Telle était la position, inconnue du monde, dans laquelle se trouvait

madame la duchesse de Langeais, et à laquelle ne réfléchissait pas

cette femme, lorsque vinrent des fêtes données à l'occasion du mariage

du duc de Berri. En ce moment, la cour et le faubourg Saint-Germain

sortirent de leur atonie et de leur réserve. Là, commença réellement

cette splendeur inouïe qui abusa le gouvernement de la Restauration.

En ce moment, la duchesse de Langeais, soit calcul, soit vanité, ne

paraissait jamais dans le monde sans être entourée ou accompagnée

de trois ou quatre femmes aussi distinguées par leur nom que par

leur fortune. Reine de la mode, elle avait ses dames d'atours, qui

reproduisaient ailleurs ses manières et son esprit. Elle les avait

habilement choisies parmi quelques personnes qui n'étaient encore ni

dans l'intimité de la cour, ni dans le cœur du faubourg Saint-Germain,

et qui avaient néanmoins la prétention d'y arriver; simples

Dominations qui voulaient s'élever jusqu'aux environs du trône et se

mêler aux séraphiques puissances de la haute sphère nommée _le petit

château_. Ainsi posée, la duchesse de Langeais était plus forte, elle

dominait mieux, elle était plus en sûreté. Ses _dames_ la défendaient

contre la calomnie, et l'aidaient à jouer le détestable rôle de

femme à la mode. Elle pouvait à son aise se moquer des hommes, des

passions, les exciter, recueillir les hommages dont se nourrit toute

nature féminine, et rester maîtresse d'elle-même. A Paris et dans la

plus haute compagnie, la femme est toujours femme; elle vit d'encens,

de flatteries, d'honneurs. La plus réelle beauté, la figure la plus

admirable n'est rien si elle n'est admirée: un amant, des flagorneries

sont les attestations de sa puissance. Qu'est un pouvoir inconnu? Rien.

Supposez la plus jolie femme seule dans le coin d'un salon, elle y est

triste. Quand une de ces créatures se trouve au sein des magnificences

sociales, elle veut donc régner sur tous les cœurs, souvent faute de

pouvoir être souveraine heureuse dans un seul. Ces toilettes, ces

apprêts, ces coquetteries étaient faites pour les plus pauvres êtres

qui se soient rencontrés, des fats sans esprit, des hommes dont le

mérite consistait dans une jolie figure, et pour lesquels toutes les

femmes se compromettaient sans profit, de véritables idoles de bois

doré qui, malgré quelques exceptions, n'avaient ni les antécédents des

petits-maîtres du temps de la Fronde, ni la bonne grosse valeur des

héros de l'Empire, ni l'esprit et les manières de leurs grands-pères,

mais qui voulaient être _gratis_ quelque chose d'approchant; qui

étaient braves comme l'est la jeunesse française, habiles sans doute

s'ils eussent été mis à l'épreuve, et qui ne pouvaient rien être par

le règne des vieillards usés qui les tenaient en lisière. Ce fut une

époque froide, mesquine et sans poésie. Peut-être faut-il beaucoup de

temps à une restauration pour devenir une monarchie.

Depuis dix-huit mois, la duchesse de Langeais menait cette vie creuse,

exclusivement remplie par le bal, par les visites faites pour le

bal, par des triomphes sans objet, par des passions éphémères, nées

et mortes pendant une soirée. Quand elle arrivait dans un salon, les

regards se concentraient sur elle, elle moissonnait des mots flatteurs,

quelques expressions passionnées qu'elle encourageait du geste, du

regard, et qui ne pouvaient jamais aller plus loin que l'épiderme.

