Le grandiose des châteaux et des palais aristocratiques, le luxe de

leurs détails, la somptuosité constante des ameublements, l'_aire_

dans laquelle s'y meut sans gêne, et sans éprouver de froissement,

l'heureux propriétaire, riche avant de naître; puis l'habitude de

ne jamais descendre au calcul des intérêts journaliers et mesquins

de l'existence, le temps dont il dispose, l'instruction supérieure

qu'il peut prématurément acquérir; enfin les traditions patriciennes

qui lui donnent des forces sociales que ses adversaires compensent à

peine par des études, par une volonté, par une vocation tenaces; tout

devrait élever l'âme de l'homme qui, dès le jeune âge, possède de tels

priviléges, lui imprimer ce haut respect de lui-même dont la moindre

conséquence est une noblesse de cœur en harmonie avec la noblesse du

nom. Cela est vrai pour quelques familles. Çà et là, dans le faubourg

Saint-Germain, se rencontrent de beaux caractères, exceptions qui

prouvent contre l'égoïsme général qui a causé la perte de ce monde à

part. Ces avantages sont acquis à l'aristocratie française, comme à

toutes les efflorescences patriciennes qui se produiront à la surface

des nations aussi long-temps qu'elles assiéront leur existence sur

le _domaine_, le domaine-sol comme le domaine-argent, seule base

solide d'une société régulière; mais ces avantages ne demeurent aux

patriciens de toute sorte qu'autant qu'ils maintiennent les conditions

auxquelles le peuple les leur laisse. C'est des espèces de fiefs moraux

dont la _tenure_ oblige envers le souverain, et ici le souverain est

certes aujourd'hui le peuple. Les temps sont changés, et aussi les

armes. Le Banneret à qui suffisait jadis de porter la cotte de maille,

le haubert, de bien manier la lance et de montrer son pennon, doit

aujourd'hui faire preuve d'intelligence; et là où il n'était besoin

que d'un grand cœur, il faut, de nos jours, un large crâne. L'art,

la science et l'argent forment le triangle social où s'inscrit l'écu

du pouvoir, et d'où doit procéder la moderne aristocratie. Un beau

théorème vaut un grand nom. Les Fugger modernes sont princes de fait.

Un grand artiste est réellement un oligarque, il représente tout un

siècle, et devient presque toujours une loi. Ainsi, le talent de la

parole, les machines à haute pression de l'écrivain, le génie du

poète, la constance du commerçant, la volonté de l'homme d'état qui

concentre en lui mille qualités éblouissantes, le glaive du général,

ces conquêtes personnelles faites par un seul sur toute la société

pour lui imposer, la classe aristocratique doit s'efforcer d'en avoir

aujourd'hui le monopole, comme jadis elle avait celui de la force

matérielle. Pour rester à la tête d'un pays, ne faut-il pas être

toujours digne de le conduire; en être l'âme et l'esprit, pour en faire

agir les mains? Comment mener un peuple sans avoir les puissances

qui font le commandement? Que serait le bâton des maréchaux sans la

force intrinsèque du capitaine qui le tient à la main? Le faubourg

Saint-Germain a joué avec des bâtons, en croyant qu'ils étaient

tout le pouvoir. Il avait renversé les termes de la proposition qui

commande son existence. Au lieu de jeter les insignes qui choquaient

le peuple et de garder secrètement la force, il a laissé saisir la

force à la bourgeoisie, s'est cramponné fatalement aux insignes, et a

constamment oublié les lois que lui imposait sa faiblesse numérique.

Une aristocratie, qui personnellement fait à peine le millième d'une

société, doit aujourd'hui, comme jadis, y multiplier ses moyens

d'action pour y opposer, dans les grandes crises, un poids égal à celui

des masses populaires. De nos jours, les moyens d'action doivent être

des forces réelles, et non des souvenirs historiques. Malheureusement,

en France, la noblesse, encore grosse de son ancienne puissance

évanouie, avait contre elle une sorte de présomption dont il était

difficile qu'elle se défendît. Peut-être est-ce un défaut national.

