--Je suis enchanté, madame, de vous savoir tant de caractère,

répondit-il en la voyant aller prendre sa place à un quadrille.

Malgré son apparent dédain pour les noires prédictions d'Armand, la

duchesse était en proie à une véritable terreur. A peine l'oppression

morale et presque physique sous laquelle la tenait son amant

cessa-t-elle lorsqu'il quitta le bal. Néanmoins, après avoir joui

pendant un moment du plaisir de respirer à son aise, elle se surprit

à regretter les émotions de la peur, tant la nature femelle est avide

de sensations extrêmes. Ce regret n'était pas de l'amour, mais il

appartenait certes aux sentiments qui le préparent. Puis, comme si la

duchesse eût de nouveau ressenti l'effet que monsieur de Montriveau lui

avait fait éprouver, elle se rappela l'air de conviction avec lequel il

venait de regarder l'heure, et, saisie d'épouvante, elle se retira. Il

était alors environ minuit. Celui de ses gens qui l'attendait lui mit

sa pelisse et marcha devant elle pour faire avancer sa voiture; puis,

quand elle y fut assise, elle tomba dans une rêverie assez naturelle,

provoquée par la prédiction de monsieur de Montriveau. Arrivée dans

sa cour, elle entra dans un vestibule presque semblable à celui de

son hôtel; mais tout à coup elle ne reconnut pas son escalier; puis

au moment où elle se retourna pour appeler ses gens, plusieurs hommes

l'assaillirent avec rapidité, lui jetèrent un mouchoir sur la bouche,

lui lièrent les mains, les pieds, et l'enlevèrent. Elle jeta de grands

cris.

--Madame, nous avons ordre de vous tuer si vous criez, lui dit-on à

l'oreille.

La frayeur de la duchesse fut si grande, qu'elle ne put jamais

s'expliquer par où ni comment elle fut transportée. Quand elle reprit

ses sens, elle se trouva les pieds et les poings liés, avec des cordes

de soie, couchée sur le canapé d'une chambre de garçon. Elle ne put

retenir un cri en rencontrant les yeux d'Armand de Montriveau, qui,

tranquillement assis dans un fauteuil, et enveloppé dans sa robe de

chambre, fumait un cigare.

--Ne criez pas, madame la duchesse, dit-il en s'ôtant froidement son

cigare de la bouche, j'ai la migraine. D'ailleurs je vais vous délier.

Mais écoutez bien ce que j'ai l'honneur de vous dire. Il dénoua

délicatement les cordes qui serraient les pieds de la duchesse.--A

quoi vous serviraient vos cris? personne ne peut les entendre. Vous

êtes trop bien élevée pour faire des grimaces inutiles. Si vous ne

vous teniez pas tranquille, si vous vouliez lutter avec moi, je vous

attacherais de nouveau les pieds et les mains. Je crois, que, tout bien

considéré, vous vous respecterez assez pour demeurer sur ce canapé,

comme si vous étiez chez vous, sur le vôtre; froide encore, si vous

voulez... Vous m'avez fait répandre, sur ce canapé, bien des pleurs que

je cachais à tous les yeux.

