Cette _demoiselle_ était le type d'une femme qui ne se rencontre qu'à

Paris. Elle se fait à Paris, comme la boue, comme le pavé de Paris,

comme l'eau de la Seine se fabrique à Paris, dans de grands réservoirs

à travers lesquels l'industrie la filtre dix fois avant de la livrer

aux carafes à facettes où elle scintille et claire et pure, de fangeuse

qu'elle était. Aussi est-ce une créature véritablement originale. Vingt

fois saisie par le crayon du peintre, par le pinceau du caricaturiste,

par la plombagine du dessinateur, elle échappe à toutes les analyses,

parce qu'elle est insaisissable dans tous ses modes, comme l'est la

nature, comme l'est ce fantasque Paris. En effet, elle ne tient au vice

que par un rayon, et s'en éloigne par les mille autres points de la

circonférence sociale. D'ailleurs, elle ne laisse deviner qu'un trait

de son caractère, le seul qui la rende blâmable: ses belles vertus sont

cachées; son naïf dévergondage, elle en fait gloire. Incomplétement

traduite dans les drames et les livres où elle a été mise en scène avec

toutes ses poésies, elle ne sera jamais vraie que dans son grenier,

parce qu'elle sera toujours, autre part, ou calomniée ou flattée.

Riche, elle se vicie; pauvre, elle est incomprise. Et cela ne saurait

être autrement! Elle a trop de vices et trop de bonnes qualités; elle

est trop près d'une asphyxie sublime ou d'un rire flétrissant; elle

est trop belle et trop hideuse; elle personnifie trop bien Paris,

auquel elle fournit des portières édentées, des laveuses de linge, des

balayeuses, des mendiantes, parfois des comtesses impertinentes, des

actrices admirées, des cantatrices applaudies; elle a même donné jadis

deux quasi-reines à la monarchie. Qui pourrait saisir un tel Protée?

Elle est toute la femme, moins que la femme, plus que la femme. De

ce vaste portrait, un peintre de mœurs ne peut rendre que certains

détails, l'ensemble est l'infini. C'était une grisette de Paris, mais

la grisette dans toute sa splendeur; la grisette en fiacre, heureuse,

jeune, belle, fraîche, mais grisette, et grisette à griffes, à ciseaux,

hardie comme une Espagnole, hargneuse comme une prude anglaise

réclamant ses droits conjugaux, coquette comme une grande dame,

plus franche et prête à tout; une véritable lionne sortie du petit

appartement dont elle avait tant de fois rêvé les rideaux de calicot

rouge, le meuble en velours d'Utrecht, la table à thé, le cabaret de

porcelaines à sujets peints, la causeuse, le petit tapis de moquette,

la pendule d'albâtre et les flambeaux sous verre, la chambre jaune, le

mol édredon; bref, toutes les joies de la vie des grisettes: la femme

de ménage, ancienne grisette elle-même, mais grisette à moustaches et à

chevrons, les parties de spectacle, les marrons à discrétion, les robes

de soie et les chapeaux à gâcher; enfin toutes les félicités calculées

au comptoir des modistes, moins l'équipage, qui n'apparaît dans les

imaginations du comptoir que comme un bâton de maréchal dans les songes

du soldat. Oui, cette grisette avait tout cela pour une affection

vraie ou malgré l'affection vraie, comme quelques autres l'obtiennent

souvent pour une heure par jour, espèce d'impôt insouciamment acquitté

sous les griffes d'un vieillard. La jeune femme qui se trouvait en

présence de monsieur et madame Jules avait le pied si découvert dans

sa chaussure qu'à peine voyait-on une légère ligne noire entre le

tapis et son bas blanc. Cette chaussure, dont la caricature parisienne

rend si bien le trait, est une grâce particulière à la grisette

parisienne; mais elle se trahit encore mieux aux yeux de l'observateur

par le soin avec lequel ses vêtements adhèrent à ses formes, qu'ils

dessinent nettement. Aussi l'inconnue était-elle, pour ne pas perdre

l'expression pittoresque créée par le soldat français, ficelée dans une

robe verte, à guimpe, qui laissait deviner la beauté de son corsage,

alors parfaitement visible; car son châle de cachemire Ternaux, tombant

à terre, n'était plus retenu que par les deux bouts qu'elle gardait

entortillés à demi dans ses poignets. Elle avait une figure fine, des

joues roses, un teint blanc, des yeux gris étincelants, un front bombé,

très-proéminent, des cheveux soigneusement lissés qui s'échappaient de

son petit chapeau, en grosses boucles sur son cou.

