consulte le docteur Desplein et le vieil Haudry.
--Je ne consulterai que mon cœur et mon courage.
--Je te laisse libre, et ne viendrai te voir qu'à midi.
--Tu ne me tiendras pas un peu compagnie ce soir, je ne suis plus
souffrante?...
Après avoir terminé ses affaires, Jules revint près de sa femme, ramené
par une attraction invincible. Sa passion était plus forte que toutes
ses douleurs.
Le lendemain, vers neuf heures, Jules s'échappa de chez lui, courut à
la rue des Enfants-Rouges, monta, et sonna chez la veuve Gruget.
--Ah! vous êtes de parole, exact comme l'aurore. Entrez donc, monsieur,
lui dit la vieille passementière en le reconnaissant. Je vous ai
apprêté une tasse de café à la crème, au cas où... reprit-elle quand
la porte fut fermée. Ah! de la vraie crème, un petit pot que j'ai
vu traire moi-même à la vacherie que nous avons dans le marché des
Enfants-Rouges.
--Merci, madame, non, rien. Menez-moi...
--Bien, bien, mon cher monsieur. Venez par ici.
La veuve conduisit Jules dans une chambre située au-dessus de la
sienne, et où elle lui montra, triomphalement, une ouverture grande
comme une pièce de quarante sous, pratiquée pendant la nuit à une place
correspondant aux rosaces les plus hautes et les plus obscures du
papier tendu dans la chambre de Ferragus. Cette ouverture se trouvait,
dans l'une et l'autre pièce, au-dessus d'une armoire. Les légers dégâts
faits par le serrurier n'avaient donc laissé de traces d'aucun côté du
mur, et il était fort difficile d'apercevoir dans l'ombre cette espèce
de meurtrière. Aussi Jules fut-il obligé, pour se maintenir là, et
pour y bien voir, de rester dans une position assez fatigante, en se
perchant sur un marchepied que la veuve Gruget avait eu soin d'apporter.
--Il est avec un monsieur, dit la vieille en se retirant.
Jules aperçut en effet un homme occupé à panser un cordon de plaies,
produites par une certaine quantité de brûlures pratiquées sur les
épaules de Ferragus, dont il reconnut la tête, d'après la description
que lui en avait faite monsieur de Maulincour.
--Quand crois-tu que je serai guéri, demandait-il.
--Je ne sais, répondit l'inconnu; mais, au dire des médecins, il faudra
bien encore sept ou huit pansements.
--Eh! bien, à ce soir, dit Ferragus en tendant la main à celui qui
venait de poser la dernière bande de l'appareil.
--A ce soir, répondit l'inconnu en serrant cordialement la main de
Ferragus. Je voudrais te voir quitte de tes souffrances.
--Enfin, les papiers de monsieur de Funcal nous seront remis demain
et Henri Bourignard est bien mort, reprit Ferragus. Les deux fatales
lettres qui nous ont coûté si cher n'existent plus. Je redeviendrai
donc quelque chose de social, un homme parmi les hommes, et je vaux
bien le marin qu'ont mangé les poissons. Dieu sait si c'est pour moi
que je me fais comte!
--Pauvre Gratien, toi, notre plus forte tête, notre frère chéri, tu es
le Benjamin de la bande; tu le sais.
--Adieu! surveillez bien mon Maulincour.
--Sois en paix sur ce point.
--Hé, marquis? cria le vieux forçat.
--Quoi?
--Ida est capable de tout, après la scène d'hier au soir. Si elle s'est
jetée à l'eau, je ne la repêcherai certes pas, elle gardera bien mieux
le secret de mon nom, le seul qu'elle possède; mais surveille-la; car,
après tout, c'est une bonne fille.
--Bien.
L'inconnu se retira. Dix minutes après, monsieur Jules n'entendit pas,
sans avoir un frisson de fièvre, le bruissement particulier aux robes
de soie, et reconnut presque le bruit des pas de sa femme.
--Eh! bien, mon père, dit Clémence. Pauvre père, comment allez-vous?
