avec monsieur le duc de Grandlieu. Tous deux étaient des hommes âgés
de cinquante-cinq ans, encore verts, gros et courts, bien nourris,
le teint un peu rouge, les yeux fatigués, les lèvres inférieures
déjà pendantes. Sans le ton exquis de leur langage, sans l'affable
politesse de leurs manières, sans leur aisance qui pouvait tout à coup
se changer en impertinence, un observateur superficiel aurait pu les
prendre pour des banquiers. Mais toute erreur devait cesser en écoutant
leur conversation armée de précautions avec ceux qu'ils redoutaient,
sèche ou vide avec leurs égaux, perfide pour les inférieurs que les
gens de cour ou les hommes d'état savent apprivoiser par de verbeuses
délicatesses et blesser par un mot inattendu. Tels étaient les
représentants de cette grande noblesse qui voulait mourir ou rester
tout entière, qui méritait autant d'éloge que de blâme, et sera
toujours imparfaitement jugée jusqu'à ce qu'un poète l'ait montrée
heureuse d'obéir au roi en expirant sous la hache de Richelieu, et
méprisant la guillotine de 89 comme une sale vengeance.
Ces quatre personnages se distinguaient tous par une voix grêle,
particulièrement en harmonie avec leurs idées et leur maintien.
D'ailleurs, la plus parfaite égalité régnait entre eux. L'habitude
prise par eux à la cour de cacher leurs émotions les empêchait sans
doute de manifester le déplaisir que leur causait l'incartade de leur
jeune parente.
Pour empêcher les critiques de taxer de puérilité le commencement
de la scène suivante, peut-être est-il nécessaire de faire observer
ici que Locke se trouvant dans la compagnie de seigneurs anglais
renommés pour leur esprit, distingués autant par leurs manières que
par leur consistance politique, s'amusa méchamment à sténographier
leur conversation par un procédé particulier, et les fit éclater de
rire en la leur lisant, afin de savoir d'eux ce qu'on en pouvait
tirer. En effet, les classes élevées ont en tout pays un jargon de
clinquant qui, lavé dans les cendres littéraires ou philosophiques,
donne infiniment peu d'or au creuset. A tous les étages de la société,
sauf quelques salons parisiens, l'observateur retrouve les mêmes
ridicules que différencient seulement la transparence ou l'épaisseur
du vernis. Ainsi, les conversations substantielles sont l'exception
sociale, et le béotianisme défraie habituellement les diverses zones
du monde. Si forcément on parle beaucoup dans les hautes sphères,
on y pense peu. Penser est une fatigue, et les riches aiment à voir
couler la vie sans grand effort. Aussi est-ce en comparant le fond des
plaisanteries par échelons, depuis le gamin de Paris jusqu'au pair de
France, que l'observateur comprend le mot de monsieur de Talleyrand:
_Les manières sont tout_, traduction élégante de cet axiome judiciaire:
_La forme emporte le fond_. Aux yeux du poète, l'avantage restera aux
classes inférieures qui ne manquent jamais à donner un rude cachet
de poésie à leurs pensées. Cette observation fera peut-être aussi
comprendre l'infertilité des salons, leur vide, leur peu de profondeur,
et la répugnance que les gens supérieurs éprouvent à faire le méchant
commerce d'y échanger leurs pensées.
Le duc s'arrêta soudain, comme s'il concevait une idée lumineuse, et
dit à son voisin:--Vous avez donc vendu Thornthon?
--Non, il est malade. J'ai bien peur de le perdre, et j'en serais
désolé; c'est un cheval excellent à la chasse. Savez-vous comment va la
duchesse de Marigny?
--Non, je n'y suis pas allé ce matin. Je sortais pour la voir, quand
vous êtes venu me parler d'Antoinette. Mais elle avait été fort mal
hier, l'on en désespérait, elle a été administrée.
--Sa mort changera la position de votre cousin.
--En rien, elle a fait ses partages de son vivant et s'était réservé
une pension que lui paye sa nièce, madame de Soulanges, à laquelle elle
a donné sa terre de Guébriant à rente viagère.