--Je me nomme Ida, monsieur. Et si c'est là madame Jules, à laquelle

j'ai l'avantage de parler, je venais pour lui dire tout ce que j'ai sur

le cœur, _conte_ elle. C'est très-mal, quand on a son affaire faite, et

qu'on est dans ses meubles comme vous êtes ici, de vouloir enlever à

une pauvre fille un homme avec lequel j'ai contracté un mariage moral,

et qui parle de réparer ses torts en m'épousant à la _mucipalité_. Il

y a bien assez de jolis jeunes gens dans le monde, pas vrai, monsieur?

pour se passer ses fantaisies, sans venir me prendre un homme d'âge,

qui fait mon bonheur. Quien, je n'ai pas une belle hôtel, moi, j'ai mon

amour! Je _haïs_ les _bel hommes_ et l'argent, je suis tout cœur, et...

Madame Jules se tourna vers son mari:--Vous me permettrez, monsieur, de

ne pas en entendre davantage, dit-elle en rentrant dans sa chambre.

--Si cette dame est avec vous, j'ai fait des _brioches_, à ce que je

vois; mais tant pire, reprit Ida. Pourquoi vient-elle voir monsieur

Ferragus tous les jours?

--Vous vous trompez, mademoiselle, dit Jules stupéfait. Ma femme est

incapable...

--Ah! vous êtes donc mariés vous _deusse_! dit la grisette en

manifestant quelque surprise. C'est alors bien plus mal, monsieur, pas

vrai, à une femme qui a le bonheur d'être mariée en légitime mariage,

d'avoir des rapports avec un homme comme Henri...

--Mais quoi, Henri, dit monsieur Jules en prenant Ida et l'entraînant

dans une pièce voisine pour que sa femme n'entendît plus rien.

--Eh! bien, monsieur Ferragus...

--Mais il est mort, dit Jules.

--C'te farce! Je suis allée à Franconi avec lui hier au soir, et il m'a

ramenée, comme cela se doit. D'ailleurs votre dame peut vous en donner

des nouvelles. N'est-elle pas allée le voir à trois heures? Je le sais

bien: je l'ai attendue dans la rue, rapport à ce qu'un aimable homme,

monsieur Justin, que vous connaissez peut-être, un petit vieux qui a

des breloques, et qui porte un corset, m'avait prévenue que j'avais une

madame Jules pour rivale. Ce nom-là, monsieur, est bien connu parmi

les noms de guerre. Excusez, puisque c'est le vôtre, mais quand madame

Jules serait une duchesse de la cour, Henri est si riche qu'il peut

satisfaire toutes ses fantaisies. Mon affaire est de défendre mon bien,

et j'en ai le droit; car, moi, je l'aime, Henri! C'est ma _promière_

inclination, et il y va de mon amour et de mon sort à venir. Je ne

crains rien, monsieur; je suis honnête, et je n'ai jamais menti, ni

volé le bien de qui que ce soit. Ce serait une impératrice qui serait

ma rivale, que j'irais à elle tout droit; et si elle m'enlevait mon

mari futur, je me sens capable de la tuer, tout impératrice qu'elle

serait, parce que toutes les belles femmes sont égales, monsieur...

--Assez! assez! dit Jules. Où demeurez-vous?

--Rue de la Corderie-du-Temple, nº 14, monsieur. Ida Gruget, couturière

en corsets, pour vous servir, car nous en faisons beaucoup pour les

messieurs.

--Et où demeure l'homme que vous nommez Ferragus?

