Pour développer cette histoire dans toute la vérité de ses détails,

pour en suivre le cours dans toutes ses sinuosités, il faut ici

divulguer quelques secrets de l'amour, se glisser sous les lambris

d'une chambre à coucher, non pas effrontément, mais à la manière de

Trilby, n'effaroucher ni Dougal, ni Jeannie, n'effaroucher personne,

être aussi chaste que veut l'être notre noble langue française, aussi

hardi que l'a été le pinceau de Gérard dans son tableau de Daphnis et

Chloé. La chambre à coucher de madame Jules était un lieu sacré. Elle,

son mari, sa femme de chambre pouvaient seuls y entrer. L'opulence a

de beaux priviléges, et les plus enviables sont ceux qui permettent de

développer les sentiments dans toute leur étendue, de les féconder par

l'accomplissement de leurs mille caprices, de les environner de cet

éclat qui les agrandit, de ces recherches qui les purifient, de ces

délicatesses qui les rendent encore plus attrayants. Si vous haïssez

les dîners sur l'herbe et les repas mal servis, si vous éprouvez

quelque plaisir à voir une nappe damassée éblouissante de blancheur,

un couvert de vermeil, des porcelaines d'une exquise pureté, une table

bordée d'or, riche de ciselure, éclairée par des bougies diaphanes,

puis, sous des globes d'argent armoriés, les miracles de la cuisine

la plus recherchée; pour être conséquent, vous devez alors laisser la

mansarde en haut des maisons, les grisettes dans la rue; abandonner

les mansardes, les grisettes, les parapluies, les socques articulés

aux gens qui payent leur dîner avec des cachets; puis, vous devez

comprendre l'amour comme un principe qui ne se développe dans toute sa

grâce que sur les tapis de la Savonnerie, sous la lueur d'opale d'une

lampe marmorine, entre des murailles discrètes et revêtues de soie,

devant un foyer doré, dans une chambre sourde au bruit des voisins, de

la rue, de tout, par des persiennes, par des volets, par d'ondoyants

rideaux. Il vous faut des glaces dans lesquelles les formes se jouent,

et qui répètent à l'infini la femme que l'on voudrait multiple, et

que l'amour multiplie souvent; puis des divans bien bas; puis un lit

qui, semblable à un secret, se laisse deviner sans être montré; puis,

dans cette chambre coquette, des fourrures pour les pieds nus, des

bougies sous verre au milieu des mousselines drapées, pour lire à toute

heure de nuit, et des fleurs qui n'entêtent pas, et des toiles dont la

finesse eût satisfait Anne d'Autriche. Madame Jules avait réalisé ce

délicieux programme, mais ce n'était rien. Toute femme de goût pouvait

en faire autant, quoique, néanmoins, il y ait dans l'arrangement de

ces choses un cachet de personnalité qui donne à tel ornement, à tel

détail, un caractère inimitable. Aujourd'hui plus que jamais règne le

fanatisme de l'individualité. Plus nos lois tendront à une impossible

égalité, plus nous nous en écarterons par les mœurs. Aussi, les

personnes riches commencent-elles, en France, à devenir plus exclusives

dans leurs goûts et dans les choses qui leur appartiennent, qu'elles

ne l'ont été depuis trente ans. Madame Jules savait à quoi l'engageait

ce programme, et avait tout mis chez elle en harmonie avec un luxe

qui allait si bien à l'amour. Les _Quinze cents francs et ma Sophie_,

ou la passion dans la chaumière, sont des propos d'affamés auxquels

le pain bis suffit d'abord, mais qui, devenus gourmets s'ils aiment

réellement, finissent par regretter les richesses de la gastronomie.

L'amour a le travail et la misère en horreur. Il aime mieux mourir que

de vivoter. La plupart des femmes, en rentrant du bal, impatientes de

se coucher, jettent autour d'elles leurs robes, leurs fleurs fanées,

leurs bouquets dont l'odeur s'est flétrie. Elles laissent leurs petits

souliers sous un fauteuil, marchent sur les cothurnes flottants, ôtent

leurs peignes, déroulent leurs tresses sans soin d'elles-mêmes. Peu

leur importe que leurs maris voient les agrafes, les doubles épingles,

les artificieux crochets qui soutenaient les élégants édifices de la

coiffure ou de la parure. Plus de mystères, tout tombe alors devant

le mari, plus de fard pour le mari. Le corset, la plupart du temps

corset plein de précautions, reste là, si la femme de chambre trop

endormie oublie de l'emporter. Enfin les bouffants de baleine, les

entournures garnies de taffetas gommé, les chiffons menteurs, les

cheveux vendus par le coiffeur, toute la fausse femme est là, éparse.