--Ce sera une grande perte pour la société. Elle était bonne femme. Sa
famille aura de moins une personne dont les conseils et l'expérience
avaient de la portée. Entre nous soit dit, elle était le chef de la
maison. Son fils, Marigny, est un aimable homme; il a du trait; il
sait causer. Il est agréable, très-agréable; oh! pour agréable, il
l'est sans contredit; mais.... aucun esprit de conduite. Eh bien! c'est
extraordinaire, il est très-fin. L'autre jour, il dînait au Cercle
avec tous ces richards de la Chaussée-d'Antin, et votre oncle (qui va
toujours y faire sa partie) le voit. Étonné de le rencontrer là, il lui
demande s'il est du Cercle.--«Oui, je ne vais plus dans le monde, je
vis avec les banquiers.» Vous savez pourquoi? dit le marquis en jetant
au duc un fin sourire.
--Non.
--Il est amouraché d'une nouvelle mariée, cette petite madame Keller,
la fille de Grandville, une femme que l'on dit fort à la mode dans ce
monde-là.
--Mais Antoinette ne s'ennuie pas, à ce qu'il paraît, dit le vieux
vidame.
--L'affection que je porte à cette petite femme me fait prendre en ce
moment un singulier passe-temps, lui répondit la princesse en empochant
sa tabatière.
--Ma chère tante, dit le duc en s'arrêtant, je suis désespéré. Il n'y
avait qu'un homme de Bonaparte capable d'exiger d'une femme comme il
faut de semblables inconvenances. Entre nous soit dit, Antoinette
aurait dû choisir mieux.
--Mon cher, répondit la princesse, les Montriveau sont anciens et fort
bien alliés, ils tiennent à toute la haute noblesse de Bourgogne.
Si les Rivaudoult d'Arschoot, de la branche Dulmen, finissaient
en Gallicie, les Montriveau succéderaient aux biens et aux titres
d'Arschoot; ils en héritent par leur bisaïeul.
--Vous en êtes sûre?...
--Je le sais mieux que ne le savait le père de celui-ci, que je voyais
beaucoup et à qui je l'ai appris. Quoique chevalier des ordres, il s'en
moqua; c'était un encyclopédiste. Mais son frère en a bien profité
dans l'émigration. J'ai ouï dire que ses parents du nord avaient été
parfaits pour lui...
--Oui, certes. Le comte de Montriveau est mort à Pétersbourg où je
l'ai rencontré, dit le vidame. C'était un gros homme qui avait une
incroyable passion pour les huîtres.
--Combien en mangeait-il donc? dit le duc de Grandlieu.
--Tous les jours dix douzaines.
--Sans être incommodé?
--Pas le moins du monde.
--Oh! mais c'est extraordinaire! Ce goût ne lui a donné ni la pierre,
ni la goutte, ni aucune incommodité?
--Non, il s'est parfaitement porté, il est mort par accident.
--Par accident! La nature lui avait dit de manger des huîtres, elles
lui étaient probablement nécessaires; car, jusqu'à un certain point,
nos goûts prédominants sont des conditions de notre existence.
--Je suis de votre avis, dit la princesse en souriant.
--Madame, vous entendez toujours malicieusement les choses, dit le
marquis.
--Je veux seulement vous faire comprendre que ces choses seraient
très-mal entendues par une jeune femme, répondit-elle.
Elle s'interrompit pour dire:--Mais ma nièce! ma nièce!
--Chère tante, dit monsieur de Navarreins, je ne peux pas encore croire
qu'elle soit allée chez monsieur de Montriveau.
--Bah! fit la princesse.
--Quelle est votre idée, vidame? demanda le marquis.
--Si la duchesse était naïve, je croirais...
--Mais une femme qui aime devient naïve, mon pauvre vidame. Vous
vieillissez donc?
--Enfin, que faire? dit le duc.
--Si ma chère nièce est sage, répondit la princesse, elle ira ce soir à
la Cour, puisque, par bonheur, nous sommes un lundi, jour de réception;
vous verrez à la bien entourer et à démentir ce bruit ridicule. Il y a
mille moyens d'expliquer les choses; et si le marquis de Montriveau
est un galant homme, il s'y prêtera. Nous ferons entendre raison à ces
enfants-là...
--Mais il est difficile de rompre en visière à monsieur de Montriveau,
chère tante, c'est un élève de Bonaparte, et il a une position. Comment
donc! c'est un seigneur du jour, il a un commandement important dans
la Garde, où il est très-utile. Il n'a pas la moindre ambition. Au
premier mot qui lui déplairait, il est homme à dire au roi:--Voilà ma
démission, laissez-moi tranquille.
--Comment pense-t-il donc?
--Très-mal.
--Vraiment, dit la princesse, le roi reste ce qu'il a toujours été, un
jacobin fleurdelisé.