--Mais, monsieur, dit-elle en se pinçant les lèvres, ce n'est d'abord

pas un homme. C'est un monsieur plus riche que vous ne l'êtes

peut-être. Mais pourquoi est-ce que vous me demandez son adresse quand

votre femme la sait? Il m'a dit de ne point la donner. Est-ce que

je suis obligée de vous répondre?... Je ne suis, Dieu merci, ni au

confessionnal ni à la police, et je ne dépends que de moi.

--Et si je vous offrais vingt, trente, quarante mille francs pour me

dire où demeure monsieur Ferragus?

--Ah! n, i, ni, mon petit ami, c'est fini! dit-elle en joignant à

cette singulière réponse un geste populaire. Il n'y a pas de somme qui

me fasse dire cela. J'ai bien l'honneur de vous saluer. Par où s'en

va-t-on donc d'ici?

Jules, atterré, laissa partir Ida, sans songer à elle. Le monde entier

semblait s'écrouler sous lui; et, au-dessus de lui, le ciel tombait en

éclats.

--Monsieur est servi, lui dit son valet de chambre.

Le valet de chambre et le valet d'office attendirent dans la salle à

manger pendant environ un quart d'heure sans voir arriver leurs maîtres.

--Madame ne dînera pas, vint dire la femme de chambre.

--Qu'y a-t-il donc, Joséphine? demanda le valet.

--Je ne sais pas, répondit-elle. Madame pleure et va se mettre au lit.

Monsieur avait sans doute une inclination en ville, et cela s'est

découvert dans un bien mauvais moment, entendez-vous? Je ne répondrais

pas de la vie de madame. Tous les hommes sont si gauches! Ils vous font

toujours des scènes sans aucune précaution.

--Pas du tout, reprit le valet de chambre à voix basse, c'est, au

contraire, madame qui... enfin vous comprenez. Quel temps aurait donc

monsieur pour aller en ville, lui qui depuis cinq ans n'a pas couché

une seule fois hors de la chambre de madame; qui descend à son cabinet

à dix heures, et n'en sort qu'à midi pour déjeuner! Enfin sa vie est

connue, elle est régulière, au lieu que madame file presque tous les

jours, à trois heures, on ne sait où.

--Et monsieur aussi, dit la femme de chambre en prenant le parti de sa

maîtresse.

--Mais il va à la Bourse, monsieur. Voilà pourtant trois fois que je

l'avertis qu'il est servi, reprit le valet de chambre après une pause,

et c'est comme si l'on parlait à un _terne_.

Monsieur Jules entra.

--Où est madame? demanda-t-il.

--Madame va se coucher, elle a la migraine, répondit la femme de

chambre en prenant un air important.

Monsieur Jules dit alors avec beaucoup de sang-froid en s'adressant à

ses gens:--Vous pouvez desservir, je vais tenir compagnie à madame.

Et il rentra chez sa femme qu'il trouva pleurant, mais étouffant ses

sanglots dans son mouchoir.

--Pourquoi pleurez-vous? lui dit Jules. Vous n'avez à attendre de moi

ni violences ni reproches. Pourquoi me vengerais-je? Si vous n'avez pas

été fidèle à mon amour, c'est que vous n'en étiez pas digne...

--Pas digne! Ces mots répétés s'entendirent à travers les sanglots, et

l'accent avec lequel ils furent prononcés eût attendri tout autre homme

que Jules.

--Pour vous tuer, il faudrait aimer plus que je n'aime peut-être,

dit-il en continuant; mais je n'en aurais pas le courage, je me tuerais

plutôt, moi, vous laissant à votre... bonheur, et à... à qui?

Il n'acheva pas.

--Se tuer, cria Clémence en se jetant aux pieds de Jules et les tenant

embrassés.

Mais, lui, voulut se débarrasser de cette étreinte et secoua sa femme

en la traînant jusqu'à son lit.

--Laissez-moi, dit-il.

--Non, non, Jules! criait-elle. Si tu ne m'aimes plus, je mourrai.

Veux-tu tout savoir?

--Oui.

Il la prit, la serra violemment, s'assit sur le bord du lit, la retint

entre ses jambes; puis, regardant d'un œil sec cette belle tête devenue

couleur de feu, mais sillonnée de larmes:--Allons, dis, répéta-t-il.

