»Jules, j'ai été nourrie, élevée dans la plus profonde solitude, loin

des vices et des mensonges du monde, par l'aimable femme que tu as

connue. La société rendait justice à ses qualités de convention, par

lesquelles une femme plaît à la société; mais moi, j'ai secrètement

joui d'une âme céleste, et j'ai pu chérir la mère qui faisait de

mon enfance une joie sans amertume, en sachant bien pourquoi je la

chérissais. N'était ce pas aimer doublement? Oui, je l'aimais, je

la craignais, je la respectais, et rien ne me pesait au cœur, ni le

respect, ni la crainte. J'étais tout pour elle, elle était tout pour

moi. Pendant dix-neuf années, pleinement heureuses, insouciantes,

mon âme, solitaire au milieu du monde qui grondait autour de moi,

n'a réfléchi que la plus pure image, celle de ma mère, et mon cœur

n'a battu que par elle ou pour elle. J'étais scrupuleusement pieuse,

et me plaisais à demeurer pure devant Dieu. Ma mère cultivait en

moi tous les sentiments nobles et fiers. Ah! j'ai plaisir à te

l'avouer, Jules, je sais maintenant que j'ai été jeune fille, que

je suis venue à toi vierge de cœur. Quand je suis sortie de cette

profonde solitude; quand, pour la première fois, j'ai lissé mes

cheveux en les ornant d'une couronne de fleurs d'amandier; quand j'ai

complaisamment ajouté quelques nœuds de satin à ma robe blanche,

en songeant au monde que j'allais voir, et que j'étais curieuse de

voir; eh! bien, Jules, cette innocente et modeste coquetterie a été

faite pour toi, car, à mon entrée dans le monde, je t'ai vu, toi, le

premier. Ta figure, je l'ai remarquée, elle tranchait sur toutes les

autres; ta personne m'a plu; ta voix et tes manières m'ont inspiré de

favorables pressentiments; et, quand tu es venu, que tu m'as parlé,

la rougeur sur le front, que ta voix a tremblé, ce moment m'a donné

des souvenirs dont je palpite encore en t'écrivant aujourd'hui, que

j'y songe pour la dernière fois. Notre amour a été d'abord la plus

vive des sympathies, mais il fut bientôt mutuellement deviné; puis,

aussitôt partagé, comme depuis nous en avons également ressenti les

innombrables plaisirs. Dès lors, ma mère ne fut plus qu'en second

dans mon cœur. Je le lui disais, et elle souriait, l'adorable femme!

Puis, j'ai été à toi, toute à toi. Voilà ma vie, toute ma vie, mon

cher époux. Et voici ce qui me reste à te dire. Un soir, quelques

jours avant sa mort, ma mère m'a révélé le secret de sa vie, non

sans verser des larmes brûlantes. Je t'ai bien mieux aimé, quand

j'appris, avant le prêtre chargé d'absoudre ma mère, qu'il existait

des passions condamnées par le monde et par l'Église. Mais, certes,

Dieu ne doit pas être sévère quand elles sont le péché d'âmes aussi

tendres que l'était celle de ma mère; seulement, cet ange ne pouvait

se résoudre au repentir. Elle aimait bien, Jules, elle était toute

amour. Aussi ai-je prié tous les jours pour elle, sans la juger.

Alors je connus la cause de sa vive tendresse maternelle; alors je

sus qu'il y avait dans Paris un homme de qui j'étais toute la vie,

tout l'amour; que ta fortune était son ouvrage et qu'il t'aimait;

qu'il était exilé de la société, qu'il portait un nom flétri, qu'il

en était plus malheureux pour moi, pour nous, que pour lui-même. Ma

mère était toute sa consolation, et ma mère mourait, je promis de la

remplacer. Dans toute l'ardeur d'une âme dont rien n'avait faussé

les sentiments, je ne vis que le bonheur d'adoucir l'amertume qui

chagrinait les derniers moments de ma mère, et je m'engageai donc

à continuer cette œuvre de charité secrète, la charité du cœur. La

première fois que j'aperçus mon père, ce fut auprès du lit où ma mère

venait d'expirer; quand il releva ses yeux pleins de larmes, ce fut

pour retrouver en moi toutes ses espérances mortes. J'avais juré, non

pas de mentir, mais de garder le silence, et ce silence, quelle femme

l'aurait rompu? Là est ma faute, Jules, une faute expiée par la mort.