Le Français, plus que tout autre homme, ne conclut jamais en dessous

de lui, il va du degré sur lequel il se trouve au degré supérieur:

il plaint rarement les malheureux au-dessus desquels il s'élève, il

gémit toujours de voir tant d'heureux au-dessus de lui. Quoiqu'il ait

beaucoup de cœur, il préfère trop souvent écouter son esprit. Cet

instinct national qui fait toujours aller les Français en avant, cette

vanité qui ronge leurs fortunes et les régit aussi absolument que le

principe d'économie régit les Hollandais, a dominé depuis trois siècles

la noblesse, qui, sous ce rapport, fut éminemment française. L'homme du

faubourg Saint-Germain a toujours conclu de sa supériorité matérielle

en faveur de sa supériorité intellectuelle. Tout, en France, l'en a

convaincu, parce que depuis l'établissement du faubourg Saint-Germain,

révolution aristocratique commencée le jour où la monarchie quitta

Versailles, le faubourg Saint-Germain s'est, sauf quelques lacunes,

toujours appuyé sur le pouvoir, qui sera toujours en France plus ou

moins faubourg Saint-Germain: de là sa défaite en 1830. A cette époque,

il était comme une armée opérant sans avoir de base. Il n'avait point

profité de la paix pour s'implanter dans le cœur de la nation. Il

péchait par un défaut d'instruction et par un manque total de vue sur

l'ensemble de ses intérêts. Il tuait un avenir certain, au profit d'un

présent douteux. Voici peut-être la raison de cette fausse politique.

La distance physique et morale que ces supériorités s'efforçaient

de maintenir entre elles et le reste de la nation, a fatalement eu

pour tout résultat, depuis quarante ans, d'entretenir dans la haute

classe le sentiment personnel en tuant le patriotisme de caste. Jadis,

alors que la noblesse française était grande, riche et puissante, les

gentilshommes savaient, dans le danger, se choisir des chefs et leur

obéir. Devenus moindres, ils se sont montrés indisciplinables; et,

comme dans le Bas-Empire, chacun d'eux voulait être empereur; en se

voyant tous égaux par leur faiblesse, ils se crurent tous supérieurs.

Chaque famille ruinée par la révolution, ruinée par le partage égal

des biens, ne pensa qu'à elle, au lieu de penser à la grande famille

aristocratique, et il leur semblait que si toutes s'enrichissaient,

le parti serait fort. Erreur. L'argent aussi n'est qu'un signe de

la puissance. Composées de personnes qui conservaient les hautes

traditions de bonne politesse, d'élégance vraie, de beau langage, de

pruderie et d'orgueil nobiliaires, en harmonie avec leurs existences,

occupations mesquines quand elles sont devenues le principal d'une vie

de laquelle elles ne doivent être que l'accessoire, toutes ces familles

avaient une certaine valeur intrinsèque, qui, mise en superficie, ne

leur laisse qu'une valeur nominale. Aucune de ces familles n'a eu le

courage de se dire: Sommes-nous assez fortes pour porter le pouvoir?

Elle se sont jetées dessus comme firent les avocats en 1830. Au lieu

de se montrer protecteur comme un Grand, le faubourg Saint-Germain fut

avide comme un parvenu. Du jour où il fut prouvé à la nation la plus

intelligente du monde, que la noblesse restaurée organisait le pouvoir

et le budget à son profit, ce jour, elle fut mortellement malade.

