--Eh! bien, ma chère Antoinette, nous vous cherchons partout, dit la

comtesse en ouvrant la porte du boudoir.

--Je suis venue respirer ici, dit-elle, il fait dans les salons une

chaleur insupportable.

--L'on vous croyait partie; mais mon frère Ronquerolles m'a dit avoir

vu vos gens qui vous attendent.

--Je suis brisée, ma chère, laissez-moi un moment me reposer ici.

Et la duchesse s'assit sur le divan de son amie.

--Qu'avez-vous donc? vous êtes toute tremblante.

Le marquis de Ronquerolles entra.

--J'ai peur, madame la duchesse, qu'il ne vous arrive quelque accident.

Je viens de voir votre cocher gris comme les Vingt-Deux Cantons.

La duchesse ne répondit pas, elle regardait la cheminée, les glaces,

en y cherchant les traces de son passage; puis, elle éprouvait une

sensation extraordinaire à se voir au milieu des joies du bal après la

terrible scène qui venait de donner à sa vie un autre cours. Elle se

prit à trembler violemment.

--J'ai les nerfs agacés par la prédiction que m'a faite ici monsieur

de Montriveau. Quoique ce soit une plaisanterie, je vais aller voir si

sa hache de Londres me troublera jusque dans mon sommeil. Adieu donc,

chère. Adieu, monsieur le marquis.

Elle traversa les salons, où elle fut arrêtée par des complimenteurs

qui lui firent pitié. Elle trouva le monde petit en s'en trouvant la

reine, elle si humiliée, si petite. D'ailleurs, qu'étaient les hommes

devant celui qu'elle aimait véritablement et dont le caractère avait

repris les proportions gigantesques momentanément amoindries par elle,

mais qu'alors elle grandissait peut-être outre mesure? Elle ne put

s'empêcher de regarder celui de ses gens qui l'avait accompagnée, et le

vit tout endormi.

--Vous n'êtes pas sorti d'ici? lui demanda-t-elle.

--Non, madame.

En montant dans son carrosse, elle aperçut effectivement son cocher

dans un état d'ivresse dont elle se fût effrayée en toute autre

circonstance; mais les grandes secousses de la vie ôtent à la crainte

ses aliments vulgaires. D'ailleurs elle arriva sans accident chez

elle; mais elle s'y trouva changée et en proie à des sentiments tout

nouveaux. Pour elle il n'y avait plus qu'un homme dans le monde,

c'est-à-dire que pour lui seul elle désirait désormais avoir quelque

valeur. Si les physiologistes peuvent promptement définir l'amour

en s'en tenant aux lois de la nature, les moralistes sont bien plus

embarrassés de l'expliquer quand ils veulent le considérer dans tous

les développements que lui a donnés la société. Néanmoins il existe,

malgré les hérésies des mille sectes qui divisent l'église amoureuse,

une ligne droite et tranchée qui partage nettement leurs doctrines, une

ligne que les discussions ne courberont jamais, et dont l'inflexible

application explique la crise dans laquelle, comme presque toutes

les femmes, la duchesse de Langeais était plongée. Elle n'aimait pas

encore, elle avait une passion.

L'amour et la passion sont deux différents états de l'âme que poètes et

gens du monde, philosophes et niais confondent continuellement. L'amour

comporte une mutualité de sentiments, une certitude de jouissances

que rien n'altère, et un trop constant échange de plaisirs, une trop

complète adhérence entre les cœurs pour ne pas exclure la jalousie.