J'ai douté de toi. Mais la crainte est si naturelle à la femme, et

surtout à la femme qui sait tout ce qu'elle peut perdre. J'ai tremblé

pour mon amour. Le secret de mon père me parut être la mort de mon

bonheur, et plus j'aimais, plus j'avais peur. Je n'osais avouer ce

sentiment à mon père; c'eût été le blesser, et dans sa situation,

toute blessure était vive. Mais lui, sans me le dire, il partageait

mes craintes. Ce cœur tout paternel tremblait pour mon bonheur

autant que je tremblais moi-même, et n'osait parler, obéissant à la

même délicatesse qui me rendait muette. Oui, Jules, j'ai cru que tu

pourrais un jour ne plus aimer la fille de Gratien, autant que tu

aimais ta Clémence. Sans cette profonde terreur, t'aurais-je caché

quelque chose, à toi qui étais même tout entier dans ce repli de

mon cœur? Le jour où cet odieux, ce malheureux officier t'a parlé,

j'ai été forcée de mentir. Ce jour j'ai pour la seconde fois de ma

vie connu la douleur, et cette douleur a été croissante jusqu'en

ce moment où je t'entretiens pour la dernière fois. Qu'importe

maintenant la situation de mon père? Tu sais tout. J'aurais, à l'aide

de mon amour, vaincu la maladie, supporté toutes les souffrances,

mais je ne saurais étouffer la voix du doute. N'est-il pas possible

que mon origine altère la pureté de ton amour, l'affaiblisse, le

diminue? Cette crainte, rien ne peut la détruire en moi. Telle est,

Jules, la cause de ma mort. Je ne saurais vivre en redoutant un

mot, un regard; un mot que tu ne diras peut-être jamais, un regard

qui ne t'échappera point; mais que veux-tu? je les crains. Je meurs

aimée, voilà ma consolation. J'ai su que, depuis quatre ans, mon

père et ses amis ont presque remué le monde, pour mentir au monde.

Afin de me donner un état, ils ont acheté un mort, une réputation,

une fortune, tout cela pour faire revivre un vivant, tout cela pour

toi, pour nous. Nous ne devions rien en savoir. Eh! bien, ma mort

épargnera sans doute ce mensonge à mon père, il mourra de ma mort.

