l'_époque civile_ de cette guerre sentimentale, celle-ci en
constituerait l'_époque religieuse_, et elle eut, comme la précédente,
une crise après laquelle sa rigueur devait décroître. Un soir, Armand,
venu fortuitement de très-bonne heure, trouva monsieur l'abbé Gondrand,
directeur de la conscience de madame de Langeais, établi dans un
fauteuil au coin de la cheminée, comme un homme en train de digérer
son dîner et les jolis péchés de sa pénitente. La vue de cet homme au
teint frais et reposé, dont le front était calme, la bouche ascétique,
le regard malicieusement inquisiteur, qui avait dans son maintien une
véritable noblesse ecclésiastique, et déjà dans son vêtement le violet
épiscopal, rembrunit singulièrement le visage de Montriveau qui ne
salua personne et resta silencieux. Sorti de son amour, le général ne
manquait pas de tact; il devina donc, en échangeant quelques regards
avec le futur évêque, que cet homme était le promoteur des difficultés
dont s'armait pour lui l'amour de la duchesse. Qu'un ambitieux
abbé bricolât et retînt le bonheur d'un homme trempé comme l'était
Montriveau? cette pensée bouillonna sur sa face, lui crispa les doigts,
le fit lever, marcher, piétiner; puis, quand il revenait à sa place,
avec l'intention de faire un éclat, un seul regard de la duchesse
suffisait à le calmer. Madame de Langeais, nullement embarrassée du
noir silence de son amant, par lequel toute autre femme eût été gênée,
continuait à converser fort spirituellement avec monsieur Gondrand
sur la nécessité de rétablir la religion dans son ancienne splendeur.
Elle exprimait mieux que ne le faisait l'abbé pourquoi l'Église devait
être un pouvoir à la fois temporel et spirituel, et regrettait que
la chambre des Pairs n'eût pas encore son _banc des évêques_, comme
la chambre des Lords avait le sien. Néanmoins l'abbé, sachant que
le carême lui permettait de prendre sa revanche, céda la place au
général et sortit. A peine la duchesse se leva-t-elle pour rendre à
son directeur l'humble révérence qu'elle en reçut, tant elle était
intriguée par l'attitude de Montriveau.
--Qu'avez-vous, mon ami?
--Mais j'ai votre abbé sur l'estomac.
--Pourquoi ne preniez-vous pas un livre? lui dit-elle sans se soucier
d'être ou non entendue par l'abbé qui fermait la porte.
Montriveau resta muet pendant un moment, car la duchesse accompagna ce
mot d'un geste qui en relevait encore la profonde impertinence.
--Ma chère Antoinette, je vous remercie de donner à l'Amour le pas sur
l'Église; mais, de grâce, souffrez que je vous adresse une question.
--Ah! vous m'interrogez. Je le veux bien, reprit-elle. N'êtes-vous pas
mon ami? je puis, certes, vous montrer le fond de mon cœur, vous n'y
verrez qu'une image.
--Parlez-vous à cet homme de notre amour?
--Il est mon confesseur.
--Sait-il que je vous aime?
--Monsieur de Montriveau, vous ne prétendez pas, je pense, pénétrer les
secrets de ma confession?
--Ainsi cet homme connaît toutes nos querelles et mon amour pour vous...
--Un homme, monsieur! dites Dieu.
--Dieu! Dieu! je dois être seul dans votre cœur. Mais laissez Dieu
tranquille là où il est, pour l'amour de lui et de moi. Madame, vous
n'irez plus à confesse, ou...
--Ou? dit-elle en souriant.
--Ou je ne reviendrai plus ici.
--Partez, Armand. Adieu, adieu pour jamais.
Elle se leva et s'en alla dans son boudoir, sans jeter un seul regard à
Montriveau, qui resta debout, la main appuyée sur une chaise. Combien
de temps resta-t-il ainsi, jamais il ne le sut lui-même. L'âme a le
pouvoir inconnu d'étendre comme de resserrer l'espace. Il ouvrit la
porte du boudoir, il y faisait nuit. Une voix faible devint forte pour
dire aigrement:--Je n'ai pas sonné. D'ailleurs pourquoi donc entrer
sans ordre? Suzette, laissez-moi.