La possession est alors un moyen et non un but; une infidélité fait

souffrir, mais ne détache pas; l'âme n'est ni plus ou moins ardente

ou troublée, elle est incessamment heureuse; enfin le désir étendu

par un souffle divin d'un bout à l'autre sur l'immensité du temps

nous le teint d'une même couleur: la vie est bleue comme l'est un

ciel pur. La passion est le pressentiment de l'amour et de son infini

auquel aspirent toutes les âmes souffrantes. La passion est un espoir

qui peut-être sera trompé. Passion signifie à la fois souffrance et

transition; la passion cesse quand l'espérance est morte. Hommes et

femmes peuvent, sans se déshonorer, concevoir plusieurs passions; il

est si naturel de s'élancer vers le bonheur! mais il n'est dans la

vie qu'un seul amour. Toutes les discussions, écrites ou verbales,

faites sur les sentiments, peuvent donc être résumées par ces deux

questions: Est-ce une passion? Est-ce l'amour? L'amour n'existant pas

sans la connaissance intime des plaisirs qui le perpétuent, la duchesse

était donc sous le joug d'une passion; aussi en éprouva-t-elle les

dévorantes agitations, les involontaires calculs, les desséchants

désirs, enfin tout ce qu'exprime le mot _passion_: elle souffrit. Au

milieu des troubles de son âme, il se rencontrait des tourbillons

soulevés par sa vanité, par son amour-propre, par son orgueil ou par

sa fierté: toutes ces variétés de l'égoïsme se tiennent. Elle avait

dit à un homme: Je t'aime, je suis à toi! La duchesse de Langeais

pouvait-elle avoir inutilement proféré ces paroles? Elle devait ou être

aimée ou abdiquer son rôle social. Sentant alors la solitude de son

lit voluptueux où la volupté n'avait pas encore mis ses pieds chauds,

elle s'y roulait, s'y tordait en se répétant:--Je veux être aimée! Et

la foi qu'elle avait encore en elle lui donnait l'espoir de réussir.

La duchesse était piquée, la vaniteuse Parisienne était humiliée, la

femme vraie entrevoyait le bonheur, et son imagination, vengeresse

du temps perdu pour la nature, se plaisait à lui faire flamber les

feux inextinguibles du plaisir. Elle atteignait presque aux sensations

de l'amour; car, dans le doute d'être aimée qui la poignait, elle se

trouvait heureuse de se dire à elle-même:--Je l'aime! Le monde et Dieu,

elle avait envie de les fouler à ses pieds. Montriveau était maintenant

sa religion. Elle passa la journée du lendemain dans un état de stupeur

morale mêlé d'agitations corporelles que rien ne pourrait exprimer.

Elle déchira autant de lettres qu'elle en écrivit, et fit mille

suppositions impossibles. A l'heure où Montriveau venait jadis, elle

voulut croire qu'il arriverait, et prit plaisir à l'attendre. Sa vie se

concentra dans le seul sens de l'ouïe. Elle fermait parfois les yeux et

s'efforçait d'écouter à travers les espaces. Puis elle souhaitait le

pouvoir d'anéantir tout obstacle entre elle et son amant afin d'obtenir

ce silence absolu qui permet de percevoir le bruit à d'énormes

distances. Dans ce recueillement, les pulsations de sa pendule lui

furent odieuses, elles étaient une sorte de bavardage sinistre qu'elle

arrêta. Minuit sonna dans le salon.

--Mon Dieu! se dit-elle, le voir ici, ce serait le bonheur. Et

cependant il y venait naguère, amené par le désir. Sa voix remplissait

ce boudoir. Et maintenant, rien!

En se souvenant des scènes de coquetterie qu'elle avait jouées, et qui

le lui avaient ravi, des larmes de désespoir coulèrent de ses yeux

pendant long-temps.

--Madame la duchesse, lui dit sa femme de chambre, ne sait peut-être

pas qu'il est deux heures du matin, j'ai cru que madame était

indisposée.

--Oui, je vais me coucher; mais rappelez-vous, Suzette, dit madame de

Langeais en essuyant ses larmes, de ne jamais entrer chez moi sans

ordre, et je ne vous le dirai pas une seconde fois.

Pendant une semaine, madame de Langeais alla dans toutes les maisons où

elle espérait rencontrer monsieur de Montriveau. Contrairement à ses

habitudes, elle arrivait de bonne heure et se retirait tard; elle ne

dansait plus, elle jouait. Tentatives inutiles! elle ne put parvenir à

voir Armand, de qui elle n'osait plus prononcer le nom. Cependant un

soir, dans un moment de désespérance, elle dit à madame de Sérizy, avec

autant d'insouciance qu'il lui fut possible d'en affecter:--Vous êtes

donc brouillée avec monsieur de Montriveau? je ne le vois plus chez

vous.

--Mais il ne vient donc plus ici? répondit la comtesse en riant.

D'ailleurs, on ne l'aperçoit plus nulle part, il est sans doute occupé

de quelque femme.

--Je croyais, reprit la duchesse avec douceur, que le marquis de

Ronquerolles était un de ses amis...

--Je n'ai jamais entendu dire à mon frère qu'il le connût.