Pendant que Montriveau lui parlait, la duchesse jeta autour d'elle

ce regard de femme, regard furtif qui sait tout voir en paraissant

distrait. Elle aima beaucoup cette chambre assez semblable à la

cellule d'un moine. L'âme et la pensée de l'homme y planaient. Aucun

ornement n'altérait la peinture grise des parois vides. A terre était

un tapis vert. Un canapé noir, une table couverte de papiers, deux

grands fauteuils, une commode ornée d'un réveil, un lit très-bas sur

lequel était jeté un drap rouge bordé d'une grecque noire annonçaient

par leur contexture les habitudes d'une vie réduite à sa plus simple

expression. Un triple flambeau posé sur la cheminée rappelait, par

sa forme égyptienne, l'immensité des déserts où cet homme avait

long-temps erré. A côté du lit, entre le pied que d'énormes pattes de

sphinx faisaient deviner sous les plis de l'étoffe et l'un des murs

latéraux de la chambre, se trouvait une porte cachée par un rideau

vert à franges rouges et noires que de gros anneaux rattachaient sur

une hampe. La porte par laquelle les inconnus étaient entrés avait une

portière pareille, mais relevée par une embrasse. Au dernier regard que

la duchesse jeta sur les deux rideaux pour les comparer, elle s'aperçut

que la porte voisine du lit était ouverte, et que des lueurs rougeâtres

allumées dans l'autre pièce se dessinaient sous l'effilé d'en bas.

Sa curiosité fut naturellement excitée par cette lumière triste, qui

lui permit à peine de distinguer dans les ténèbres quelques formes

bizarres; mais, en ce moment, elle ne songea pas que son danger pût

venir de là, et voulut satisfaire un plus ardent intérêt.

--Monsieur, est-ce une indiscrétion de vous demander ce que vous

comptez faire de moi? dit-elle avec une impertinence et une moquerie

perçante.

La duchesse croyait deviner un amour excessif dans les paroles de

Montriveau. D'ailleurs, pour enlever une femme, ne faut-il pas l'adorer?

--Rien du tout, madame, répondit-il en soufflant avec grâce sa dernière

bouffée de tabac. Vous êtes ici pour peu de temps. Je veux d'abord

vous expliquer ce que vous êtes, et ce que je suis. Quand vous vous

tortillez sur votre divan, dans votre boudoir, je ne trouve pas de mots

pour mes idées. Puis chez vous, à la moindre pensée qui vous déplaît,

vous tirez le cordon de votre sonnette, vous criez bien fort et mettez

votre amant à la porte comme s'il était le dernier des misérables. Ici,

j'ai l'esprit libre. Ici, personne ne peut me jeter à la porte. Ici,

vous serez ma victime pour quelques instants, et vous aurez l'extrême

bonté de m'écouter. Ne craignez rien. Je ne vous ai pas enlevée pour

vous dire des injures, pour obtenir de vous par violence ce que je n'ai

pas su mériter, ce que vous n'avez pas voulu m'octroyer de bonne grâce.

Ce serait une indignité. Vous concevez peut-être le viol; moi, je ne le

conçois pas.

Il lança, par un mouvement sec, son cigare au feu.

--Madame, la fumée vous incommode sans doute?

Aussitôt il se leva, prit dans le foyer une cassolette chaude, y brûla

des parfums, et purifia l'air. L'étonnement de la duchesse ne pouvait

se comparer qu'à son humiliation. Elle était au pouvoir de cet homme,

et cet homme ne voulait pas abuser de son pouvoir. Ces yeux jadis si

flamboyants d'amour, elle les voyait calmes et fixes comme des étoiles.

Elle trembla. Puis la terreur qu'Armand lui inspirait fut augmentée

par une de ces sensations pétrifiantes, analogues aux agitations sans

mouvement ressenties dans le cauchemar. Elle resta clouée par la

peur, en croyant voir la lueur placée derrière le rideau prendre de

l'intensité sous les aspirations d'un soufflet. Tout à coup les reflets

devenus plus vifs avaient illuminé trois personnes masquées. Cet aspect

horrible s'évanouit si promptement qu'elle le prit pour une fantaisie

d'optique.

--Madame, reprit Armand en la contemplant avec une méprisante froideur,

une minute, une seule me suffira pour vous atteindre dans tous les

moments de votre vie, la seule éternité dont je puisse disposer, moi.