--Tu souffres donc? s'écria Montriveau.
--Levez-vous, monsieur, reprit-elle en sonnant, et sortez d'ici, au
moins pour un moment.
--Madame la duchesse demande de la lumière, dit-il au valet de chambre,
qui vint dans le boudoir y allumer les bougies.
Quand les deux amants furent seuls, madame de Langeais demeura couchée
sur son divan, muette, immobile, absolument comme si Montriveau n'eût
pas été là.
--Chère, dit-il avec un accent de douleur et de bonté sublime, j'ai
tort. Je ne te voudrais certes pas sans religion...
--Il est heureux, répliqua-t-elle sans le regarder et d'une voix dure,
que vous reconnaissiez la nécessité de la conscience. Je vous remercie
pour Dieu.
Ici le général, abattu par l'inclémence de cette femme, qui savait
devenir à volonté une étrangère ou une sœur pour lui, fit, vers la
porte, un pas de désespoir, et allait l'abandonner à jamais sans lui
dire un seul mot. Il souffrait, et la duchesse riait en elle-même des
souffrances causées par une torture morale bien plus cruelle que ne
l'était jadis la torture judiciaire. Mais cet homme n'était pas maître
de s'en aller. En toute espèce de crise, une femme est en quelque
sorte grosse d'une certaine quantité de paroles; et quand elle ne les
a pas dites, elle éprouve la sensation que donne la vue d'une chose
incomplète. Madame de Langeais, qui n'avait pas tout dit, reprit la
parole.
--Nous n'avons pas les mêmes convictions, général, j'en suis peinée.
Il serait affreux pour la femme de ne pas croire à une religion qui
permet d'aimer au delà du tombeau. Je mets à part les sentiments
chrétiens, vous ne les comprenez pas. Laissez-moi vous parler seulement
des convenances. Voulez-vous interdire à une femme de la cour _la
sainte table_ quand il est reçu de s'en approcher à Pâques? mais il
faut pourtant bien savoir faire quelque chose pour son parti. Les
Libéraux ne tueront pas, malgré leur désir, le sentiment religieux. La
religion sera toujours une nécessité politique. Vous chargeriez-vous
de gouverner un peuple de raisonneurs! Napoléon ne l'osait pas, il
persécutait les idéologues. Pour empêcher les peuples de raisonner, il
faut leur imposer des sentiments. Acceptons donc la religion catholique
avec toutes ses conséquences. Si nous voulons que la France aille
à la messe, ne devons-nous pas commencer par y aller nous-mêmes?
La religion, Armand, est, vous le voyez, le lien des principes
conservateurs qui permettent aux riches de vivre tranquilles. La
religion est intimement liée à la propriété. Il est certes plus beau de
conduire les peuples par des idées morales que par des échafauds, comme
au temps de la Terreur, seul moyen que votre détestable révolution ait
inventé pour se faire obéir. Le prêtre et le roi, mais c'est vous,
c'est moi, c'est la princesse ma voisine; c'est en un mot tous les
intérêts des honnêtes gens personnifiés. Allons, mon ami, veuillez donc
être de votre parti, vous qui pourriez en devenir le Sylla, si vous
aviez la moindre ambition. J'ignore la politique, moi, j'en raisonne
par sentiment; mais j'en sais néanmoins assez pour deviner que la
société serait renversée si l'on en faisait mettre à tout moment les
bases en question...
--Si votre cour, si votre gouvernement pensent ainsi, vous me faites
pitié, dit Montriveau. La Restauration, madame, doit se dire comme
Catherine de Médicis, quand elle crut la bataille de Dreux perdue:--Eh!
bien, nous irons au prêche! Or, 1815 est votre bataille de Dreux. Comme
le trône de ce temps-là, vous l'avez gagnée en fait, mais perdue en
droit. Le protestantisme politique est victorieux dans les esprits.