Madame de Langeais ne répondit rien. Madame de Sérizy crut pouvoir

alors impunément fouetter une amitié discrète qui lui avait été si

long-temps amère, et reprit la parole.

--Vous le regrettez donc, ce triste personnage. J'en ai ouï dire des

choses monstrueuses: blessez-le, il ne revient jamais, ne pardonne

rien; aimez-le, il vous met à la chaîne. A tout ce que je disais

de lui, l'un de ceux qui le portent aux nues me répondait toujours

par un mot: _Il sait aimer!_ On ne cesse de me répéter: Montriveau

quittera tout pour son ami, c'est une âme immense. Ah, bah! la société

ne demande pas des âmes si grandes. Les hommes de ce caractère sont

très-bien chez eux, qu'ils y restent, et qu'ils nous laissent à nos

bonnes petitesses. Qu'en dites-vous, Antoinette?

Malgré son habitude du monde, la duchesse parut agitée, mais elle dit

néanmoins avec un naturel qui trompa son amie:--Je suis fâchée de ne

plus le voir, je prenais à lui beaucoup d'intérêt, et lui vouais une

sincère amitié. Dussiez-vous me trouver ridicule, chère amie, j'aime

les grandes âmes. Se donner à un sot, n'est-ce pas avouer clairement

que l'on n'a que des sens?

Madame de Sérizy n'avait jamais _distingué_ que des gens vulgaires, et

se trouvait en ce moment aimée par un bel homme, le marquis d'Aiglemont.

La comtesse abrégea sa visite, croyez-le. Puis madame de Langeais

voyant une espérance dans la retraite absolue d'Armand, elle lui

écrivit aussitôt une lettre humble et douce qui devait le ramener à

elle, s'il aimait encore. Elle fit porter le lendemain sa lettre par

son valet de chambre, et, quand il fut de retour, elle lui demanda s'il

l'avait remise à Montriveau lui-même; puis, sur son affirmation, elle

ne put retenir un mouvement de joie. Armand était à Paris, il y restait

seul, chez lui, sans aller dans le monde! Elle était donc aimée.

Pendant toute la journée elle attendit une réponse, et la réponse ne

vint pas. Au milieu des crises renaissantes que lui donna l'impatience,

Antoinette se justifia ce retard: Armand était embarrassé, la réponse

viendrait par la poste; mais, le soir, elle ne pouvait plus s'abuser.

Journée affreuse, mêlée de souffrances qui plaisent, de palpitations

qui écrasent, excès de cœur qui usent la vie. Le lendemain elle envoya

chez Armand chercher une réponse.

--Monsieur le marquis a fait dire qu'il viendrait chez madame la

duchesse, répondit Julien.

Elle se sauva afin de ne pas laisser voir son bonheur, elle alla tomber

sur son canapé pour y dévorer ses premières émotions.

--Il va venir! Cette pensée lui déchira l'âme. Malheur, en effet, aux

êtres pour lesquels l'attente n'est pas la plus horrible des tempêtes

et la fécondation des plus doux plaisirs, ceux-là n'ont point en eux

cette flamme qui réveille les images des choses, et double la nature en

nous attachant autant à l'essence pure des objets qu'à leur réalité.

En amour, attendre n'est-ce pas incessamment épuiser une espérance

certaine, se livrer au fléau terrible de la passion, heureuse sans

les désenchantements de la vérité! Émanation constante de force et de

désirs, l'attente ne serait-elle pas à l'âme humaine ce que sont à

certaines fleurs leurs exhalations parfumées? Nous avons bientôt laissé

les éclatantes et stériles couleurs du choréopsis ou des tulipes, et

nous revenons sans cesse aspirer les délicieuses pensées de l'oranger

ou du volkameria, deux fleurs que leurs patries ont involontairement

comparées à de jeunes fiancées pleines d'amour, belles de leur passé,

belles de leur avenir.

La duchesse s'instruisit des plaisirs de sa nouvelle vie en sentant

avec une sorte d'ivresse ces flagellations de l'amour; puis, en

changeant de sentiments, elle trouva d'autres destinations et un

meilleur sens aux choses de la vie. En se précipitant dans son cabinet

de toilette, elle comprit ce que sont les recherches de la parure,

les soins corporels les plus minutieux, quand ils sont commandés

par l'amour et non par la vanité; déjà, ces apprêts lui aidèrent

à supporter la longueur du temps. Sa toilette finie, elle retomba

dans les excessives agitations, dans les foudroiements nerveux de

cette horrible puissance qui met en fermentation toutes les idées,

et qui n'est peut-être qu'une maladie dont on aime les souffrances.

