Monsieur de Montriveau resta jusqu'à deux heures du matin près de sa

maîtresse, qui, dès ce moment, ne lui parut plus ni une duchesse, ni

une Navarreins: Antoinette avait poussé le déguisement jusqu'à paraître

femme. Pendant cette délicieuse soirée, la plus douce préface que

jamais Parisienne ait faite pour ce que le monde appelle _une faute_,

il fut permis au général de voir en elle, malgré les minauderies d'une

pudeur jouée, toute la beauté des jeunes filles. Il put penser avec

quelque raison que tant de querelles capricieuses formaient des voiles

avec lesquels une âme céleste s'était vêtue, et qu'il fallait lever

un à un, comme ceux dont elle enveloppait son adorable personne. La

duchesse fut pour lui la plus naïve, la plus ingénue des maîtresses, et

il en fit la femme de son choix; il s'en alla tout heureux de l'avoir

enfin amenée à lui donner tant de gages d'amour, qu'il lui semblait

impossible de ne pas être désormais, pour elle, un époux secret dont

le choix était approuvé par Dieu. Dans cette pensée, avec la candeur

de ceux qui sentent toutes les obligations de l'amour en en savourant

les plaisirs, Armand revint chez lui lentement. Il suivit les quais,

afin de voir le plus grand espace possible de ciel, il voulait élargir

le firmament et la nature en se trouvant le cœur agrandi. Ses poumons

lui paraissaient aspirer plus d'air qu'ils n'en prenaient la veille. En

marchant, il s'interrogeait, et se promettait d'aimer si religieusement

cette femme qu'elle pût trouver tous les jours une absolution de ses

fautes sociales dans un constant bonheur. Douces agitations d'une vie

pleine! Les hommes qui ont assez de force pour teindre leur âme d'un

sentiment unique ressentent des jouissances infinies en contemplant par

échappées toute une vie incessamment ardente, comme certains religieux

pouvaient contempler la lumière divine dans leurs extases. Sans cette

croyance en sa perpétuité, l'amour ne serait rien; la constance le

grandit. Ce fut ainsi qu'en s'en allant en proie à son bonheur,

Montriveau comprenait la passion.--Nous sommes donc l'un à l'autre à

jamais! Cette pensée était pour cet homme un talisman qui réalisait

les vœux de sa vie. Il ne se demandait pas si la duchesse changerait,

si cet amour durerait; non, il avait la foi, l'une des vertus sans

laquelle il n'y a pas d'avenir chrétien, mais qui peut-être est encore

plus nécessaire aux Sociétés. Pour la première fois, il concevait la

vie par les sentiments, lui qui n'avait encore vécu que par l'action la

plus exorbitante des forces humaines, le dévouement quasi-corporel du

soldat.

Le lendemain, monsieur de Montriveau se rendit de bonne heure au

faubourg Saint-Germain. Il avait un rendez-vous dans une maison

voisine de l'hôtel de Langeais, où, quand ses affaires furent faites,

il alla comme on va chez soi. Le général marchait alors de compagnie

avec un homme pour lequel il paraissait avoir une sorte d'aversion

quand il le rencontrait dans les salons. Cet homme était le marquis de

Ronquerolles, dont la réputation devint si grande dans les boudoirs

de Paris; homme d'esprit, de talent, homme de courage surtout, et qui

donnait le ton à toute la jeunesse de Paris; un galant homme dont

les succès et l'expérience étaient également enviés, et auquel ne

manquaient ni la fortune, ni la naissance, qui ajoutent à Paris tant de

lustre aux qualités des gens à la mode.

--Où vas-tu? dit monsieur de Ronquerolles à Montriveau.

--Chez madame de Langeais.

--Ah! c'est vrai, j'oubliais que tu t'es laissé prendre à sa glu. Tu

perds chez elle un amour que tu pourrais bien mieux employer ailleurs.

J'avais à te donner dans la Banque dix femmes qui valent mille fois

mieux que cette courtisane titrée, qui fait avec sa tête ce que

d'autres femmes plus franches font...

--Que dis-tu là, mon cher, dit Armand en interrompant Ronquerolles, la

duchesse est un ange de candeur.

Ronquerolles se prit à rire.

--Puisque tu en es là, mon cher, dit-il, je dois t'éclairer.

Un seul mot! entre nous, il est sans conséquence. La duchesse

t'appartient-elle? En ce cas, je n'aurai rien à dire. Allons, fais-moi

tes confidences. Il s'agit de ne pas perdre ton temps à greffer

ta belle âme sur une nature ingrate qui doit laisser avorter les

espérances de ta culture.