Si vous ne voulez pas faire un Édit de Nantes; ou si, le faisant,
vous le révoquez; si vous êtes un jour atteints et convaincus de ne
plus vouloir de la Charte, qui n'est qu'un gage donné au maintien
des intérêts révolutionnaires, la Révolution se relèvera terrible,
et ne vous donnera qu'un seul coup; ce n'est pas elle qui sortira de
France; elle y est le sol même. Les hommes se laissent tuer, mais non
les intérêts.... Eh! mon Dieu, que nous font la France, le trône, la
légitimité, le monde entier? Ce sont des billevesées auprès de mon
bonheur. Régnez, soyez renversés, peu m'importe. Où suis-je donc?
--Mon ami, vous êtes dans le boudoir de madame la duchesse de Langeais.
--Non, non, plus de duchesse, plus de Langeais, je suis près de ma
chère Antoinette!
--Voulez-vous me faire le plaisir de rester où vous êtes, dit-elle en
riant et en le repoussant, mais sans violence.
--Vous ne m'avez donc jamais aimé, dit-il avec une rage qui jaillit de
ses yeux par des éclairs.
--Non, mon ami.
--Ce non valait un oui.
--Je suis un grand sot, reprit-il en baisant la main de cette terrible
reine redevenue femme.
--Antoinette, reprit-il s'appuyant la tête sur ses pieds, tu es trop
chastement tendre pour dire nos bonheurs à qui que ce soit au monde.
--Ah! vous êtes un grand fou, dit-elle en se levant par un mouvement
gracieux quoique vif. Et sans ajouter une parole, elle courut dans le
salon.
--Qu'a-t-elle donc? demanda le général, qui ne savait pas deviner la
puissance des commotions que sa tête brûlante avait électriquement
communiquées des pieds à la tête de sa maîtresse.
Au moment où il arrivait furieux dans le salon, il y entendit de
célestes accords. La duchesse était à son piano. Les hommes de science
ou de poésie qui peuvent à la fois comprendre et jouir sans que
la réflexion nuise à leurs plaisirs, sentent que l'alphabet et la
phraséologie musicale sont les instruments intimes du musicien, comme
le bois ou le cuivre sont ceux de l'exécutant. Pour eux, il existe une
musique à part au fond de la double expression de ce sensuel langage
des âmes. _Andiamo mio ben_ peut arracher des larmes de joie ou faire
rire de pitié, selon la cantatrice. Souvent, çà et là, dans le monde,
une jeune fille expirant sous le poids d'une peine inconnue, un homme
dont l'âme vibre sous les pincements d'une passion, prennent un thème
musical et s'entendent avec le ciel, ou se parlent à eux-mêmes dans
quelque sublime mélodie, espèce de poème perdu. Or, le général écoutait
en ce moment une de ces poésies inconnues autant que peut l'être la
plainte solitaire d'un oiseau mort sans compagne dans une forêt vierge.
--Mon Dieu, que jouez-vous donc là? dit-il d'une voix émue.
--Le prélude d'une romance appelée, je crois, _Fleuve du Tage_.
--Je ne savais pas ce que pouvait être une musique de piano, reprit-il.
--Hé, mon ami, dit-elle en lui jetant pour la première fois un regard
de femme amoureuse, vous ne savez pas non plus que je vous aime, que
vous me faites horriblement souffrir, et qu'il faut bien que je me
plaigne sans trop me faire comprendre, autrement je serais à vous...
Mais vous ne voyez rien.
--Et vous ne voulez pas me rendre heureux!
--Armand, je mourrais de douleur le lendemain.
Le général sortit brusquement; mais quand il se trouva dans la rue, il
essuya deux larmes qu'il avait eu la force de contenir dans ses yeux.