La duchesse était prête à deux heures de l'après-midi; monsieur de

Montriveau n'était pas encore arrivé à onze heures et demie du soir.

Expliquer les angoisses de cette femme, qui pouvait passer pour

l'enfant gâté de la civilisation, ce serait vouloir dire combien le

cœur peut concentrer de poésies dans une pensée; vouloir peser la force

exhalée par l'âme au bruit d'une sonnette, ou estimer ce que consomme

de vie l'abattement causé par une voiture dont le roulement continue

sans s'arrêter.

--Se jouerait-il de moi? dit-elle en écoutant sonner minuit.

Elle pâlit, ses dents se heurtèrent, et elle se frappa les mains en

bondissant dans ce boudoir, où jadis, pensait-elle, il apparaissait

sans être appelé. Mais elle se résigna. Ne l'avait-elle pas fait pâlir

et bondir sous les piquantes flèches de son ironie? Madame de Langeais

comprit l'horreur de la destinée des femmes, qui, privées de tous les

moyens d'action que possèdent les hommes, doivent attendre quand elles

aiment. Aller au-devant de son aimé est une faute que peu d'hommes

savent pardonner. La plupart d'entre eux voient une dégradation dans

cette céleste flatterie; mais Armand avait une grande âme, et devait

faire partie du petit nombre d'hommes qui savent acquitter par un

éternel amour un tel excès d'amour.

--Hé! bien, j'irai, se dit-elle en se tournant dans son lit sans

pouvoir y trouver le sommeil, j'irai vers lui, je lui tendrai la

main sans me fatiguer de la lui tendre. Un homme d'élite voit dans

chacun des pas que fait une femme vers lui des promesses d'amour et de

constance. Oui, les anges doivent descendre des cieux pour venir aux

hommes, et je veux être un ange pour lui.

Le lendemain elle écrivit un de ces billets où excelle l'esprit des

dix mille Sévignés que compte maintenant Paris. Cependant, savoir se

plaindre sans s'abaisser, voler à plein de ses deux ailes sans se

traîner humblement, gronder sans offenser, se révolter avec grâce,

pardonner sans compromettre la dignité personnelle, tout dire et ne

rien avouer, il fallait être la duchesse de Langeais et avoir été

élevée par madame la princesse de Blamont-Chauvry, pour écrire ce

délicieux billet. Julien partit. Julien était, comme tous les valets de

chambre, la victime des marches et contre-marches de l'amour.

--Que vous a répondu monsieur de Montriveau? dit-elle aussi

indifféremment qu'elle le put à Julien quand il vint lui rendre compte

de sa mission.

--Monsieur le marquis m'a prié de dire à madame la duchesse que c'était

bien.

Affreuse réaction de l'âme sur elle-même! recevoir devant de curieux

témoins la question du cœur, et ne pas murmurer, et se voir forcée au

silence. Une des mille douleurs du riche!