Adieu donc, Jules, mon cœur est ici tout entier. T'exprimer mon

amour dans l'innocence de sa terreur, n'est-ce pas te laisser toute

mon âme? Je n'aurais pas eu la force de te parler, j'ai eu celle de

t'écrire. Je viens de confesser à Dieu les fautes de ma vie; j'ai

bien promis de ne plus m'occuper que du roi des cieux; mais je n'ai

pu résister au plaisir de me confesser aussi à celui qui, pour moi,

est tout sur la terre. Hélas! qui ne me le pardonnerait, ce dernier

soupir, entre la vie qui fut et la vie qui va être? Adieu donc, mon

Jules aimé; je vais à Dieu, près de qui l'amour est toujours sans

nuages, près de qui tu viendras un jour. Là, sous son trône, réunis

à jamais, nous pourrons nous aimer pendant les siècles. Cet espoir

peut seul me consoler. Si je suis digne d'être là par avance, de là,

je te suivrai dans ta vie, mon âme t'accompagnera, t'enveloppera,

car tu resteras encore ici-bas, toi. Mène donc une vie sainte pour

venir sûrement près de moi. Tu peux faire tant de bien sur cette

terre! N'est-ce pas une mission angélique pour un être souffrant que

de répandre la joie autour de lui, de donner ce qu'il n'a pas? Je te

laisse aux malheureux. Il n'y a que leurs sourires et leurs larmes

dont je ne serai point jalouse. Nous trouverons un grand charme à ces

douces bienfaisances. Ne pourrons-nous pas vivre encore ensemble, si

tu veux mêler mon nom, ta Clémence, à ces belles œuvres? Après avoir

aimé comme nous aimions, il n'y a plus que Dieu, Jules. Dieu ne ment

pas, Dieu ne trompe pas. N'adore plus que lui, je le veux. Cultive-le

bien dans tous ceux qui souffrent, soulage les membres endoloris de

son église. Adieu, chère âme que j'ai remplie, je te connais: tu

n'aimeras pas deux fois. Je vais donc expirer heureuse par la pensée

qui rend toutes les femmes heureuses. Oui, ma tombe sera ton cœur.

Après cette enfance que je t'ai contée, ma vie ne s'est-elle pas

écoulée dans ton cœur? Morte, tu ne m'en chasseras jamais. Je suis

fière de cette vie unique! Tu ne m'auras connue que dans la fleur de

la jeunesse, je te laisse des regrets sans désenchantement. Jules,

c'est une mort bien heureuse.

»Toi qui m'as si bien comprise, permets-moi de te recommander,

chose superflue sans doute, l'accomplissement d'une fantaisie de

femme, le vœu d'une jalousie dont nous sommes l'objet. Je te prie de

brûler tout ce qui nous aura appartenu, de détruire notre chambre,

d'anéantir tout ce qui peut être un souvenir de notre amour.

»Encore une fois, adieu, le dernier adieu, plein d'amour, comme le

sera ma dernière pensée et mon dernier souffle.»

Quand Jules eut achevé cette lettre, il lui vint au cœur une de ces

frénésies dont il est impossible de rendre les effroyables crises.