--Oh! un peu modéré, dit le vidame.
--Non, je le connais de longue date. L'homme qui disait à sa femme, le
jour où elle assista au premier grand couvert: «Voilà nos gens!» en
lui montrant la cour, ne pouvait être qu'un noir scélérat. Je retrouve
parfaitement MONSIEUR dans le Roi. Le mauvais frère qui votait si mal
dans son bureau de l'Assemblée constituante doit pactiser avec les
Libéraux, les laisser parler, discuter. Ce cagot de philosophie sera
tout aussi dangereux pour son cadet qu'il l'a été pour l'aîné; car je
ne sais si son successeur pourra se tirer des embarras que se plaît à
lui créer ce gros homme de petit esprit; d'ailleurs il l'exècre, et
serait heureux de se dire en mourant: Il ne règnera pas long-temps.
--Ma tante, c'est le Roi, j'ai l'honneur de lui appartenir, et...
--Mais, mon cher, votre charge vous ôte-t-elle votre franc-parler! Vous
êtes d'aussi bonne maison que les Bourbons. Si les Guise avaient eu un
peu plus de résolution, Sa Majesté serait un pauvre sire aujourd'hui.
Je m'en vais de ce monde à temps, la noblesse est morte. Oui, tout est
perdu pour vous, mes enfants, dit-elle en regardant le vidame. Est-ce
que la conduite de ma nièce devrait occuper la ville? Elle a eu tort,
je ne l'approuve pas, un scandale inutile est une faute; aussi douté-je
encore de ce manque aux convenances, je l'ai élevée et je sais que...
En ce moment la duchesse sortit de son boudoir. Elle avait reconnu la
voix de sa tante et entendu prononcer le nom de Montriveau. Elle était
dans un déshabillé du matin, et, quand elle se montra, monsieur de
Grandlieu, qui regardait insouciamment par la croisée, vit revenir la
voiture de sa nièce sans elle.
--Ma chère fille, lui dit le duc en lui prenant la tête et l'embrassant
au front, tu ne sais donc pas ce qui se passe?
--Que se passe-t-il d'extraordinaire, cher père?
--Mais tout Paris te croit chez monsieur de Montriveau.
--Ma chère Antoinette, tu n'es pas sortie, n'est-ce pas? dit la
princesse en lui tendant la main que la duchesse baisa avec une
respectueuse affection.
--Non, chère mère, je ne suis pas sortie. Et, dit-elle en se retournant
pour saluer le vidame et le marquis, j'ai voulu que tout Paris me crût
chez monsieur de Montriveau.
Le duc leva les mains au ciel, se les frappa désespérément et se croisa
les bras.
--Mais vous ne savez donc pas ce qui résultera de ce coup de tête?
dit-il enfin.
La vieille princesse s'était subitement dressée sur ses talons, et
regardait la duchesse qui se prit à rougir et baissa les yeux; madame
de Chauvry l'attira doucement et lui dit:--Laissez-moi vous baiser, mon
petit ange. Puis, elle l'embrassa sur le front fort affectueusement,
lui serra la main et reprit en souriant:--Nous ne sommes plus sous les
Valois, ma chère fille. Vous avez compromis votre mari, votre état dans
le monde; cependant, nous allons aviser à tout réparer.
--Mais, ma chère tante, je ne veux rien réparer. Je désire que tout
Paris sache ou dise que j'étais ce matin chez monsieur de Montriveau.
Détruire cette croyance, quelque fausse qu'elle soit, est me nuire
étrangement.
--Ma fille, vous voulez donc vous perdre, et affliger votre famille?
--Mon père, ma famille, en me sacrifiant à des intérêts, m'a, sans le
vouloir, condamnée à d'irréparables malheurs. Vous pouvez me blâmer d'y
chercher des adoucissements, mais certes vous me plaindrez.
--Donnez-vous donc mille peines pour établir convenablement des filles!
dit en murmurant monsieur de Navarreins au vidame.
--Chère petite, dit la princesse en secouant les grains de tabac
tombés sur sa robe, soyez heureuse si vous pouvez; il ne s'agit pas de
troubler votre bonheur, mais de l'accorder avec les usages. Nous savons
tous, ici, que le mariage est une défectueuse institution tempérée par
l'amour. Mais est-il besoin, en prenant un amant, de faire son lit sur
le Carrousel? Voyons, ayez un peu de raison, écoutez-nous.
--J'écoute.