Elle voulait être une aristocratie quand elle ne pouvait plus être

qu'une oligarchie, deux systèmes bien différents, et que comprendra

tout homme assez habile pour lire attentivement les noms patronymiques

des lords de la chambre haute. Certes, le gouvernement royal eut

de bonnes intentions; mais il oubliait constamment qu'il faut tout

faire vouloir au peuple, même son bonheur, et que la France, femme

capricieuse, veut être heureuse ou battue à son gré. S'il y avait eu

beaucoup de ducs de Laval, que sa modestie a fait digne de son nom, le

trône de la branche aînée serait devenu solide autant que l'est celui

de la maison de Hanovre. En 1814, mais surtout en 1820, la noblesse

française avait à dominer l'époque la plus instruite, la bourgeoisie

la plus aristocratique, le pays le plus femelle du monde. Le faubourg

Saint-Germain pouvait bien facilement conduire et amuser une classe

moyenne, ivre de distinctions, amoureuse d'art et de science. Mais les

mesquins meneurs de cette grande époque intelligentielle haïssaient

tous l'art et la science. Ils ne surent même pas présenter la religion,

dont ils avaient besoin, sous les poétiques couleurs qui l'eussent fait

aimer. Quand Lamartine, La Mennais, Montalembert et quelques autres

écrivains de talent doraient de poésie, rénovaient ou agrandissaient

les idées religieuses, tous ceux qui gâchaient le gouvernement

faisaient sentir l'amertume de la religion. Jamais nation ne fut plus

complaisante, elle était alors comme une femme fatiguée qui devient

facile; jamais pouvoir ne fit alors plus de maladresses: la France

et la femme aiment mieux les fautes. Pour se réintégrer, pour fonder

un grand gouvernement oligarchique, la noblesse du faubourg devait

se fouiller avec bonne foi afin de trouver en elle-même la monnaie

de Napoléon, s'éventrer pour demander aux creux de ses entrailles un

Richelieu constitutionnel; si ce génie n'était pas en elle, aller le

chercher jusque dans le froid grenier où il pouvait être en train

de mourir, et se l'assimiler, comme la chambre des lords anglais

s'assimile constamment les aristocrates de hasard. Puis, ordonner à

cet homme d'être implacable, de retrancher les branches pourries,

de recéper l'arbre aristocratique. Mais d'abord, le grand système

du torysme anglais était trop immense pour de petites têtes; et son

importation demandait trop de temps aux Français, pour lesquels une

réussite lente vaut un _fiasco_. D'ailleurs, loin d'avoir cette

politique rédemptrice qui va chercher la force là où Dieu l'a mise,

ces grandes petites gens haïssaient toute force qui ne venait pas

d'eux; enfin, loin de se rajeunir, le faubourg Saint-Germain s'est

avieilli. L'étiquette, institution de seconde nécessité, pouvait

être maintenue si elle n'eût paru que dans les grandes occasions;

mais l'étiquette devint une lutte quotidienne, et au lieu d'être une

question d'art ou de magnificence, elle devint une question de pouvoir.

S'il manqua d'abord au trône un de ces conseillers aussi grands que

les circonstances étaient grandes, l'aristocratie manqua surtout de la

connaissance de ses intérêts généraux, qui aurait pu suppléer à tout.

Elle s'arrêta devant le mariage de monsieur de Talleyrand, le seul

homme qui eût une de ces têtes métalliques où se forgent à neuf les

systèmes politiques par lesquels revivent glorieusement les nations.

Le faubourg se moqua des ministres qui n'étaient pas gentilshommes, et

ne donnait pas de gentilshommes assez supérieurs pour être ministres;

il pouvait rendre des services véritables au pays en ennoblissant

les justices de paix, en fertilisant le sol, en construisant des

routes et des canaux, en se faisant puissance territoriale agissante;

