et, par une dernière ruse que lui inspira la jalousie, il résolut de
faire monter son premier commis dans sa voiture, et de l'envoyer à la
Bourse en son lieu et place, avec une lettre pour un Agent de change
de ses amis, auquel il expliqua ses achats et ses ventes, en le priant
de le remplacer. Il remit ses transactions les plus délicates au
lendemain, se moquant de la hausse et de la baisse, et de toutes les
dettes européennes. Beau privilége de l'amour! il écrase tout, fait
tout pâlir: l'autel, le trône et les grands-livres. A trois heures et
demie, au moment où la Bourse est dans tout le feu des reports, des
fins-courant, des primes, des fermes, etc., monsieur Jules vit entrer
dans son cabinet Fouquereau tout radieux.
--Monsieur, il vient de venir une vieille femme, mais _soignée_, je
dis, une fine mouche. Elle a demandé monsieur, a paru contrariée de ne
point le trouver, et m'a donné pour madame une lettre que voici.
En proie à une angoisse fiévreuse, Jules décacheta la lettre; mais
il tomba bientôt dans son fauteuil tout épuisé. La lettre était un
non-sens continuel, et il fallait en avoir la clef pour la lire. Elle
avait été écrite en chiffres.
--Va-t'en, Fouquereau. Le concierge sortit.--C'est un mystère plus
profond que ne l'est la mer à l'endroit où la sonde s'y perd. Ah! c'est
de l'amour! L'amour seul est aussi sagace, aussi ingénieux que l'est ce
correspondant. Mon Dieu! je tuerai Clémence.
En ce moment une idée heureuse jaillit dans sa cervelle avec tant
de force, qu'il en fut presque physiquement éclairé. Aux jours de
sa laborieuse misère, avant son mariage, Jules s'était fait un ami
véritable, un demi _Pméja_. L'excessive délicatesse avec laquelle il
avait manié les susceptibilités d'un ami pauvre et modeste, le respect
dont il l'avait entouré, l'ingénieuse adresse avec laquelle il l'avait
noblement forcé de participer à son opulence sans le faire rougir,
accrurent leur amitié. Jacquet resta fidèle à Desmarets, malgré sa
fortune.
Jacquet, homme de probité, travailleur, austère en ses mœurs, avait
fait lentement son chemin dans le ministère qui consomme à la fois le
plus de friponnerie et le plus de probité. Employé au Ministère des
Affaires Étrangères, il y avait en charge la partie la plus délicate
des archives. Jacquet était dans le ministère une espèce de ver-luisant
qui jetait la lumière à ses heures sur les correspondances secrètes,
en déchiffrant et classant les dépêches. Placé plus haut que le simple
bourgeois, il se trouvait aux Affaires Étrangères tout ce qu'il y
avait de plus élevé dans les rangs subalternes, et vivait obscurément,
heureux d'une obscurité qui le mettait à l'abri des revers, satisfait
de payer en oboles sa dette à la patrie. Adjoint né de sa mairie, il
obtenait, en style de journal, toute la considération qui lui était
due. Grâce à Jules, sa position s'était améliorée par un bon mariage.
Patriote inconnu, ministériel en fait, il se contentait de gémir, au
coin du feu, sur la marche du gouvernement. Du reste, Jacquet était
dans son ménage un roi débonnaire, un homme à parapluie, qui payait à
sa femme un remise dont il ne profitait jamais. Enfin, pour achever
la peinture de ce _philosophe sans le savoir_, il n'avait pas encore
soupçonné, ne devait même jamais soupçonner tout le parti qu'il pouvait
tirer de sa position, en ayant pour ami intime un Agent de change, et
connaissant tous les matins le secret de l'État. Cet homme sublime à
la manière du soldat ignoré qui meurt en sauvant Napoléon par un _qui
vive_, demeurait au Ministère.