Son ton, ses manières, tout en elle faisait autorité. Elle vivait

dans une sorte de fièvre de vanité, de perpétuelle jouissance qui

l'étourdissait. Elle allait assez loin en conversation, elle écoutait

tout, et se dépravait, pour ainsi dire, à la surface du cœur. Revenue

chez elle, elle rougissait souvent de ce dont elle avait ri, de

telle histoire scandaleuse dont les détails l'aidaient à discuter

les théories de l'amour qu'elle ne connaissait pas, et les subtiles

distinctions de la passion moderne, que de complaisantes hypocrites

lui commentaient; car les femmes, sachant se tout dire entre elles,

en perdent plus que n'en corrompent les hommes. Il y eut un moment où

elle comprit que la créature aimée était la seule dont la beauté, dont

l'esprit pût être universellement reconnu. Que prouve un mari? Que,

jeune fille, une femme était ou richement dotée, ou bien élevée, avait

une mère adroite, ou satisfaisait aux ambitions de l'homme; mais un

amant est le constant programme de ses perfections personnelles. Madame

de Langeais apprit, jeune encore, qu'une femme pouvait se laisser

aimer ostensiblement sans être complice de l'amour, sans l'approuver,

sans le contenter autrement que par les plus maigres redevances de

l'amour, et plus d'une Sainte-n'y-touche lui révéla les moyens de jouer

ces dangereuses comédies. La duchesse eut donc sa cour, et le nombre

de ceux qui l'adoraient ou la courtisaient fut une garantie de sa

vertu. Elle était coquette, aimable, séduisante jusqu'à la fin de la

fête, du bal, de la soirée; puis, le rideau tombé, elle se retrouvait

seule, froide, insouciante, et néanmoins revivait le lendemain pour

d'autres émotions également superficielles. Il y avait deux ou trois

jeunes gens complétement abusés qui l'aimaient véritablement, et dont

elle se moquait avec une parfaite insensibilité. Elle se disait:--Je

suis aimée, il m'aime! Cette certitude lui suffisait. Semblable à

l'avare satisfait de savoir que ses caprices peuvent être exaucés, elle

n'allait peut-être même plus jusqu'au désir.

Un soir elle se trouva chez une de ses amies intimes, madame la

vicomtesse de Fontaine, une de ses humbles rivales, qui la haïssaient

cordialement et l'accompagnaient toujours: espèce d'amitié armée dont

chacun se défie, et où les confidences sont habilement discrètes,

quelquefois perfides. Après avoir distribué de petits saluts

protecteurs, affectueux ou dédaigneux de l'air naturel à la femme qui

connaît toute la valeur de ses sourires, ses yeux tombèrent sur un

homme qui lui était complétement inconnu, mais dont la physionomie

large et grave la surprit. Elle sentit en le voyant une émotion assez

semblable à celle de la peur.

--Ma chère, demanda-t-elle à madame de Maufrigneuse, quel est ce

nouveau venu?

--Un homme dont vous avez sans doute entendu parler, le marquis de

Montriveau.

--Ah! c'est lui.

Elle prit son lorgnon et l'examina fort impertinemment, comme elle eût

fait d'un portrait qui reçoit des regards et n'en rend pas.

--Présentez-le-moi donc, il doit être amusant.

--Personne n'est plus ennuyeux ni plus sombre, ma chère, mais il est à

la mode.

Monsieur Armand de Montriveau se trouvait en ce moment, sans le savoir,

l'objet d'une curiosité générale, et le méritait plus qu'aucune de

ces idoles passagères dont Paris a besoin et dont il s'amourache pour

quelques jours, afin de satisfaire cette passion d'engouement et

d'enthousiasme factice dont il est périodiquement travaillé. Armand

de Montriveau était le fils unique du général de Montriveau, un de

ces _ci-devant_ qui servirent noblement la République, et qui périt,

tué près de Joubert, à Novi. L'orphelin avait été placé par les soins

de Bonaparte à l'école de Châlons, et mis, ainsi que plusieurs autres

fils de généraux morts sur le champ de bataille, sous la protection

de la République française. Après être sorti de cette école sans

aucune espèce de fortune, il entra dans l'artillerie, et n'était

encore que chef de bataillon lors du désastre de Fontainebleau.