Quel courage!
--Viens, mon enfant, répondit Ferragus en lui tendant la main.
Et Clémence lui présenta son front, qu'il embrassa.
--Voyons, qu'as-tu, pauvre petite? Quels chagrins nouveaux...
--Des chagrins, mon père, mais c'est la mort de votre fille que vous
aimez tant. Comme je vous l'écrivais hier, il faut absolument que dans
votre tête, si fertile en idées, vous trouviez le moyen de voir mon
pauvre Jules, aujourd'hui même. Si vous saviez comme il a été bon pour
moi, malgré des soupçons, en apparence, si légitimes! Mon père, mon
amour c'est ma vie. Voulez-vous me voir mourir? Ah! j'ai déjà bien
souffert! et, je le sens, ma vie est en danger.
--Te perdre, ma fille, dit Ferragus, te perdre par la curiosité d'un
misérable Parisien! Je brûlerais Paris. Ah! tu sais ce qu'est un amant,
mais tu ne sais pas ce qu'est un père.
--Mon père, vous m'effrayez quand vous me regardez ainsi. Ne mettez pas
en balance deux sentiments si différents. J'avais un époux avant de
savoir que mon père était vivant...
--Si ton mari a mis, le premier, des baisers sur ton front, répondit
Ferragus, moi, le premier, j'y ai mis des larmes.... Rassure-toi,
Clémence, parle à cœur ouvert. Je t'aime assez pour être heureux de
savoir que tu es heureuse, quoique ton père ne soit presque rien dans
ton cœur, tandis que tu remplis le sien.
--Mon Dieu, de semblables paroles me font trop de bien! Vous vous
faites aimer davantage, et il me semble que c'est voler quelque chose à
Jules. Mais, mon bon père, songez donc qu'il est au désespoir. Que lui
dire dans deux heures?
--Enfant, ai-je donc attendu ta lettre pour te sauver du malheur qui te
menace? Et que deviennent ceux qui s'avisent de toucher à ton bonheur,
ou de se mettre entre nous? N'as-tu donc jamais reconnu la seconde
providence qui veille sur toi? Tu ne sais pas que douze hommes pleins
de force et d'intelligence forment un cortége autour de ton amour
et de ta vie, prêts à tout pour votre conservation? Est-ce un père
qui risquait la mort en allant te voir aux promenades, ou en venant
t'admirer dans ton petit lit chez ta mère, pendant la nuit? est-ce le
père auquel un souvenir de tes caresses d'enfant a seul donné la force
de vivre, au moment où un homme d'honneur devait se tuer pour échapper
à l'infamie? Est-ce MOI enfin, moi qui ne respire que par ta bouche,
moi qui ne vois que par tes yeux, moi qui ne sens que par ton cœur,
est-ce moi qui ne saurais pas défendre avec des ongles de lion, avec
l'âme d'un père, mon seul bien, ma vie, ma fille?... Mais, depuis la
mort de cet ange qui fut ta mère, je n'ai rêvé qu'à une seule chose, au
bonheur de t'avouer pour ma fille, de te serrer dans mes bras à la face
du ciel et de la terre, à tuer le _forçat_... Il y eut là une légère
pause. . . . . . A te donner un père, reprit-il, à pouvoir presser sans
honte la main de ton mari, à vivre sans crainte dans vos cœurs, à dire
à tout le monde en te voyant:--«Voilà mon enfant!» enfin, à être père à
mon aise!
--O mon père, mon père!
--Après bien des peines, après avoir fouillé le globe, dit Ferragus en
continuant, mes amis m'ont trouvé une peau d'homme à endosser. Je vais
être d'ici à quelques jours monsieur de Funcal, un comte portugais. Va,
ma chère fille, il y a peu d'hommes qui puissent à mon âge avoir la
patience d'apprendre le portugais et l'anglais, que ce diable de marin
savait parfaitement.
--Mon cher père!
