La duchesse de Langeais, sachant de quel prix passager était la

conquête de cet homme, résolut, pendant le peu de temps que mit la

duchesse de Maufrigneuse à l'aller prendre pour le lui présenter, d'en

faire un de ses amants, de lui donner le pas sur tous les autres,

de l'attacher à sa personne, et de déployer pour lui toutes ses

coquetteries. Ce fut une fantaisie, pur caprice de duchesse avec lequel

Lope de Véga ou Calderon a fait _le Chien du jardinier_. Elle voulut

que cet homme ne fût à aucune femme, et n'imagina pas d'être à lui. La

duchesse de Langeais avait reçu de la nature les qualités nécessaires

pour jouer les rôles de coquette, et son éducation les avait encore

perfectionnées. Les femmes avaient raison de l'envier, et les hommes

de l'aimer. Il ne lui manquait rien de ce qui peut inspirer l'amour,

de ce qui le justifie et de ce qui le perpétue. Son genre de beauté,

ses manières, son parler, sa pose s'accordaient pour la douer d'une

coquetterie naturelle, qui, chez une femme, semble être la conscience

de son pouvoir. Elle était bien faite, et décomposait peut-être ses

mouvements avec trop de complaisance, seule affectation qu'on lui

pût reprocher. Tout en elle s'harmoniait, depuis le plus petit geste

jusqu'à la tournure particulière de ses phrases, jusqu'à la manière

hypocrite dont elle jetait son regard. Le caractère prédominant de

sa physionomie était une noblesse élégante, que ne détruisait pas la

mobilité toute française de sa personne. Cette attitude incessamment

changeante avait un prodigieux attrait pour les hommes. Elle paraissait

devoir être la plus délicieuse des maîtresses en déposant son corset et

l'attirail de sa représentation. En effet, toutes les joies de l'amour

existaient en germe dans la liberté de ses regards expressifs, dans les

câlineries de sa voix, dans la grâce de ses paroles. Elle faisait

voir qu'il y avait en elle une noble courtisane, que démentaient

vainement les religions de la duchesse. Qui s'asseyait près d'elle

pendant une soirée, la trouvait tour à tour gaie, mélancolique, sans

qu'elle eût l'air de jouer ni la mélancolie ni la gaieté. Elle savait

être à son gré affable, méprisante, ou impertinente, ou confiante. Elle

semblait bonne et l'était. Dans sa situation, rien ne l'obligeait à

descendre à la méchanceté. Par moments, elle se montrait tour à tour

sans défiance et rusée, tendre à émouvoir, puis dure et sèche à briser

le cœur. Mais pour la bien peindre ne faudrait-il pas accumuler toutes

les antithèses féminines; en un mot, elle était ce qu'elle voulait être

ou paraître. Sa figure un peu trop longue avait de la grâce, quelque

chose de fin, de menu qui rappelait les figures du moyen âge. Son teint

était pâle, légèrement rosé. Tout en elle péchait pour ainsi dire par

un excès de délicatesse.

Monsieur de Montriveau se laissa complaisamment présenter à la duchesse

de Langeais, qui, suivant l'habitude des personnes auxquelles un goût

exquis fait éviter les banalités, l'accueillit sans l'accabler ni de

questions ni de compliments, mais avec une sorte de grâce respectueuse

qui devait flatter un homme supérieur, car la supériorité suppose chez

un homme un peu de ce tact qui fait deviner aux femmes tout ce qui est

sentiment. Si elle manifesta quelque curiosité, ce fut par ses regards;

si elle complimenta, ce fut par ses manières; et elle déploya cette

chatterie de paroles, cette fine envie de plaire qu'elle savait montrer

mieux que personne. Mais toute sa conversation ne fut en quelque sorte

que le corps de la lettre, il devait y avoir un post-scriptum où la

pensée principale allait être dite. Quand, après une demi-heure de

causeries insignifiantes, et dans lesquelles l'accent, les sourires,

donnaient seuls de la valeur aux mots, monsieur de Montriveau parut

vouloir discrètement se retirer, la duchesse le retint par un geste

expressif.