Toutes les douleurs sont individuelles, leurs effets ne sont soumis

à aucune règle fixe: certains hommes se bouchent les oreilles pour

ne plus rien entendre; quelques femmes ferment les yeux pour ne plus

rien voir; puis, il se rencontre de grandes et magnifiques âmes qui

se jettent dans la douleur comme dans un abîme. En fait de désespoir,

tout est vrai. Jules s'échappa de chez son frère, revint chez lui,

voulant passer la nuit près de sa femme, et voir jusqu'au dernier

moment cette créature céleste. Tout en marchant avec l'insouciance de

la vie que connaissent les gens arrivés au dernier degré de malheur, il

concevait comment, dans l'Asie, les lois ordonnaient aux époux de ne

point se survivre. Il voulait mourir. Il n'était pas encore accablé,

il était dans la fièvre de la douleur. Il arriva sans obstacles, monta

dans cette chambre sacrée; il y vit sa Clémence sur le lit de mort,

belle comme une sainte, les cheveux en bandeau, les mains jointes,

ensevelie déjà dans son linceul. Des cierges éclairaient un prêtre en

prières, Joséphine pleurant dans un coin, agenouillée, puis, près du

lit, deux hommes. L'un était Ferragus. Il se tenait debout, immobile,

et contemplait sa fille d'un œil sec; sa tête, vous l'eussiez prise

pour du bronze: il ne vit pas Jules. L'autre était Jacquet, Jacquet

pour lequel madame Jules avait été constamment bonne. Jacquet avait

pour elle une de ces respectueuses amitiés qui réjouissent le cœur sans

troubles, qui sont une passion douce, l'amour moins ses désirs et ses

orages; et il était venu religieusement payer sa dette de larmes, dire

de longs adieux à la femme de son ami, baiser pour la première fois le

front glacé d'une créature dont il avait tacitement fait sa sœur. Là

tout était silencieux. Ce n'était ni la Mort terrible comme elle l'est

dans l'Église, ni la pompeuse Mort qui traverse les rues; non, c'était

la mort se glissant sous le toit domestique, la mort touchante; c'était

les pompes du cœur, les pleurs dérobés à tous les yeux. Jules s'assit

près de Jacquet dont il pressa la main, et, sans se dire un mot, tous

les personnages de cette scène restèrent ainsi jusqu'au matin. Quand le

jour fit pâlir les cierges, Jacquet, prévoyant les scènes douloureuses

qui allaient se succéder, emmena Jules dans la chambre voisine. En ce

moment le mari regarda le père, et Ferragus regarda Jules. Ces deux

douleurs s'interrogèrent, se sondèrent, s'entendirent par ce regard. Un

éclair de fureur brilla passagèrement dans les yeux de Ferragus.

--C'est toi qui l'as tuée, pensait-il.

--Pourquoi s'être défié de moi? paraissait répondre l'époux.

Cette scène fut semblable à celle qui se passerait entre deux tigres

reconnaissant l'inutilité d'une lutte, après s'être examinés pendant un

moment d'hésitation, sans même rugir.

--Jacquet, dit Jules, tu as veillé à tout?

--A tout répondit le chef de bureau, mais partout me prévenait un homme

qui partout ordonnait et payait.

--Il m'arrache sa fille, s'écria le mari dans un violent accès de

désespoir.

Il s'élança dans la chambre de sa femme; mais le père n'y était plus.

Clémence avait été mise dans un cercueil de plomb, et des ouvriers

s'apprêtaient à en souder le couvercle. Jules rentra tout épouvanté de

ce spectacle, et le bruit du marteau dont se servaient ces hommes le

fit machinalement fondre en larmes.

--Jacquet, dit-il, il m'est resté de cette nuit terrible une idée, une

seule, mais une idée que je veux réaliser à tout prix. Je ne veux pas

que Clémence demeure dans un cimetière de Paris. Je veux la brûler,

recueillir ses cendres et la garder. Ne me dis pas un mot sur cette

affaire, mais arrange-toi pour qu'elle réussisse. Je vais me renfermer

dans _sa_ chambre, et j'y resterai jusqu'au moment de mon départ.

Toi seul entreras ici pour me rendre compte de tes démarches... Va,

n'épargne rien.

Pendant cette matinée, madame Jules, après avoir été exposée dans une

chapelle ardente, à la porte de son hôtel, fut amenée à Saint-Roch.

L'église était entièrement tendue de noir. L'espèce de luxe déployé

pour ce service avait attiré du monde; car, à Paris, tout fait

spectacle, même la douleur la plus vraie. Il y a des gens qui se

mettent aux fenêtres pour voir comment pleure un fils en suivant le

corps de sa mère, comme il y en a qui veulent être commodément placés

pour voir comment tombe une tête. Aucun peuple du monde n'a eu des

yeux plus voraces. Mais les curieux furent particulièrement surpris

en apercevant les six chapelles latérales de Saint-Roch également

tendues de noir. Deux hommes en deuil assistaient à une messe mortuaire

dans chacune de ces chapelles. On ne vit au chœur, pour toute

assistance, que monsieur Desmarets le notaire, et Jacquet; puis, en

dehors de l'enceinte, les domestiques. Il y avait, pour les flâneurs

ecclésiastiques, quelque chose d'inexplicable dans une telle pompe et

si peu de parenté. Jules n'avait voulu d'aucun indifférent à cette

cérémonie. La grand'messe fut célébrée avec la sombre magnificence

des messes funèbres. Outre les desservants ordinaires de Saint-Roch,

il s'y trouvait treize prêtres venus de diverses paroisses. Aussi

jamais peut-être le _Dies iræ_ ne produisit-il sur des chrétiens

de hasard, fortuitement rassemblés par la curiosité, mais avides

d'émotions, un effet plus profond, plus nerveusement glacial que le

fut l'impression produite par cette hymne, au moment où huit voix de

chantres accompagnées par celles des prêtres et les voix des enfants

de chœur l'entonnèrent alternativement. Des six chapelles latérales,

douze autres voix d'enfants s'élevèrent aigres de douleur, et s'y

mêlèrent lamentablement. De toutes les parties de l'église, l'effroi

sourdait; partout, les cris d'angoisse répondaient aux cris de terreur.