_Disjecta membra poetæ_, la poésie artificielle tant admirée par ceux

pour qui elle avait été conçue, élaborée, la jolie femme encombre tous

les coins. A l'amour d'un mari qui bâille, se présente alors une femme

vraie qui bâille aussi, qui vient dans un désordre sans élégance,

coiffée de nuit avec un bonnet fripé, celui de la veille, celui du

lendemain.--Car, après tout, monsieur, si vous voulez un joli bonnet

de nuit à chiffonner tous les soirs, augmentez ma pension. Et voilà la

vie telle qu'elle est. Une femme est toujours vieille et déplaisante

à son mari, mais toujours pimpante, élégante et parée pour l'autre,

pour le rival de tous les maris, pour le monde qui calomnie ou déchire

toutes les femmes. Inspirée par un amour vrai, car l'amour a, comme les

autres êtres, l'instinct de sa conservation, madame Jules agissait tout

autrement, et trouvait, dans les constants bénéfices de son bonheur,

la force nécessaire d'accomplir ces devoirs minutieux desquels il ne

faut jamais se relâcher, parce qu'ils perpétuent l'amour. Ces soins,

ces devoirs, ne procèdent-ils pas d'ailleurs d'une dignité personnelle

qui sied à ravir? N'est-ce pas des flatteries? n'est-ce pas respecter

en soi l'être aimé? Donc madame Jules avait interdit à son mari

l'entrée du cabinet où elle quittait sa toilette de bal, et d'où elle

sortait vêtue pour la nuit, mystérieusement parée pour les mystérieuses

fêtes de son cœur. En venant dans cette chambre, toujours élégante et

gracieuse, Jules y voyait une femme coquettement enveloppée dans un

élégant peignoir, les cheveux simplement tordus en grosses tresses sur

sa tête; car, n'en redoutant pas le désordre, elle n'en ravissait à

l'amour ni la vue ni le toucher; une femme toujours plus simple, plus

belle alors qu'elle ne l'était pour le monde; une femme qui s'était

ranimée dans l'eau, et dont tout l'artifice consistait à être plus

blanche que ses mousselines, plus fraîche que le plus frais parfum,

plus séduisante que la plus habile courtisane, enfin toujours tendre,

et partant toujours aimée. Cette admirable entente du métier de femme

fut le grand secret de Joséphine pour plaire à Napoléon, comme il avait

été jadis celui de Césonie pour Caïus Caligula, de Diane de Poitiers

pour Henri II. Mais s'il fut largement productif pour des femmes qui

comptaient sept ou huit lustres, quelle arme entre les mains de jeunes

femmes! Un mari subit alors avec délices les bonheurs de sa fidélité.

Or, en rentrant après cette conversation, qui l'avait glacée d'effroi

et qui lui donnait encore les plus vives inquiétudes, madame Jules prit

un soin particulier de sa toilette de nuit. Elle voulut se faire et se

fit ravissante. Elle avait serré la batiste du peignoir, entr'ouvert

son corsage, laissé tomber ses cheveux noirs sur ses épaules rebondies;

son bain parfumé lui donnait une senteur enivrante; ses pieds nus

étaient dans des pantoufles de velours. Forte de ses avantages, elle

vint à pas menus, et mit ses mains sur les yeux de Jules, qu'elle

trouva pensif, en robe de chambre, le coude appuyé sur la cheminée, un

pied sur la barre. Elle lui dit alors à l'oreille en l'échauffant de

son haleine, et la mordant du bout des dents:--A quoi pensez-vous,

monsieur? Puis le serrant avec adresse, elle l'enveloppa de ses bras,

pour l'arracher à ses mauvaises pensées. La femme qui aime a toute

l'intelligence de son pouvoir; et plus elle est vertueuse, plus

agissante est sa coquetterie.

--A toi, répondit-il.

--A moi seule?

--Oui!