--Monsieur, lui dit-elle, je ne sais si le peu d'instants pendant

lesquels j'ai eu le plaisir de causer avec vous vous a offert assez

d'attrait pour qu'il me soit permis de vous inviter à venir chez moi;

j'ai peur qu'il n'y ait beaucoup d'égoïsme à vouloir vous y posséder.

Si j'étais assez heureuse pour que vous vous y plussiez, vous me

trouveriez toujours le soir jusqu'à dix heures.

Ces phrases furent dites d'un ton si coquet, que monsieur de Montriveau

ne pouvait se défendre d'accepter l'invitation. Quand il se rejeta

dans les groupes d'hommes qui se tenaient à quelque distance des

femmes, plusieurs de ses amis le félicitèrent, moitié sérieusement,

moitié plaisamment, sur l'accueil extraordinaire que lui avait fait la

duchesse de Langeais. Cette difficile, cette illustre conquête, était

décidément faite, et la gloire en avait été réservée à l'artillerie

de la Garde. Il est facile d'imaginer les bonnes et mauvaises

plaisanteries que ce thème, une fois admis, suggéra dans un de ces

salons parisiens où l'on aime tant à s'amuser, et où les railleries ont

si peu de durée que chacun s'empresse d'en tirer toute la fleur.

Ces niaiseries flattèrent à son insu le général. De la place où il

s'était mis, ses regards furent attirés par mille réflexions indécises

vers la duchesse; et il ne put s'empêcher de s'avouer à lui-même que,

de toutes les femmes dont la beauté avait séduit ses yeux, nulle ne lui

avait offert une plus délicieuse expression des vertus, des défauts,

des harmonies que l'imagination la plus juvénile puisse vouloir en

France à une maîtresse. Quel homme, en quelque rang que le sort l'ait

placé, n'a pas senti dans son âme une jouissance indéfinissable en

rencontrant, chez une femme qu'il choisit, même rêveusement, pour

sienne, les triples perfections morales, physiques et sociales qui

lui permettent de toujours voir en elle tous ses souhaits accomplis?

Si ce n'est pas une cause d'amour, cette flatteuse réunion est certes

un des plus grands véhicules du sentiment. Sans la vanité, disait un

profond moraliste du siècle dernier, l'amour est un convalescent. Il

y a certes, pour l'homme comme pour la femme, un trésor de plaisirs

dans la supériorité de la personne aimée. N'est-ce pas beaucoup,

pour ne pas dire tout, de savoir que notre amour-propre ne souffrira

jamais en elle; qu'elle est assez noble pour ne jamais recevoir les

blessures d'un coup d'œil méprisant, assez riche pour être entourée

d'un éclat égal à celui dont s'environnent même les rois éphémères de

la finance, assez spirituelle pour ne jamais être humiliée par une

fine plaisanterie, et assez belle pour être la rivale de tout son

sexe? Ces réflexions, un homme les fait en un clin d'œil. Mais si la

femme qui les lui inspire lui présente en même temps, dans l'avenir de

sa précoce passion, les changeantes délices de la grâce, l'ingénuité

d'une âme vierge, les mille plis du vêtement des coquettes, les dangers

de l'amour, n'est-ce pas à remuer le cœur de l'homme le plus froid?

Voici dans quelle situation se trouvait en ce moment monsieur de

Montriveau, relativement à la femme, et le passé de sa vie garantit

en quelque sorte la bizarrerie du fait. Jeté jeune dans l'ouragan des

guerres françaises, ayant toujours vécu sur les champs de bataille,

il ne connaissait de la femme que ce qu'un voyageur pressé, qui va

d'auberge en auberge, peut connaître d'un pays. Peut-être aurait-il

pu dire de sa vie ce que Voltaire disait à quatre-vingts ans de la

sienne, et n'avait-il pas trente-sept sottises à se reprocher? Il

était, à son âge, aussi neuf en amour que l'est un jeune homme qui

vient de lire Faublas en cachette. De la femme, il savait tout; mais de

l'amour, il ne savait rien; et sa virginité de sentiment lui faisait

ainsi des désirs tout nouveaux. Quelques hommes, emportés par les

travaux auxquels les ont condamnés la misère ou l'ambition, l'art ou la

science, comme monsieur de Montriveau avait été emporté par le cours

de la guerre et les événements de sa vie, connaissent cette singulière

situation, et l'avouent rarement. A Paris, tous les hommes doivent

avoir aimé. Aucune femme n'y veut de ce dont aucune n'a voulu. De la

crainte d'être pris pour un sot, procèdent les mensonges de la fatuité

générale en France, où passer pour un sot, c'est ne pas être du pays.