--Tout a été prévu, et d'ici à quelques jours Sa Majesté Jean VI,
roi de Portugal, sera mon complice. Il ne te faut donc qu'un peu de
patience là où ton père en a eu beaucoup. Mais moi, c'était tout
simple. Que ne ferais-je pas pour récompenser ton dévouement pendant
ces trois années! Venir si religieusement consoler ton vieux père,
risquer ton bonheur!
--Mon père! Et Clémence prit les mains de Ferragus, et les baisa.
--Allons, encore un peu de courage, ma Clémence, gardons le fatal
secret jusqu'au bout. Ce n'est pas un homme ordinaire que Jules; mais
cependant savons-nous si son grand caractère et son extrême amour ne
détermineraient pas une sorte de mésestime pour la fille d'un...
--Oh! s'écria Clémence, vous avez lu dans le cœur de votre enfant, je
n'ai pas d'autre peur, ajouta-t-elle d'un ton déchirant. C'est une
pensée qui me glace. Mais, mon père, songez que je lui ai promis la
vérité dans deux heures.
--Eh! bien, ma fille, dis-lui qu'il aille à l'ambassade de Portugal,
voir le comte de Funcal, ton père, j'y serai.
--Et monsieur de Maulincour qui lui a parlé de Ferragus? Mon Dieu, mon
père, tromper, tromper, quel supplice!
--A qui le dis-tu? Mais encore quelques jours, et il n'existera pas un
homme qui puisse me démentir. D'ailleurs, monsieur de Maulincour doit
être hors d'état de se souvenir... Voyons, folle, sèche tes larmes, et
songe...
En ce moment, un cri terrible retentit dans la chambre où était
monsieur Jules Desmarets.
--Ma fille, ma pauvre fille!
Cette clameur passa par la légère ouverture pratiquée au-dessus de
l'armoire, et frappa de terreur Ferragus et madame Jules.
--Va voir ce que c'est, Clémence.
Clémence descendit avec rapidité le petit escalier, trouva toute grande
ouverte la porte de l'appartement de madame Gruget, entendit les cris
qui retentissaient dans l'étage supérieur, monta l'escalier, vint,
attirée par le bruit des sanglots, jusque dans la chambre fatale,
où, avant d'entrer, ces mots parvinrent à son oreille:--C'est vous,
monsieur, avec vos imaginations, qui êtes cause de sa mort.
--Taisez-vous, misérable, disait Jules en mettant son mouchoir sur la
bouche de la veuve Gruget, qui cria:--A l'assassin! au secours!
En ce moment, Clémence entra, vit son mari, poussa un cri et s'enfuit.
--Qui sauvera ma fille, demanda la veuve Gruget après une longue pause.
Vous l'avez assassinée.
--Et comment? demanda machinalement monsieur Jules stupéfait d'avoir
été reconnu par sa femme.
--Lisez, monsieur, cria la vieille en fondant en larmes. Y a-t-il des
rentes qui puissent consoler de cela!
«Adieu, ma mère! je te lege tout ce que j'é. Je te demande pardon de
mes fotes et du dernié chagrin que je te donne en mettant fain à mes
jours. Henry, que j'aime plus que moi-même, m'a dit que je faisai son
malheure, et puisqu'il m'a repoussé de lui, et que j'ai perdu toutes
mes espairence d'établiceman, je vai me noyer. J'irai au-dessous
de Neuilly pour n'être point mise à la Morgue. Si Henry ne me hait
plus après que je m'ai puni par la mor, prie le de faire enterrer
une povre fille dont le cœur n'a battu que pour lui, et qu'il me
pardonne, car j'ai eu tort de me mélair de ce qui ne me regardai
pas. Panse-lui bien ses moqca. Comme il a souffert ce povre cha. Mais
j'orai pour me détruir le couraje qu'il a eu pour se faire brulai.
Fais porter les corsets finis chez mes pratiques. Et prie Dieu pour
votre fille.
»IDA.»
--Portez cette lettre à monsieur de Funcal, celui qui est là. S'il en
est encore temps, lui seul peut sauver sa fille.