Cette effrayante musique accusait des douleurs inconnues au monde,

et des amitiés secrètes qui pleuraient la morte. Jamais, en aucune

religion humaine, les frayeurs de l'âme, violemment arrachée du corps

et tempêtueusement agitée en présence de la foudroyante majesté de

Dieu, n'ont été rendues avec autant de vigueur. Devant cette clameur

des clameurs, doivent s'humilier les artistes et leurs compositions les

plus passionnées. Non, rien ne peut lutter avec ce chant qui résume

les passions humaines et leur donne une vie galvanique au delà du

cercueil, en les amenant palpitantes encore devant le Dieu vivant et

vengeur. Ces cris de l'enfance, unis aux sons de voix graves, et qui

comprennent alors, dans ce cantique de la mort, la vie humaine avec

tous ses développements, en rappelant les souffrances du berceau, en

se grossissant de toutes les peines des autres âges avec les larges

accents des hommes, avec les chevrotements des vieillards et des

prêtres; toute cette stridente harmonie pleine de foudres et d'éclairs

ne parle-t-elle pas aux imaginations les plus intrépides, aux cœurs

les plus glacés, et même aux philosophes! En l'entendant, il semble

que Dieu tonne. Les voûtes d'aucune église ne sont froides; elles

tremblent, elles parlent, elles versent la peur par toute la puissance

de leurs échos. Vous croyez voir d'innombrables morts se levant et

tendant les mains. Ce n'est plus ni un père, ni une femme, ni un enfant

qui sont sous le drap noir, c'est l'humanité sortant de sa poudre.

Il est impossible de juger la religion catholique, apostolique et

romaine, tant que l'on n'a pas éprouvé la plus profonde des douleurs,

en pleurant la personne adorée qui gît sous le cénotaphe; tant que l'on

n'a pas senti toutes les émotions qui vous emplissent alors le cœur,

traduites par cette hymne du désespoir, par ces cris qui écrasent les

âmes, par cet effroi religieux qui grandit de strophe en strophe, qui

tournoie vers le ciel, et qui épouvante, qui rapetisse, qui élève l'âme

et vous laisse un sentiment de l'éternité dans la conscience, au moment

où le dernier vers s'achève. Vous avez été aux prises avec la grande

idée de l'infini, et alors tout se tait dans l'église. Il ne s'y dit

pas une parole; les incrédules eux-mêmes _ne savent pas ce qu'ils ont_.

Le génie espagnol a pu seul inventer ces majestés inouïes pour la plus

inouïe des douleurs. Quand la suprême cérémonie fut achevée, douze

hommes en deuil sortirent des six chapelles, et vinrent écouter autour

du cercueil le chant d'espérance que l'Église fait entendre à l'âme

chrétienne avant d'aller en ensevelir la forme humaine. Puis chacun de

ces hommes monta dans une voiture drapée; Jacquet et monsieur Desmarets

prirent la treizième; les serviteurs suivirent à pied. Une heure après,

les douze inconnus étaient au sommet du cimetière nommé populairement

le Père-Lachaise, tous en cercle autour d'une fosse où le cercueil

avait été descendu, devant une foule curieuse accourue de tous les

points de ce jardin public. Puis après de courtes prières, le prêtre

jeta quelques grains de terre sur la dépouille de cette femme; et les

fossoyeurs, ayant demandé leur pourboire, s'empressèrent de combler la

fosse pour aller à une autre.