En ce moment, monsieur de Montriveau fut à la fois saisi par un violent

désir, un désir grandi dans la chaleur des déserts, et par un mouvement

de cœur dont il n'avait pas encore connu la bouillante étreinte. Aussi

fort qu'il était violent, cet homme sut réprimer ses émotions; mais,

tout en causant de choses indifférentes, il se retirait en lui-même,

et se jurait d'avoir cette femme, seule pensée par laquelle il pouvait

entrer dans l'amour. Son désir devint un serment fait à la manière des

Arabes avec lesquels il avait vécu, et pour lesquels un serment est un

contrat passé entre eux et toute leur destinée, qu'ils subordonnent à

la réussite de l'entreprise consacrée par le serment, et dans laquelle

ils ne comptent même plus leur mort que comme un moyen de plus pour

le succès. Un jeune homme se serait dit:--Je voudrais bien avoir la

duchesse de Langeais pour maîtresse! un autre:--Celui qui sera aimé de

la duchesse de Langeais sera un bien heureux coquin! Mais le général

se dit:--J'aurai pour maîtresse madame de Langeais. Quand un homme

vierge de cœur, et pour qui l'amour devient une religion, conçoit une

semblable pensée, il ne sait pas dans quel enfer il vient de mettre le

pied.

Monsieur de Montriveau s'échappa brusquement du salon, et revint chez

lui dévoré par les premiers accès de sa première fièvre amoureuse.

Si, vers le milieu de l'âge, un homme garde encore les croyances, les

illusions, les franchises, l'impétuosité de l'enfance, son premier

geste est pour ainsi dire d'avancer la main pour s'emparer de ce qu'il

désire; puis, quand il a sondé les distances presque impossibles à

franchir qui l'en séparent, il est saisi, comme les enfants, d'une

sorte d'étonnement ou d'impatience qui communique de la valeur à

l'objet souhaité, il tremble ou il pleure. Aussi le lendemain, après

les plus orageuses réflexions qui lui eussent bouleversé l'âme, Armand

de Montriveau se trouva-t-il sous le joug de ses sens, que concentra

la pression d'un amour vrai. Cette femme si cavalièrement traitée

la veille était devenue le lendemain le plus saint, le plus redouté

des pouvoirs. Elle fut dès lors pour lui le monde et la vie. Le seul

souvenir des plus légères émotions qu'elle lui avait données faisait

pâlir ses plus grandes joies, ses plus vives douleurs jadis ressenties.

Les révolutions les plus rapides ne troublent que les intérêts de

l'homme, tandis qu'une passion en renverse les sentiments. Or, pour

ceux qui vivent plus par le sentiment que par l'intérêt, pour ceux qui

ont plus d'âme et de sang que d'esprit et de lymphe, un amour réel

produit un changement complet d'existence. D'un seul trait, par une

seule réflexion, Armand de Montriveau effaça donc toute sa vie passée.