L'arme à laquelle appartenait Armand de Montriveau lui avait offert

peu de chances d'avancement. D'abord le nombre des officiers y est

plus limité que dans les autres corps de l'armée; puis, les opinions

libérales et presque républicaines que professait l'artillerie, les

craintes inspirées à l'Empereur par une réunion d'hommes savants

accoutumés à réfléchir, s'opposaient à la fortune militaire de la

plupart d'entre eux. Aussi, contrairement aux lois ordinaires, les

officiers parvenus au généralat ne furent-ils pas toujours les sujets

les plus remarquables de l'arme, parce que, médiocres, ils donnaient

peu de craintes. L'artillerie faisait un corps à part dans l'armée,

et n'appartenait à Napoléon que sur les champs de bataille. A ces

causes générales, qui peuvent expliquer les retards éprouvés dans

sa carrière par Armand de Montriveau, il s'en joignait d'autres

inhérentes à sa personne et à son caractère. Seul dans le monde,

jeté dès l'âge de vingt ans à travers cette tempête d'hommes au sein

de laquelle vécut Napoléon, et n'ayant aucun intérêt en dehors de

lui-même, prêt à périr chaque jour, il s'était habitué à n'exister que

par une estime intérieure et par le sentiment du devoir accompli. Il

était habituellement silencieux comme le sont tous les hommes timides;

mais sa timidité ne venait point d'un défaut de courage, c'était une

sorte de pudeur qui lui interdisait toute démonstration vaniteuse.

Son intrépidité sur les champs de bataille n'était point fanfaronne;

il y voyait tout, pouvait donner tranquillement un bon avis à ses

camarades, et allait au-devant des boulets tout en se baissant à propos

pour les éviter. Il était bon, mais sa contenance le faisait passer

pour hautain et sévère. D'une rigueur mathématique en toute chose, il

n'admettait aucune composition hypocrite ni avec les devoirs d'une

position, ni avec les conséquences d'un fait. Il ne se prêtait à rien

de honteux, ne demandait jamais rien pour lui; enfin, c'était un de

ces grands hommes inconnus, assez philosophes pour mépriser la gloire,

et qui vivent sans s'attacher à la vie, parce qu'ils ne trouvent pas à

y développer leur force ou leurs sentiments dans toute leur étendue.

Il était craint, estimé, peu aimé. Les hommes nous permettent bien de

nous élever au-dessus d'eux, mais ils ne nous pardonnent jamais de ne

pas descendre aussi bas qu'eux. Aussi le sentiment qu'ils accordent aux

grands caractères ne va-t-il pas sans un peu de haine et de crainte.