--Oh! voilà un oui bien hasardé.

Ils se couchèrent. En s'endormant madame Jules se dit: Décidément,

monsieur de Maulincour sera la cause de quelque malheur. Jules est

préoccupé, distrait, et garde des pensées qu'il ne me dit pas. Il était

environ trois heures du matin lorsque madame Jules fut réveillée par un

pressentiment qui l'avait frappée au cœur pendant son sommeil. Elle eut

une perception à la fois physique et morale de l'absence de son mari.

Elle ne sentait plus le bras que Jules lui passait sous la tête, ce

bras dans lequel elle dormait heureuse, paisible, depuis cinq années,

et qu'elle ne fatiguait jamais. Puis une voix lui avait dit:--Jules

souffre, Jules pleure.... Elle leva la tête, se mit sur son séant,

trouva la place de son mari froide, et l'aperçut assis devant le feu,

les pieds sur le garde-cendre, la tête appuyée sur le dos d'un grand

fauteuil. Jules avait des larmes sur les joues. La pauvre femme se jeta

vivement à bas du lit, et sauta d'un bond sur les genoux de son mari.

--Jules, qu'as-tu? souffres-tu? parle! dis! dis-moi! Parle-moi, si tu

m'aimes. En un moment elle lui jeta cent paroles qui exprimaient la

tendresse la plus profonde.

Jules se mit aux pieds de sa femme, lui baisa les genoux, les mains,

et lui répondit en laissant échapper de nouvelles larmes:--Ma chère

Clémence, je suis bien malheureux! Ce n'est pas aimer que de se

défier de sa maîtresse, et tu es ma maîtresse. Je t'adore en te

soupçonnant... Les paroles que cet homme m'a dites ce soir m'ont frappé

au cœur; elles y sont restées malgré moi pour me bouleverser. Il y a

là-dessous quelque mystère. Enfin, j'en rougis, tes explications ne

m'ont pas satisfait. Ma raison me jette des lueurs que mon amour me

fait repousser. C'est un affreux combat. Pouvais-je rester là, tenant

ta tête en y soupçonnant des pensées qui me seraient inconnues?--Oh!

je te crois, je te crois, lui cria-t-il vivement en la voyant sourire

avec tristesse, et ouvrir la bouche pour parler. Ne me dis rien, ne

me reproche rien. De toi, la moindre parole me tuerait. D'ailleurs

pourrais-tu me dire une seule chose que je ne me sois dite depuis trois

heures? Oui, depuis trois heures, je suis là, te regardant dormir,

si belle, admirant ton front si pur et si paisible. Oh! oui, tu m'as

toujours dit toutes tes pensées, n'est-ce pas? Je suis seul dans ton

âme. En te contemplant, en plongeant mes yeux dans les tiens, j'y

vois bien tout. Ta vie est toujours aussi pure que ton regard est

clair. Non, il n'y a pas de secret derrière cet œil si transparent.

Il se souleva, et la baisa sur les yeux.--Laisse moi t'avouer, ma

chère créature, que depuis cinq ans ce qui grandissait chaque jour mon

bonheur, c'était de ne te savoir aucune de ces affections naturelles

qui prennent toujours un peu sur l'amour. Tu n'avais ni sœur, ni père,

ni mère, ni compagne, et je n'étais alors ni au-dessus ni au-dessous

de personne dans ton cœur: j'y étais seul. Clémence, répète-moi

toutes les douceurs d'âme que tu m'as si souvent dites, ne me gronde

pas, console-moi, je suis malheureux. J'ai certes un soupçon odieux

à me reprocher, et toi tu n'as rien dans le cœur qui te brûle. Ma

bien-aimée, dis, pouvais-je rester ainsi près de toi? Comment deux

têtes qui sont si bien unies demeureraient-elles sur le même oreiller

quand l'une d'elles souffre et que l'autre est tranquille...--A quoi

penses-tu donc? s'écria-t-il brusquement en voyant Clémence songeuse,

interdite, et qui ne pouvait retenir des larmes.