Je ne suis pas Dieu. Écoutez-moi bien, dit-il, en faisant une pause

pour donner de la solennité à son discours. L'amour viendra toujours

à vos souhaits; vous avez sur les hommes un pouvoir sans bornes; mais

souvenez-vous qu'un jour vous avez appelé l'amour: il est venu pur et

candide, autant qu'il peut l'être sur cette terre; aussi respectueux

qu'il était violent; caressant, comme l'est l'amour d'une femme

dévouée, ou comme l'est celui d'une mère pour son enfant; enfin, si

grand, qu'il était une folie. Vous vous êtes jouée de cet amour, vous

avez commis un crime. Le droit de toute femme est de se refuser à un

amour qu'elle sent ne pouvoir partager. L'homme qui aime sans se faire

aimer ne saurait être plaint, et n'a pas le droit de se plaindre.

Mais, madame la duchesse, attirer à soi, en feignant le sentiment, un

malheureux privé de toute affection, lui faire comprendre le bonheur

dans toute sa plénitude, pour le lui ravir; lui voler son avenir de

félicité; le tuer non-seulement aujourd'hui, mais dans l'éternité de sa

vie, en empoisonnant toutes ses heures et toutes ses pensées, voilà ce

que je nomme un épouvantable crime!

--Monsieur....

--Je ne puis encore vous permettre de me répondre. Écoutez-moi donc

toujours. D'ailleurs, j'ai des droits sur vous; mais je ne veux que de

ceux du juge sur le criminel, afin de réveiller votre conscience. Si

vous n'aviez plus de conscience, je ne vous blâmerais point; mais vous

êtes si jeune! vous devez vous sentir encore de la vie au cœur, j'aime

à le penser. Si je vous crois assez dépravée pour commettre un crime

impuni par les lois, je ne vous fais pas assez dégradée pour ne pas

comprendre la portée de mes paroles. Je reprends.

En ce moment, la duchesse entendit le bruit sourd d'un soufflet, avec

lequel les inconnus qu'elle venait d'entrevoir attisaient sans doute le

feu dont la clarté se projeta sur le rideau; mais le regard fulgurant

de Montriveau la contraignit à rester palpitante et les yeux fixes

devant lui. Quelle que fût sa curiosité, le feu des paroles d'Armand

l'intéressait plus encore que la voix de ce feu mystérieux.

--Madame, dit il après une pause, lorsque, dans Paris, le bourreau

devra mettre la main sur un pauvre assassin, et le couchera sur la

planche où la loi veut qu'un assassin soit couché pour perdre la

tête.... Vous savez, les journaux en préviennent les riches et les

pauvres, afin de dire aux uns de dormir tranquilles, et aux autres de

veiller pour vivre. Eh! bien, vous qui êtes religieuse, et même un

peu dévote, allez faire dire des messes pour cet homme: vous êtes de

la famille; mais vous êtes de la branche aînée. Celle-là peut trôner

en paix, exister heureuse et sans soucis. Poussé par la misère ou par

la colère, votre frère de bagne n'a tué qu'un homme; et vous! vous

avez tué le bonheur d'un homme, sa plus belle vie, ses plus chères

croyances. L'autre a tout naïvement attendu sa victime; il l'a tuée

malgré lui, par peur de l'échafaud; mais vous!... vous avez entassé

tous les forfaits de la faiblesse contre une force innocente; vous

avez apprivoisé le cœur de votre patient pour en mieux dévorer le

cœur; vous l'avez appâté de caresses; vous n'en avez omis aucune de

celles qui pouvaient lui faire supposer, rêver, désirer les délices de

l'amour. Vous lui avez demandé mille sacrifices pour les refuser tous.

Vous lui avez bien fait voir la lumière avant de lui crever les yeux.

Admirable courage! De telles infamies sont un luxe que ne comprennent

pas ces bourgeoises desquelles vous vous moquez. Elles savent se donner

et pardonner; elles savent aimer et souffrir. Elles nous rendent

petits par la grandeur de leurs dévouements. A mesure que l'on monte

en haut de la société, il s'y trouve autant de boue qu'il y en a par

le bas; seulement elle s'y durcit et se dore. Oui, pour rencontrer

la perfection dans l'ignoble, il faut une belle éducation, un grand

nom, une jolie femme, une duchesse. Pour tomber au-dessous de tout,

il fallait être au-dessus de tout. Je vous dis mal ce que je pense,

je souffre encore trop des blessures que vous m'avez faites; mais ne

croyez pas que je me plaigne! Non. Mes paroles ne sont l'expression

d'aucune espérance personnelle, et ne contiennent aucune amertume.