En dix minutes, Jules se trouva dans le bureau de l'archiviste. Jacquet
lui avança une chaise, posa méthodiquement sur sa table son garde-vue
en taffetas vert, se frotta les mains, prit sa tabatière, se leva en
faisant craquer ses omoplates, se rehaussa le thorax, et dit:--Par quel
hasard ici, _mosieur Desmarets_? Que me veux-tu?
--Jacquet, j'ai besoin de toi pour deviner un secret, un secret de vie
et de mort.
--Cela ne concerne pas la politique?
--Ce n'est pas à toi que je le demanderais si je voulais le savoir, dit
Jules. Non, c'est une affaire de ménage sur laquelle je réclame de toi
le silence le plus profond.
--Claude-Joseph Jacquet, muet par état. Tu ne me connais donc pas?
dit-il en riant. C'est ma partie, la discrétion.
Jules lui montra la lettre en lui disant:--Il faut me lire ce billet
adressé à ma femme...
--Diable! diable! mauvaise affaire, dit Jacquet en examinant la lettre
de la même manière qu'un usurier examine un effet négociable. Ah! c'est
une lettre à grille. Attends.
Il laissa Jules seul dans le cabinet, et revint assez promptement.
--Niaiserie, mon ami! c'est écrit avec une vieille grille dont se
servait l'ambassadeur de Portugal, sous monsieur de Choiseul, lors du
renvoi des Jésuites. Tiens, voici.
Jacquet superposa un papier à jour, régulièrement découpé comme une de
ces dentelles que les confiseurs mettent sur leurs dragées, et Jules
put alors facilement lire les phrases qui restèrent à découvert.
«N'aie plus d'inquiétudes, ma chère Clémence, notre bonheur ne sera
plus troublé par personne, et ton mari déposera ses soupçons. Je
ne puis t'aller voir. Quelque malade que tu sois, il faut avoir le
courage de venir; cherche, trouve des forces; tu en puiseras dans
ton amour. Mon affection pour toi m'a contraint de subir la plus
cruelle des opérations, et il m'est impossible de bouger de mon
lit. Quelques moxas m'ont été appliqués hier au soir à la nuque du
cou, d'une épaule à l'autre, et il a fallu les laisser brûler assez
long-temps. Tu me comprends? Mais je pensais à toi, je n'ai pas trop
souffert. Pour dérouter toutes les perquisitions de Maulincour, qui
ne nous persécutera plus long-temps, j'ai quitté le toit protecteur
de l'ambassade, et suis à l'abri de toutes recherches, rue des
Enfants-Rouges, nº 12, chez une vieille femme nommée madame Étienne
Gruget, la mère de cette Ida, qui va payer cher sa sotte incartade.
Viens-y demain, à neuf heures du matin. Je suis dans une chambre à
laquelle on ne parvient que par un escalier intérieur. Demande monsieur
Camuset. A demain. Je te baise le front, ma chérie.»
Jacquet regarda Jules avec une sorte de terreur honnête, qui comportait
une compassion vraie, et dit son mot favori:--Diable! diable! sur deux
tons différents.
--Cela te semble clair, n'est-ce pas? dit Jules. Eh! bien, il y a dans
le fond de mon cœur une voix qui plaide pour ma femme, et qui se fait
entendre plus haut que toutes les douleurs de la jalousie. Je subirai
jusqu'à demain le plus horrible des supplices; mais enfin, demain, de
neuf à dix heures, je saurai tout, et je serai malheureux ou heureux
pour la vie. Pense à moi, Jacquet.
--Je serai chez toi demain à onze heures. Nous irons là ensemble, et je
t'attendrai, si tu le veux, dans la rue. Tu peux courir des dangers, il
faut près de toi quelqu'un de dévoué qui te comprenne à demi-mot et que
tu puisses employer sûrement. Compte sur moi.
--Même pour m'aider à tuer quelqu'un?
--Diable! diable! dit Jacquet vivement en répétant pour ainsi dire la
même note musicale, j'ai deux enfants et une femme...