La religion dura trois mois. Ce terme expiré, la duchesse, ennuyée de
ses redites, livra Dieu pieds et poings liés à son amant. Peut-être
craignait-elle, à force de parler éternité, de perpétuer l'amour du
général en ce monde et dans l'autre. Pour l'honneur de cette femme, il
est nécessaire de la croire vierge, même de cœur; autrement elle serait
trop horrible. Encore bien loin de cet âge où mutuellement l'homme et
la femme se trouvent trop près de l'avenir pour perdre du temps et se
chicaner leurs jouissances, elle en était, sans doute, non pas à son
premier amour, mais à ses premiers plaisirs. Faute de pouvoir comparer
le bien au mal, faute de souffrances qui lui eussent appris la valeur
des trésors jetés à ses pieds, elle s'en jouait. Ne connaissant pas
les éclatantes délices de la lumière, elle se complaisait à rester
dans les ténèbres. Armand, qui commençait à entrevoir cette bizarre
situation, espérait dans la première parole de la nature. Il pensait,
tous les soirs, en sortant de chez madame de Langeais, qu'une femme
n'acceptait pas pendant sept mois les soins d'un homme et les preuves
d'amour les plus tendres, les plus délicates, ne s'abandonnait pas aux
exigences superficielles d'une passion pour la tromper en un moment,
et il attendait patiemment la saison du soleil, ne doutant pas qu'il
n'en recueillît les fruits dans leur primeur. Il avait parfaitement
conçu les scrupules de la femme mariée et les scrupules religieux. Il
était même joyeux de ces combats. Il trouvait la duchesse pudique là
où elle n'était qu'horriblement coquette; et il ne l'aurait pas voulue
autrement. Il aimait donc à lui voir inventer des obstacles; n'en
triomphait-il pas graduellement? Et chaque triomphe n'augmentait-il pas
la faible somme des privautés amoureuses long-temps défendues, puis
concédées par elle avec tous les semblants de l'amour? Mais il avait
si bien dégusté les menues et processives conquêtes dont se repaissent
les amants timides, qu'elles étaient devenues des habitudes pour lui.
En fait d'obstacles, il n'avait donc plus que ses propres terreurs
à vaincre; car il ne voyait plus à son bonheur d'autre empêchement
que les caprices de celle qui se laissait appeler _Antoinette_. Il
résolut alors de vouloir plus, de vouloir tout. Embarrassé comme un
amant jeune encore qui n'ose pas croire à l'abaissement de son idole,
il hésita long-temps, et connut ces terribles réactions de cœur, ces
volontés bien arrêtées qu'un mot anéantit, ces décisions prises qui
expirent au seuil d'une porte. Il se méprisait de ne pas avoir la force
de dire un mot, et ne le disait pas. Néanmoins un soir il procéda par
une sombre mélancolie à la demande farouche de ses droits illégalement
légitimes. La duchesse n'attendit pas la requête de son esclave pour
en deviner le désir. Un désir d'homme est-il jamais secret? les femmes
n'ont-elles pas toutes la science infuse de certains bouleversements de
physionomie?
--Hé quoi! voulez-vous cesser d'être mon ami? dit-elle en
l'interrompant au premier mot et lui jetant des regards embellis par
une divine rougeur qui coula comme un sang nouveau sur son teint
diaphane. Pour me récompenser de mes générosités, vous voulez me
déshonorer. Réfléchissez donc un peu. Moi, j'ai beaucoup réfléchi; je
pense toujours à _nous_. Il existe une probité de femme à laquelle
nous ne devons pas plus manquer que vous ne devez faillir à l'honneur.
Moi, je ne sais pas tromper. Si je suis à vous, je ne pourrai plus
être en aucune manière la femme de monsieur de Langeais. Vous exigez
donc le sacrifice de ma position, de mon rang, de ma vie, pour un
douteux amour qui n'a pas eu sept mois de patience. Comment! déjà vous
voudriez me ravir la libre disposition de moi-même. Non, non, ne me
parlez plus ainsi. Non, ne me dites rien. Je ne veux pas, je ne peux
pas vous entendre. Là, madame de Langeais prit sa coiffure à deux mains
pour reporter en arrière les touffes de boucles qui lui échauffaient
le front, et parut très-animée.--Vous venez chez une faible créature
avec des calculs bien arrêtés, en vous disant: Elle me parlera de
son mari pendant un certain temps, puis de Dieu, puis des suites
inévitables de l'amour; mais j'userai, j'abuserai de l'influence que
j'aurai conquise; je me rendrai nécessaire; j'aurai pour moi les liens
de l'habitude, les arrangements tout faits par le public; enfin, quand
le monde aura fini par accepter notre liaison, je serai le maître de
cette femme. Soyez franc, ce sont là vos pensées.... Ah! vous calculez,
et vous dites aimer, fi! Vous êtes amoureux, ha! je le crois bien!