Après s'être vingt fois demandé, comme un enfant:--Irai-je? N'irai-je

pas? il s'habilla, vint à l'hôtel de Langeais vers huit heures du

soir, et fut admis auprès de la femme, non pas de la femme, mais de

l'idole qu'il avait vue la veille, aux lumières, comme une fraîche et

pure jeune fille vêtue de gaze, de blondes et de voiles. Il arrivait

impétueusement pour lui déclarer son amour, comme s'il s'agissait du

premier coup de canon sur un champ de bataille. Pauvre écolier! Il

trouva sa vaporeuse sylphide enveloppée d'un peignoir de cachemire

brun habilement bouillonné, languissamment couchée sur le divan d'un

obscur boudoir. Madame de Langeais ne se leva même pas, elle ne montra

que sa tête, dont les cheveux étaient en désordre, quoique retenus

dans un voile. Puis d'une main qui, dans le clair obscur produit par

la tremblante lueur d'une seule bougie placée loin d'elle, parut aux

yeux de Montriveau blanche comme une main de marbre, elle lui fit

signe de s'asseoir, et lui dit d'une voix aussi douce que l'était la

lueur:--Si ce n'eût pas été vous, monsieur le marquis, si c'eût été

un ami avec lequel j'eusse pu agir sans façon, ou un indifférent qui

m'eût légèrement intéressée, je vous aurais renvoyé. Vous me voyez

affreusement souffrante.

Armand se dit en lui-même:--Je vais m'en aller.

--Mais, reprit-elle en lui lançant un regard dont l'ingénu militaire

attribua le feu à la fièvre, je ne sais si c'est un pressentiment de

votre bonne visite à l'empressement de laquelle je suis on ne peut pas

plus sensible, depuis un instant je sentais ma tête se dégager de ses

vapeurs.

--Je puis donc rester, lui dit Montriveau.

--Ah! je serais bien fâchée de vous voir partir. Je me disais déjà ce

matin que je ne devais pas avoir fait sur vous la moindre impression;

que vous aviez sans doute pris mon invitation pour une de ces phrases

banales prodiguées au hasard par les Parisiennes, et je pardonnais

d'avance à votre ingratitude. Un homme qui arrive des déserts n'est pas

tenu de savoir combien notre faubourg est exclusif dans ses amitiés.

Ces gracieuses paroles, à demi murmurées, tombèrent une à une, et

furent comme chargées du sentiment joyeux qui paraissait les dicter.

La duchesse voulait avoir tous les bénéfices de sa migraine, et

sa spéculation eut un plein succès. Le pauvre militaire souffrait

réellement de la fausse souffrance de cette femme. Comme Crillon

entendant le récit de la passion de Jésus-Christ, il était prêt à tirer

son épée contre les vapeurs. Hé! comment alors oser parler à cette

malade de l'amour qu'elle inspirait? Armand comprenait déjà qu'il

était ridicule de tirer son amour à brûle-pourpoint sur une femme si

supérieure. Il entendit par une seule pensée toutes les délicatesses du

sentiment et les exigences de l'âme. Aimer, n'est-ce pas savoir bien

plaider, mendier, attendre? Cet amour ressenti, ne fallait-il pas le

prouver? Il se trouva la langue immobile, glacée par les convenances du

noble faubourg, par la majesté de la migraine, et par les timidités de

l'amour vrai. Mais nul pouvoir au monde ne put voiler les regards de

ses yeux dans lesquels éclataient la chaleur, l'infini du désert, des

yeux calmes comme ceux des panthères, et sur lesquels ses paupières ne

s'abaissaient que rarement. Elle aima beaucoup ce regard fixe qui la

baignait de lumière et d'amour.

--Madame la duchesse, répondit-il, je craindrais de vous mal dire la

reconnaissance que m'inspirent vos bontés. En ce moment je ne souhaite

qu'une seule chose, le pouvoir de dissiper vos souffrances.

--Permettez que je me débarrasse de ceci, j'ai maintenant trop chaud,

dit-elle en faisant sauter par un mouvement plein de grâce le coussin

qui lui couvrait les pieds, qu'elle laissa voir dans toute leur clarté.

--Madame, en Asie, vos pieds vaudraient presque dix mille sequins.

--Compliment de voyageur, dit-elle en souriant.

