout accès y semblait impraticable, et de vaincre la nature, comme

le général Lamarque l'avait vaincue à l'assaut de Caprée. En cette

circonstance, les tables de granit taillées à pic, au bout de l'île,

leur offraient moins de prise que celles de Caprée n'en avaient offert

à Montriveau, qui fut de cette incroyable expédition, et les nonnes

lui semblaient plus redoutables que ne le fut sir Hudson-Lowe. Enlever

la duchesse avec fracas couvrait ces hommes de honte. Autant aurait

valu faire le siége de la ville, du couvent, et ne pas laisser un seul

témoin de leur victoire, à la manière des pirates. Pour eux cette

entreprise n'avait donc que deux faces. Ou quelque incendie, quelque

fait d'armes qui effrayât l'Europe en y laissant ignorer la raison

du crime; ou quelque enlèvement aérien, mystérieux, qui persuadât

aux nonnes que le diable leur avait rendu visite. Ce dernier parti

triompha dans le conseil secret tenu à Paris avant le départ. Puis,

tout avait été prévu pour le succès d'une entreprise qui offrait à ces

hommes blasés des plaisirs de Paris un véritable amusement.

Une espèce de pirogue d'une excessive légèreté, fabriquée à Marseille

d'après un modèle malais, permit de naviguer dans les rescifs jusqu'à

l'endroit où ils cessaient d'être praticables. Deux cordes en fil de

fer, tendues parallèlement à une distance de quelques pieds sur des

inclinaisons inverses, et sur lesquelles devaient glisser les paniers

également en fil de fer, servirent de pont, comme en Chine, pour aller

d'un rocher à l'autre. Les écueils furent ainsi unis les uns aux

autres par un système de cordes et de paniers qui ressemblaient à ces

fils sur lesquels voyagent certaines araignées, et par lesquels elles

enveloppent un arbre; œuvre d'instinct que les Chinois, ce peuple

essentiellement imitateur, a copiée le premier, historiquement parlant.

Ni les lames ni les caprices de la mer ne pouvaient déranger ces

fragiles constructions. Les cordes avaient assez de jeu pour offrir aux

fureurs des vagues cette courbure étudiée par un ingénieur, feu Cachin,

l'immortel créateur du port de Cherbourg, la ligne savante au delà de

laquelle cesse le pouvoir de l'eau courroucée; courbe établie d'après

une loi dérobée aux secrets de la nature par le génie de l'observation,

qui est presque tout le génie humain.

La Comédie humaine - Volume 09. Scènes de la vie parisienne - Tome 01 · 第 22 / 52 段