Quand Armand eut naïvement fait une espèce d'état de situation

dans lequel il mentionna minutieusement les droits qu'il avait si

péniblement obtenus, Ronquerolles partit d'un éclat de rire si cruel,

qu'à tout autre il aurait coûté la vie. Mais à voir de quelle manière

ces deux êtres se regardaient et se parlaient seuls au coin d'un mur,

aussi loin des hommes qu'ils eussent pu l'être au milieu d'un désert,

il était facile de présumer qu'une amitié sans bornes les unissait et

qu'aucun intérêt humain ne pouvait les brouiller.

--Mon cher Armand, pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu t'embarrassais de

la duchesse? je t'aurais donné quelques conseils qui t'auraient fait

mener à bien cette intrigue. Apprends d'abord que les femmes de notre

faubourg aiment, comme toutes les autres, à se baigner dans l'amour;

mais elles veulent posséder sans être possédées. Elles ont transigé

avec la nature. La jurisprudence de la paroisse leur a presque tout

permis, moins le péché positif. Les friandises dont te régale ta jolie

duchesse sont des péchés véniels dont elle se lave dans les eaux de la

pénitence. Mais si tu avais l'impertinence de vouloir sérieusement le

grand péché mortel auquel tu dois naturellement attacher la plus haute

importance, tu verrais avec quel profond dédain la porte du boudoir et

de l'hôtel te serait incontinent fermée. La tendre Antoinette aurait

tout oublié, tu serais moins que zéro pour elle. Tes baisers, mon cher

ami, seraient essuyés avec l'indifférence qu'une femme met aux choses

de sa toilette. La duchesse épongerait l'amour sur ses joues comme elle

en ôte le rouge. Nous connaissons ces sortes de femmes, la Parisienne

pure. As-tu jamais vu dans les rues une grisette trottant menu? sa tête

vaut un tableau: joli bonnet, joues fraîches, cheveux coquets, fin

sourire, le reste est à peine soigné. N'en est-ce pas bien le portrait?

Voilà la Parisienne, elle sait que sa tête seule sera vue; à sa tête,

tous les soins, les parures, les vanités. Hé! bien, ta duchesse est

tout tête, elle ne sent que par sa tête, elle a un cœur dans la tête,

une voix de tête, elle est friande par la tête. Nous nommons cette

pauvre chose une Laïs intellectuelle. Tu es joué comme un enfant. Si tu

en doutes, tu en auras la preuve ce soir, ce matin, à l'instant. Monte

chez elle, essaie de demander, de vouloir impérieusement ce que l'on te

refuse; quand même tu t'y prendrais comme feu monsieur le maréchal de

Richelieu, néant au placet.

Armand était hébété.

--La désires-tu au point d'en être devenu sot?

--Je la veux à tout prix, s'écria Montriveau désespéré.

--Hé! bien, écoute. Sois aussi implacable qu'elle le sera, tâche de

l'humilier, de piquer sa vanité; d'intéresser non pas le cœur, non pas

l'âme, mais les nerfs et la lymphe de cette femme à la fois nerveuse

et lymphatique. Si tu peux lui faire naître un désir, tu es sauvé.

Mais quitte tes belles idées d'enfant. Si, l'ayant pressée dans tes

serres d'aigle, tu cèdes, si tu recules, si l'un de tes sourcils

remue, si elle croit pouvoir encore te dominer, elle glissera de

tes griffes comme un poisson et s'échappera pour ne plus se laisser

prendre. Sois inflexible comme la loi. N'aie pas plus de charité que

n'en a le bourreau. Frappe. Quand tu auras frappé, frappe encore.

Frappe toujours, comme si tu donnais le knout. Les duchesses sont

dures, mon cher Armand, et ces natures de femme ne s'amollissent que

sous les coups; la souffrance leur donne un cœur, et c'est œuvre de

charité que de les frapper. Frappe donc sans cesse. Ah! quand la

douleur aura bien attendri ces nerfs, ramolli ces fibres que tu crois

douces et molles; fait battre un cœur sec, qui, à ce jeu, reprendra de

l'élasticité; quand la cervelle aura cédé, la passion entrera peut-être

dans les ressorts métalliques de cette machine à larmes, à manières, à

évanouissements, à phrases fondantes; et tu verras le plus magnifique

des incendies, si toutefois la cheminée prend feu. Ce système d'acier

femelle aura le rouge du fer dans la forge! une chaleur plus durable

que toute autre, et cette incandescence deviendra peut-être de l'amour.