Jules serra la main de Claude Jacquet et sortit. Mais il revint
précipitamment.
--J'oublie la lettre, dit-il. Puis ce n'est pas tout, il faut la
recacheter.
--Diable! diable! tu l'as ouverte sans en prendre l'empreinte; mais le
cachet s'est heureusement assez bien fendu. Va, laisse-la-moi, je te la
rapporterai _secundum scripturam_.
--A quelle heure?
--A cinq heures et demie...
--Si je n'étais pas encore rentré, remets-la tout bonnement au
concierge, en lui disant de la monter à madame.
--Me veux-tu demain?
--Non. Adieu.
Jules arriva promptement à la place de la Rotonde du Temple, il y
laissa son cabriolet, et vint à pied rue des Enfants-Rouges où il
examina la maison de madame Étienne Gruget. Là, devait s'éclaircir le
mystère d'où dépendait le sort de tant de personnes; là était Ferragus,
et à Ferragus aboutissaient tous les fils de cette intrigue. La
réunion de madame Jules, de son mari, de cet homme, n'était-elle pas le
nœud gordien de ce drame déjà sanglant, et auquel ne devait pas manquer
le glaive qui dénoue les liens les plus fortement serrés?
Cette maison était une de celles qui appartiennent au genre dit
_cabajoutis_. Ce nom très-significatif est donné par le peuple de
Paris à ces maisons composées, pour ainsi dire, de pièces de rapport.
C'est presque toujours ou des habitations primitivement séparées,
mais réunies par les fantaisies des différents propriétaires qui les
ont successivement agrandies; ou des maisons commencées, laissées,
reprises, achevées; maisons malheureuses qui ont passé, comme certains
peuples, sous plusieurs dynasties de maîtres capricieux. Ni les étages
ni les fenêtres _ne sont ensemble_, pour emprunter à la peinture un
de ses termes les plus pittoresques; tout y jure, même les ornements
extérieurs. Le cabajoutis est à l'architecture parisienne ce que le
_capharnaüm_ est à l'appartement, un vrai fouillis où l'on a jeté
pêle-mêle les choses les plus discordantes.
--Madame Étienne, demanda Jules à la portière.
Cette portière était logée sous la grande porte, dans une de ces
espèces de cages à poulets, petite maison de bois montée sur des
roulettes, et assez semblable à ces cabinets que la police a construits
sur toutes les places de fiacres.
--Hein? fit la portière en quittant le bas qu'elle tricotait.
A Paris, les différents sujets qui concourent à la physionomie
d'une portion quelconque de cette monstrueuse cité, s'harmonient
admirablement avec le caractère de l'ensemble. Ainsi portier, concierge
ou suisse, quel que soit le nom donné à ce muscle essentiel du monstre
parisien, il est toujours conforme au quartier dont il fait partie,
et souvent il le résume. Brodé sur toutes les coutures, oisif, le
concierge joue sur les rentes dans le faubourg Saint-Germain, le
portier a ses aises dans la Chaussée-d'Antin, il lit les journaux dans
le quartier de la Bourse, il a un état dans le faubourg Montmartre.
La portière est une ancienne prostituée dans le quartier de la
prostitution; au Marais, elle a des mœurs, elle est revêche, elle a ses
lubies.
En voyant monsieur Jules, cette portière prit un couteau pour remuer
la motte presque éteinte de sa chaufferette; puis elle lui dit:--Vous
demandez madame Étienne, est-ce madame Étienne Gruget?
--Oui, dit Jules Desmarets en prenant un air presque fâché.
--Qui travaille en passementerie?
--Oui.
--Eh! bien, monsieur, dit-elle en sortant de sa cage, mettant la main
sur le bras de monsieur Jules et le conduisant au bout d'un long boyau
voûté comme une cave, vous monterez le second escalier au fond de la
cour. Voyez-vous les fenêtres où il y a des _géroflées_? c'est là que
reste madame Étienne.