--Je pense à ma mère, répondit-elle d'un ton grave. Tu ne saurais

connaître, Jules, la douleur de ta Clémence obligée de se souvenir

des adieux mortuaires de sa mère, en entendant ta voix, la plus douce

des musiques; et de songer à la solennelle pression des mains glacées

d'une mourante, en sentant la caresse des tiennes en un moment où tu

m'accables des témoignages de ton délicieux amour. Elle releva son

mari, le prit, l'étreignit avec une force nerveuse bien supérieure à

celle d'un homme, lui baisa les cheveux et le couvrit de larmes.--Ah!

je voudrais être hachée vivante pour toi! Dis-moi bien que je te

rends heureux, que je suis pour toi la plus belle des femmes, que je

suis mille femmes pour toi. Mais tu es aimé comme nul homme ne le

sera jamais. Je ne sais pas ce que veulent dire les mots _devoir_ et

_vertu_. Jules, je t'aime pour toi, je suis heureuse de t'aimer, et

je t'aimerai toujours mieux jusqu'à mon dernier souffle. J'ai quelque

orgueil de mon amour, je me crois destinée à n'éprouver qu'un sentiment

dans ma vie. Ce que je vais te dire est affreux, peut-être: je suis

contente de ne pas avoir d'enfant, et n'en souhaite point. Je me sens

plus épouse que mère. Eh! bien, as-tu des craintes? Écoute-moi, mon

amour, promets-moi d'oublier, non pas cette heure mêlée de tendresse et

de doutes, mais les paroles de ce fou. Jules, je le veux. Promets-moi

de ne le point voir, de ne point aller chez lui. J'ai la conviction

que si tu fais un seul pas de plus dans ce dédale, nous roulerons

dans un abîme où je périrai, mais en ayant ton nom sur les lèvres et

ton cœur dans mon cœur. Pourquoi me mets-tu donc si haut en ton âme,

et si bas en réalité? Comment, toi qui fais crédit à tant de gens de

leur fortune, tu ne me ferais pas l'aumône d'un soupçon; et, pour

la première occasion dans ta vie où tu peux me prouver une foi sans

bornes, tu me détrônerais de ton cœur! Entre un fou et moi, c'est le

fou que tu crois, oh! Jules. Elle s'arrêta, chassa les cheveux qui

retombaient sur son front et sur son cou; puis, d'un accent déchirant,

elle ajouta:--J'en ai trop dit, un mot devait suffire. Si ton âme

et ton front conservent un nuage, quelque léger qu'il puisse être,

sache-le bien, j'en mourrai!

Elle ne put réprimer un frémissement, et pâlit.

--Oh! je tuerai cet homme, se dit Jules en saisissant sa femme et la

portant dans son lit.

--Dormons en paix, mon ange, reprit-il, j'ai tout oublié, je te le jure.

Clémence s'endormit sur cette douce parole, plus doucement répétée.

Puis Jules, la regardant endormie, se dit en lui-même:--Elle a raison,

quand l'amour est si pur, un soupçon le flétrit. Pour cette âme si

fraîche, pour cette fleur si tendre, une flétrissure, oui, ce doit être

la mort.

Quand, entre deux êtres pleins d'affection l'un pour l'autre, et dont

la vie s'échange à tout moment, un nuage est survenu, quoique ce nuage

se dissipe, il laisse dans les âmes quelques traces de son passage.

Ou la tendresse devient plus vive, comme la terre est plus belle

après la pluie; ou la secousse retentit encore, comme un lointain

tonnerre dans un ciel pur; mais il est impossible de se retrouver dans

sa vie antérieure, et il faut que l'amour croisse ou qu'il diminue.

Au déjeuner, monsieur et madame Jules eurent l'un pour l'autre de

ces soins dans lesquels il entre un peu d'affectation. C'était de

ces regards pleins d'une gaieté presque forcée, et qui semblent être

l'effort de gens empressés à se tromper eux-mêmes. Jules avait des

doutes involontaires, et sa femme avait des craintes certaines.

