leurs détails, la somptuosité constante des ameublements, l'_aire_
dans laquelle s'y meut sans gêne, et sans éprouver de froissement,
l'heureux propriétaire, riche avant de naître; puis l'habitude de
ne jamais descendre au calcul des intérêts journaliers et mesquins
de l'existence, le temps dont il dispose, l'instruction supérieure
qu'il peut prématurément acquérir; enfin les traditions patriciennes
qui lui donnent des forces sociales que ses adversaires compensent à
peine par des études, par une volonté, par une vocation tenaces; tout
devrait élever l'âme de l'homme qui, dès le jeune âge, possède de tels
priviléges, lui imprimer ce haut respect de lui-même dont la moindre
conséquence est une noblesse de cœur en harmonie avec la noblesse du
nom. Cela est vrai pour quelques familles. Çà et là, dans le faubourg
Saint-Germain, se rencontrent de beaux caractères, exceptions qui
prouvent contre l'égoïsme général qui a causé la perte de ce monde à
part. Ces avantages sont acquis à l'aristocratie française, comme à
toutes les efflorescences patriciennes qui se produiront à la surface
des nations aussi long-temps qu'elles assiéront leur existence sur
le _domaine_, le domaine-sol comme le domaine-argent, seule base
solide d'une société régulière; mais ces avantages ne demeurent aux
patriciens de toute sorte qu'autant qu'ils maintiennent les conditions
auxquelles le peuple les leur laisse. C'est des espèces de fiefs moraux
dont la _tenure_ oblige envers le souverain, et ici le souverain est
certes aujourd'hui le peuple. Les temps sont changés, et aussi les
armes. Le Banneret à qui suffisait jadis de porter la cotte de maille,
le haubert, de bien manier la lance et de montrer son pennon, doit
aujourd'hui faire preuve d'intelligence; et là où il n'était besoin
que d'un grand cœur, il faut, de nos jours, un large crâne. L'art,
la science et l'argent forment le triangle social où s'inscrit l'écu
du pouvoir, et d'où doit procéder la moderne aristocratie. Un beau
théorème vaut un grand nom. Les Fugger modernes sont princes de fait.
Un grand artiste est réellement un oligarque, il représente tout un
siècle, et devient presque toujours une loi. Ainsi, le talent de la
parole, les machines à haute pression de l'écrivain, le génie du
poète, la constance du commerçant, la volonté de l'homme d'état qui
concentre en lui mille qualités éblouissantes, le glaive du général,
ces conquêtes personnelles faites par un seul sur toute la société
pour lui imposer, la classe aristocratique doit s'efforcer d'en avoir
aujourd'hui le monopole, comme jadis elle avait celui de la force
matérielle. Pour rester à la tête d'un pays, ne faut-il pas être
toujours digne de le conduire; en être l'âme et l'esprit, pour en faire
agir les mains? Comment mener un peuple sans avoir les puissances
qui font le commandement? Que serait le bâton des maréchaux sans la
force intrinsèque du capitaine qui le tient à la main? Le faubourg
Saint-Germain a joué avec des bâtons, en croyant qu'ils étaient
tout le pouvoir. Il avait renversé les termes de la proposition qui
commande son existence. Au lieu de jeter les insignes qui choquaient
le peuple et de garder secrètement la force, il a laissé saisir la
force à la bourgeoisie, s'est cramponné fatalement aux insignes, et a
constamment oublié les lois que lui imposait sa faiblesse numérique.
Une aristocratie, qui personnellement fait à peine le millième d'une
société, doit aujourd'hui, comme jadis, y multiplier ses moyens
d'action pour y opposer, dans les grandes crises, un poids égal à celui
des masses populaires. De nos jours, les moyens d'action doivent être
des forces réelles, et non des souvenirs historiques. Malheureusement,
en France, la noblesse, encore grosse de son ancienne puissance
évanouie, avait contre elle une sorte de présomption dont il était
difficile qu'elle se défendît. Peut-être est-ce un défaut national.