Sachez-le bien, madame, je vous pardonne, et ce pardon est assez entier

pour que vous ne vous plaigniez point d'être venue le chercher malgré

vous... Seulement, vous pourriez abuser d'autres cœurs aussi enfants

que l'est le mien, et je dois leur épargner des douleurs. Vous m'avez

donc inspiré une pensée de justice. Expiez votre faute ici-bas, Dieu

vous pardonnera peut-être, je le souhaite; mais il est implacable, et

vous frappera.

A ces mots, les yeux de cette femme abattue, déchirée, se remplirent de

pleurs.

--Pourquoi pleurez-vous? Restez fidèle à votre nature. Vous avez

contemplé sans émotion les tortures du cœur que vous brisiez. Assez,

madame, consolez-vous. Je ne puis plus souffrir. D'autres vous diront

que vous leur avez donné la vie, moi je vous dis avec délices que vous

m'avez donné le néant. Peut-être devinez-vous que je ne m'appartiens

pas, que je dois vivre pour mes amis, et qu'alors j'aurai la froideur

de la mort et les chagrins de la vie à supporter ensemble. Auriez-vous

tant de bonté? Seriez-vous comme les tigres du désert, qui font d'abord

la plaie, et puis la lèchent?

La duchesse fondit en larmes.

--Épargnez-vous donc ces pleurs, madame. Si j'y croyais, ce serait

pour m'en défier. Est-ce ou n'est-ce pas un de vos artifices? Après

tous ceux que vous avez employés, comment penser qu'il peut y avoir en

vous quelque chose de vrai? Rien de vous n'a désormais la puissance de

m'émouvoir. J'ai tout dit.

Madame de Langeais se leva par un mouvement à la fois plein de noblesse

et d'humilité.

--Vous êtes en droit de me traiter durement, dit-elle en tendant à cet

homme une main qu'il ne prit pas, vos paroles ne sont pas assez dures

encore, et je mérite cette punition.

--Moi, vous punir, madame! mais punir, n'est-ce pas aimer? N'attendez

de moi rien qui ressemble à un sentiment. Je pourrais me faire, dans

ma propre cause, accusateur et juge, arrêt et bourreau; mais non.

J'accomplirai tout à l'heure un devoir, et nullement un désir de

vengeance. La plus cruelle vengeance est, selon moi, le dédain d'une

vengeance possible. Qui sait! je serai peut-être le ministre de vos

plaisirs. Désormais, en portant élégamment la triste livrée dont la

société revêt les criminels, peut-être serez-vous forcée d'avoir leur

probité. Et alors vous aimerez!

La duchesse écoutait avec une soumission qui n'était plus jouée ni

coquettement calculée; elle ne prit la parole qu'après un intervalle de

silence.

--Armand, dit-elle, il me semble qu'en résistant à l'amour, j'obéissais

à toutes les pudeurs de la femme, et ce n'est pas de vous que j'eusse

attendu de tels reproches. Vous vous armez de toutes mes faiblesses

pour m'en faire des crimes. Comment n'avez-vous pas supposé que je

pusse être entraînée au delà de mes devoirs par toutes les curiosités

de l'amour, et que le lendemain je fusse fâchée, désolée d'être allée

trop loin? Hélas! c'était pécher par ignorance. Il y avait, je vous

le jure, autant de bonne foi dans mes fautes que dans mes remords.

Mes duretés trahissaient bien plus d'amour que n'en accusaient mes

complaisances. Et d'ailleurs, de quoi vous plaignez-vous? Le don de mon

cœur ne vous a pas suffi, vous avez exigé brutalement ma personne....