mais il vendait ses terres pour jouer à la Bourse. Il pouvait priver

la bourgeoisie de ses hommes d'action et de talent dont l'ambition

minait le pouvoir, en leur ouvrant ses rangs; il a préféré les

combattre, et sans armes; car il n'avait plus qu'en tradition ce qu'il

possédait jadis en réalité. Pour le malheur de cette noblesse, il lui

restait précisément assez de ses diverses fortunes pour soutenir sa

morgue. Contente de ses souvenirs, aucune de ces familles ne songea

sérieusement à faire prendre des armes à ses aînés, parmi le faisceau

que le dix-neuvième siècle jetait sur la place publique. La jeunesse,

exclue des affaires, dansait chez Madame, au lieu de continuer à Paris,

par l'influence de talents jeunes, consciencieux, innocents de l'Empire

et de la République, l'œuvre que les chefs de chaque famille auraient

commencée dans les départements en y conquérant la reconnaissance

de leurs titres par de continuels plaidoyers en faveur des intérêts

locaux, en s'y conformant à l'esprit du siècle, en refondant la caste

au goût du temps. Concentrée dans son faubourg Saint-Germain, où vivait

l'esprit des anciennes oppositions féodales mêlé à celui de l'ancienne

cour, l'aristocratie, mal unie au château des Tuileries, fut plus

facile à vaincre, n'existant que sur un point et surtout aussi mal

constituée qu'elle l'était dans la Chambre des Pairs. Tissue dans le

pays, elle devenait indestructible; acculée dans son faubourg, adossée

au château, étendue dans le budget, il suffisait d'un coup de hache

pour trancher le fil de sa vie agonisante, et la plate figure d'un

petit avocat s'avança pour donner ce coup de hache. Malgré l'admirable

discours de monsieur Royer-Collard, l'hérédité de la pairie et ses

majorats tombèrent sous les pasquinades d'un homme qui se vantait

d'avoir adroitement disputé quelques têtes au bourreau, mais qui tuait

maladroitement de grandes institutions. Il se trouve là des exemples

et des enseignements pour l'avenir. Si l'oligarchie française n'avait

pas une vie future, il y aurait je ne sais quelle cruauté triste à la

gehenner après son décès, et alors il ne faudrait plus que penser à

son sarcophage; mais si le scalpel des chirurgiens est dur à sentir,

il rend parfois la vie aux mourants. Le faubourg Saint-Germain peut se

trouver plus puissant persécuté qu'il ne l'était triomphant, s'il veut

avoir un chef et un système.

Maintenant il est facile de résumer cet aperçu semi-politique. Ce

défaut de vues larges et ce vaste ensemble de petites fautes; l'envie

de rétablir de hautes fortunes dont chacun se préoccupait; un besoin

réel de religion pour soutenir la politique; une soif de plaisir,

qui nuisait à l'esprit religieux, et nécessita des hypocrisies; les

résistances partielles de quelques esprits élevés qui voyaient juste

et que contrarièrent les rivalités de cour; la noblesse de province,

souvent plus pure de race que ne l'est la noblesse de cour, mais

qui, trop souvent froissée, se désaffectionna; toutes ces causes se

réunirent pour donner au faubourg Saint-Germain les mœurs les plus

discordantes. Il ne fut ni compacte dans son système, ni conséquent

dans ses actes, ni complétement moral, ni franchement licencieux, ni

corrompu ni corrupteur; il n'abandonna pas entièrement les questions

qui lui nuisaient et n'adopta pas les idées qui l'eussent sauvé. Enfin,

quelque débiles que fussent les personnes, le parti s'était néanmoins

armé de tous les grands principes qui font la vie des nations. Or, pour

périr dans sa force, que faut-il être? Il fut difficile dans le choix

des personnes présentées; il eut du bon goût, du mépris élégant; mais

sa chute n'eut certes rien d'éclatant ni de chevaleresque. L'émigration

de 89 accusait encore des sentiments; en 1830, l'émigration à

l'intérieur n'accuse plus que des intérêts. Quelques hommes illustres

dans les lettres, les triomphes de la tribune, monsieur de Talleyrand

dans les congrès, la conquête d'Alger, et plusieurs noms redevenus

historiques sur les champs de bataille, montrent à l'aristocratie

française les moyens qui lui restent de se nationaliser et de faire

encore reconnaître ses titres, si toutefois elle daigne. Chez les êtres

organisés il se fait un travail d'harmonie intime. Un homme est-il

paresseux, la paresse se trahit en chacun de ses mouvements. De même,

la physionomie d'une classe d'hommes se conforme à l'esprit général, à

l'âme qui en anime le corps. Sous la Restauration, la femme du faubourg

Saint-Germain ne déploya ni la fière hardiesse que les dames de la cour

portaient jadis dans leurs écarts, ni la modeste grandeur des tardives

vertus par lesquelles elles expiaient leurs fautes, et qui répandaient

autour d'elles un si vif éclat. Elle n'eut rien de bien léger, rien de

bien grave. Ses passions, sauf quelques exceptions, furent hypocrites;

elle transigea pour ainsi dire avec leurs jouissances. Quelques-unes

de ces familles menèrent la vie bourgeoise de la duchesse d'Orléans,

dont le lit conjugal se montrait si ridiculement aux visiteurs du

Palais-Royal; deux ou trois à peine continuèrent les mœurs de la

Régence, et inspirèrent une sorte de dégoût à des femmes plus habiles.

Cette nouvelle grande dame n'eut aucune influence sur les mœurs: elle

pouvait néanmoins beaucoup, elle pouvait, en désespoir de cause,

offrir le spectacle imposant des femmes de l'aristocratie anglaise;