Le Français, plus que tout autre homme, ne conclut jamais en dessous
de lui, il va du degré sur lequel il se trouve au degré supérieur:
il plaint rarement les malheureux au-dessus desquels il s'élève, il
gémit toujours de voir tant d'heureux au-dessus de lui. Quoiqu'il ait
beaucoup de cœur, il préfère trop souvent écouter son esprit. Cet
instinct national qui fait toujours aller les Français en avant, cette
vanité qui ronge leurs fortunes et les régit aussi absolument que le
principe d'économie régit les Hollandais, a dominé depuis trois siècles
la noblesse, qui, sous ce rapport, fut éminemment française. L'homme du
faubourg Saint-Germain a toujours conclu de sa supériorité matérielle
en faveur de sa supériorité intellectuelle. Tout, en France, l'en a
convaincu, parce que depuis l'établissement du faubourg Saint-Germain,
révolution aristocratique commencée le jour où la monarchie quitta
Versailles, le faubourg Saint-Germain s'est, sauf quelques lacunes,
toujours appuyé sur le pouvoir, qui sera toujours en France plus ou
moins faubourg Saint-Germain: de là sa défaite en 1830. A cette époque,
il était comme une armée opérant sans avoir de base. Il n'avait point
profité de la paix pour s'implanter dans le cœur de la nation. Il
péchait par un défaut d'instruction et par un manque total de vue sur
l'ensemble de ses intérêts. Il tuait un avenir certain, au profit d'un
présent douteux. Voici peut-être la raison de cette fausse politique.
La distance physique et morale que ces supériorités s'efforçaient
de maintenir entre elles et le reste de la nation, a fatalement eu
pour tout résultat, depuis quarante ans, d'entretenir dans la haute
classe le sentiment personnel en tuant le patriotisme de caste. Jadis,
alors que la noblesse française était grande, riche et puissante, les
gentilshommes savaient, dans le danger, se choisir des chefs et leur
obéir. Devenus moindres, ils se sont montrés indisciplinables; et,
comme dans le Bas-Empire, chacun d'eux voulait être empereur; en se
voyant tous égaux par leur faiblesse, ils se crurent tous supérieurs.
Chaque famille ruinée par la révolution, ruinée par le partage égal
des biens, ne pensa qu'à elle, au lieu de penser à la grande famille
aristocratique, et il leur semblait que si toutes s'enrichissaient,
le parti serait fort. Erreur. L'argent aussi n'est qu'un signe de
la puissance. Composées de personnes qui conservaient les hautes
traditions de bonne politesse, d'élégance vraie, de beau langage, de
pruderie et d'orgueil nobiliaires, en harmonie avec leurs existences,
occupations mesquines quand elles sont devenues le principal d'une vie
de laquelle elles ne doivent être que l'accessoire, toutes ces familles
avaient une certaine valeur intrinsèque, qui, mise en superficie, ne
leur laisse qu'une valeur nominale. Aucune de ces familles n'a eu le
courage de se dire: Sommes-nous assez fortes pour porter le pouvoir?
Elle se sont jetées dessus comme firent les avocats en 1830. Au lieu
de se montrer protecteur comme un Grand, le faubourg Saint-Germain fut
avide comme un parvenu. Du jour où il fut prouvé à la nation la plus
intelligente du monde, que la noblesse restaurée organisait le pouvoir
et le budget à son profit, ce jour, elle fut mortellement malade.