--Merci, madame. Croyez-vous qu'elle soit seule?
--Mais pourquoi donc qu'elle ne serait pas seule, cette femme, elle est
veuve?
Jules monta lestement un escalier fort obscur, dont les marches avaient
des callosités formées par la boue durcie qu'y laissaient les allants
et les venants. Au second étage, il vit trois portes, mais point de
_géroflées_. Heureusement, sur l'une de ces portes, la plus huileuse
et la plus brune des trois, il lut ces mots écrits à la craie: _Ida
viendra ce soir à neuf heures_.--C'est là, se dit Jules. Il tira un
vieux cordon de sonnette tout noir, à pied de biche, entendit le
bruit étouffé d'une sonnette fêlée et les jappements d'un petit chien
asthmatique. La manière dont les sons retentissaient dans l'intérieur
lui annonça un appartement encombré de choses qui n'y laissaient pas
subsister le moindre écho, trait caractéristique des logements occupés
par des ouvriers, par de petits ménages, auxquels la place et l'air
manquent. Jules cherchait machinalement les _géroflées_, et finit par
les trouver sur l'appui extérieur d'une croisée à coulisse, entre deux
plombs empestés. Là, des fleurs; là, un jardin long de deux pieds,
large de six pouces; là, un grain de blé; là, toute la vie résumée;
mais là aussi toutes les misères de la vie. En face de ces fleurs
chétives et des superbes tuyaux de blé, un rayon de lumière, tombant là
du ciel comme par grâce, faisait ressortir la poussière, la graisse,
et je ne sais quelle couleur particulière aux taudis parisiens,
mille saletés qui encadraient, vieillissaient et tachaient les murs
humides, les balustres vermoulus de l'escalier, les châssis disjoints
des fenêtres, et les portes primitivement rouges. Bientôt une toux
de vieille et le pas lourd d'une femme qui traînait péniblement des
chaussons de lisière annoncèrent la mère d'Ida Gruget. Cette vieille
ouvrit la porte, sortit sur le palier, leva la tête, et dit: Ah! c'est
monsieur Bocquillon. Mais non. Par exemple, comme vous ressemblez à
monsieur Bocquillon. Vous êtes son frère, peut-être. Qu'y a-t-il pour
votre service? Entrez donc, monsieur.
Jules suivit cette femme dans une première pièce où il vit, mais en
masse, des cages, des ustensiles de ménage, des fourneaux, des meubles,
de petits plats de terre pleins de pâtée ou d'eau pour le chien et les
chats, une horloge de bois, des couvertures, des gravures d'Eisen,
de vieux fers entassés, mêlés, confondus de manière à produire un
tableau véritablement grotesque, le vrai capharnaüm parisien, auquel ne
manquaient même pas quelques numéros du _Constitutionnel_.
Jules, dominé par une pensée de prudence, n'écouta pas la veuve Gruget,
qui lui disait:--Entrez donc ici, monsieur, vous vous chaufferez.
Craignant d'être entendu par Ferragus, Jules se demandait s'il ne
valait pas mieux conclure dans cette première pièce le marché qu'il
venait proposer à la vieille. Une poule qui sortit en caquetant
d'une soupente le tira de sa méditation secrète. Jules avait pris
sa résolution. Il suivit alors la mère d'Ida dans la pièce à feu,
où ils furent accompagnés par le petit carlin poussif, personnage
muet, qui grimpa sur un vieux tabouret. Madame Gruget avait eu toute
la fatuité d'une demi-misère en parlant de chauffer son hôte. Son
pot-au-feu cachait complétement deux tisons notablement disjoints.
L'écumoire gisait à terre, la queue dans les cendres. Le chambranle
de la cheminée, orné d'un Jésus de cire mis sous une cage carrée en
verre bordé de papier bleuâtre, était encombré de laines, de bobines et
d'outils nécessaires à la passementerie. Jules examina tous les meubles
de l'appartement avec une curiosité pleine d'intérêt, et manifesta
malgré lui sa secrète satisfaction.