mais elle hésita niaisement entre d'anciennes traditions, fut dévote

de force, et cacha tout, même ses belles qualités. Aucune de ces

Françaises ne put créer de salon où les sommités sociales vinssent

prendre des leçons de goût et d'élégance. Leur voix, jadis si imposante

en littérature, cette vivante expression des sociétés, y fut tout à

fait nulle. Or, quand une littérature n'a pas de système général,

elle ne fait pas corps et se dissout avec son siècle. Lorsque, dans

un temps quelconque, il se trouve au milieu d'une nation un peuple à

part ainsi constitué, l'historien y rencontre presque toujours une

figure principale qui résume les vertus et les défauts de la masse à

laquelle elle appartient: Coligny chez les huguenots, le Coadjuteur

au sein de la Fronde, le maréchal de Richelieu sous Louis XV, Danton

dans la Terreur. Cette identité de physionomie entre un homme et son

cortége historique est dans la nature des choses. Pour mener un parti

ne faut-il pas concorder à ses idées, pour briller dans une époque ne

faut-il pas la représenter? De cette obligation constante où se trouve

la tête sage et prudente des partis d'obéir aux préjugés et aux folies

des masses qui en font la queue dérivent les actions que reprochent

certains historiens aux chefs de parti, quand, à distance des terribles

ébullitions populaires, ils jugent à froid les passions les plus

nécessaires à la conduite des grandes luttes séculaires. Ce qui est

vrai dans la comédie historique des siècles est également vrai dans la

sphère plus étroite des scènes partielles du drame national appelé les

Mœurs.

Au commencement de la vie éphémère que mena le faubourg Saint-Germain

pendant la Restauration, et à laquelle, si les considérations

précédentes sont vraies, il ne sut pas donner de consistance, une jeune

femme fut passagèrement le type le plus complet de la nature à la fois

supérieure et faible, grande et petite, de sa caste. C'était une femme

artificiellement instruite, réellement ignorante; pleine de sentiments

élevés, mais manquant d'une pensée qui les coordonnât; dépensant les

plus riches trésors de l'âme à obéir aux convenances; prête à braver

la société, mais hésitant et arrivant à l'artifice par suite de ses

scrupules; ayant plus d'entêtement que de caractère, plus d'engouement

que d'enthousiasme, plus de tête que de cœur; souverainement femme et

souverainement coquette, Parisienne surtout; aimant l'éclat, les fêtes;

ne réfléchissant pas, ou réfléchissant trop tard; d'une imprudence qui

arrivait presque à de la poésie; insolente à ravir, mais humble au fond

du cœur; affichant la force comme un roseau bien droit, mais, comme ce

roseau, prête à fléchir sous une main puissante; parlant beaucoup de la

religion, mais ne l'aimant pas, et cependant prête à l'accepter comme

un dénoûment. Comment expliquer une créature véritablement multiple,

susceptible d'héroïsme, et oubliant d'être héroïque pour dire une

méchanceté; jeune et suave, moins vieille de cœur que vieillie par

les maximes de ceux qui l'entouraient, et comprenant leur philosophie

égoïste sans l'avoir appliquée; ayant tous les vices du courtisan et

toutes les noblesses de la femme adolescente; se défiant de tout, et

néanmoins se laissant parfois aller à tout croire? Ne serait-ce pas

toujours un portrait inachevé que celui de cette femme en qui les

teintes les plus chatoyantes se heurtaient, mais en produisant une

confusion poétique, parce qu'il y avait une lumière divine, un éclat

de jeunesse qui donnait à ces traits confus une sorte d'ensemble?