Elle voulait être une aristocratie quand elle ne pouvait plus être
qu'une oligarchie, deux systèmes bien différents, et que comprendra
tout homme assez habile pour lire attentivement les noms patronymiques
des lords de la chambre haute. Certes, le gouvernement royal eut
de bonnes intentions; mais il oubliait constamment qu'il faut tout
faire vouloir au peuple, même son bonheur, et que la France, femme
capricieuse, veut être heureuse ou battue à son gré. S'il y avait eu
beaucoup de ducs de Laval, que sa modestie a fait digne de son nom, le
trône de la branche aînée serait devenu solide autant que l'est celui
de la maison de Hanovre. En 1814, mais surtout en 1820, la noblesse
française avait à dominer l'époque la plus instruite, la bourgeoisie
la plus aristocratique, le pays le plus femelle du monde. Le faubourg
Saint-Germain pouvait bien facilement conduire et amuser une classe
moyenne, ivre de distinctions, amoureuse d'art et de science. Mais les
mesquins meneurs de cette grande époque intelligentielle haïssaient
tous l'art et la science. Ils ne surent même pas présenter la religion,
dont ils avaient besoin, sous les poétiques couleurs qui l'eussent fait
aimer. Quand Lamartine, La Mennais, Montalembert et quelques autres
écrivains de talent doraient de poésie, rénovaient ou agrandissaient
les idées religieuses, tous ceux qui gâchaient le gouvernement
faisaient sentir l'amertume de la religion. Jamais nation ne fut plus
complaisante, elle était alors comme une femme fatiguée qui devient
facile; jamais pouvoir ne fit alors plus de maladresses: la France
et la femme aiment mieux les fautes. Pour se réintégrer, pour fonder
un grand gouvernement oligarchique, la noblesse du faubourg devait
se fouiller avec bonne foi afin de trouver en elle-même la monnaie
de Napoléon, s'éventrer pour demander aux creux de ses entrailles un
Richelieu constitutionnel; si ce génie n'était pas en elle, aller le
chercher jusque dans le froid grenier où il pouvait être en train
de mourir, et se l'assimiler, comme la chambre des lords anglais
s'assimile constamment les aristocrates de hasard. Puis, ordonner à
cet homme d'être implacable, de retrancher les branches pourries,
de recéper l'arbre aristocratique. Mais d'abord, le grand système
du torysme anglais était trop immense pour de petites têtes; et son
importation demandait trop de temps aux Français, pour lesquels une
réussite lente vaut un _fiasco_. D'ailleurs, loin d'avoir cette
politique rédemptrice qui va chercher la force là où Dieu l'a mise,
ces grandes petites gens haïssaient toute force qui ne venait pas
d'eux; enfin, loin de se rajeunir, le faubourg Saint-Germain s'est
avieilli. L'étiquette, institution de seconde nécessité, pouvait
être maintenue si elle n'eût paru que dans les grandes occasions;
mais l'étiquette devint une lutte quotidienne, et au lieu d'être une
question d'art ou de magnificence, elle devint une question de pouvoir.
S'il manqua d'abord au trône un de ces conseillers aussi grands que
les circonstances étaient grandes, l'aristocratie manqua surtout de la
connaissance de ses intérêts généraux, qui aurait pu suppléer à tout.
Elle s'arrêta devant le mariage de monsieur de Talleyrand, le seul
homme qui eût une de ces têtes métalliques où se forgent à neuf les
systèmes politiques par lesquels revivent glorieusement les nations.
Le faubourg se moqua des ministres qui n'étaient pas gentilshommes, et
ne donnait pas de gentilshommes assez supérieurs pour être ministres;
il pouvait rendre des services véritables au pays en ennoblissant
les justices de paix, en fertilisant le sol, en construisant des
routes et des canaux, en se faisant puissance territoriale agissante;
mais il vendait ses terres pour jouer à la Bourse. Il pouvait priver
la bourgeoisie de ses hommes d'action et de talent dont l'ambition
minait le pouvoir, en leur ouvrant ses rangs; il a préféré les
combattre, et sans armes; car il n'avait plus qu'en tradition ce qu'il
possédait jadis en réalité. Pour le malheur de cette noblesse, il lui
restait précisément assez de ses diverses fortunes pour soutenir sa
morgue. Contente de ses souvenirs, aucune de ces familles ne songea
sérieusement à faire prendre des armes à ses aînés, parmi le faisceau
que le dix-neuvième siècle jetait sur la place publique. La jeunesse,
exclue des affaires, dansait chez Madame, au lieu de continuer à Paris,
par l'influence de talents jeunes, consciencieux, innocents de l'Empire
et de la République, l'œuvre que les chefs de chaque famille auraient
commencée dans les départements en y conquérant la reconnaissance
de leurs titres par de continuels plaidoyers en faveur des intérêts
locaux, en s'y conformant à l'esprit du siècle, en refondant la caste
au goût du temps. Concentrée dans son faubourg Saint-Germain, où vivait
l'esprit des anciennes oppositions féodales mêlé à celui de l'ancienne
cour, l'aristocratie, mal unie au château des Tuileries, fut plus
facile à vaincre, n'existant que sur un point et surtout aussi mal
constituée qu'elle l'était dans la Chambre des Pairs. Tissue dans le
pays, elle devenait indestructible; acculée dans son faubourg, adossée
au château, étendue dans le budget, il suffisait d'un coup de hache
pour trancher le fil de sa vie agonisante, et la plate figure d'un
petit avocat s'avança pour donner ce coup de hache. Malgré l'admirable
discours de monsieur Royer-Collard, l'hérédité de la pairie et ses
majorats tombèrent sous les pasquinades d'un homme qui se vantait
d'avoir adroitement disputé quelques têtes au bourreau, mais qui tuait
maladroitement de grandes institutions. Il se trouve là des exemples
et des enseignements pour l'avenir. Si l'oligarchie française n'avait
pas une vie future, il y aurait je ne sais quelle cruauté triste à la
gehenner après son décès, et alors il ne faudrait plus que penser à
son sarcophage; mais si le scalpel des chirurgiens est dur à sentir,
il rend parfois la vie aux mourants. Le faubourg Saint-Germain peut se
trouver plus puissant persécuté qu'il ne l'était triomphant, s'il veut
avoir un chef et un système.