--Madame la duchesse, dit le duc de Grandlieu, si les oncles étaient
obligés de garder leurs nièces, ils auraient un état dans le monde; la
société leur devrait des honneurs, des récompenses, des traitements
comme elle en donne aux gens du Roi. Aussi ne suis-je pas venu pour
vous parler de mon neveu, mais de vos intérêts. Calculons un peu. Si
vous tenez à faire un éclat, je connais le sire, je ne l'aime guère.
Langeais est assez avare, personnel en diable; il se séparera de vous,
gardera votre fortune, vous laissera pauvre, et conséquemment sans
considération. Les cent mille livres de rente que vous avez héritées
dernièrement de votre grand'tante maternelle payeront les plaisirs de
ses maîtresses, et vous serez liée, garrottée par les lois, obligée
de dire _amen_ à ces arrangements-là. Que monsieur de Montriveau vous
quitte! Mon Dieu, chère nièce, ne nous colérons point, un homme ne vous
abandonnera pas jeune et belle; cependant nous avons vu tant de jolies
femmes délaissées, même parmi les princesses, que vous me permettrez
une supposition presque impossible, je veux le croire; alors que
deviendrez-vous sans mari? Ménagez donc le vôtre au même titre que vous
soignez votre beauté, qui est après tout le parachute des femmes, aussi
bien qu'un mari. Je vous fais toujours heureuse et aimée; je ne tiens
compte d'aucun événement malheureux. Cela étant, par bonheur ou par
malheur vous aurez des enfants? Qu'en ferez-vous? Des Montriveau?--Hé!
bien, ils ne succéderont point à toute la fortune de leur père. Vous
voudrez leur donner toute la vôtre et lui toute la sienne. Mon Dieu,
rien n'est plus naturel. Vous trouverez les lois contre vous. Combien
avons-nous vu de procès faits par les héritiers légitimes aux enfants
de l'amour! J'en entends retentir dans tous les tribunaux du monde.
Aurez-vous recours à quelque _fidéicommis_: si la personne en qui vous
mettrez votre confiance vous trompe, à la vérité la justice humaine
n'en saura rien; mais vos enfants seront ruinés. Choisissez donc bien!
Voyez en quelles perplexités vous êtes. De toute manière vos enfants
seront nécessairement sacrifiés aux fantaisies de votre cœur et
privés de leur état. Mon Dieu, tant qu'ils seront petits, ils seront
charmants; mais ils vous reprocheront un jour d'avoir songé plus à vous
qu'à eux. Nous savons tout cela, nous autres vieux gentilshommes. Les
enfants deviennent des hommes, et les hommes sont ingrats. N'ai-je
pas entendu le jeune de Horn, en Allemagne, disant après souper:--Si
ma mère avait été honnête femme, je serais prince régnant. Mais ce
SI, nous avons passé notre vie à l'entendre dire aux roturiers, et
il a fait la révolution. Quand les hommes ne peuvent accuser ni leur
père, ni leur mère, ils s'en prennent à Dieu de leur mauvais sort. En
somme, chère enfant, nous sommes ici pour vous éclairer. Hé! bien, je
me résume par un mot que vous devez méditer: une femme ne doit jamais
donner raison à son mari.
--Mon oncle, j'ai calculé tant que je n'aimais pas. Alors je voyais
comme vous des intérêts là où il n'y a plus pour moi que des
sentiments, dit la duchesse.
--Mais, ma chère petite, la vie est tout bonnement une complication
d'intérêts et de sentiments, lui répliqua le vidame; et pour être
heureux, surtout dans la position où vous êtes, il faut tâcher
d'accorder ses sentiments avec ses intérêts. Qu'une grisette fasse
l'amour à sa fantaisie, cela se conçoit; mais vous avez une jolie
fortune, une famille, un titre, une place à la cour, et vous ne devez
pas les jeter par la fenêtre. Pour tout concilier, que venons-nous vous
demander? De tourner habilement la loi des convenances au lieu de la
violer. Hé, mon Dieu, j'ai bientôt quatre-vingts ans, je ne me souviens
pas d'avoir rencontré, sous aucun régime, un amour qui valût le prix
dont vous voulez payer celui de cet heureux jeune homme.
La duchesse imposa silence au vidame par un regard; et si Montriveau
l'avait pu voir, il aurait tout pardonné...