--Eh! bien, dites donc, monsieur, est-ce que vous voulez vous arranger
de _mes meubes_? lui dit la veuve en s'asseyant sur un fauteuil de
canne jaune qui semblait être son quartier-général. Elle y gardait à
la fois son mouchoir, sa tabatière, son tricot, des légumes épluchés à
moitié, des lunettes, un calendrier, des galons de livrée commencés,
un jeu de cartes grasses, et deux volumes de romans, tout cela frappé
en creux. Ce meuble, sur lequel cette vieille _descendait le fleuve
de la vie_, ressemblait au sac encyclopédique que porte une femme en
voyage, et où se trouve son ménage en abrégé, depuis le portrait du
mari jusqu'à de l'eau de mélisse pour les défaillances, des dragées
pour les enfants, et du taffetas anglais pour les coupures.
[Illustration: MADAME GRUGET.
Cette femme a quelque passion, quelques vices cachés.....
FERRAGUS.]
Jules étudia tout. Il regarda fort attentivement le visage jaune de
madame Gruget, ses yeux gris, sans sourcils, dénués de cils, sa bouche
démeublée, ses rides pleines de tons noirs, son bonnet de tulle roux,
à ruches plus rousses encore, et ses jupons d'indienne troués, ses
pantoufles usées, sa chaufferette brûlée, sa table chargée de plats
et de soieries, d'ouvrages en coton, en laine, au milieu desquels
s'élevait une bouteille de vin. Puis, il se dit en lui-même: Cette
femme a quelque passion, quelques vices cachés, elle est à moi.
--Madame, dit-il à haute voix et en lui faisant un signe
d'intelligence, je viens pour vous commander des galons... Puis il
baissa la voix.--Je sais, reprit-il, que vous avez chez vous un inconnu
qui prend le nom de Camuset. La vieille le regarda soudain, sans donner
la moindre marque d'étonnement.--Dites, peut-il nous entendre? Songez
qu'il s'agit de votre fortune.
--Monsieur, répondit-elle, parlez sans crainte, je n'ai personne ici.
Mais j'aurais quelqu'un là-haut qu'il lui serait bien impossible de
vous écouter.
--Ah! la vieille rusée, elle sait répondre en normand, se dit Jules.
Nous pourrons nous accorder.--Évitez-vous la peine de mentir, madame,
reprit-il. Et d'abord, sachez bien que je ne vous veux point de mal, ni
à votre locataire malade de ses moxas, ni à votre fille Ida, couturière
en corsets, amie de Ferragus. Vous le voyez, je suis au courant de
tout. Rassurez-vous, je ne suis point de la police, et ne désire rien
qui puisse offenser votre conscience. Une jeune dame viendra demain
ici, de neuf à dix heures, pour causer avec l'ami de votre fille. Je
veux être à portée de tout voir, de tout entendre, sans être ni vu ni
entendu par eux. Vous m'en fournirez les moyens, et je reconnaîtrai
ce service par une somme de deux mille francs une fois payée, et par
six cents francs de rente viagère. Mon notaire préparera devant vous,
ce soir, l'acte; je lui remettrai votre argent, il vous le délivrera
demain, après la conférence où je veux assister, et pendant laquelle
j'acquerrai des preuves de votre bonne foi.
--Ça pourra-t-il nuire à ma fille, mon cher monsieur, dit-elle en lui
jetant des regards de chatte inquiète.
--En rien, madame. Mais, d'ailleurs, il paraît que votre fille se
conduit bien mal envers vous. Aimée par un homme aussi riche, aussi
puissant que l'est Ferragus, il devrait lui être facile de vous rendre
plus heureuse que vous ne semblez l'être.