La grâce lui servait d'unité. Rien n'était joué. Ces passions, ces

demi-passions, cette velléité de grandeur, cette réalité de petitesse,

ces sentiments froids et ces élans chaleureux étaient naturels et

ressortaient de sa situation autant que de celle de l'aristocratie à

laquelle elle appartenait. Elle se comprenait toute seule et se mettait

orgueilleusement au-dessus du monde, à l'abri de son nom. Il y avait

du moi de Médée dans sa vie, comme dans celle de l'aristocratie, qui

se mourait sans vouloir ni se mettre sur son séant, ni tendre la main

à quelque médecin politique, ni toucher, ni être touchée, tant elle

se sentait faible ou déjà poussière. La duchesse de Langeais, ainsi

se nommait-elle, était mariée depuis environ quatre ans quand la

Restauration fut consommée, c'est-à-dire en 1816, époque à laquelle

Louis XVIII, éclairé par la révolution des Cent-Jours, comprit sa

situation et son siècle, malgré son entourage, qui, néanmoins, triompha

plus tard de ce Louis XI moins la hache, lorsqu'il fut abattu par la

maladie. La duchesse de Langeais était une Navarreins, famille ducale,

qui, depuis Louis XIV, avait pour principe de ne point abdiquer son

titre dans ses alliances. Les filles de cette maison devaient avoir

tôt ou tard, de même que leur mère, un tabouret à la cour. A l'âge de

dix-huit ans, Antoinette de Navarreins sortit de la profonde retraite

où elle avait vécu pour épouser le fils aîné du duc de Langeais. Les

deux familles étaient alors éloignées du monde; mais l'invasion de la

France faisait présumer aux royalistes le retour des Bourbons comme

la seule conclusion possible aux malheurs de la guerre. Les ducs

de Navarreins et de Langeais, restés fidèles aux Bourbons, avaient

noblement résisté à toutes les séductions de la gloire impériale, et,

dans les circonstances où ils se trouvaient lors de cette union, ils

durent naturellement obéir à la vieille politique de leurs familles.

Mademoiselle Antoinette de Navarreins épousa donc, belle et pauvre,

monsieur le marquis de Langeais, dont le père mourut quelques mois

après ce mariage. Au retour des Bourbons, les deux familles reprirent

leur rang, leurs charges, leurs dignités à la cour, et rentrèrent

dans le mouvement social, en dehors duquel elles s'étaient tenues

jusqu'alors. Elles devinrent les plus éclatantes sommités de ce nouveau

monde politique. Dans ce temps de lâchetés et de fausses conversions,

la conscience publique se plut à reconnaître en ces deux familles la

fidélité sans tache, l'accord entre la vie privée et le caractère

politique, auxquels tous les partis rendent involontairement hommage.

Mais, par un malheur assez commun dans les temps de transaction,

les personnes les plus pures et qui, par l'élévation de leurs vues,

la sagesse de leurs principes, auraient fait croire en France à la

générosité d'une politique neuve et hardie, furent écartées des

affaires, qui tombèrent entre les mains de gens intéressés à porter les

principes à l'extrême, pour faire preuve de dévouement. Les familles

de Langeais et de Navarreins restèrent dans la haute sphère de la

cour, condamnées aux devoirs de l'étiquette ainsi qu'aux reproches

et aux moqueries du libéralisme, accusées de se gorger d'honneurs

et de richesses, tandis que leur patrimoine ne s'augmenta point, et

que les libéralités de la Liste Civile se consumèrent en frais de

représentation, nécessaires à toute monarchie européenne, fût-elle

même républicaine. En 1818, monsieur le duc de Langeais commandait

une division militaire, et la duchesse avait, près d'une princesse,

une place qui l'autorisait à demeurer à Paris, loin de son mari, sans

scandale. D'ailleurs, le duc avait, outre son commandement, une

charge à la cour, où il venait, en laissant, pendant son quartier, le

commandement à un maréchal-de-camp. Le duc et la duchesse vivaient donc

entièrement séparés, de fait et de cœur, à l'insu du monde. Ce mariage

de convention avait eu le sort assez habituel de ces pactes de famille.

Les deux caractères les plus antipathiques du monde s'étaient trouvés

en présence, s'étaient froissés secrètement, secrètement blessés,

désunis à jamais. Puis, chacun d'eux avait obéi à sa nature et aux

convenances. Le duc de Langeais, esprit aussi méthodique que pouvait

l'être le chevalier de Folard, se livra méthodiquement à ses goûts, à

ses plaisirs, et laissa sa femme libre de suivre les siens, après avoir

reconnu chez elle un esprit éminemment orgueilleux, un cœur froid,

une grande soumission aux usages du monde, une loyauté jeune, et qui

devait rester pure sous les yeux des grands parents, à la lumière d'une

cour prude et religieuse. Il fit donc à froid le grand seigneur du

siècle précédent, abandonnant à elle-même une femme de vingt-deux ans,

offensée gravement, et qui avait dans le caractère une épouvantable

qualité, celle de ne jamais pardonner une offense quand toutes ses

vanités de femme, quand son amour-propre, ses vertus peut-être, avaient

été méconnus, blessés occultement. Quand un outrage est public, une

femme aime à l'oublier, elle a des chances pour se grandir, elle est

femme dans sa clémence; mais les femmes n'absolvent jamais de secrètes

offenses, parce qu'elles n'aiment ni les lâchetés, ni les vertus, ni

les amours secrètes.

La Comédie humaine - Volume 09. Scènes de la vie parisienne - Tome 01 · 第 13 / 52 段