Néanmoins, j'en doute. Puis, la duchesse vaut-elle tant de peines?

Entre nous, elle aurait besoin d'être préalablement formée par un

homme comme moi, j'en ferais une femme charmante, elle a de la race;

tandis qu'à vous deux, vous en resterez à l'A B C de l'amour. Mais

tu aimes, et tu ne partagerais pas en ce moment mes idées sur cette

matière.--Bien du plaisir, mes enfants, ajouta Ronquerolles en riant

et après une pause. Je me suis prononcé, moi, en faveur des femmes

faciles; au moins, elles sont tendres, elles aiment au naturel, et non

avec les assaisonnements sociaux. Mon pauvre garçon, une femme qui se

chicane, qui ne veut qu'inspirer de l'amour? eh, mais il faut en avoir

une comme on a un cheval de luxe; voir, dans le combat du confessionnal

contre le canapé, ou du blanc contre le noir, de la reine contre

le fou, des scrupules contre le plaisir, une partie d'échecs fort

divertissante à jouer. Un homme tant soit peu roué, qui sait le jeu,

donne le _mat_ en trois coups, à volonté. Si j'entreprenais une femme

de ce genre, je me donnerais pour but de.....

Il dit un mot à l'oreille d'Armand et le quitta brusquement pour ne pas

entendre de réponse.

Quant à Montriveau, d'un bond il sauta dans la cour de l'hôtel de

Langeais, monta chez la duchesse: et, sans se faire annoncer, il entra

chez elle, dans sa chambre à coucher.

--Mais cela ne se fait pas, dit-elle en croisant à la hâte son

peignoir, Armand, vous êtes un homme abominable. Allons, laissez-moi,

je vous prie. Sortez, sortez donc. Attendez-moi dans le salon. Allez.

--Chère ange, lui dit-il, un époux n'a-t-il donc aucun privilége?

--Mais c'est d'un goût détestable, monsieur, soit à un époux, soit à un

mari, de surprendre ainsi sa femme.

Il vint à elle, la prit, la serra dans ses bras:--Pardonne, ma chère

Antoinette, mais mille soupçons mauvais me travaillent le cœur.

--Des soupçons, fi! Ah! fi, fi donc!

--Des soupçons presque justifiés. Si tu m'aimais, me ferais-tu cette

querelle? N'aurais-tu pas été contente de me voir? n'aurais-tu pas

senti je ne sais quel mouvement au cœur? Mais moi qui ne suis pas

femme, j'éprouve des tressaillements intimes au seul son de ta voix.

L'envie de te sauter au cou m'a souvent pris au milieu d'un bal.

--Ah! si vous avez des soupçons tant que je ne vous aurai pas sauté

au cou devant tout le monde, je crois que je serai soupçonnée pendant

toute ma vie; mais, auprès de vous, Othello n'est qu'un enfant!

--Ha! dit-il au désespoir, je ne suis pas aimé.

--Du moins, en ce moment, convenez que vous n'êtes pas aimable.

--J'en suis donc encore à vous plaire?

--Ah! je le crois. Allons, dit-elle d'un petit air impératif, sortez,

laissez-moi. Je ne suis pas comme vous, moi: je veux toujours vous

plaire...

Jamais aucune femme ne sut, mieux que madame de Langeais, mettre tant

de grâce dans son impertinence; et n'est-ce pas en doubler l'effet?

n'est-ce pas à rendre furieux l'homme le plus froid? En ce moment ses

yeux, le son de sa voix, son attitude attestèrent une sorte de liberté

parfaite qui n'est jamais chez la femme aimante, quand elle se trouve

en présence de celui dont la seule vue doit la faire palpiter. Déniaisé

par les avis du marquis de Ronquerolles, encore aidé par cette rapide

intus-susception dont sont doués momentanément les êtres les moins

sagaces par la passion, mais qui se trouve si complète chez les hommes

forts, Armand devina la terrible vérité que trahissait l'aisance de

la duchesse, et son cœur se gonfla d'un orage comme un lac prêt à se

soulever.

--Si tu disais vrai hier, sois à moi, ma chère Antoinette,

s'écria-t-il, je veux...

--D'abord, dit-elle en le repoussant avec force et calme, lorsqu'elle

le vit s'avancer, ne me compromettez pas. Ma femme de chambre pourrait

vous entendre. Respectez-moi, je vous prie. Votre familiarité est

très-bonne, le soir, dans mon boudoir; mais ici, point. Puis, que

signifie votre je veux? Je veux! Personne ne m'a dit encore ce mot. Il

me semble très-ridicule, parfaitement ridicule.