Maintenant il est facile de résumer cet aperçu semi-politique. Ce
défaut de vues larges et ce vaste ensemble de petites fautes; l'envie
de rétablir de hautes fortunes dont chacun se préoccupait; un besoin
réel de religion pour soutenir la politique; une soif de plaisir,
qui nuisait à l'esprit religieux, et nécessita des hypocrisies; les
résistances partielles de quelques esprits élevés qui voyaient juste
et que contrarièrent les rivalités de cour; la noblesse de province,
souvent plus pure de race que ne l'est la noblesse de cour, mais
qui, trop souvent froissée, se désaffectionna; toutes ces causes se
réunirent pour donner au faubourg Saint-Germain les mœurs les plus
discordantes. Il ne fut ni compacte dans son système, ni conséquent
dans ses actes, ni complétement moral, ni franchement licencieux, ni
corrompu ni corrupteur; il n'abandonna pas entièrement les questions
qui lui nuisaient et n'adopta pas les idées qui l'eussent sauvé. Enfin,
quelque débiles que fussent les personnes, le parti s'était néanmoins
armé de tous les grands principes qui font la vie des nations. Or, pour
périr dans sa force, que faut-il être? Il fut difficile dans le choix
des personnes présentées; il eut du bon goût, du mépris élégant; mais
sa chute n'eut certes rien d'éclatant ni de chevaleresque. L'émigration
de 89 accusait encore des sentiments; en 1830, l'émigration à
l'intérieur n'accuse plus que des intérêts. Quelques hommes illustres
dans les lettres, les triomphes de la tribune, monsieur de Talleyrand
dans les congrès, la conquête d'Alger, et plusieurs noms redevenus
historiques sur les champs de bataille, montrent à l'aristocratie
française les moyens qui lui restent de se nationaliser et de faire
encore reconnaître ses titres, si toutefois elle daigne. Chez les êtres
organisés il se fait un travail d'harmonie intime. Un homme est-il
paresseux, la paresse se trahit en chacun de ses mouvements. De même,
la physionomie d'une classe d'hommes se conforme à l'esprit général, à
l'âme qui en anime le corps. Sous la Restauration, la femme du faubourg
Saint-Germain ne déploya ni la fière hardiesse que les dames de la cour
portaient jadis dans leurs écarts, ni la modeste grandeur des tardives
vertus par lesquelles elles expiaient leurs fautes, et qui répandaient
autour d'elles un si vif éclat. Elle n'eut rien de bien léger, rien de
bien grave. Ses passions, sauf quelques exceptions, furent hypocrites;
elle transigea pour ainsi dire avec leurs jouissances. Quelques-unes
de ces familles menèrent la vie bourgeoise de la duchesse d'Orléans,
dont le lit conjugal se montrait si ridiculement aux visiteurs du
Palais-Royal; deux ou trois à peine continuèrent les mœurs de la
Régence, et inspirèrent une sorte de dégoût à des femmes plus habiles.