--Brutalement! s'écria monsieur de Montriveau. Mais il se dit à

lui-même:--Je suis perdu, si je me laisse prendre à des disputes de

mots.

--Oui, vous êtes arrivé chez moi comme chez une de ces mauvaises

femmes, sans le respect, sans aucune des attentions de l'amour.

N'avais-je pas le droit de réfléchir? Eh! bien, j'ai réfléchi.

L'inconvenance de votre conduite est excusable: l'amour en est le

principe; laissez-moi le croire et vous justifier à moi-même. Hé bien!

Armand, au moment même où ce soir vous me prédisiez le malheur, moi je

croyais à notre bonheur. Oui, j'avais confiance en ce caractère noble

et fier dont vous m'avez donné tant de preuves... Et j'étais toute

à toi, ajouta-t-elle en se penchant à l'oreille de Montriveau. Oui,

j'avais je ne sais quel désir de rendre heureux un homme si violemment

éprouvé par l'adversité. Maître pour maître, je voulais un homme grand.

Plus je me sentais haut, moins je voulais descendre. Confiante en

toi, je voyais toute une vie d'amour au moment où tu me montrais la

mort.... La force ne va pas sans la bonté. Mon ami, tu es trop fort

pour te faire méchant contre une pauvre femme qui t'aime. Si j'ai eu

des torts, ne puis-je donc obtenir un pardon? ne puis-je les réparer?

Le repentir est la grâce de l'amour, je veux être bien gracieuse

pour toi. Comment moi seule ne pouvais-je partager avec toutes les

femmes ces incertitudes, ces craintes, ces timidités qu'il est si

naturel d'éprouver quand on se lie pour la vie, et que vous brisez si

facilement ces sortes de liens! Ces bourgeoises, auxquelles vous me

comparez, se donnent, mais elles combattent. Hé! bien, j'ai combattu,

mais me voilà...--Mon Dieu! il ne m'écoute pas! s'écria-t-elle en

s'interrompant. Elle se tordit les mains en criant:--Mais je t'aime!

mais je suis à toi! Elle tomba aux genoux d'Armand.--A toi! à toi, mon

unique, mon seul maître!

--Madame, dit Armand en voulant la relever, Antoinette ne peut plus

sauver la duchesse de Langeais. Je ne crois plus ni à l'une ni à

l'autre. Vous vous donnerez aujourd'hui, vous vous refuserez peut-être

demain. Aucune puissance ni dans les cieux ni sur la terre ne saurait

me garantir la douce fidélité de votre amour. Les gages en étaient dans

le passé; nous n'avons plus de passé.

En ce moment, une lueur brilla si vivement, que la duchesse ne put

s'empêcher de tourner la tête vers la portière, et revit distinctement

les trois hommes masqués.

--Armand, dit-elle, je ne voudrais pas vous mésestimer. Comment se

trouve-t-il là des hommes? Que préparez-vous donc contre moi?

--Ces hommes sont aussi discrets que je le serai moi-même sur ce qui va

se passer ici, dit-il. Ne voyez en eux que mes bras et mon cœur. L'un

d'eux est un chirurgien....

--Un chirurgien, dit-elle. Armand, mon ami, l'incertitude est la plus

cruelle des douleurs. Parlez donc, dites-moi si vous voulez ma vie: je

vous la donnerai, vous ne la prendrez pas...

--Vous ne m'avez donc pas compris? répliqua Montriveau. Ne vous ai-je

pas parlé de justice? Je vais, ajouta-t-il froidement, en prenant

un morceau d'acier qui était sur la table, pour faire cesser vos

appréhensions, vous expliquer ce que j'ai décidé de vous.

Il lui montra une croix de Lorraine adaptée au bout d'une tige d'acier.