Néanmoins, sûrs l'un de l'autre, ils avaient dormi. Cet état de gêne

était-il dû à un défaut de foi, au souvenir de leur scène nocturne? Ils

ne le savaient pas eux-mêmes. Mais ils s'étaient aimés, ils s'aimaient

trop purement pour que l'impression à la fois cruelle et bienfaisante

de cette nuit ne laissât pas quelques traces dans leurs âmes; jaloux

tous deux de les faire disparaître et voulant revenir tous les deux

_le premier_ l'un à l'autre, ils ne pouvaient s'empêcher de songer à

la cause première d'un premier désaccord. Pour des âmes aimantes, ce

n'est pas des chagrins, la peine est loin encore; mais c'est une sorte

de deuil difficile à peindre. S'il y a des rapports entre les couleurs

et les agitations de l'âme; si, comme l'a dit l'aveugle de Locke,

l'écarlate doit produire à la vue les effets produits dans l'ouïe par

une fanfare, il peut être permis de comparer à des teintes grises cette

mélancolie de contre-coup. Mais l'amour attristé, l'amour auquel il

reste un sentiment vrai de son bonheur momentanément troublé, donne des

voluptés qui, tenant à la peine et à la joie, sont toutes nouvelles.

Jules étudiait la voix de sa femme, il en épiait les regards avec le

sentiment jeune qui l'animait dans les premiers moments de sa passion

pour elle. Les souvenirs de cinq années tout heureuses, la beauté de

Clémence, la naïveté de son amour, effacèrent alors promptement les

derniers vestiges d'une intolérable douleur. Ce lendemain était un

dimanche, jour où il n'y avait ni Bourse ni affaire; les deux époux

passèrent alors la journée ensemble, se mettant plus avant au cœur l'un

de l'autre qu'ils n'y avaient jamais été, semblables à deux enfants

qui, dans un moment de peur, se serrent, se pressent et se tiennent,

s'unissant par instinct. Il y a dans une vie à deux de ces journées

complétement heureuses, dues au hasard, et qui ne se rattachent ni à

la veille, ni au lendemain, fleurs éphémères!... Jules et Clémence en

jouirent délicieusement, comme s'ils eussent pressenti que c'était

la dernière journée de leur vie amoureuse. Quel nom donner à cette

puissance inconnue qui fait hâter le pas des voyageurs sans que l'orage

se soit encore manifesté, qui fait resplendir de vie et de beauté le

mourant quelques jours avant sa mort et lui inspire les plus riants

projets, qui conseille au savant de hausser sa lampe nocturne au

moment où elle l'éclaire parfaitement, qui fait craindre à une mère

le regard trop profond jeté sur son enfant par un homme perspicace?

Nous subissons tous cette influence dans les grandes catastrophes

de notre vie, et nous ne l'avons encore ni nommée ni étudiée: c'est

plus que le pressentiment, et ce n'est pas encore la vision. Tout alla

bien jusqu'au lendemain. Le lundi, Jules Desmarets, obligé d'être à la

Bourse à son heure accoutumée, ne sortit pas sans aller, suivant son

habitude, demander à sa femme si elle voulait profiter de sa voiture.

--Non, dit-elle, il fait trop mauvais temps pour se promener.

En effet, il pleuvait à verse. Il était environ deux heures et demie

quand monsieur Desmarets se rendit au Parquet et au Trésor. A quatre

heures, en sortant de la Bourse, il se trouva nez à nez devant monsieur

de Maulincour, qui l'attendait là avec la pertinacité fiévreuse que

donnent la haine et la vengeance.

--Monsieur, j'ai des renseignements importants à vous communiquer,

dit l'officier en prenant l'Agent de change par le bras. Écoutez, je

suis un homme trop loyal pour avoir recours à des lettres anonymes

qui troubleraient votre repos, j'ai préféré vous parler. Enfin croyez

que s'il ne s'agissait pas de ma vie, je ne m'immiscerais, certes, en

aucune manière dans les affaires d'un ménage, quand même je pourrais

m'en croire le droit.

--Si ce que vous avez à me dire concerne madame Desmarets, répondit

Jules, je vous prierai, monsieur, de vous taire.

--Si je me taisais, monsieur, vous pourriez voir avant peu madame Jules

sur les bancs de la Cour d'assises, à côté d'un forçat. Faut-il me

taire maintenant?

Jules pâlit, mais sa belle figure reprit promptement un calme faux;

puis, entraînant l'officier sous un des auvents de la Bourse provisoire

où ils se trouvaient alors, il lui dit d'une voix que voilait une

profonde émotion intérieure:--Monsieur, je vous écouterai; mais il y

aura entre nous un duel à mort si....

--Oh! j'y consens, s'écria monsieur de Maulincour, j'ai pour vous la

plus grande estime. Vous parlez de mort, monsieur? Vous ignorez sans

doute que votre femme m'a peut-être fait empoisonner samedi soir.