Et Jules disparut en se sauvant comme un homme qui aurait commis
un crime. Ses jambes tremblaient. Son cœur élargi recevait des
flots de sang plus chauds, plus copieux qu'en aucun moment de sa
vie, et les renvoyait avec une force inaccoutumée. Les idées les
plus contradictoires se combattaient dans son esprit, et cependant
une pensée les dominait toutes. Il n'avait pas été loyal avec la
personne qu'il aimait le plus, et il lui était impossible de transiger
avec sa conscience dont la voix, grossissant en raison du forfait,
correspondait aux cris intimes de sa passion, pendant les plus cruelles
heures de doute qui l'avaient agité précédemment. Il resta durant
une grande partie de la journée errant dans Paris et n'osant pas
rentrer chez lui. Cet homme probe tremblait de rencontrer le front
irréprochable de cette femme méconnue. Les crimes sont en raison
de la pureté des consciences, et le fait qui, pour tel cœur, est à
peine une faute dans la vie, prend les proportions d'un crime pour
certaines âmes candides. Le mot de candeur n'a-t-il pas en effet une
céleste portée? Et la plus légère souillure empreinte au blanc vêtement
d'une vierge n'en fait-elle pas quelque chose d'ignoble, autant que
le sont les haillons d'un mendiant? Entre ces deux choses, la seule
différence n'est que celle du malheur à la faute. Dieu ne mesure jamais
le repentir, il ne le scinde pas, et il en faut autant pour effacer
une tache que pour lui faire oublier toute une vie. Ces réflexions
pesaient de tout leur poids sur Jules, car les passions ne pardonnent
pas plus que les lois humaines, et elles raisonnent plus juste: ne
s'appuient-elles pas sur une conscience à elles, infaillible comme
l'est un instinct? Désespéré, Jules rentra chez lui, pâle, écrasé sous
le sentiment de ses torts, mais exprimant, malgré lui, la joie que lui
causait l'innocence de sa femme. Il entra chez elle tout palpitant, il
la vit couchée, elle avait la fièvre, il vint s'asseoir près du lit,
lui prit la main, la baisa, la couvrit de ses larmes.
--Cher ange, lui dit-il, quand ils furent seuls, c'est du repentir.
--Et de quoi? reprit-elle.
En disant cette parole, elle inclina la tête sur son oreiller, ferma
les yeux et resta immobile, gardant le secret de ses souffrances pour
ne pas effrayer son mari: délicatesse de mère, délicatesse d'ange.
C'était toute la femme dans un mot. Le silence dura long-temps. Jules,
croyant Clémence endormie, alla questionner Joséphine sur l'état de sa
maîtresse.
--Madame est rentrée à demi morte, monsieur. Nous sommes allés chercher
monsieur Haudry.
--Est-il venu? qu'a-t-il dit?
--Rien, monsieur. Il n'a pas paru content, a ordonné de ne laisser
personne auprès de madame, excepté la garde, et il a dit qu'il
reviendrait pendant la soirée.
Monsieur Jules rentra doucement chez sa femme, se mit dans un fauteuil,
et resta devant le lit, immobile, les yeux attachés sur les yeux de
Clémence; quand elle soulevait ses paupières, elle le voyait aussitôt,
et il s'échappait d'entre ses cils douloureux un regard tendre, plein
de passion, exempt de reproche et d'amertume, un regard qui tombait
comme un trait de feu sur le cœur de ce mari noblement absous et
toujours aimé par cette créature qu'il tuait. La mort était entre eux
un pressentiment qui les frappait également. Leurs regards s'unissaient
dans une même angoisse, comme leurs cœurs s'unissaient jadis dans un
même amour, également senti, également partagé. Point de questions,
mais d'horribles certitudes. Chez la femme, générosité parfaite; chez
le mari, remords affreux; puis, dans les deux âmes, une même vision du
dénoûment, un même sentiment de la fatalité.