Cette nouvelle grande dame n'eut aucune influence sur les mœurs: elle
pouvait néanmoins beaucoup, elle pouvait, en désespoir de cause,
offrir le spectacle imposant des femmes de l'aristocratie anglaise;
mais elle hésita niaisement entre d'anciennes traditions, fut dévote
de force, et cacha tout, même ses belles qualités. Aucune de ces
Françaises ne put créer de salon où les sommités sociales vinssent
prendre des leçons de goût et d'élégance. Leur voix, jadis si imposante
en littérature, cette vivante expression des sociétés, y fut tout à
fait nulle. Or, quand une littérature n'a pas de système général,
elle ne fait pas corps et se dissout avec son siècle. Lorsque, dans
un temps quelconque, il se trouve au milieu d'une nation un peuple à
part ainsi constitué, l'historien y rencontre presque toujours une
figure principale qui résume les vertus et les défauts de la masse à
laquelle elle appartient: Coligny chez les huguenots, le Coadjuteur
au sein de la Fronde, le maréchal de Richelieu sous Louis XV, Danton
dans la Terreur. Cette identité de physionomie entre un homme et son
cortége historique est dans la nature des choses. Pour mener un parti
ne faut-il pas concorder à ses idées, pour briller dans une époque ne
faut-il pas la représenter? De cette obligation constante où se trouve
la tête sage et prudente des partis d'obéir aux préjugés et aux folies
des masses qui en font la queue dérivent les actions que reprochent
certains historiens aux chefs de parti, quand, à distance des terribles
ébullitions populaires, ils jugent à froid les passions les plus
nécessaires à la conduite des grandes luttes séculaires. Ce qui est
vrai dans la comédie historique des siècles est également vrai dans la
sphère plus étroite des scènes partielles du drame national appelé les
Mœurs.
Au commencement de la vie éphémère que mena le faubourg Saint-Germain
pendant la Restauration, et à laquelle, si les considérations
précédentes sont vraies, il ne sut pas donner de consistance, une jeune
femme fut passagèrement le type le plus complet de la nature à la fois
supérieure et faible, grande et petite, de sa caste. C'était une femme
artificiellement instruite, réellement ignorante; pleine de sentiments
élevés, mais manquant d'une pensée qui les coordonnât; dépensant les
plus riches trésors de l'âme à obéir aux convenances; prête à braver
la société, mais hésitant et arrivant à l'artifice par suite de ses
scrupules; ayant plus d'entêtement que de caractère, plus d'engouement
que d'enthousiasme, plus de tête que de cœur; souverainement femme et
souverainement coquette, Parisienne surtout; aimant l'éclat, les fêtes;
ne réfléchissant pas, ou réfléchissant trop tard; d'une imprudence qui
arrivait presque à de la poésie; insolente à ravir, mais humble au fond
du cœur; affichant la force comme un roseau bien droit, mais, comme ce
roseau, prête à fléchir sous une main puissante; parlant beaucoup de la
religion, mais ne l'aimant pas, et cependant prête à l'accepter comme
un dénoûment. Comment expliquer une créature véritablement multiple,
susceptible d'héroïsme, et oubliant d'être héroïque pour dire une
méchanceté; jeune et suave, moins vieille de cœur que vieillie par
les maximes de ceux qui l'entouraient, et comprenant leur philosophie
égoïste sans l'avoir appliquée; ayant tous les vices du courtisan et
toutes les noblesses de la femme adolescente; se défiant de tout, et
néanmoins se laissant parfois aller à tout croire? Ne serait-ce pas
toujours un portrait inachevé que celui de cette femme en qui les
teintes les plus chatoyantes se heurtaient, mais en produisant une
confusion poétique, parce qu'il y avait une lumière divine, un éclat
de jeunesse qui donnait à ces traits confus une sorte d'ensemble?
La grâce lui servait d'unité. Rien n'était joué. Ces passions, ces
demi-passions, cette velléité de grandeur, cette réalité de petitesse,
ces sentiments froids et ces élans chaleureux étaient naturels et
ressortaient de sa situation autant que de celle de l'aristocratie à
laquelle elle appartenait. Elle se comprenait toute seule et se mettait
orgueilleusement au-dessus du monde, à l'abri de son nom. Il y avait
du moi de Médée dans sa vie, comme dans celle de l'aristocratie, qui
se mourait sans vouloir ni se mettre sur son séant, ni tendre la main
à quelque médecin politique, ni toucher, ni être touchée, tant elle
se sentait faible ou déjà poussière. La duchesse de Langeais, ainsi
se nommait-elle, était mariée depuis environ quatre ans quand la
Restauration fut consommée, c'est-à-dire en 1816, époque à laquelle
Louis XVIII, éclairé par la révolution des Cent-Jours, comprit sa
situation et son siècle, malgré son entourage, qui, néanmoins, triompha
plus tard de ce Louis XI moins la hache, lorsqu'il fut abattu par la
maladie. La duchesse de Langeais était une Navarreins, famille ducale,
qui, depuis Louis XIV, avait pour principe de ne point abdiquer son
titre dans ses alliances. Les filles de cette maison devaient avoir
tôt ou tard, de même que leur mère, un tabouret à la cour. A l'âge de
dix-huit ans, Antoinette de Navarreins sortit de la profonde retraite
où elle avait vécu pour épouser le fils aîné du duc de Langeais. Les
deux familles étaient alors éloignées du monde; mais l'invasion de la
France faisait présumer aux royalistes le retour des Bourbons comme
la seule conclusion possible aux malheurs de la guerre. Les ducs
de Navarreins et de Langeais, restés fidèles aux Bourbons, avaient
noblement résisté à toutes les séductions de la gloire impériale, et,
dans les circonstances où ils se trouvaient lors de cette union, ils
durent naturellement obéir à la vieille politique de leurs familles.