Les sanglots de Clémence recommencèrent.

--Non, c'est un secret de vie et de mort. Si je le disais, je..... Non,

je ne puis pas. Grâce, Jules!

--Tu me trompes toujours...

--Ah! tu ne me dis plus _vous_! s'écria-t-elle. Oui, Jules, tu peux

croire que je te trompe, mais bientôt tu sauras tout.

--Mais ce Ferragus, ce forçat que tu vas voir, cet homme enrichi par

des crimes, s'il n'est pas à toi, si tu ne lui appartiens pas...

--Oh! Jules?...

--Eh! bien, est-ce ton bienfaiteur inconnu; l'homme auquel nous

devrions notre fortune, comme on l'a déjà dit?

--Qui a dit cela?

--Un homme que j'ai tué en duel.

--Oh! Dieu! déjà une mort.

--Si ce n'est pas ton protecteur, s'il ne te donne pas de l'or, si

c'est toi qui lui en portes, voyons, est-ce ton frère?

--Eh! bien, dit-elle, si cela était?

Monsieur Desmarets se croisa les bras.

--Pourquoi me l'aurait-on caché? reprit-il. Vous m'auriez donc trompé,

ta mère et toi? D'ailleurs, va-t-on chez son frère tous les jours, ou

presque tous les jours, hein?

Sa femme était évanouie à ses pieds.

--Morte, dit-il. Et si j'avais tort?

Il sauta sur les cordons de sonnette, appela Joséphine et mit Clémence

sur le lit.

--J'en mourrai, dit madame Jules en revenant à elle.

--Joséphine, cria monsieur Desmarets, allez chercher monsieur Desplein.

Puis vous irez après chez mon frère, en le priant de venir le plus tôt

possible.

--Pourquoi votre frère? dit Clémence.

Jules était déjà sorti.

Pour la première fois depuis cinq ans, madame Jules se coucha seule

dans son lit, et fut contrainte de laisser entrer un médecin dans sa

chambre sacrée. Ce fut deux peines bien vives. Desplein trouva madame

Jules fort mal, jamais émotion violente n'avait été plus intempestive.

Il ne voulut rien préjuger, et remit au lendemain à donner son avis,

après avoir ordonné quelques prescriptions qui ne furent point

exécutées, les intérêts du cœur ayant fait oublier tous les soins

physiques. Vers le matin, Clémence n'avait pas encore dormi. Elle

était préoccupée par le sourd murmure d'une conversation qui durait

depuis plusieurs heures entre les deux frères; mais l'épaisseur des

murs ne laissait arriver à son oreille aucun mot qui pût lui trahir

l'objet de cette longue conférence. Monsieur Desmarets, le notaire,

s'en alla bientôt. Le calme de la nuit, puis la singulière activité de

sens que donne la passion, permirent alors à Clémence d'entendre le

cri d'une plume et les mouvements involontaires d'un homme occupé à

écrire. Ceux qui passent habituellement les nuits, et qui ont observé

les différents effets de l'acoustique par un profond silence, savent

que souvent un léger retentissement est facile à percevoir dans les

mêmes lieux où des murmures égaux et continus n'avaient rien de

distinctible. A quatre heures le bruit cessa. Clémence se leva inquiète

et tremblante. Puis, pieds nus, sans peignoir, ne pensant ni à sa

moiteur, ni à l'état dans lequel elle se trouvait, la pauvre femme

ouvrit heureusement la porte de communication sans la faire crier. Elle

vit son mari, une plume à la main, tout endormi dans son fauteuil. Les

bougies brûlaient dans les bobèches. Elle s'avança lentement, et lut

sur une enveloppe déjà cachetée: CECI EST MON TESTAMENT.

Elle s'agenouilla comme devant une tombe, et baisa la main de son mari

qui s'éveilla soudain.

--Jules, mon ami, l'on accorde quelques jours aux criminels condamnés à

mort, dit-elle en le regardant avec des yeux allumés par la fièvre et

par l'amour. Ta femme innocente ne t'en demande que deux. Laisse-moi

libre pendant deux jours, et..... attends! Après, je mourrai heureuse,

du moins tu me regretteras.