Il y eut un moment où, croyant sa femme endormie, Jules la baisa
doucement au front, et dit après l'avoir long-temps contemplée:--Mon
Dieu, laisse-moi cet ange encore assez de temps pour que je m'absolve
moi-même de mes torts par une longue adoration... Fille, elle est
sublime; femme, quel mot pourrait la qualifier?
Clémence leva les yeux, ils étaient pleins de larmes.
--Tu me fais mal, dit-elle d'un son de voix faible.
La soirée était avancée, le docteur Haudry vint, et pria le mari de se
retirer pendant sa visite. Quand il sortit, Jules ne lui fit pas une
seule question, il n'eut besoin que d'un geste.
--Appelez en consultation ceux de mes confrères en qui vous aurez le
plus de confiance, je puis avoir tort.
--Mais, docteur, dites-moi la vérité. Je suis homme, je saurai
l'entendre; et j'ai d'ailleurs le plus grand intérêt à la connaître
pour régler certains comptes...
--Madame Jules est frappée à mort, répondit le médecin. Il y a une
maladie morale qui a fait des progrès et qui complique sa situation
physique, déjà si dangereuse, mais rendue plus grave encore par des
imprudences: se lever pieds nus la nuit; sortir quand je l'avais
défendu; sortir hier à pied, aujourd'hui en voiture. Elle a voulu se
tuer. Cependant mon arrêt n'est pas irrévocable, il y a de la jeunesse,
une force nerveuse étonnante... Il faudrait risquer le tout pour le
tout par quelque réactif violent; mais je ne prendrai jamais sur moi de
l'ordonner, je ne le conseillerais même pas; et, en consultation, je
m'opposerais à son emploi.
Jules rentra. Pendant onze jours et onze nuits, il resta près du lit de
sa femme, ne prenant de sommeil que pendant le jour, la tête appuyée
sur le pied de ce lit. Jamais aucun homme ne poussa plus loin que Jules
la jalousie des soins et l'ambition du dévouement. Il ne souffrait
pas que l'on rendît le plus léger service à sa femme; il lui tenait
toujours la main, et semblait ainsi vouloir lui communiquer de la
vie. Il y eut des incertitudes, de fausses joies, de bonnes journées,
un mieux, des crises, enfin les horribles nutations de la Mort qui
hésite, qui balance, mais qui frappe. Madame Jules trouvait toujours
la force de sourire à son mari; elle le plaignait, sachant que bientôt
il serait seul. C'était une double agonie, celle de la vie, celle de
l'amour; mais la vie s'en allait faible et l'amour allait grandissant.
Il y eut une nuit affreuse, celle où Clémence éprouva ce délire qui
précède toujours la mort chez les créatures jeunes. Elle parla de son
amour heureux, elle parla de son père, elle raconta les révélations de
sa mère au lit de mort, et les obligations qu'elle lui avait imposées.
Elle se débattait, non pas avec la vie, mais avec sa passion, qu'elle
ne voulait pas quitter.
--Faites, mon Dieu, dit-elle, qu'il ne sache pas que je voudrais le
voir mourir avec moi.
Jules, ne pouvant soutenir ce spectacle, était en ce moment dans le
salon voisin, et n'entendit pas des vœux auxquels il eût obéi.
Quand la crise fut passée, madame Jules retrouva des forces. Le
lendemain, elle redevint belle, tranquille; elle causa, elle avait de
l'espoir, elle se para comme se parent les malades. Puis elle voulut
être seule pendant toute la journée, et renvoya son mari par une de ces
prières faites avec tant d'instances, qu'elles sont exaucées comme on
exauce les prières des enfants. D'ailleurs, monsieur Jules avait besoin
de cette journée. Il alla chez monsieur de Maulincour, afin de réclamer
de lui le duel à mort convenu naguère entre eux. Il ne parvint pas sans
de grandes difficultés jusqu'à l'auteur de cette infortune; mais, en
apprenant qu'il s'agissait d'une affaire d'honneur, le vidame obéit aux
préjugés qui avaient toujours gouverné sa vie, et introduisit Jules
auprès du baron. Monsieur Desmarets chercha le baron de Maulincour.