Trop d'honneur est pour eux une censure tacite qu'ils ne pardonnent

ni aux vivants ni aux morts. Après les adieux de Fontainebleau,

Montriveau, quoique noble et titré, fut mis en demi-solde. Sa probité

antique effraya le Ministère de la Guerre, où son attachement aux

serments faits à l'aigle impériale était connu. Lors des Cent-Jours

il fut nommé colonel de la garde et resta sur le champ de bataille de

Waterloo. Ses blessures l'ayant retenu en Belgique, il ne se trouva

pas à l'armée de la Loire; mais le gouvernement royal ne voulut pas

reconnaître les grades donnés pendant les Cent-Jours, et Armand de

Montriveau quitta la France. Entraîné par son génie entreprenant, par

cette hauteur de pensée que, jusqu'alors, les hasards de la guerre

avaient satisfaite, et passionné par sa rectitude instinctive pour

les projets d'une grande utilité, le général Montriveau s'embarqua

dans le dessein d'explorer la Haute-Égypte et les parties inconnues de

l'Afrique, les contrées du centre surtout, qui excitent aujourd'hui

tant d'intérêt parmi les savants. Son expédition scientifique fut

longue et malheureuse. Il avait recueilli des notes précieuses

destinées à résoudre les problèmes géographiques ou industriels si

ardemment cherchés, et il était parvenu, non sans avoir surmonté bien

des obstacles, jusqu'au cœur de l'Afrique, lorsqu'il tomba par trahison

au pouvoir d'une tribu sauvage. Il fut dépouillé de tout, mis en

esclavage et promené pendant deux années à travers les déserts, menacé

de mort à tout moment et plus maltraité que ne l'est un animal dont

s'amusent d'impitoyables enfants. Sa force de corps et sa constance

d'âme lui firent supporter toutes les horreurs de sa captivité; mais il

épuisa presque toute son énergie dans son évasion, qui fut miraculeuse.

Il atteignit la colonie française du Sénégal, demi-mort, en haillons,

et n'ayant plus que d'informes souvenirs. Les immenses sacrifices de

son voyage, l'étude des dialectes de l'Afrique, ses découvertes et

ses observations, tout fut perdu. Un seul fait fera comprendre ses

souffrances. Pendant quelques jours les enfants du scheik de la tribu

dont il était l'esclave s'amusèrent à prendre sa tête pour but dans un

jeu qui consistait à jeter d'assez loin des osselets de cheval, et à

les y faire tenir. Montriveau revint à Paris vers le milieu de l'année

1818, il s'y trouva ruiné, sans protecteurs, et n'en voulant pas. Il

serait mort vingt fois avant de solliciter quoi que ce fût, même la

reconnaissance de ses droits acquis. L'adversité, ses douleurs avaient

développé son énergie jusque dans les petites choses, et l'habitude de

conserver sa dignité d'homme en face de cet être moral que nous nommons

la conscience, donnait pour lui du prix aux actes en apparence les plus

indifférents. Cependant ses rapports avec les principaux savants de

Paris et quelques militaires instruits firent connaître et son mérite

et ses aventures. Les particularités de son évasion et de sa captivité,

celles de son voyage attestaient tant de sang-froid, d'esprit et de

courage, qu'il acquit, sans le savoir, cette célébrité passagère dont

les salons de Paris sont si prodigues, mais qui demande des efforts

inouïs aux artistes quand ils veulent la perpétuer. Vers la fin de

cette année, sa position changea subitement. De pauvre, il devint

riche, ou du moins il eut extérieurement tous les avantages de la

richesse. Le gouvernement royal, qui cherchait à s'attacher les hommes

de mérite afin de donner de la force à l'armée, fit alors quelques

concessions aux anciens officiers dont la loyauté et le caractère connu

offraient des garanties de fidélité. Monsieur de Montriveau fut rétabli

sur les cadres, dans son grade, reçut sa solde arriérée et fut admis

dans la Garde royale. Ces faveurs arrivèrent successivement au marquis

de Montriveau sans qu'il eût fait la moindre demande. Des amis lui

épargnèrent les démarches personnelles auxquelles il se serait refusé.

Puis, contrairement à ses habitudes, qui se modifièrent tout à coup,

il alla dans le monde, où il fut accueilli favorablement, et où il

rencontra partout les témoignages d'une haute estime. Il semblait avoir

trouvé quelque dénoûment pour sa vie; mais chez lui tout se passait en

l'homme, il n'y avait rien d'extérieur. Il portait dans la société une

figure grave et recueillie, silencieuse et froide. Il y eut beaucoup

de succès, précisément parce qu'il tranchait fortement sur la masse

des physionomies convenues qui meublent les salons de Paris, où il

fut effectivement tout neuf. Sa parole avait la concision du langage

des gens solitaires ou des sauvages. Sa timidité fut prise pour de

la hauteur et plut beaucoup. Il était quelque chose d'étrange et de

grand, et les femmes furent d'autant plus généralement éprises de ce

caractère original, qu'il échappait à leurs adroites flatteries, à ce

manége par lequel elles circonviennent les hommes les plus puissants,

et corrodent les esprits les plus inflexibles. Monsieur de Montriveau

ne comprenait rien à ces petites singeries parisiennes, et son âme

ne pouvait répondre qu'aux sonores vibrations des beaux sentiments.