--Clémence, je te les accorde.

Et, comme elle baisait les mains de son mari dans une touchante

effusion de cœur, Jules, fasciné par ce cri de l'innocence, la prit et

la baisa au front, tout honteux de subir encore le pouvoir de cette

noble beauté.

Le lendemain, après avoir pris quelques heures de repos, Jules entra

dans la chambre de sa femme, obéissant machinalement à sa coutume de ne

point sortir sans l'avoir vue. Clémence dormait. Un rayon de lumière

passant par les fentes les plus élevées des fenêtres tombait sur le

visage de cette femme accablée. Déjà les douleurs avaient altéré son

front et la fraîche rougeur de ses lèvres. L'œil d'un amant ne pouvait

pas se tromper à l'aspect de quelques marbrures foncées et de la pâleur

maladive qui remplaçait et le ton égal des joues et la blancheur mate

du teint, deux fonds purs sur lesquels se jouaient si naïvement les

sentiments de cette belle âme.

--Elle souffre, se dit Jules. Pauvre Clémence, que Dieu nous protége!

Il la baisa bien doucement sur le front. Elle s'éveilla, vit son mari

et comprit tout; mais, ne pouvant parler, elle lui prit la main, et ses

yeux se mouillèrent de larmes.

--Je suis innocente, dit-elle en achevant son rêve.

--Tu ne sortiras pas, lui demanda Jules.

--Non, je me sens trop faible pour quitter mon lit.

--Si tu changes d'avis, attends mon retour, dit Jules.

Et il descendit à la loge.

--Fouquereau, vous surveillerez exactement votre porte, je veux

connaître les gens qui entreront dans l'hôtel, et ceux qui en sortiront.

Puis monsieur Jules se jeta dans un fiacre, se fit conduire à l'hôtel

de Maulincour, et y demanda le baron.

--Monsieur est malade, lui dit-on.

Jules insista pour entrer, donna son nom; et, à défaut de monsieur de

Maulincour, il voulut voir le vidame ou la douairière. Il attendit

pendant quelque temps dans le salon de la vieille baronne qui vint le

trouver, et lui dit que son petit-fils était beaucoup trop indisposé

pour le recevoir.

--Je connais, madame, répondit Jules, la nature de sa maladie par la

lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et je vous prie de

croire...

--Une lettre à vous, monsieur! de moi! s'écria la douairière en

l'interrompant, mais je n'ai point écrit de lettre. Et que m'y fait-on

dire, monsieur, dans cette lettre?

--Madame, reprit Jules, ayant l'intention de venir chez monsieur de

Maulincour aujourd'hui même, et de vous rendre cette lettre, j'ai cru

pouvoir la conserver malgré l'injonction qui la termine. La voici.

La douairière sonna pour avoir ses doubles besicles, et, lorsqu'elle

eut jeté les yeux sur le papier, elle manifesta la plus grande surprise.

--Monsieur, dit-elle, mon écriture est si parfaitement imitée, que s'il

ne s'agissait pas d'une affaire récente je m'y tromperais moi-même.

Mon petit-fils est malade, il est vrai, monsieur; mais sa raison n'a

jamais été _le moindrement du monde_ altérée. Nous sommes le jouet de

quelques mauvaises gens; cependant, je ne devine pas dans quel but

a été faite cette impertinence... Vous allez voir mon petit-fils,

monsieur, et vous reconnaîtrez qu'il est parfaitement sain d'esprit.

Et elle sonna de nouveau pour faire demander au baron s'il pouvait

recevoir monsieur Desmarets. Le valet revint avec une réponse

affirmative. Jules monta chez Auguste de Maulincour, qu'il trouva dans

un fauteuil, assis au coin de la cheminée, et qui, trop faible pour se

lever, le salua par un geste mélancolique, le vidame de Pamiers lui

tenait compagnie.

--Monsieur le baron, dit Jules, j'ai quelque chose à vous dire d'assez

particulier pour désirer que nous soyons seuls.