Pendant vingt-deux jours madame de Langeais écrivit à monsieur de

Montriveau sans obtenir de réponse. Elle avait fini par se dire malade

pour se dispenser de ses devoirs, soit envers la princesse à laquelle

elle était attachée, soit envers le monde. Elle ne recevait que son

père, le duc de Navarreins, sa tante la princesse de Blamont-Chauvry,

le vieux vidame de Pamiers, son grand-oncle maternel, et l'oncle de

son mari, le duc de Grandlieu. Ces personnes crurent facilement à la

maladie de madame de Langeais, en la trouvant de jour en jour plus

abattue, plus pâle, plus amaigrie. Les vagues ardeurs d'un amour réel,

les irritations de l'orgueil blessé, la constante piqûre du seul mépris

qui pût l'atteindre, ses élancements vers des plaisirs perpétuellement

souhaités, perpétuellement trahis; enfin, toutes ses forces inutilement

excitées, minaient sa double nature. Elle payait l'arriéré de sa vie

trompée. Elle sortit enfin pour assister à une revue où devait se

trouver monsieur de Montriveau. Placée sur le balcon des Tuileries,

avec la famille royale, la duchesse eut une de ces fêtes dont l'âme

garde un long souvenir. Elle apparut sublime de langueur, et tous les

yeux la saluèrent avec admiration. Elle échangea quelques regards avec

Montriveau, dont la présence la rendait si belle. Le général défila

presque à ses pieds dans toute la splendeur de ce costume militaire

dont l'effet sur l'imagination féminine est avoué même par les plus

prudes personnes. Pour une femme bien éprise, qui n'avait pas vu son

amant depuis deux mois, ce rapide moment ne dut-il pas ressembler à

cette phase de nos rêves où, fugitivement, notre vue embrasse une

nature sans horizon? Aussi, les femmes ou les jeunes gens peuvent-ils

seuls imaginer l'avidité stupide et délirante qu'exprimèrent les yeux

de la duchesse. Quant aux hommes, si, pendant leur jeunesse, ils ont

éprouvé, dans le paroxysme de leurs premières passions, ces phénomènes

de la puissance nerveuse, plus tard ils les oublient si complétement,

qu'ils arrivent à nier ces luxuriantes extases, le seul nom possible

de ces magnifiques intuitions. L'extase religieuse est la folie de

la pensée dégagée de ses liens corporels; tandis que, dans l'extase

amoureuse, se confondent, s'unissent et s'embrassent les forces de nos

deux natures. Quand une femme est en proie aux tyrannies furieuses sous

lesquelles ployait madame de Langeais, les résolutions définitives se

succèdent si rapidement, qu'il est impossible d'en rendre compte.

Les pensées naissent alors les unes des autres, et courent dans l'âme

comme ces nuages emportés par le vent sur un fond grisâtre qui voile

le soleil. Dès lors, les faits disent tout. Voici donc les faits. Le

lendemain de la revue, madame de Langeais envoya sa voiture et sa

livrée attendre à la porte du marquis de Montriveau depuis huit heures

du matin jusqu'à trois heures après midi. Armand demeurait rue de

Seine, à quelques pas de la chambre des pairs, où il devait y avoir une

séance ce jour-là. Mais long-temps avant que les pairs ne se rendissent

à leur palais, quelques personnes aperçurent la voiture et la livrée

de la duchesse. Un jeune officier dédaigné par madame de Langeais, et

recueilli par madame de Sérizy, le baron de Maulincour, fut le premier

qui reconnut les gens. Il alla sur-le-champ chez sa maîtresse lui

raconter sous le secret cette étrange folie. Aussitôt, cette nouvelle

fut télégraphiquement portée à la connaissance de toutes les coteries

du faubourg Saint-Germain, parvint au château, à l'Élysée-Bourbon,

devint le bruit du jour, le sujet de tous les entretiens, depuis midi

jusqu'au soir. Presque toutes les femmes niaient le fait, mais de

manière à le faire croire; et les hommes le croyaient en témoignant à

madame de Langeais le plus indulgent intérêt.

--Ce sauvage de Montriveau a un caractère de bronze, il aura sans doute

exigé cet éclat, disaient les uns en rejetant la faute sur Armand.

--Hé! bien, disaient les autres, madame de Langeais a commis la plus

noble des imprudences! En face de tout Paris, renoncer, pour son amant,

au monde, à son rang, à sa fortune, à la considération, est un coup

d'état féminin beau comme le coup de couteau de ce perruquier qui a

tant ému Canning à la Cour d'Assises. Pas une des femmes qui blâment la

duchesse ne ferait cette déclaration digne de l'ancien temps. Madame

de Langeais est une femme héroïque de s'afficher ainsi franchement

elle-même. Maintenant, elle ne peut plus aimer que Montriveau. N'y

a-t-il pas quelque grandeur chez une femme à dire: Je n'aurai qu'une

passion?

--Que va donc devenir la société, monsieur, si vous honorez ainsi le

vice, sans respect pour la vertu? dit la femme du procureur-général, la

comtesse de Grandville.