Cette spirituelle personne prit plaisir à jeter le rude Montriveau

dans une conversation pleine de bêtises, de lieux communs et de

non-sens, où il manœuvra, militairement parlant, comme eût fait le

prince Charles aux prises avec Napoléon. Elle s'amusa malicieusement

à reconnaître l'étendue de cette passion commencée, d'après le nombre

de sottises arrachées à ce débutant, qu'elle amenait à petits pas

dans un labyrinthe inextricable où elle voulait le laisser honteux de

lui-même. Elle débuta donc par se moquer de cet homme, à qui elle se

plaisait néanmoins à faire oublier le temps. La longueur d'une première

visite est souvent une flatterie, mais Armand n'en fut pas complice.

Le célèbre voyageur était dans ce boudoir depuis une heure, causant de

tout, n'ayant rien dit, sentant qu'il n'était qu'un instrument dont

jouait cette femme, quand elle se dérangea, s'assit, se mit sur le cou

le voile qu'elle avait sur la tête, s'accouda, lui fit les honneurs

d'une complète guérison, et sonna pour faire allumer les bougies

du boudoir. A l'inaction absolue dans laquelle elle était restée,

succédèrent les mouvements les plus gracieux. Elle se tourna vers

monsieur de Montriveau, et lui dit, en réponse à une confidence qu'elle

venait de lui arracher et qui parut la vivement intéresser:--Vous

voulez vous moquer de moi en tâchant de me donner à penser que vous

n'avez jamais aimé. Voilà la grande prétention des hommes auprès de

nous. Nous les croyons. Pure politesse! Ne savons-nous pas à quoi nous

en tenir là-dessus par nous-mêmes? Où est l'homme qui n'a pas rencontré

dans sa vie une seule occasion d'être amoureux? Mais vous aimez à

nous tromper, et nous vous laissons faire, pauvres sottes que nous

sommes, parce que vos tromperies sont encore des hommages rendus à la

supériorité de nos sentiments, qui sont tout pureté.

Cette dernière phrase fut prononcée avec un accent plein de hauteur

et de fierté qui fit de cet amant novice une balle jetée au fond d'un

abîme, et de la duchesse un ange revolant vers son ciel particulier.

--Diantre! s'écriait en lui-même Armand de Montriveau, comment s'y

prendre pour dire à cette créature sauvage que je l'aime?

Il l'avait déjà dit vingt fois, ou plutôt la duchesse l'avait vingt

fois lu dans ses regards, et voyait, dans la passion de cet homme

vraiment grand, un amusement pour elle, un intérêt à mettre dans sa

vie sans intérêt. Elle se préparait donc déjà fort habilement à élever

autour d'elle une certaine quantité de redoutes qu'elle lui donnerait

à emporter avant de lui permettre l'entrée de son cœur. Jouet de ses

caprices, Montriveau devait rester stationnaire tout en sautant de

difficultés en difficultés comme un de ces insectes tourmenté par un

enfant saute d'un doigt sur un autre en croyant avancer, tandis que

son malicieux bourreau le laisse au même point. Néanmoins, la duchesse

reconnut avec un bonheur inexprimable que cet homme de caractère ne

mentait pas à sa parole. Armand n'avait, en effet, jamais aimé. Il

allait se retirer mécontent de lui, plus mécontent d'elle encore; mais

elle vit avec joie une bouderie qu'elle savait pouvoir dissiper par un

mot, d'un regard, d'un geste.

--Viendrez-vous demain soir? lui dit-elle. Je vais au bal, je vous

attendrai jusqu'à dix heures.

Le lendemain Montriveau passa la plus grande partie de la journée

assis à la fenêtre de son cabinet, et occupé à fumer une quantité

indéterminée de cigares. Il put atteindre ainsi l'heure de s'habiller

et d'aller à l'hôtel de Langeais. C'eût été grande pitié pour l'un de

ceux qui connaissaient la magnifique valeur de cet homme, de le voir

devenu si petit, si tremblant, de savoir cette pensée dont les rayons

pouvaient embrasser des mondes, se rétrécir aux proportions du boudoir

d'une petite-maîtresse. Mais il se sentait lui-même déjà si déchu dans

son bonheur, que, pour sauver sa vie, il n'aurait pas confié son amour

à l'un de ses amis intimes. Dans la pudeur qui s'empare d'un homme

quand il aime, n'y a-t-il pas toujours un peu de honte, et ne serait-ce

pas sa petitesse qui fait l'orgueil de la femme? Enfin ne serait-ce pas

une foule de motifs de ce genre, mais que les femmes ne s'expliquent

pas, qui les porte presque toutes à trahir les premières le mystère de

leur amour, mystère dont elles se fatiguent peut-être?