--Monsieur, répondit Auguste, monsieur le commandeur sait toute cette

affaire, et vous pouvez parler devant lui sans crainte.

--Monsieur le baron, reprit Jules d'une voix grave, vous avez troublé,

presque détruit mon bonheur, sans en avoir le droit. Jusqu'au moment où

nous verrons qui de nous peut demander ou doit accorder une réparation

à l'autre, vous êtes tenu de m'aider à marcher dans la voie ténébreuse

où vous m'avez jeté. Je viens donc pour apprendre de vous la demeure

actuelle de l'être mystérieux qui exerce sur nos destinées une si

fatale influence, et qui semble avoir à ses ordres une puissance

surnaturelle. Hier, au moment où je rentrais, après avoir entendu vos

aveux, voici la lettre que j'ai reçue.

Et Jules lui présenta la fausse lettre.

--Ce Ferragus, ce Bourignard, ou ce monsieur de Funcal est un démon,

s'écria Maulincour après l'avoir lue. Dans quel affreux dédale ai-je

mis le pied? Où vais-je?--J'ai eu tort, monsieur, dit-il en regardant

Jules; mais la mort est, certes, la plus grande des expiations, et ma

mort approche. Vous pouvez donc me demander tout ce que vous désirerez,

je suis à vos ordres.

--Monsieur, vous devez savoir où demeure l'inconnu, je veux absolument,

dût-il m'en coûter toute ma fortune actuelle, pénétrer ce mystère; et,

en présence d'un ennemi si cruellement intelligent, les moments sont

précieux.

--Justin va vous dire tout, répondit le baron.

A ces mots, le commandeur s'agita sur sa chaise.

Auguste sonna.

--Justin n'est pas à l'hôtel, s'écria le vidame avec une précipitation

qui disait beaucoup de choses.

--Hé! bien, dit vivement Auguste, nos gens savent où il est, un homme

montera vite à cheval pour le chercher. Votre valet est dans Paris,

n'est-ce pas? On l'y trouvera.

Le commandeur parut visiblement troublé.

--Justin ne viendra pas, mon ami, dit le vieillard. Il est mort. Je

voulais te cacher cet accident, mais...

--Mort, s'écria monsieur de Maulincour, mort? Et quand? et comment?

--Hier, dans la nuit. Il est allé souper avec d'anciens amis, et s'est

enivré sans doute; ses amis, pris de vin comme lui, l'auront laissé se

coucher dans la rue, et une grosse voiture lui a passé sur le corps...

--Le forçat ne l'a pas manqué. Du premier coup il l'a tué, dit Auguste.

Il n'a pas été si heureux avec moi, il a été obligé de s'y prendre à

quatre fois.

Jules devint sombre et pensif.

--Je ne saurai donc rien, s'écria l'Agent de change après une longue

pause. Votre valet a peut-être été justement puni! N'a-t-il pas

outre-passé vos ordres en calomniant madame Desmarets dans l'esprit

d'une _Ida_, dont il a réveillé la jalousie afin de la déchaîner sur

nous.

--Ah! monsieur, dans ma colère, je lui avais abandonné madame Jules.

--Monsieur! s'écria le mari vivement irrité.

--Oh! maintenant, monsieur, répondit l'officier en réclamant le silence

par un geste de main, je suis prêt à tout. Vous ne ferez pas mieux que

ce qui est fait, et vous ne me direz rien que ma conscience ne m'ait

déjà dit. J'attends ce matin le plus célèbre professeur de toxicologie

pour connaître mon sort. Si je suis destiné à de trop grandes

souffrances, ma résolution est prise, je me brûlerai la cervelle.

--Vous parlez comme un enfant, s'écria le commandeur épouvanté par le

sang-froid avec lequel le baron avait dit ces mots. Votre grand'mère

mourrait de chagrin.

--Ainsi, monsieur, dit Jules, il n'existe aucun moyen de connaître en

quel endroit de Paris demeure cet homme extraordinaire?