Ici semble finir le récit de cette histoire; mais peut-être serait-elle

incomplète si, après avoir donné un léger croquis de la vie parisienne,

si, après en avoir suivi les capricieuses ondulations, les effets de la

mort y étaient oubliés. La mort, dans Paris, ne ressemble à la mort

dans aucune capitale, et peu de personnes connaissent les débats d'une

douleur vraie aux prises avec la civilisation, avec l'administration

parisienne. D'ailleurs, peut-être monsieur Jules et Ferragus XXIII

intéressent-ils assez pour que le dénoûment de leur vie soit dénué de

froideur. Enfin beaucoup de gens aiment à se rendre compte de tout,

et voudraient, ainsi que l'a dit le plus ingénieux de nos critiques,

savoir par quel procédé chimique l'huile brûle dans la lampe d'Aladin.

Jacquet, homme administratif, s'adressa naturellement à l'autorité

pour en obtenir la permission d'exhumer le corps de madame Jules et de

le brûler. Il alla parler au Préfet de police, sous la protection de

qui dorment les morts. Ce fonctionnaire voulut une pétition. Il fallut

acheter une feuille de papier timbré, donner à la douleur une forme

administrative; il fallut se servir de l'argot bureaucratique pour

exprimer les vœux d'un homme accablé, auquel les paroles manquaient; il

fallut traduire froidement et mettre en marge l'objet de la demande:

Le pétitionnaire

sollicite l'incinération

de sa femme.

Voyant cela, le chef chargé de faire un rapport au Conseiller d'État,

Préfet de police, dit, en lisant cette apostille, où l'_objet_ de la

demande était, comme il l'avait recommandé, clairement exprimé:

--Mais, c'est une question grave! mon rapport ne peut être prêt que

dans huit jours.

Jules, auquel Jacquet fut forcé de parler de ce délai, comprit ce qu'il

avait entendu dire à Ferragus: Brûler Paris. Rien ne lui semblait plus

naturel que d'anéantir ce réceptacle de monstruosités.

--Mais, dit-il à Jacquet, il faut aller au Ministre de l'Intérieur, et

lui faire parler par ton Ministre.

Jacquet se rendit au Ministère de l'Intérieur, y demanda une audience

qu'il obtint, mais à quinze jours de date. Jacquet était un homme

persistant. Il chemina donc de bureau en bureau, et parvint au

secrétaire particulier du Ministre auquel il fit parler par le

secrétaire particulier du Ministre des Affaires Étrangères. Ces hautes

protections aidant, il eut pour le lendemain, une audience furtive,

pour laquelle s'étant précautionné d'un mot de l'autocrate des Affaires

Étrangères, écrit au pacha de l'Intérieur, Jacquet espéra enlever

l'affaire d'assaut. Il prépara des raisonnements, des réponses

péremptoires, des _en cas_; mais tout échoua.

--Cela ne me regarde pas, dit le Ministre. La chose concerne le

Préfet de police. D'ailleurs il n'y a pas de loi qui donne aux maris

la propriété des corps de leurs femmes, ni aux pères celle de leurs

enfants. C'est grave! Puis il y a des considérations d'utilité publique

qui veulent que ceci soit examiné. Les intérêts de la ville de Paris

peuvent en souffrir. Enfin, si l'affaire dépendait immédiatement de

moi, je ne pourrais pas me décider _hic et nunc_, il me faudrait un

rapport.