--Deux de mes amis font rougir en ce moment une croix dont voici le

modèle. Nous vous l'appliquerons au front, là, entre les deux yeux,

pour que vous ne puissiez pas la cacher par quelques diamants, et vous

soustraire ainsi aux interrogations du monde. Vous aurez enfin sur le

front la marque infamante appliquée sur l'épaule de vos frères les

forçats. La souffrance est peu de chose, mais je craignais quelque

crise nerveuse, ou de la résistance......

--De la résistance, dit-elle en frappant de joie dans ses mains,

non, non, je voudrais maintenant voir ici la terre entière. Ah! mon

Armand, marque, marque vite ta créature comme une pauvre petite chose

à toi! Tu demandais des gages à mon amour; mais les voilà tous dans

un seul. Ah! je ne vois que clémence et pardon, que bonheur éternel

en ta vengeance... Quand tu auras ainsi désigné une femme pour la

tienne, quand tu auras une âme serve qui portera ton chiffre rouge,

eh! bien, tu ne pourras jamais l'abandonner, tu seras à jamais à moi.

En m'isolant sur la terre, tu seras chargé de mon bonheur, sous peine

d'être un lâche, et je te sais noble, grand! Mais la femme qui aime se

marque toujours elle-même. Venez, messieurs, entrez et marquez, marquez

la duchesse de Langeais. Elle est à jamais à monsieur de Montriveau.

Entrez vite, et tous, mon front brûle plus que votre fer.

Armand se retourna vivement pour ne pas voir la duchesse palpitante,

agenouillée. Il dit un mot qui fit disparaître ses trois amis. Les

femmes habituées à la vie des salons connaissent le jeu des glaces.

Aussi la duchesse, intéressée à bien lire dans le cœur d'Armand, était

tout yeux. Armand, qui ne se défiait pas de son miroir, laissa voir

deux larmes rapidement essuyées. Tout l'avenir de la duchesse était

dans ces deux larmes. Quand il revint pour relever madame de Langeais,

il la trouva debout, elle se croyait aimée. Aussi, dut-elle vivement

palpiter en entendant Montriveau lui dire avec cette fermeté qu'elle

savait si bien prendre jadis quand elle se jouait de lui:--Je vous fais

grâce, madame. Vous pouvez me croire, cette scène sera comme si elle

n'eût jamais été. Mais ici, disons-nous adieu. J'aime à penser que vous

avez été franche sur votre canapé dans vos coquetteries, franche ici

dans votre effusion de cœur. Adieu. Je ne me sens plus la foi. Vous

me tourmenteriez encore, vous seriez toujours duchesse. Et... mais

adieu, nous ne nous comprendrons jamais. Que souhaitez-vous maintenant?

dit-il en prenant l'air d'un maître de cérémonies. Rentrer chez vous,

ou revenir au bal de madame de Sérizy? J'ai employé tout mon pouvoir à

laisser votre réputation intacte. Ni vos gens, ni le monde ne peuvent

rien savoir de ce qui s'est passé entre nous depuis un quart d'heure.

Vos gens vous croient au bal; votre voiture n'a pas quitté la cour de

madame de Sérizy; votre coupé peut se trouver aussi dans celle de votre

hôtel. Où voulez-vous être?

--Quel est votre avis, Armand?

--Il n'y a plus d'Armand, madame la duchesse. Nous sommes étrangers

l'un à l'autre.

--Menez-moi donc au bal, dit-elle curieuse encore de mettre à l'épreuve

le pouvoir d'Armand. Rejetez dans l'enfer du monde une créature qui y

souffrait, et qui doit continuer d'y souffrir, si pour elle il n'est

plus de bonheur. Oh! mon ami, je vous aime pourtant, comme aiment vos

bourgeoises. Je vous aime à vous sauter au cou dans le bal, devant

tout le monde, si vous le demandiez. Ce monde horrible, il ne m'a pas

corrompue. Va, je suis jeune et viens de me rajeunir encore. Oui, je

suis une enfant, ton enfant, tu viens de me créer. Oh! ne me bannis pas

de mon Éden!