--Je crois, monsieur, répondit le vieillard, avoir entendu dire à

ce pauvre Justin que monsieur de Funcal logeait à l'ambassade de

Portugal ou à celle du Brésil. Monsieur de Funcal est un gentilhomme

qui appartient aux deux pays. Quant au forçat, il est mort et enterré.

Votre persécuteur, quel qu'il soit, me paraît assez puissant pour que

vous l'acceptiez sous sa nouvelle forme jusqu'au moment où vous aurez

les moyens de le confondre et de l'écraser; mais agissez avec prudence,

mon cher monsieur. Si monsieur de Maulincour avait suivi mes conseils,

rien de tout ceci ne serait arrivé.

Jules se retira froidement, mais avec politesse, et ne sut quel parti

prendre pour arriver à Ferragus. Au moment où il rentra son concierge

lui dit que madame était sortie pour aller jeter une lettre dans la

boîte de la petite poste, qui se trouvait en face de la rue de Ménars.

Jules se sentit humilié de reconnaître la prodigieuse intelligence avec

laquelle son concierge épousait sa cause, et l'adresse avec laquelle il

devinait les moyens de le servir. L'empressement des inférieurs et leur

habileté particulière à compromettre les maîtres qui se compromettent

lui étaient connus, le danger de les avoir pour complices en quoi

que ce soit, il l'avait apprécié; mais il ne put songer à sa dignité

personnelle qu'au moment où il se trouva si subitement ravalé. Quel

triomphe pour l'esclave incapable de s'élever jusqu'à son maître, de

faire tomber le maître jusqu'à lui! Jules fut brusque et dur. Autre

faute. Mais il souffrait tant! Sa vie, jusque-là si droite, si pure,

devenait tortueuse; et il lui fallait maintenant ruser, mentir. Et

Clémence aussi mentait et rusait. Ce moment fut un moment de dégoût.

Perdu dans un abîme de pensées amères, Jules resta machinalement

immobile à la porte de son hôtel. Tantôt s'abandonnant à des idées de

désespoir, il voulait fuir, quitter la France, en emportant sur son

amour toutes les illusions de l'incertitude. Tantôt, ne mettant pas

en doute que la lettre jetée à la poste par Clémence ne s'adressât à

Ferragus, il cherchait les moyens de surprendre la réponse qu'allait y

faire cet être mystérieux. Tantôt il analysait les singuliers hasards

de sa vie depuis son mariage, et se demandait si la calomnie dont il

avait tiré vengeance n'était pas une vérité. Enfin, revenant à la

réponse de Ferragus, il se disait:--Mais cet homme si profondément

habile, si logique dans ses moindres actes, qui voit, qui pressent, qui

calcule et devine même nos pensées, Ferragus répondra-t-il? Ne doit-il

pas employer des moyens en harmonie avec sa puissance? N'enverra-t-il

pas sa réponse par quelque habile coquin, ou, peut-être, dans un écrin

apporté par un honnête homme qui ne saura pas ce qu'il apporte, ou

dans l'enveloppe des souliers qu'une ouvrière viendra livrer fort

innocemment à ma femme? Si Clémence et lui s'entendent? Et il se

défiait de tout, et il parcourait les champs immenses, la mer sans

rivage des suppositions; puis, après avoir flotté pendant quelque

temps entre mille partis contraires, il se trouva plus fort chez lui

que partout ailleurs, et résolut de veiller dans sa maison, comme un

formicaleo au fond de sa volute sablonneuse.

--Fouquereau, dit-il à son concierge, je suis sorti pour tous ceux qui

viendront me voir. Si quelqu'un veut parler à madame ou lui apporte

quelque chose, tu tinteras deux coups. Puis tu me montreras toutes les

lettres qui seraient adressées ici, n'importe à qui!

--Ainsi, pensa-t-il en remontant dans son cabinet qui se trouvait à

l'entresol, je vais au-devant des finesses de maître Ferragus. S'il

envoie quelque émissaire assez rusé pour me demander afin de savoir si

madame est seule, au moins je ne serai pas joué comme un sot!

La Comédie humaine - Volume 09. Scènes de la vie parisienne - Tome 01 · 第 6 / 52 段