--Ah! mon cher monsieur, pas seulement un pauvre billet de spectacle
pour l'Ambigu ou la Gaîté où elle va comme elle veut. C'est une
indignité! Une fille pour qui j'ai vendu mes couverts d'argent, que
je mange maintenant, à mon âge, dedans du métal allemand, pour lui
payer son apprentissage, et lui donner un état où elle ferait de l'or,
si elle voulait. Car, pour ça, elle tient de moi, elle est adroite
comme une fée, c'est une justice à lui rendre. Enfin, elle pourrait
bien me repasser ses vieilles robes de soie, moi qu'aime tant à porter
de la soie. Non, monsieur, elle va au Cadran-Bleu, dîner à cinquante
francs par tête, roule en voiture comme une princesse, et se moque de
sa mère comme de Colin-Tampon. Dieu de Dieu! qué jeunesse incohérente
que celle que nous avons faite, c'est pas notre plus bel éloge. Une
mère, monsieur, qu'est bonne mère, car j'ai caché ses inconséquences,
et je l'ai toujours eue dans mon giron à m'ôter le pain de la bouche,
et lui fourrer tout. Eh! bien, non. Ça vient, ça vous câline, ça vous
dit:--Bonjour, ma mère. Et voilà leux devoirs remplis envers l'auteur
de ses jours. Va comme je te pousse. Mais elle aura des enfants,
un jour ou l'autre, et elle verra ce que c'est que cette mauvaise
marchandise-là, qu'on aime tout de même.
--Comment! elle ne fait rien pour vous?
--Ah! rien, non, monsieur, je ne dis pas cela, si elle ne faisait rien,
ce serait par trop peu de chose. Elle me paye mon loyer, elle me donne
du bois, et trente-six francs par mois... Mais, monsieur, est-ce qu'à
mon âge, cinquante-deux ans, avec des yeux qui me tirent le soir, je
devrais encore travailler? D'ailleurs, _porquoi_ ne veut-elle pas de
moi? Je lui fais-t-y honte? qu'elle le dise tout de suite. En vérité,
faudrait s'enterrer pour ces chiens d'enfants qui vous ont oublié rien
que le temps de fermer la porte. Elle tira son mouchoir de sa poche, et
amena un billet de loterie qui tomba par terre; mais elle le ramassa
promptement en disant:--Quien! c'est ma quittance de mes impositions.
Jules devina soudain la cause de la sage parcimonie dont se plaignait
la mère, et il n'en fut que plus certain de l'acquiescement de la veuve
Gruget au marché proposé.
--Eh! bien, madame, dit-il, acceptez alors ce que je vous offre.
--Vous disiez donc, monsieur, deux mille francs de comptant, et six
cents francs de viager?
--Madame, j'ai changé d'avis, et vous promets seulement trois cents
francs de rente viagère. L'affaire, ainsi faite, me paraît plus
convenable à mes intérêts. Mais je vous donnerai cinq mille francs
d'argent comptant. N'aimez-vous pas mieux cela?
--Dame, oui, monsieur.
--Vous aurez plus d'aisance, et vous irez à l'Ambigu-Comique, chez
Franconi, partout, à votre aise, en fiacre.
--Ah! je n'aime point Franconi, rapport à ce qu'on n'y parle pas. Mais,
monsieur, si j'accepte, c'est que ça sera bien avantageux à mon enfant.
Enfin, je ne serai plus à ses crochets. Pauvre petite, après tout, je
ne lui en veux point de ce qu'elle a du plaisir. Monsieur, faut que
jeunesse s'amuse! et donc! Si vous m'assureriez que je ne ferai de tort
à personne...
--A personne, répéta Jules. Mais, voyons, comment allez-vous vous y
prendre?