Armand fit un geste.

--Ah! si je sors, laisse-moi donc emporter d'ici quelque chose, un

rien! ceci, pour le mettre ce soir sur mon cœur, dit-elle en s'emparant

du bonnet d'Armand, qu'elle roula dans son mouchoir...

--Non, reprit-elle, je ne suis pas de ce monde de femmes dépravées;

tu ne le connais pas, et alors tu ne peux m'apprécier; sache-le donc!

quelques-unes se donnent pour des écus; d'autres sont sensibles

aux présents; tout y est infâme. Ah! je voudrais être une simple

bourgeoise, une ouvrière, si tu aimes mieux une femme au-dessous de

toi, qu'une femme en qui le dévouement s'allie aux grandeurs humaines.

Ah! mon Armand, il est parmi nous de nobles, de grandes, de chastes,

de pures femmes, et alors elles sont délicieuses. Je voudrais posséder

toutes les noblesses pour te les sacrifier toutes; le malheur m'a faite

duchesse; je voudrais être née près du trône, il ne me manquerait rien

à te sacrifier. Je serais grisette pour toi et reine pour les autres.

Il écoutait en humectant ses cigares.

--Quand vous voudrez partir, dit-il, vous me préviendrez....

--Mais je voudrais rester...

--Autre chose, ça! fit-il.

--Tiens, il était mal arrangé, celui-là! s'écria-t-elle en s'emparant

d'un cigare, et y dévorant ce que les lèvres d'Armand y avaient laissé.

--Tu fumerais? lui dit-il.

--Oh! que ne ferais-je pas pour te plaire!

--Eh! bien, allez-vous-en, madame...

--J'obéis, dit-elle en pleurant.

--Il faut vous couvrir la figure pour ne point voir les chemins par

lesquels vous allez passer.

--Me voilà prête, Armand, dit-elle en se bandant les yeux.

--Y voyez-vous?

--Non.

Il se mit doucement à ses genoux.

--Ah! je t'entends, dit-elle en laissant échapper un geste plein de

gentillesse en croyant que cette feinte rigueur allait cesser.

Il voulut lui baiser les lèvres, elle s'avança.

--Vous y voyez, madame.

--Mais je suis un peu curieuse.

--Vous me trompez donc toujours?

--Ah! dit-elle avec la rage de la grandeur méconnue, ôtez ce mouchoir

et conduisez-moi, monsieur, je n'ouvrirai pas les yeux.

Armand, sûr de la probité en en entendant le cri, guida la duchesse

qui, fidèle à sa parole, se fit noblement aveugle; mais, en la tenant

paternellement par la main pour la faire tantôt monter, tantôt

descendre, Montriveau étudia les vives palpitations qui agitaient le

cœur de cette femme si promptement envahie par un amour vrai. Madame

de Langeais, heureuse de pouvoir lui parler ainsi, se plut à lui tout

dire, mais il demeura inflexible; et quand la main de la duchesse

l'interrogeait, la sienne restait muette. Enfin, après avoir cheminé

pendant quelque temps ensemble, Armand lui dit d'avancer, elle avança,

et s'aperçut qu'il empêchait la robe d'effleurer les parois d'une

ouverture sans doute étroite. Madame de Langeais fut touchée de ce

soin, il trahissait encore un peu d'amour; mais ce fut en quelque sorte

l'adieu de Montriveau, car il la quitta sans lui dire un mot. En se

sentant dans une chaude atmosphère, la duchesse ouvrit les yeux. Elle

se vit seule devant la cheminée du boudoir de la comtesse de Sérizy.

Son premier soin fut de réparer le désordre de sa toilette; elle eut

promptement rajusté sa robe et rétabli la poésie de sa coiffure.

La Comédie humaine - Volume 09. Scènes de la vie parisienne - Tome 01 · 第 19 / 52 段