--Ceci serait d'un bel effet au théâtre, dit le duc de Grandlieu, et ne
signifie rien quand il s'agit de vos paraphernaux, de votre position et
de votre indépendance. Vous n'êtes pas reconnaissante, ma chère nièce.
Vous ne trouverez pas beaucoup de familles où les parents soient assez
courageux pour apporter les enseignements de l'expérience et faire
entendre le langage de la raison à de jeunes têtes folles. Renoncez à
votre salut en deux minutes, s'il vous plaît de vous damner; d'accord!
Mais réfléchissez bien quand il s'agit de renoncer à vos rentes. Je ne
connais pas de confesseur qui nous absolve de la misère. Je me crois
le droit de vous parler ainsi; car, si vous vous perdez, moi seul je
pourrai vous offrir un asile. Je suis presque l'oncle de Langeais, et
moi seul aurai raison en lui donnant tort.
--Ma fille, dit le duc de Navarreins en se réveillant d'une douloureuse
méditation, puisque vous parlez de sentiments, laissez-moi vous faire
observer qu'une femme qui porte votre nom se doit à des sentiments
autres que ceux des gens du commun. Vous voulez donc donner gain de
cause aux Libéraux, à ces jésuites de Robespierre qui s'efforcent
de honnir la noblesse. Il est certaines choses qu'une Navarreins ne
saurait faire sans manquer à toute sa maison. Vous ne seriez pas seule
déshonorée.
--Allons, dit la princesse, voilà le déshonneur. Mes enfants, ne faites
pas tant de bruit pour la promenade d'une voiture vide, et laissez-moi
seule avec Antoinette. Vous viendrez dîner avec moi tous trois. Je me
charge d'arranger convenablement les choses. Vous n'y entendez rien,
vous autres hommes, vous mettez déjà de l'aigreur dans vos paroles, et
je ne veux pas vous voir brouillés avec ma chère fille. Faites-moi donc
le plaisir de vous en aller.
Les trois gentilshommes devinèrent sans doute les intentions de la
princesse, ils saluèrent leurs parentes; et monsieur de Navarreins vint
embrasser sa fille au front, en lui disant:--Allons, chère enfant, sois
sage. Si tu veux, il en est encore temps.
--Est-ce que nous ne pourrions pas trouver dans la famille quelque
bon garçon qui chercherait dispute à ce Montriveau? dit le vidame en
descendant les escaliers.
--Mon bijou, dit la princesse, en faisant signe à son élève de
s'asseoir sur une petite chaise basse, près d'elle, quand elles furent
seules; je ne sais rien de plus calomnié dans ce bas monde que Dieu
et le dix-huitième siècle, car, en me remémorant les choses de ma
jeunesse, je ne me rappelle pas qu'une seule duchesse ait foulé aux
pieds les convenances comme vous venez de le faire. Les romanciers
et les écrivailleurs ont déshonoré le règne de Louis XV, ne les
croyez pas. La Dubarry, ma chère, valait bien la veuve Scarron, et
elle était meilleure personne. Dans mon temps, une femme savait, au
milieu de ses galanteries, garder sa dignité. Les indiscrétions nous
ont perdues. De là vient tout le mal. Les philosophes, ces gens de
rien que nous mettions dans nos salons, ont eu l'inconvenance et
l'ingratitude, pour prix de nos bontés, de faire l'inventaire de nos
cœurs, de nous décrier en masse, en détail, et de déblatérer contre
le siècle. Le peuple, qui est très-mal placé pour juger quoi que ce
soit, a vu le fond des choses, sans en voir la forme. Mais dans ce
temps-là, mon cœur, les hommes et les femmes ont été tout aussi
remarquables qu'aux autres époques de la monarchie. Pas un de vos
Werther, aucune de vos notabilités, comme ça s'appelle, pas un de vos
hommes en gants jaunes et dont les pantalons dissimulent la pauvreté
de leurs jambes, ne traverserait l'Europe, déguisé en colporteur, pour
aller s'enfermer, au risque de la vie et en bravant les poignards du
duc de Modène, dans le cabinet de toilette de la fille du régent.
Aucun de vos petits poitrinaires à lunettes d'écaille ne se cacherait
comme Lauzun, durant six semaines, dans une armoire pour donner du
courage à sa maîtresse pendant qu'elle accouchait. Il y avait plus
de passion dans le petit doigt de monsieur de Jaucourt que dans
toute votre race de disputailleurs qui laissent les femmes pour des
amendements! Trouvez-moi donc aujourd'hui des pages qui se fassent
hacher et ensevelir sous un plancher pour venir baiser le doigt ganté
d'une Konismark? Aujourd'hui, vraiment, il semblerait que les rôles
soient changés, et que les femmes doivent se dévouer pour les hommes.