Oui, monsieur, depuis avant-hier, il se passe en moi quelque chose

d'extraordinaire; mes cheveux me distillent intérieurement à travers le

crâne une fièvre et une langueur mortelle, et je sais parfaitement quel

homme a touché mes cheveux pendant le bal.

Monsieur de Maulincour raconta, sans en omettre un seul fait, et son

amour platonique pour madame Jules, et les détails de l'aventure

qui commence cette scène. Tout le monde l'eût écoutée avec autant

d'attention que l'Agent de change; mais le mari de madame Jules avait

le droit d'en être plus étonné que qui que ce fût au monde. Là se

déploya son caractère, il fut plus surpris qu'abattu. Devenu juge, et

juge d'une femme adorée, il trouva dans son âme la droiture du juge,

comme il en prit l'inflexibilité. Amant encore, il songea moins à sa

vie brisée qu'à celle de cette femme; il écouta, non sa propre douleur,

mais la voix lointaine qui lui criait:--Clémence ne saurait mentir!

Pourquoi te trahirait-elle?

--Monsieur, dit l'officier aux gardes en terminant, certain d'avoir

reconnu, samedi soir, dans monsieur de Funcal, ce Ferragus que

la police croit mort, j'ai mis aussitôt sur ses traces un homme

intelligent. En revenant chez moi, je me suis souvenu, par un heureux

hasard, du nom de madame Meynardie, cité dans la lettre de cette

Ida, la maîtresse présumée de mon persécuteur. Muni de ce seul

renseignement, mon émissaire me rendra promptement compte de cette

épouvantable aventure, car il est plus habile à découvrir la vérité que

ne l'est la police elle-même.

--Monsieur, répondit l'Agent de change, je ne saurais vous remercier

de cette confidence. Vous m'annoncez des preuves, des témoins, je les

attendrai. Je poursuivrai courageusement la vérité dans cette affaire

étrange, mais vous me permettrez de douter jusqu'à ce que l'évidence

des faits me soit prouvée. En tout cas, vous aurez satisfaction, car

vous devez comprendre qu'il nous en faut une.

Monsieur Jules revint chez lui.

--Qu'as-tu, Jules? lui dit sa femme, tu es pâle à faire peur.

--Le temps est froid, dit-il en marchant d'un pas lent dans cette

chambre où tout parlait de bonheur et d'amour, cette chambre si calme

où se préparait une tempête meurtrière.

--Tu n'es pas sortie aujourd'hui, reprit-il machinalement en apparence.

Il fut poussé sans doute à faire cette question par la dernière des

mille pensées qui s'étaient secrètement enroulées dans une méditation

lucide, quoique précipitamment activée par la jalousie.

--Non, répondit-elle avec un faux accent de candeur.

En ce moment, Jules aperçut dans le cabinet de toilette de sa femme

quelques gouttes d'eau sur le chapeau de velours qu'elle mettait

le matin. Monsieur Jules était un homme violent, mais aussi plein

de délicatesse, et il lui répugna de placer sa femme en face d'un

démenti. Dans une telle situation, tout doit être fini pour la vie

entre certains êtres. Cependant ces gouttes d'eau furent comme une

lueur qui lui déchira la cervelle. Il sortit de sa chambre, descendit

à la loge, et dit à son concierge, après s'être assuré qu'il y était

seul:--Fouquereau, cent écus de rente si tu dis vrai, chassé si tu me

trompes, et rien si, m'ayant dit la vérité, tu parles de ma question et

de ta réponse.

Il s'arrêta pour bien voir son concierge qu'il attira sous le jour de

la fenêtre, et reprit:--Madame est-elle sortie ce matin?

--Madame est sortie à trois heures moins un quart, et je crois l'avoir

vue rentrer il y a une demi-heure.

--Cela est vrai, sur ton honneur?

--Oui, monsieur.

--Tu auras la rente que je t'ai promise; mais si tu parles,

souviens-toi de ma promesse! alors tu perdrais tout.

Jules revint chez sa femme.

--Clémence, lui dit-il, j'ai besoin de mettre un peu d'ordre dans mes

comptes de maison, ne t'offense donc pas de ce que je vais te demander.