Vous me désirez, et voulez m'avoir pour maîtresse, voilà tout. Hé!
bien, non, _la duchesse de Langeais_ ne descendra pas jusque-là. Que
de naïves bourgeoises soient les dupes de vos faussetés; moi, je ne
le serai jamais. Rien ne m'assure de votre amour. Vous me parlez de ma
beauté, je puis devenir laide en six mois, comme la chère princesse
ma voisine. Vous êtes ravi de mon esprit, de ma grâce; mon Dieu, vous
vous y accoutumerez comme vous vous accoutumeriez au plaisir. Ne vous
êtes-vous pas habitué depuis quelques mois aux faveurs que j'ai eu la
faiblesse de vous accorder? Quand je serai perdue, un jour, vous ne
me donnerez d'autre raison de votre changement que le mot décisif: Je
n'aime plus. Rang, fortune, honneur, toute la duchesse de Langeais se
sera engloutie dans une espérance trompée. J'aurai des enfants qui
attesteront ma honte, et... mais, reprit-elle en laissant échapper un
geste d'impatience, je suis trop bonne de vous expliquer ce que vous
savez mieux que moi. Allons! restons-en là. Je suis trop heureuse de
pouvoir encore briser les liens que vous croyez si forts. Y a-t-il donc
quelque chose de si héroïque à être venu à l'hôtel de Langeais passer
tous les soirs quelques instants auprès d'une femme dont le babil
vous plaisait, de laquelle vous vous amusiez comme d'un joujou? Mais
quelques jeunes fats arrivent chez moi, de trois heures à cinq heures,
aussi régulièrement que vous venez le soir. Ceux-là sont donc bien
généreux. Je me moque d'eux, ils supportent assez tranquillement mes
boutades, mes impertinences, et me font rire; tandis que vous, à qui
j'accorde les plus précieux trésors de mon âme, vous voulez me perdre,
et me causez mille ennuis. Taisez-vous, assez, assez, dit-elle en le
voyant prêt à parler, vous n'avez ni cœur, ni âme, ni délicatesse. Je
sais ce que vous voulez me dire. Eh! bien, oui. J'aime mieux passer à
vos yeux pour une femme froide, insensible, sans dévouement, sans cœur
même, que de passer aux yeux du monde pour une femme ordinaire, que
d'être condamnée à des peines éternelles après avoir été condamnée à
vos prétendus plaisirs, qui vous lasseront certainement. Votre égoïste
amour ne vaut pas tant de sacrifices...
Ces paroles représentent imparfaitement celles que fredonna la
duchesse avec la vive prolixité d'une serinette. Certes, elle put
parler long-temps, le pauvre Armand n'opposait pour toute réponse à ce
torrent de notes flûtées qu'un silence plein de sentiments horribles.
Pour la première fois, il entrevoyait la coquetterie de cette femme,
et devinait instinctivement que l'amour dévoué, l'amour partagé ne
calculait pas, ne raisonnait pas ainsi chez une femme vraie. Puis il
éprouvait une sorte de honte en se souvenant d'avoir involontairement
fait les calculs dont les odieuses pensées lui étaient reprochées.