Pendant que le château, le faubourg et la Chaussée-d'Antin

s'entretenaient du naufrage de cette aristocratique vertu; que

d'empressés jeunes gens couraient à cheval s'assurer, en voyant la

voiture dans la rue de Seine, que la duchesse était bien réellement

chez monsieur de Montriveau, elle gisait palpitante au fond de son

boudoir. Armand, qui n'avait pas couché chez lui, se promenait aux

Tuileries avec monsieur de Marsay. Puis, les grands-parents de madame

de Langeais se visitaient les uns les autres en se donnant rendez-vous

chez elle pour la semondre et aviser aux moyens d'arrêter le scandale

causé par sa conduite. A trois heures, monsieur le duc de Navarreins,

le vidame de Pamiers, la vieille princesse de Blamont-Chauvry et le duc

de Grandlieu se trouvaient réunis dans le salon de madame de Langeais,

et l'y attendaient. A eux, comme à plusieurs curieux, les gens avaient

dit que leur maîtresse était sortie. La duchesse n'avait excepté

personne de la consigne. Ces quatre personnages, illustres dans la

sphère aristocratique dont l'almanach de Gotha consacre annuellement

les révolutions et les prétentions héréditaires, veulent une rapide

esquisse sans laquelle cette peinture sociale serait incomplète.

La princesse de Blamont-Chauvry était, dans le monde féminin, le plus

poétique débris du règne de Louis XV, au surnom duquel, durant sa

belle jeunesse, elle avait, dit-on, contribué pour sa quote-part. De

ses anciens agréments, il ne lui restait qu'un nez remarquablement

saillant, mince, recourbé comme une lame turque, et principal ornement

d'une figure semblable à un vieux gant blanc; puis quelques cheveux

crêpés et poudrés; des mules à talons, le bonnet de dentelles à coques,

des mitaines noires et des _parfaits contentements_. Mais, pour lui

rendre entièrement justice, il est nécessaire d'ajouter qu'elle avait

une si haute idée de ses ruines, qu'elle se décolletait le soir,

portait des gants longs, et se teignait encore les joues avec le rouge

classique de Martin. Dans ses rides une amabilité redoutable, un feu

prodigieux dans ses yeux, une dignité profonde dans toute sa personne,

sur sa langue un esprit à triple dard, dans sa tête une mémoire

infaillible faisaient de cette vieille femme une véritable puissance.

Elle avait dans le parchemin de sa cervelle tout celui du cabinet des

chartes et connaissait les alliances des maisons princières, ducales

et comtales de l'Europe, à savoir où étaient les derniers germains

de Charlemagne. Aussi nulle usurpation de titre ne pouvait-elle lui

échapper. Les jeunes gens qui voulaient être bien vus, les ambitieux,

les jeunes femmes lui rendaient de constants hommages. Son salon

faisait autorité dans le faubourg Saint-Germain. Les mots de ce

Talleyrand femelle restaient comme des arrêts. Certaines personnes

venaient prendre chez elle des avis sur l'étiquette ou les usages,

et y chercher des leçons de bon goût. Certes, nulle vieille femme ne

savait comme elle empocher sa tabatière; et elle avait, en s'asseyant

ou en se croisant les jambes, des mouvements de jupe d'une précision,

d'une grâce qui désespérait les jeunes femmes les plus élégantes. Sa

voix lui était demeurée dans la tête pendant le tiers de sa vie, mais

elle n'avait pu l'empêcher de descendre dans les membranes du nez, ce

qui la rendait étrangement significative. De sa grande fortune il lui

restait cent cinquante mille _livres_ en bois, généreusement rendus par

Napoléon. Ainsi, biens et personne, tout en elle était considérable.

Cette curieuse antique était dans une bergère au coin de la cheminée

et causait avec le vidame de Pamiers, autre ruine contemporaine. Ce

vieux seigneur, ancien Commandeur de l'Ordre de Malte, était un homme

grand, long et fluet, dont le col était toujours serré de manière à

lui comprimer les joues qui débordaient légèrement la cravate et à lui

maintenir la tête haute; attitude pleine de suffisance chez certaines

gens, mais justifiée chez lui par un esprit voltairien. Ses yeux à

fleur de tête semblaient tout voir et avaient effectivement tout vu.

Il mettait du coton dans ses oreilles. Enfin sa personne offrait dans

l'ensemble un modèle parfait des lignes aristocratiques, lignes menues

et frêles, souples et agréables, qui, semblables à celles du serpent,

peuvent à volonté se courber, se dresser, devenir coulantes ou roides.

La Comédie humaine - Volume 09. Scènes de la vie parisienne - Tome 01 · 第 20 / 52 段