Mademoiselle Antoinette de Navarreins épousa donc, belle et pauvre,
monsieur le marquis de Langeais, dont le père mourut quelques mois
après ce mariage. Au retour des Bourbons, les deux familles reprirent
leur rang, leurs charges, leurs dignités à la cour, et rentrèrent
dans le mouvement social, en dehors duquel elles s'étaient tenues
jusqu'alors. Elles devinrent les plus éclatantes sommités de ce nouveau
monde politique. Dans ce temps de lâchetés et de fausses conversions,
la conscience publique se plut à reconnaître en ces deux familles la
fidélité sans tache, l'accord entre la vie privée et le caractère
politique, auxquels tous les partis rendent involontairement hommage.
Mais, par un malheur assez commun dans les temps de transaction,
les personnes les plus pures et qui, par l'élévation de leurs vues,
la sagesse de leurs principes, auraient fait croire en France à la
générosité d'une politique neuve et hardie, furent écartées des
affaires, qui tombèrent entre les mains de gens intéressés à porter les
principes à l'extrême, pour faire preuve de dévouement. Les familles
de Langeais et de Navarreins restèrent dans la haute sphère de la
cour, condamnées aux devoirs de l'étiquette ainsi qu'aux reproches
et aux moqueries du libéralisme, accusées de se gorger d'honneurs
et de richesses, tandis que leur patrimoine ne s'augmenta point, et
que les libéralités de la Liste Civile se consumèrent en frais de
représentation, nécessaires à toute monarchie européenne, fût-elle
même républicaine. En 1818, monsieur le duc de Langeais commandait
une division militaire, et la duchesse avait, près d'une princesse,
une place qui l'autorisait à demeurer à Paris, loin de son mari, sans
scandale. D'ailleurs, le duc avait, outre son commandement, une
charge à la cour, où il venait, en laissant, pendant son quartier, le
commandement à un maréchal-de-camp. Le duc et la duchesse vivaient donc
entièrement séparés, de fait et de cœur, à l'insu du monde. Ce mariage
de convention avait eu le sort assez habituel de ces pactes de famille.
Les deux caractères les plus antipathiques du monde s'étaient trouvés
en présence, s'étaient froissés secrètement, secrètement blessés,
désunis à jamais. Puis, chacun d'eux avait obéi à sa nature et aux
convenances. Le duc de Langeais, esprit aussi méthodique que pouvait
l'être le chevalier de Folard, se livra méthodiquement à ses goûts, à
ses plaisirs, et laissa sa femme libre de suivre les siens, après avoir
reconnu chez elle un esprit éminemment orgueilleux, un cœur froid,
une grande soumission aux usages du monde, une loyauté jeune, et qui
devait rester pure sous les yeux des grands parents, à la lumière d'une
cour prude et religieuse. Il fit donc à froid le grand seigneur du
siècle précédent, abandonnant à elle-même une femme de vingt-deux ans,
offensée gravement, et qui avait dans le caractère une épouvantable
qualité, celle de ne jamais pardonner une offense quand toutes ses
vanités de femme, quand son amour-propre, ses vertus peut-être, avaient
été méconnus, blessés occultement. Quand un outrage est public, une
femme aime à l'oublier, elle a des chances pour se grandir, elle est
femme dans sa clémence; mais les femmes n'absolvent jamais de secrètes
offenses, parce qu'elles n'aiment ni les lâchetés, ni les vertus, ni
les amours secrètes.