Il eût promptement été laissé là, sans la poésie qui résultait de

ses aventures et de sa vie, sans les prôneurs qui le vantaient à son

insu, sans le triomphe d'amour-propre qui attendait la femme dont il

s'occuperait. Aussi la curiosité de la duchesse de Langeais était-elle

vive autant que naturelle. Par un effet du hasard, cet homme l'avait

intéressée la veille, car elle avait entendu raconter la veille une

des scènes qui, dans le voyage de monsieur de Montriveau, produisaient

le plus d'impression sur les mobiles imaginations de femme. Dans une

excursion vers les sources du Nil, monsieur de Montriveau eut avec un

de ses guides le débat le plus extraordinaire qui se connaisse dans

les annales des voyages. Il avait un désert à traverser, et ne pouvait

aller qu'à pied au lieu qu'il voulait explorer. Un seul guide était

capable de l'y mener. Jusqu'alors aucun voyageur n'avait pu pénétrer

dans cette partie de la contrée, où l'intrépide officier présumait

devoir trouver la solution de plusieurs problèmes scientifiques. Malgré

les représentations que lui firent et les vieillards du pays et son

guide, il entreprit ce terrible voyage. S'armant de tout son courage

aiguisé déjà par l'annonce d'horribles difficultés à vaincre, il

partit au matin. Après avoir marché pendant une journée entière, il se

coucha le soir sur le sable, éprouvant une fatigue inconnue, causée par

la mobilité du sol, qui semblait à chaque pas fuir sous lui. Cependant

il savait que le lendemain il lui faudrait, dès l'aurore, se remettre

en route; mais son guide lui avait promis de lui faire atteindre, vers

le milieu du jour, le but de son voyage. Cette promesse lui donna du

courage, lui fit retrouver des forces, et, malgré ses souffrances, il

continua sa route, en maudissant un peu la science; mais honteux de

se plaindre devant son guide, il garda le secret de ses peines. Il

avait déjà marché pendant le tiers du jour lorsque, sentant ses forces

épuisées et ses pieds ensanglantés par la marche, il demanda s'il

arriverait bientôt.--Dans une heure, lui dit le guide. Armand trouva

dans son âme pour une heure de force et continua. L'heure s'écoula sans

qu'il aperçût, même à l'horizon, horizon de sables aussi vaste que

l'est celui de la pleine mer, les palmiers et les montagnes dont les

cimes devaient annoncer le terme de son voyage. Il s'arrêta, menaça le

guide, refusa d'aller plus loin, lui reprocha d'être son meurtrier,

de l'avoir trompé; puis des larmes de rage et de fatigue roulèrent

sur ses joues enflammées; il était courbé par la douleur renaissante

de la marche, et son gosier lui semblait coagulé par la soif du

désert. Le guide, immobile, écoutait ses plaintes d'un air ironique,

tout en étudiant, avec l'apparente indifférence des Orientaux, les

imperceptibles accidents de ce sable presque noirâtre comme est

l'or bruni.--Je me suis trompé, reprit-il froidement. Il y a trop

long-temps que j'ai fait ce chemin pour que je puisse en reconnaître

les traces; nous y sommes bien, mais il faut encore marcher pendant

deux heures.--Cet homme a raison, pensa monsieur de Montriveau. Puis il

se remit en route, suivant avec peine l'Africain impitoyable, auquel

il semblait lié par un fil, comme un condamné l'est invisiblement au

bourreau. Mais les deux heures se passent, le Français a dépensé ses

dernières gouttes d'énergie, et l'horizon est pur, et il n'y voit ni

palmiers ni montagnes. Il ne trouve plus ni cris ni gémissements, il

se couche alors sur le sable pour mourir; mais ses regards eussent

épouvanté l'homme le plus intrépide, il semblait annoncer qu'il ne

voulait pas mourir seul. Son guide, comme un vrai démon, lui répondait

par un coup d'œil calme, empreint de puissance, et le laissait étendu,

en ayant soin de se tenir à une distance qui lui permît d'échapper au

désespoir de sa victime. Enfin monsieur de Montriveau trouva quelques

forces pour une dernière imprécation. Le guide se rapprocha de lui, le

regarda fixement, lui imposa silence et lui dit:--N'as-tu pas voulu,

malgré nous, aller là où je te mène? Tu me reproches de te tromper;