Puis, en s'examinant avec une bonne foi tout angélique, il ne trouvait
que de l'égoïsme dans ses paroles, dans ses idées, dans ses réponses
conçues et non exprimées. Il se donna tort, et, dans son désespoir, il
eut l'envie de se précipiter par la fenêtre. Le _moi_ le tuait. Que
dire, en effet, à une femme qui ne croit pas à l'amour?--«Laissez-moi
vous prouver combien je vous aime.» Toujours _moi_. Montriveau ne
savait pas, comme en ces sortes de circonstances le savent les héros
de boudoir, imiter le rude logicien marchant devant les Pyrrhoniens,
qui niaient le mouvement. Cet homme audacieux manquait précisément
de l'audace habituelle aux amants qui connaissent les formules de
l'algèbre féminine. Si tant de femmes, et même les plus vertueuses,
sont la proie des gens habiles en amour auxquels le vulgaire donne un
méchant nom, peut-être est-ce parce qu'ils sont de grands _prouveurs_,
et que l'amour veut, malgré sa délicieuse poésie de sentiment, un peu
plus de géométrie qu'on ne le pense. Or, la duchesse et Montriveau se
ressemblaient en ce point qu'ils étaient également inexperts en amour.
Elle en connaissait très-peu la théorie, elle en ignorait la pratique,
ne sentait rien et réfléchissait à tout. Montriveau connaissait peu
de pratique, ignorait la théorie, et sentait trop pour réfléchir.
Tous deux subissaient donc le malheur de cette situation bizarre. En
ce moment suprême, ses myriades de pensées pouvaient se réduire à
celle-ci: «Laissez-vous posséder.» Phrase horriblement égoïste pour une
femme chez qui ces mots n'apportaient aucun souvenir et ne réveillaient
aucune image. Néanmoins, il fallait répondre. Quoiqu'il eût le sang
fouetté par ces petites phrases en forme de flèches, bien aiguës, bien
froides, bien acérées, décochées coup sur coup, Montriveau devait aussi
cacher sa rage, pour ne pas tout perdre par une extravagance.
--Madame la duchesse, je suis au désespoir que Dieu n'ait pas inventé
pour la femme une autre façon de confirmer le don de son cœur que
d'y ajouter celui de sa personne. Le haut prix que vous attachez à
vous-même me montre que je ne dois pas en attacher un moindre. Si vous
me donnez votre âme et tous vos sentiments, comme vous me le dites,
qu'importe donc le reste? D'ailleurs, si mon bonheur vous est un si
pénible sacrifice, n'en parlons plus. Seulement, vous pardonnerez à un
homme de cœur de se trouver humilié en se voyant pris pour un épagneul.
Le ton de cette dernière phrase eût peut-être effrayé d'autres femmes;
mais quand une de ces porte-jupes s'est mise au-dessus de tout en se
laissant diviniser, aucun pouvoir ici-bas n'est orgueilleux comme elle
sait être orgueilleuse.
--Monsieur le marquis, je suis au désespoir que Dieu n'ait pas inventé
pour l'homme une plus noble façon de confirmer le don de son cœur
que la manifestation de désirs prodigieusement vulgaires. Si, en
donnant notre personne, nous devenons esclaves, un homme ne s'engage
à rien en nous acceptant. Qui m'assurera que je serai toujours aimée?
L'amour que je déploierais à tout moment pour vous mieux attacher à
moi serait peut-être une raison d'être abandonnée. Je ne veux pas
faire une seconde édition de madame de Beauséant. Sait-on jamais ce
qui vous retient près de nous? Notre constante froideur est le secret
de la constante passion de quelques-uns d'entre vous; à d'autres, il
faut un dévouement perpétuel, une adoration de tous les moments; à
ceux-ci, la douceur; à ceux-là, le despotisme. Aucune femme n'a encore
pu bien déchiffrer vos cœurs. Il y eut une pause, après laquelle elle
changea de ton.--Enfin, mon ami, vous ne pouvez pas empêcher une femme
de trembler à cette question: Serai-je aimée toujours? Quelque dures
qu'elles soient, mes paroles me sont dictées par la crainte de vous
perdre. Mon Dieu! ce n'est pas moi, cher, qui parle, mais la raison; et
comment s'en trouve-t-il chez une personne aussi folle que je le suis?
En vérité, je n'en sais rien.