--Oh! c'est bien lui, dit le commandeur en montrant un homme assis dans
un fauteuil au coin du feu.
--Qui, Jules? dit le mourant d'une voix cassée.
Auguste avait perdu la seule qualité qui nous fasse vivre, la mémoire.
A cet aspect, monsieur Desmarets recula d'horreur. Il ne pouvait
reconnaître l'élégant jeune homme dans une chose sans nom en aucun
langage, suivant le mot de Bossuet. C'était en effet un cadavre à
cheveux blancs; des os à peine couverts par une peau ridée, flétrie,
desséchée; des yeux blancs et sans mouvement; une bouche hideusement
entr'ouverte, comme le sont celles des fous ou celles des débauchés
tués par leurs excès. Aucune trace d'intelligence n'existait plus ni
sur le front, ni dans aucun trait; de même qu'il n'y avait plus, dans
sa carnation molle, ni rougeur, ni apparence de circulation sanguine.
Enfin, c'était un homme rapetissé, dissous, arrivé à l'état dans
lequel sont ces monstres conservés au Muséum, dans les bocaux où ils
flottent au milieu de l'alcool. Jules crut voir au-dessus de ce visage
la terrible tête de Ferragus, et cette complète Vengeance épouvanta
la Haine. Le mari se trouva de la pitié dans le cœur pour le douteux
débris de ce qui avait été naguère un jeune homme.
--Le duel a eu lieu, dit le commandeur.
--Monsieur a tué bien du monde, s'écria douloureusement Jules.
--Et des personnes bien chères, ajouta le vieillard. Sa grand'mère
meurt de chagrin, et je la suivrai peut-être dans la tombe.
Le lendemain de cette visite, madame Jules empira d'heure en heure.
Elle profita d'un moment de force pour prendre une lettre sous son
chevet, la présenta vivement à Jules, et lui fit un signe facile à
comprendre. Elle voulait lui donner dans un baiser son dernier souffle
de vie, il le prit, et elle mourut. Jules tomba demi-mort et fut
emporté chez son frère. Là, comme il déplorait, au milieu de ses larmes
et de son délire, l'absence qu'il avait faite la veille, son frère lui
apprit que cette séparation était vivement désirée par Clémence, qui
n'avait pas voulu le rendre témoin de l'appareil religieux, si terrible
aux imaginations tendres, et que l'Église déploie en conférant aux
moribonds les derniers sacrements.
--Tu n'y aurais pas résisté, lui dit son frère. Je n'ai pu moi-même
soutenir ce spectacle et tous tes gens fondaient en larmes. Clémence
était comme une sainte. Elle avait pris de la force pour nous faire ses
adieux, et cette voix, entendue pour la dernière fois, déchirait le
cœur. Quand elle a demandé pardon des chagrins involontaires qu'elle
pouvait avoir donnés à ceux qui l'avaient servie, il y a eu un cri mêlé
de sanglots, un cri...
--Assez, dit Jules, assez.
Il voulut être seul pour lire les dernières pensées de cette femme que
le monde avait admirée, et qui avait passé comme une fleur.
«Mon bien aimé, ceci est mon testament. Pourquoi ne ferait-on pas des
testaments pour les trésors du cœur, comme pour les autres biens? Mon
amour, n'était-ce pas tout mon bien? je veux ici ne m'occuper que de
mon amour: il fut toute la fortune de ta Clémence, et tout ce qu'elle
peut te laisser en mourant. Jules, je suis encore aimée, je meurs
heureuse. Les médecins expliquent ma mort à leur manière, moi seule
en connais la véritable cause. Je te la dirai, quelque peine qu'elle
puisse te faire. Je ne voudrais pas emporter dans un cœur tout à toi
quelque secret qui ne te fût pas dit, alors que je meurs victime
d'une discrétion nécessaire.