--Vous ne me céderiez rien sur ce point? dit-il.

--Ah! vous nommez un point, la libre disposition de nous-mêmes: un

point très-capital, en effet; et vous me permettrez d'être, en ce

point, tout à fait la maîtresse.

--Et si, me fiant en vos promesses, je l'exigeais?

--Ah! vous me prouveriez que j'aurais eu le plus grand tort de vous

faire la plus légère promesse, je ne serais pas assez sotte pour la

tenir, et je vous prierais de me laisser tranquille.

Montriveau pâlit, voulut s'élancer; la duchesse sonna, sa femme de

chambre parut, et cette femme lui dit en souriant avec une grâce

moqueuse:--Ayez la bonté de revenir quand je serai visible.

Armand de Montriveau sentit alors la dureté de cette femme froide et

tranchante autant que l'acier, elle était écrasante de mépris. En

un moment, elle avait brisé des liens qui n'étaient forts que pour

son amant. La duchesse avait lu sur le front d'Armand les exigences

secrètes de cette visite, et avait jugé que l'instant était venu de

faire sentir à ce soldat impérial que les duchesses pouvaient bien se

prêter à l'amour, mais ne s'y donnaient pas, et que leur conquête était

plus difficile à faire que ne l'avait été celle de l'Europe.

--Madame, dit Armand, je n'ai pas le temps d'attendre. Je suis, vous

l'avez dit vous-même, un enfant gâté. Quand je voudrai sérieusement ce

dont nous parlions tout à l'heure, je l'aurai.

--Vous l'aurez? dit-elle d'un air de hauteur auquel se mêla quelque

surprise.

--Je l'aurai.

--Ah! vous me feriez bien plaisir de le vouloir. Pour la curiosité du

fait, je serais charmée de savoir comment vous vous y prendriez...

--Je suis enchanté, répondit Montriveau en riant de façon à effrayer la

duchesse, de mettre un intérêt dans votre existence. Me permettrez-vous

de venir vous chercher pour aller au bal ce soir?

--Je vous rends mille grâces, monsieur de Marsay vous a prévenu, j'ai

promis.

Montriveau salua gravement et se retira.

--Ronquerolles a donc raison, pensa-t-il, nous allons jouer maintenant

une partie d'échecs.

Dès lors il cacha ses émotions sous un calme complet. Aucun homme

n'est assez fort pour pouvoir supporter ces changements, qui font

passer rapidement l'âme du plus grand bien à des malheurs suprêmes.

N'avait-il donc aperçu la vie heureuse que pour mieux sentir le vide

de son existence précédente? Ce fut un terrible orage; mais il savait

souffrir, et reçut l'assaut de ses pensées tumultueuses, comme un

rocher de granit reçoit les lames de l'Océan courroucé.

--Je n'ai rien pu lui dire; en sa présence, je n'ai plus d'esprit. Elle

ne sait pas à quel point elle est vile et méprisable. Personne n'a osé

mettre cette créature en face d'elle-même. Elle a sans doute joué bien

des hommes, je les vengerai tous.

Pour la première fois peut-être, dans un cœur d'homme, l'amour et la

vengeance se mêlèrent si également qu'il était impossible à Montriveau

lui-même de savoir qui de l'amour, qui de la vengeance l'emporterait.

Il se trouva le soir même au bal où devait être la duchesse de

Langeais, et désespéra presque d'atteindre cette femme à laquelle il

fut tenté d'attribuer quelque chose de démoniaque: elle se montra pour

lui gracieuse et pleine d'agréables sourires, elle ne voulait pas

sans doute laisser croire au monde qu'elle s'était compromise avec

monsieur de Montriveau. Une mutuelle bouderie trahit l'amour. Mais

que la duchesse ne changeât rien à ses manières, alors que le marquis

était sombre et chagrin, n'était-ce pas faire voir qu'Armand n'avait

rien obtenu d'elle? Le monde sait bien deviner le malheur des hommes

dédaignés, et ne le confond point avec les brouilles que certaines

femmes ordonnent à leurs amants d'affecter dans l'espoir de cacher

un mutuel amour. Et chacun se moqua de Montriveau qui, n'ayant pas

consulté son cornac, resta rêveur, souffrant; tandis que monsieur de

Ronquerolles lui eût prescrit peut-être de compromettre la duchesse en

répondant à ses fausses amitiés par des démonstrations passionnées.