Entendre cette réponse commencée par la plus déchirante ironie, et
terminée par les accents les plus mélodieux dont une femme se soit
servie pour peindre l'amour dans son ingénuité, n'était-ce pas aller
en un moment du martyre au ciel? Montriveau pâlit, et tomba pour la
première fois de sa vie aux genoux d'une femme. Il baisa le bas de
la robe de la duchesse, les pieds, les genoux; mais, pour l'honneur
du faubourg Saint-Germain, il est nécessaire de ne pas révéler les
mystères de ses boudoirs, où l'on voulait tout de l'amour, moins ce qui
pouvait attester l'amour.
--Chère Antoinette, s'écria Montriveau dans le délire où le plongea
l'entier abandon de la duchesse qui se crut généreuse en se laissant
adorer; oui, tu as raison, je ne veux pas que tu conserves de doutes.
En ce moment, je tremble aussi d'être quitté par l'ange de ma vie, et
je voudrais inventer pour nous des liens indissolubles.
--Ah! dit-elle tout bas, tu vois, j'ai donc raison.
--Laisse-moi finir, reprit Armand, je vais d'un seul mot dissiper
toutes tes craintes. Écoute, si je t'abandonnais, je mériterais mille
morts. Sois toute à moi, je te donnerai le droit de me tuer si je te
trahissais. J'écrirai moi-même une lettre par laquelle je déclarerai
certains motifs qui me contraindraient à me tuer; enfin, j'y mettrai
mes dernières dispositions. Tu posséderas ce testament qui légitimerait
ma mort, et pourras ainsi te venger sans avoir rien à craindre de Dieu
ni des hommes.
--Ai-je besoin de cette lettre? Si j'avais perdu ton amour, que me
ferait la vie? Si je voulais te tuer, ne saurais-je pas te suivre?
Non, je te remercie de l'idée, mais je ne veux pas de la lettre. Ne
pourrais-je pas croire que tu m'es fidèle par crainte, ou le danger
d'une infidélité ne pourrait-il pas être un attrait pour celui qui
livre ainsi sa vie? Armand, ce que je demande est seul difficile à
faire.
--Et que veux-tu donc?
--Ton obéissance et ma liberté.
--Mon Dieu, s'écria-t-il, je suis comme un enfant.
--Un enfant volontaire et bien gâté, dit-elle en caressant l'épaisse
chevelure de cette tête qu'elle garda sur ses genoux. Oh! oui, bien
plus aimé qu'il ne le croit, et cependant bien désobéissant. Pourquoi
ne pas rester ainsi? pourquoi ne pas me sacrifier des désirs qui
m'offensent? pourquoi ne pas accepter ce que j'accorde, si c'est tout
ce que je puis honnêtement octroyer? N'êtes-vous donc pas heureux?
--Oh! oui, dit-il, je suis heureux quand je n'ai point de doutes.
Antoinette, en amour, douter, n'est-ce pas mourir?
Et il se montra tout à coup ce qu'il était et ce que sont tous les
hommes sous le feu des désirs, éloquent, insinuant. Après avoir goûté
les plaisirs permis sans doute par un secret et jésuitique oukase, la
duchesse éprouva ces émotions cérébrales dont l'habitude lui avait
rendu l'amour d'Armand nécessaire autant que l'étaient le monde, le
bal et l'Opéra. Se voir adorée par un homme dont la supériorité, le
caractère inspirent de l'effroi; en faire un enfant; jouer, comme
Poppée, avec un Néron; beaucoup de femmes, comme firent les épouses
d'Henri VIII, ont payé ce périlleux bonheur de tout le sang de leurs
veines. Hé! bien, pressentiment bizarre! en lui livrant les jolis
cheveux blanchement blonds dans lesquels il aimait à promener ses
doigts, en sentant la petite main de cet homme vraiment grand la
presser, en jouant elle-même avec les touffes noires de sa chevelure,
dans ce boudoir où elle régnait, la duchesse se disait:--Cet homme est
capable de me tuer, s'il s'aperçoit que je m'amuse de lui.