--Eh! bien, monsieur, en donnant ce soir à monsieur Ferragus une petite
infusion de têtes de pavots, il dormira bien, le cher homme! Et il en
a bon besoin, rapport à ses souffrances, car il souffre, que c'est une
pitié. Mais aussi, demandez-moi ce que c'est que cette invention à un
homme sain de se brûler le dos pour s'ôter un tic douloureux qui ne le
tourmente que tous les deux ans. Pour en revenir à notre affaire, j'ai
la clef de ma voisine, dont le logement est au-dessus du mien, et qui
a une pièce mur mitoyen avec celle où couche monsieur Ferragus. Elle
est à la campagne pour dix jours. Et donc, en faisant faire un trou,
pendant la nuit, au mur de séparation, vous les entendrez et les verrez
à votre aise. Je suis intime avec un serrurier, un bien aimable homme,
qui raconte comme un ange, et fera cela pour moi, ni vu, ni connu.
--Voilà cent francs pour lui, soyez ce soir chez monsieur Desmarets, un
notaire dont voici l'adresse. A neuf heures, l'acte sera prêt, mais...
_motus_.
--Suffit, monsieur, comme vous dites, _momus_! Au revoir, monsieur.
Jules revint chez lui, presque calmé par la certitude où il était de
tout savoir le lendemain. En arrivant, il trouva chez son portier la
lettre parfaitement bien recachetée.
--Comment te portes-tu? dit-il à sa femme malgré l'espèce de froid qui
les séparait.
Les habitudes de cœur sont si difficiles à quitter!
--Assez bien. Jules, reprit-elle d'une voix coquette, veux-tu dîner
près de moi?
--Oui, répondit-il en apportant la lettre, tiens, voici ce que
Fouquereau m'a remis pour toi.
Clémence, qui était pâle, rougit extrêmement en apercevant la lettre,
et cette rougeur subite causa la plus vive douleur à son mari.
--Est-ce de la joie, dit-il en riant, est-ce un effet de l'attente?
--Oh! il y a bien des choses, dit-elle en regardant le cachet.
--Je vous laisse, madame.
Et il descendit dans son cabinet, où il écrivit à son frère ses
intentions relatives à la constitution de la rente viagère destinée à
la veuve Gruget. Quand il revint, il trouva son dîner préparé sur une
petite table, près du lit de Clémence, et Joséphine prête à servir.
--Si j'étais debout, avec quel plaisir je te servirais! dit-elle quand
Joséphine les eut laissés seuls. Oh! même à genoux, reprit-elle en
passant ses mains pâles dans la chevelure de Jules. Cher noble cœur, tu
as été bien gracieux et bien bon pour moi tout à l'heure. Tu m'as fait
là plus de bien, par ta confiance, que tous les médecins de la terre ne
pourraient m'en faire par leur ordonnance. Ta délicatesse de femme, car
tu sais aimer comme une femme, toi... eh! bien, elle a répandu dans mon
âme je ne sais quel baume qui m'a presque guérie. Il y a trêve, Jules,
avance ta tête, que je la baise.
Jules ne put se refuser au plaisir d'embrasser Clémence. Mais ce ne
fut pas sans une sorte de remords au cœur, il se trouvait petit devant
cette femme qu'il était toujours tenté de croire innocente. Elle avait
une sorte de joie triste. Une chaste espérance brillait sur son visage
à travers l'expression de ses chagrins. Ils semblaient également
malheureux d'être obligés de se tromper l'un l'autre, et encore une
caresse, ils allaient tout s'avouer, ne résistant pas à leurs douleurs.
--Demain soir, Clémence.
--Non, monsieur, demain à midi, vous saurez tout, et vous vous
agenouillerez devant votre femme. Oh! non, tu ne t'humilieras pas,
non, tu es tout pardonné; non, tu n'as pas de torts. Écoute: hier,
tu m'as bien rudement brisée; mais ma vie n'aurait peut-être pas été
complète sans cette angoisse, ce sera une ombre qui fera valoir des
jours célestes.
--Tu m'ensorcelles, s'écria Jules, et tu me donnerais des remords.
--Pauvre ami, la destinée est plus haute que nous, et je ne suis pas
complice de ma destinée. Je sortirai demain.
--A quelle heure, demanda Jules.
--A neuf heures et demie.