--Monsieur, dit le valet de chambre, madame la duchesse n'est pas

visible, elle s'habille, et vous prie de l'attendre ici.

Armand se promena dans le salon en étudiant le goût répandu dans

les moindres détails. Il admira madame de Langeais, en admirant les

choses qui venaient d'elle et en trahissaient les habitudes, avant

qu'il pût en saisir la personne et les idées. Après une heure environ,

la duchesse sortit de sa chambre sans faire de bruit. Montriveau

se retourna, la vit marchant avec la légèreté d'une ombre, et

tressaillit. Elle vint à lui, sans lui dire bourgeoisement:--Comment me

trouvez-vous? Elle était sûre d'elle, et son regard fixe disait:--Je

me suis ainsi parée pour vous plaire. Une vieille fée, marraine de

quelque princesse méconnue, avait seule pu tourner autour du cou de

cette coquette personne le nuage d'une gaze dont les plis avaient des

tons vifs que soutenait encore l'éclat d'une peau satinée. La duchesse

était éblouissante. Le bleu clair de sa robe, dont les ornements se

répétaient dans les fleurs de sa coiffure, semblait donner, par la

richesse de la couleur, un corps à ses formes frêles devenues tout

aériennes; car, en glissant avec rapidité vers Armand, elle fit voler

les deux bouts de l'écharpe qui pendait à ses côtés, et le brave soldat

ne put alors s'empêcher de la comparer aux jolis insectes bleus qui

voltigent au-dessus des eaux, parmi les fleurs, avec lesquelles ils

paraissent se confondre.

--Je vous ai fait attendre, dit-elle de la voix que savent prendre les

femmes pour l'homme auquel elles veulent plaire.

--J'attendrais patiemment une éternité, si je savais trouver la

Divinité belle comme vous l'êtes; mais ce n'est pas un compliment que

de vous parler de votre beauté, vous ne pouvez plus être sensible qu'à

l'adoration. Laissez-moi donc seulement baiser votre écharpe.

--Ah, fi! dit-elle en faisant un geste d'orgueil, je vous estime assez

pour vous offrir ma main.

Et elle lui tendit à baiser sa main encore humide. Une main de

femme, au moment où elle sort de son bain de senteur, conserve je

ne sais quelle fraîcheur douillette, une mollesse veloutée dont la

chatouilleuse impression va des lèvres à l'âme. Aussi, chez un homme

épris qui a dans les sens autant de volupté qu'il a d'amour au cœur, ce

baiser, chaste en apparence, peut-il exciter de redoutables orages.

--Me la tendrez-vous toujours ainsi? dit humblement le général en

baisant avec respect cette main dangereuse.

--Oui; mais nous en resterons là, dit-elle en souriant.

Elle s'assit et parut fort maladroite à mettre ses gants, en voulant

en faire glisser la peau d'abord trop étroite le long de ses doigts,

et regarder en même temps monsieur de Montriveau, qui admirait

alternativement la duchesse et la grâce de ses gestes réitérés.

--Ah! c'est bien, dit-elle, vous avez été exact, j'aime l'exactitude.

Sa Majesté dit qu'elle est la politesse des rois; mais, selon moi,

de vous à nous, je la crois la plus respectueuse des flatteries. Hé!

n'est-ce pas? Dites donc.

Puis elle le guigna de nouveau pour lui exprimer une amitié décevante,

en le trouvant muet de bonheur, et tout heureux de ces riens. Ah!

la duchesse entendait à merveille son métier de femme, elle savait

admirablement rehausser un homme à mesure qu'il se rapetissait, et le

récompenser par de creuses flatteries à chaque pas qu'il faisait pour

descendre aux niaiseries de la sentimentalité.

--Vous n'oublierez jamais de venir à neuf heures.