Armand de Montriveau quitta le bal, ayant horreur de la nature humaine,

et croyant encore à peine à de si complètes perversités.

--S'il n'y a pas de bourreaux pour de semblables crimes, dit-il en

regardant les croisées lumineuses des salons où dansaient, causaient

et riaient les plus séduisantes femmes de Paris, je te prendrai par le

chignon du cou, madame la duchesse, et t'y ferai sentir un fer plus

mordant que ne l'est le couteau de la Grève. Acier contre acier, nous

verrons quel cœur sera plus tranchant.

Pendant une semaine environ, madame de Langeais espéra revoir le

marquis de Montriveau; mais Armand se contenta d'envoyer tous les

matins sa carte à l'hôtel de Langeais. Chaque fois que cette carte

était remise à la duchesse, elle ne pouvait s'empêcher de tressaillir,

frappée par de sinistres pensées, mais indistinctes comme l'est un

pressentiment de malheur. En lisant ce nom, tantôt elle croyait sentir

dans ses cheveux la main puissante de cet homme implacable, tantôt

ce nom lui pronostiquait des vengeances que son mobile esprit lui

faisait atroces. Elle l'avait trop bien étudié pour ne pas le craindre.

Serait-elle assassinée? Cet homme à cou de taureau l'éventrerait-il

en la lançant au-dessus de sa tête? la foulerait-il aux pieds? Quand,

où, comment la saisirait-il? la ferait-il bien souffrir, et quel

genre de souffrance méditait-il de lui imposer? Elle se repentait. A

certaines heures, s'il était venu, elle se serait jetée dans ses bras

avec un complet abandon. Chaque soir, en s'endormant, elle revoyait la

physionomie de Montriveau sous un aspect différent. Tantôt son sourire

amer; tantôt la contraction jupitérienne de ses sourcils, son regard

de lion, ou quelque hautain mouvement d'épaules, le lui faisaient

terrible. Le lendemain, la carte lui semblait couverte de sang. Elle

vivait agitée par ce nom, plus qu'elle ne l'avait été par l'amant

fougueux, opiniâtre, exigeant. Puis ses appréhensions grandissaient

encore dans le silence, elle était obligée de se préparer, sans secours

étranger, à une lutte horrible dont il ne lui était pas permis de

parler. Cette âme, fière et dure, était plus sensible aux titillations

de la haine qu'elle ne l'avait été naguère aux caresses de l'amour. Ha!

si le général avait pu voir sa maîtresse au moment où elle amassait

les plis de son front entre ses sourcils, en se plongeant dans d'amères

pensées, au fond de ce boudoir où il avait savouré tant de joies,

peut-être eût-il conçu de grandes espérances. La fierté n'est-elle

pas un des sentiments humains qui ne peuvent enfanter que de nobles

actions? Quoique madame de Langeais gardât le secret de ses pensées,

il est permis de supposer que monsieur de Montriveau ne lui était

plus indifférent. N'est-ce pas une immense conquête pour un homme que

d'occuper une femme? Chez elle, il doit nécessairement se faire un

progrès dans un sens ou dans l'autre. Mettez une créature féminine sous

les pieds d'un cheval furieux, en face de quelque animal terrible; elle

tombera, certes, sur les genoux, elle attendra la mort; mais si la

bête est clémente et ne la tue pas entièrement, elle aimera le cheval,

le lion, le taureau, elle en parlera tout à l'aise. La duchesse se

sentait sous les pieds du lion: elle tremblait, elle ne haïssait pas.

Ces deux personnes, si singulièrement posées l'une en face de l'autre,

se rencontrèrent trois fois dans le monde durant cette semaine. Chaque

fois, en réponse à de coquettes interrogations, la duchesse reçut

d'Armand des saluts respectueux et des sourires empreints d'une ironie

si cruelle, qu'ils confirmaient toutes les appréhensions inspirées le

matin par la carte de visite. La vie n'est que ce que nous la font les

sentiments, les sentiments avaient creusé des abîmes entre ces deux

personnes.

La comtesse de Sérizy, sœur du marquis de Ronquerolles, donnait au

commencement de la semaine suivante un grand bal auquel devait venir

madame de Langeais. La première figure que vit la duchesse en entrant

fut celle d'Armand, Armand l'attendait cette fois, elle le pensa du

moins. Tous deux échangèrent un regard. Une sueur froide sortit soudain

de tous les pores de cette femme. Elle avait cru Montriveau capable de

quelque vengeance inouïe, proportionnée à leur état; cette vengeance

était trouvée, elle était prête, elle était chaude, elle bouillonnait.