Le _Rapport_ est dans l'administration actuelle ce que sont les limbes

dans le christianisme. Jacquet connaissait la manie du rapport, et

il n'avait pas attendu cette occasion pour gémir sur ce ridicule

bureaucratique. Il savait que, depuis l'envahissement des affaires par

le rapport, révolution administrative consommée en 1804, il ne s'était

pas rencontré de ministre qui eût pris sur lui d'avoir une opinion, de

décider la moindre chose, sans que cette opinion, cette chose eût été

vannée, criblée, épluchée par les gâte-papier, les porte-grattoir et

les sublimes intelligences de ses bureaux. Jacquet (il était un de ces

hommes dignes d'avoir Plutarque pour biographe) reconnut qu'il s'était

trompé dans la marche de cette affaire, et l'avait rendue impossible en

voulant procéder légalement. Il fallait simplement transporter madame

Jules à l'une des terres de Desmarets; et, là, sous la complaisante

autorité d'un maire de village, satisfaire la douleur de son ami. La

légalité constitutionnelle et administrative n'enfante rien; c'est

un monstre infécond pour les peuples, pour les rois et pour les

intérêts privés; mais les peuples ne savent épeler que les principes

écrits avec du sang; or, les malheurs de la légalité seront toujours

pacifiques; elle aplatit une nation, voilà tout. Jacquet, homme de

liberté, revint alors en songeant aux bienfaits de l'arbitraire, car

l'homme ne juge les lois qu'à la lueur de ses passions. Puis, quand

Jacquet se vit en présence de Jules, force lui fut de le tromper, et le

malheureux, saisi par une fièvre violente, resta pendant deux jours au

lit. Le ministre parla, le soir même, dans un dîner ministériel, de la

fantaisie qu'avait un Parisien de faire brûler sa femme à la manière

des Romains. Les cercles de Paris s'occupèrent alors pour un moment des

funérailles antiques. Les choses anciennes devenant à la mode, quelques

personnes trouvèrent qu'il serait beau de rétablir, pour les grands

personnages, le bûcher funéraire. Cette opinion eut ses détracteurs

et ses défenseurs. Les uns disaient qu'il y avait trop de grands

hommes, et que cette coutume ferait renchérir le bois de chauffage,

que chez un peuple aussi ambulatoire dans ses volontés que l'était

le Français, il serait ridicule de voir à chaque terme un Longchamp

d'ancêtres promenés dans leurs urnes; puis, que, si les urnes avaient

de la valeur, il y avait chance de les trouver à l'encan, saisies,

pleines de respectables cendres, par les créanciers, gens habitués

à ne rien respecter. Les autres répondaient qu'il y aurait plus de

sécurité qu'au Père-Lachaise pour les aïeux à être ainsi casés, car,

dans un temps donné, la ville de Paris serait contrainte d'ordonner

une Saint-Barthélemy contre ses morts qui envahissaient la campagne et

menaçaient d'entreprendre un jour sur les terres de la Brie. Ce fut

enfin une de ces futiles et spirituelles discussions de Paris, qui trop

souvent creusent des plaies bien profondes. Heureusement pour Jules,

il ignora les conversations, les bons mots, les pointes que sa douleur

fournissait à Paris. Le préfet de Police fut choqué de ce que monsieur

Jacquet avait employé le Ministre pour éviter les lenteurs, la sagesse

de la haute voirie. L'exhumation de madame Jules était une question

de voirie. Donc le Bureau de police travaillait à répondre vertement

à la pétition, car il suffit d'une demande pour que l'Administration

soit saisie; or, une fois saisie, les choses vont loin, avec elle.

L'Administration peut mener toutes les questions jusqu'au Conseil

d'État, autre machine difficile à remuer. Le second jour, Jacquet fit

comprendre à son ami qu'il fallait renoncer à son projet; que, dans une

ville où le nombre des larmes brodées sur les draps noirs était tarifé,

où les lois admettaient sept classes d'enterrements, où l'on vendait au

poids de l'argent la terre des morts, où la douleur était exploitée,

tenue en partie double, où les prières de l'église se payaient cher,

où la Fabrique intervenait pour réclamer le prix de quelques filets

de voix ajoutées au _Dies iræ_, tout ce qui sortait de l'ornière

administrativement tracée à la douleur était impossible.

--C'eût été, dit Jules, un bonheur dans ma misère, j'avais formé le

projet de mourir loin d'ici, et désirais tenir Clémence entre mes bras

dans la tombe! Je ne savais pas que la bureaucratie pût allonger ses

ongles jusque dans nos cercueils.

La Comédie humaine - Volume 09. Scènes de la vie parisienne - Tome 01 · 第 9 / 52 段