--Oui, mais irez-vous donc au bal tous les soirs?

--Le sais-je? répondit-elle en haussant les épaules par un petit geste

enfantin comme pour avouer qu'elle était toute caprice et qu'un amant

devait la prendre ainsi.--D'ailleurs, reprit-elle, que vous importe?

vous m'y conduirez.

--Pour ce soir, dit-il, ce serait difficile, je ne suis pas mis

convenablement.

--Il me semble, répondit-elle en le regardant avec fierté, que si

quelqu'un doit souffrir de votre mise, c'est moi. Mais sachez, monsieur

le voyageur, que l'homme dont j'accepte le bras est toujours au-dessus

de la mode, personne n'oserait le critiquer. Je vois que vous ne

connaissez pas le monde, je vous en aime davantage.

Et elle le jetait déjà dans les petitesses du monde, en tâchant de

l'initier aux vanités d'une femme à la mode.

--Si elle veut faire une sottise pour moi, se dit en lui-même Armand,

je serais bien niais de l'en empêcher. Elle m'aime sans doute, et,

certes, elle ne méprise pas le monde plus que je ne le méprise

moi-même; ainsi va pour le bal!

La duchesse pensait sans doute qu'en voyant le général la suivre au

bal en bottes et en cravate noire, personne n'hésiterait à le croire

passionnément amoureux d'elle. Heureux de voir la reine du monde

élégant vouloir se compromettre pour lui, le général eut de l'esprit

en ayant de l'espérance. Sûr de plaire, il déploya ses idées et ses

sentiments, sans ressentir la contrainte qui, la veille, lui avait gêné

le cœur. Cette conversation substantielle, animée, remplie par ces

premières confidences aussi douces à dire qu'à entendre, séduisit-elle

madame de Langeais, ou avait-elle imaginé cette ravissante coquetterie;

mais elle regarda malicieusement la pendule quand minuit sonna.

--Ah! vous me faites manquer le bal! dit-elle en exprimant de la

surprise et du dépit de s'être oubliée. Puis, elle se justifia le

changement de ses jouissances par un sourire qui fit bondir le cœur

d'Armand.

--J'avais bien promis à madame de Beauséant, ajouta-t-elle. Ils

m'attendent tous.

--Hé! bien, allez.

--Non, continuez, dit-elle. Je reste. Vos aventures en Orient me

charment. Racontez-moi bien toute votre vie. J'aime à participer aux

souffrances ressenties par un homme de courage, car je les ressens,

vrai! Elle jouait avec son écharpe, la tordait, la déchirait par des

mouvements d'impatience qui semblaient accuser un mécontentement

intérieur et de profondes réflexions.--Nous ne valons rien, nous

autres, reprit-elle. Ah! nous sommes d'indignes personnes, égoïstes,

frivoles. Nous ne savons que nous ennuyer à force d'amusements. Aucune

de nous ne comprend le rôle de sa vie. Autrefois, en France, les femmes

étaient des lumières bienfaisantes, elles vivaient pour soulager ceux

qui pleurent, encourager les grandes vertus, récompenser les artistes

et en animer la vie par de nobles pensées. Si le monde est devenu si

petit, à nous la faute. Vous me faites haïr ce monde et le bal. Non, je

ne vous sacrifie pas grand'chose. Elle acheva de détruire son écharpe,

comme un enfant qui, jouant avec une fleur, finit par en arracher tous

les pétales; elle la roula, la jeta loin d'elle, et put ainsi montrer

son cou de cygne. Elle sonna.--Je ne sortirai pas, dit-elle à son

valet de chambre. Puis elle reporta timidement ses longs yeux bleus

sur Armand, de manière à lui faire accepter, par la crainte qu'ils

exprimaient, cet ordre pour un aveu, pour une première, pour une grande

faveur.--Vous avez eu bien des peines, dit-elle après une pause pleine

de pensées et avec cet attendrissement qui souvent est dans la voix des

femmes sans être dans le cœur.

La Comédie humaine - Volume 09. Scènes de la vie parisienne - Tome 01 · 第 15 / 52 段