Les yeux de cet amant trahi lui lancèrent les éclairs de la foudre

et son visage rayonnait de haine heureuse. Aussi, malgré la volonté

qu'avait la duchesse d'exprimer la froideur et l'impertinence, son

regard resta-t-il morne. Elle alla se placer près de la comtesse de

Sérizy, qui ne put s'empêcher de lui dire:--Qu'avez-vous, ma chère

Antoinette? Vous êtes à faire peur.

--Une contredanse va me remettre, répondit-elle en donnant la main à un

jeune homme qui s'avançait.

Madame de Langeais se mit à valser avec une sorte de fureur et

d'emportement que redoubla le regard pesant de Montriveau. Il resta

debout, en avant de ceux qui s'amusaient à voir les valseurs. Chaque

fois que sa maîtresse passait devant lui, ses yeux plongeaient sur

cette tête tournoyante, comme ceux d'un tigre sûr de sa proie. La valse

finie, la duchesse vint s'asseoir près de la comtesse, et le marquis ne

cessa de la regarder en s'entretenant avec un inconnu.

--Monsieur, lui disait-il, l'une des choses qui m'ont le plus frappé

dans ce voyage...

La duchesse était tout oreilles.

... Est la phrase que prononce le gardien de Westminster en vous

montrant la hache avec laquelle un homme masqué trancha, dit-on, la

tête de Charles Ier en mémoire du roi qui les dit à un curieux.

--Que dit-il? demanda madame de Sérizy.

--_Ne touchez pas à la hache_, répondit Montriveau d'un son de voix où

il y avait de la menace.

--En vérité, monsieur le marquis, dit la duchesse de Langeais, vous

regardez mon cou d'un air si mélodramatique en répétant cette vieille

histoire, connue de tous ceux qui vont à Londres, qu'il me semble vous

voir une hache à la main.

Ces derniers mots furent prononcés en riant, quoiqu'une sueur froide

eût saisi la duchesse.

--Mais cette histoire est, par circonstance, très-neuve, répondit-il.

--Comment cela? je vous prie, de grâce, en quoi?

--En ce que, madame, vous avez touché à la hache, lui dit Montriveau à

voix basse.

--Quelle ravissante prophétie! reprit-elle en souriant avec une grâce

affectée. Et quand doit tomber ma tête?

--Je ne souhaite pas de voir tomber votre jolie tête, madame. Je crains

seulement pour vous quelque grand malheur. Si l'on vous tondait, ne

regretteriez-vous pas ces cheveux si mignonnement blonds, et dont vous

tirez si bien parti....

--Mais il est des personnes auxquelles les femmes aiment à faire de ces

sacrifices, et souvent même à des hommes qui ne savent pas leur faire

crédit d'un mouvement d'humeur.

--D'accord. Eh! bien, si tout à coup, par un procédé chimique, un

plaisant vous enlevait votre beauté, vous mettait à cent ans, quand

vous n'en avez pour nous que dix-huit?

--Mais, monsieur, dit-elle en l'interrompant, la petite-vérole est

notre bataille de Waterloo. Le lendemain nous connaissons ceux qui nous

aiment véritablement.

--Vous ne regretteriez pas cette délicieuse figure qui...

--Ha, beaucoup; mais moins pour moi que pour celui dont elle ferait

la joie. Cependant, si j'étais sincèrement aimée, toujours, bien, que

m'importerait la beauté? Qu'en dites-vous, Clara?

--C'est une spéculation dangereuse, répondit madame de Sérizy.

--Pourrait-on demander à sa majesté le roi des sorciers, reprit madame

de Langeais, quand j'ai commis la faute de toucher à la hache, moi qui

ne suis pas encore allée à Londres...

--_Non so_, fit-il en laissant échapper un rire moqueur.

--Et quand commencera le supplice?

Là, Montriveau tira froidement sa montre et vérifia l'heure avec une

conviction réellement effrayante.

--La journée ne finira pas sans qu'il vous arrive un horrible malheur...

--Je ne suis pas un enfant qu'on puisse facilement épouvanter, ou

plutôt je suis un enfant qui ne connaît pas le danger, dit la duchesse,

et vais danser sans crainte au bord de l'abîme.

La Comédie humaine - Volume 09. Scènes de la vie parisienne - Tome 01 · 第 18 / 52 段