Ces messieurs valent moins et s'estiment davantage. Croyez-moi, ma
chère, toutes ces aventures qui sont devenues publiques et dont on
s'arme aujourd'hui pour assassiner notre bon Louis XV, étaient d'abord
secrètes. Sans un tas de poétriaux, de rimailleurs, de moralistes qui
entretenaient nos femmes de chambre et en écrivaient les calomnies,
notre époque aurait eu littérairement des mœurs. Je justifie le siècle
et non sa lisière. Peut-être y a-t-il eu cent femmes de qualité
perdues; mais les drôles en ont mis un millier, ainsi que font les
gazetiers quand ils évaluent les morts du parti battu. D'ailleurs, je
ne sais pas ce que la Révolution et l'Empire peuvent nous reprocher:
ces temps-là ont été licencieux, sans esprit, grossiers, fi! tout cela
me révolte. Ce sont les mauvais lieux de notre histoire! Ce préambule,
ma chère enfant, reprit-elle après une pause, est pour arriver à te
dire que si Montriveau te plaît, tu es bien la maîtresse de l'aimer
à ton aise, et tant que tu pourras. Je sais, moi, par expérience (à
moins de t'enfermer, mais on n'enferme plus aujourd'hui), que tu feras
ce qui te plaira; et c'est ce que j'aurais fait à ton âge. Seulement,
mon cher bijou, je n'aurais pas abdiqué le droit de faire des ducs de
Langeais. Ainsi comporte-toi décemment. Le vidame a raison, aucun homme
ne vaut un seul des sacrifices par lesquels nous sommes assez folles
pour payer leur amour. Mets-toi donc dans la position de pouvoir, si tu
avais le malheur d'en être à te repentir, te trouver encore la femme
de monsieur de Langeais. Quand tu seras vieille, tu seras bien aise
d'entendre la messe à la cour et non dans un couvent de province, voilà
toute la question. Une imprudence, c'est une pension, une vie errante,
être à la merci de son amant; c'est l'ennui causé par les impertinences
des femmes qui vaudront moins que toi, précisément parce qu'elles
auront été très-ignoblement adroites. Il valait cent fois mieux aller
chez Montriveau, le soir, en fiacre, déguisée, que d'y envoyer ta
voiture en plein jour. Tu es une petite sotte, ma chère enfant! Ta
voiture a flatté sa vanité, ta personne lui aurait pris le cœur. Je
t'ai dit ce qui est juste et vrai, mais je ne t'en veux pas, moi. Tu es
de deux siècles en arrière avec ta fausse grandeur. Allons, laisse-nous
arranger tes affaires, dire que le Montriveau aura grisé tes gens, pour
satisfaire son amour-propre et te compromettre....
--Au nom du ciel, ma tante, s'écria la duchesse en bondissant, ne le
calomniez pas.
--Oh! chère enfant, dit la princesse dont les yeux s'animèrent, je
voudrais te voir des illusions qui ne te fussent pas funestes, mais
toute illusion doit cesser. Tu m'attendrirais, n'était mon âge. Allons,
ne fais de chagrin à personne, ni à lui, ni à nous. Je me charge de
contenter tout le monde; mais promets-moi de ne pas te permettre
désormais une seule démarche sans me consulter. Conte-moi tout, je te
mènerai peut-être à bien.
--Ma tante, je vous promets...
--De me dire tout...
--Oui, tout, tout ce qui pourra se dire.
--Mais, mon cœur, c'est précisément ce qui ne pourra pas se dire que
je veux savoir. Entendons-nous bien. Allons, laisse-moi appuyer mes
lèvres sèches sur ton beau front. Non, laisse-moi faire, je te défends
de baiser mes os. Les vieillards ont une politesse à eux... Allons,
conduis-moi jusqu'à mon carrosse, dit-elle après avoir embrassé sa
nièce.
--Chère tante, je puis donc aller chez lui déguisée?
--Mais, oui, ça peut toujours se nier, dit la vieille.
La duchesse n'avait clairement perçu que cette idée dans le sermon que
la princesse venait de lui faire. Quand madame de Chauvry fut assise
dans le coin de sa voiture, madame de Langeais lui dit un gracieux
adieu, et remonta chez elle tout heureuse.