si je ne l'avais pas fait, tu ne serais pas venu jusqu'ici. Veux-tu

la vérité, la voici. Nous avons encore cinq heures de marche, et nous

ne pouvons plus retourner sur nos pas. Sonde ton cœur, si tu n'as pas

assez de courage, voici mon poignard. Surpris par cette effroyable

entente de la douleur et de la force humaine, monsieur de Montriveau

ne voulut pas se trouver au-dessous d'un barbare; et puisant dans

son orgueil d'Européen une nouvelle dose de courage, il se releva

pour suivre son guide. Les cinq heures étaient expirées, monsieur de

Montriveau n'apercevait rien encore, il tourna vers le guide un œil

mourant; mais alors le Nubien le prit sur ses épaules, l'éleva de

quelques pieds, et lui fit voir à une centaine de pas un lac entouré de

verdure et d'une admirable forêt, qu'illuminaient les feux du soleil

couchant. Ils étaient arrivés à quelque distance d'une espèce de banc

de granit immense, sous lequel ce paysage sublime se trouvait comme

enseveli. Armand crut renaître, et son guide, ce géant d'intelligence

et de courage, acheva son œuvre de dévouement en le portant à travers

les sentiers chauds et polis à peine tracés sur le granit. Il voyait

d'un côté l'enfer des sables, et de l'autre le paradis terrestre de la

plus belle oasis qui fût en ces déserts.

La duchesse, déjà frappée par l'aspect de ce poétique personnage, le

fut encore bien plus en apprenant qu'elle voyait en lui le marquis de

Montriveau, de qui elle avait rêvé pendant la nuit. S'être trouvée dans

les sables brûlants du désert avec lui, l'avoir eu pour compagnon de

cauchemar, n'était-ce pas chez une femme de cette nature un délicieux

présage d'amusement? Jamais homme n'eut mieux qu'Armand la physionomie

de son caractère, et ne pouvait plus justement intriguer les regards.

Sa tête, grosse et carrée, avait pour principal trait caractéristique

une énorme et abondante chevelure noire qui lui enveloppait la

figure de manière à rappeler parfaitement le général Kléber auquel

il ressemblait par la vigueur de son front, par la coupe de son

visage, par l'audace tranquille des yeux, et par l'espèce de fougue

qu'exprimaient ses traits saillants. Il était petit, large de buste,

musculeux comme un lion. Quand il marchait, sa pose, sa démarche, le

moindre geste trahissait et je ne sais quelle sécurité de force qui

imposait, et quelque chose de despotique. Il paraissait savoir que rien

ne pouvait s'opposer à sa volonté, peut-être parce qu'il ne voulait

rien que de juste. Néanmoins, semblable à tous les gens réellement

forts, il était doux dans son parler, simple dans ses manières, et

naturellement bon. Seulement toutes ces belles qualités semblaient

devoir disparaître dans les circonstances graves où l'homme devient

implacable dans ses sentiments, fixe dans ses résolutions, terrible

dans ses actions. Un observateur aurait pu voir dans la commissure de

ses lèvres un retroussement habituel qui annonçait des penchants vers

l'ironie.

[Illustration:

La duchesse de Langeais avait reçu de la nature les qualités

nécessaires pour jouer les rôles de coquette.....

LA DUCHESSE DE LANGEAIS.]

La Comédie humaine - Volume 09. Scènes de la vie parisienne - Tome 01 · 第 14 / 52 段