Ne t'ai-je pas remis quarante mille francs depuis le commencement de

l'année?

--Plus, dit-elle. Quarante-sept.

--En trouverais-tu bien l'emploi?

--Mais oui, dit-elle. D'abord, j'avais à payer plusieurs mémoires de

l'année dernière...

--Je ne saurai rien ainsi, se dit Jules, je m'y prends mal.

En ce moment le valet de chambre de Jules entra, et lui remit une

lettre qu'il ouvrit par contenance; mais il la lut avec avidité

lorsqu'il eut jeté les yeux sur la signature.

«Monsieur,

»Dans l'intérêt de votre repos et du nôtre, j'ai pris le parti de

vous écrire sans avoir l'avantage d'être connue de vous; mais ma

position, mon âge et la crainte de quelque malheur me forcent à vous

prier d'avoir de l'indulgence dans une conjoncture fâcheuse où se

trouve notre famille désolée. Monsieur Auguste de Maulincour nous

a donné depuis quelques jours des preuves d'aliénation mentale, et

nous craignons qu'il ne trouble votre bonheur par des chimères dont

il nous a entretenus, monsieur le commandeur de Pamiers et moi,

pendant un premier accès de fièvre. Nous vous prévenons donc de sa

maladie, sans doute guérissable encore, elle a des effets si graves

et si importants pour l'honneur de notre famille et l'avenir de mon

petit-fils, que je compte sur votre entière discrétion. Si monsieur

le commandeur ou moi, monsieur, avions pu nous transporter chez vous,

nous nous serions dispensés de vous écrire; mais je ne doute pas que

vous n'ayez égard à la prière qui vous est faite ici par une mère de

brûler cette lettre.

»Agréez l'assurance de ma parfaite considération.

»Baronne DE MAULINCOUR, née DE RIEUX.»

--Combien de tortures! s'écria Jules.

--Mais que se passe-t-il donc en toi? lui dit sa femme en témoignant

une vive anxiété.

--J'en suis arrivé, répondit Jules, à me demander si c'est toi qui me

fais parvenir cet avis pour dissiper mes soupçons, reprit-il en lui

jetant la lettre. Ainsi juge de mes souffrances?

--Le malheureux, dit madame Jules en laissant tomber le papier, je le

plains, quoiqu'il me fasse bien du mal.

--Tu sais qu'il m'a parlé?

--Ah! tu es allé le voir malgré ta parole, dit-elle frappée de terreur.

--Clémence, notre amour est en danger de périr, et nous sommes en

dehors de toutes les lois ordinaires de la vie, laissons donc les

petites considérations au milieu des grands périls. Écoute, dis-moi

pourquoi tu es sortie ce matin. Les femmes se croient le droit de nous

faire quelquefois de petits mensonges. Ne se plaisent-elles pas souvent

à nous cacher des plaisirs qu'elles nous préparent? Tout à l'heure, tu

m'as dit un mot pour un autre sans doute, un non pour un oui.

Il entra dans le cabinet de toilette, et en rapporta le chapeau.

--Tiens, vois? sans vouloir faire ici le Bartholo, ton chapeau t'a

trahie. Ces taches ne sont-elles pas des gouttes de pluie? Donc tu

es sortie en fiacre, et tu as reçu ces gouttes d'eau, soit en allant

chercher une voiture, soit en entrant dans la maison où tu es allée,

soit en la quittant. Mais une femme peut sortir de chez elle fort

innocemment, même après avoir dit à son mari qu'elle ne sortirait

pas. Il y a tant de raisons pour changer d'avis! Avoir des caprices,

n'est-ce pas un de vos droits? Vous n'êtes pas obligées d'être

conséquentes avec vous-mêmes. Tu auras oublié quelque chose, un service

à rendre, une visite, ou quelque bonne action à faire. Mais rien

n'empêche une femme de dire à son mari ce qu'elle a fait. Rougit-on

jamais dans le sein d'un ami? Eh! bien? ce n'est pas le mari jaloux

qui te parle, ma Clémence, c'est l'amant, c'est l'ami, le frère. Il se

jeta passionnément à ses pieds.--Parle, non pour te justifier, mais

pour calmer d'horribles souffrances. Je sais bien que tu es sortie. Eh!

bien, qu'as-tu fait? où es-tu allée?

--Oui, je suis sortie, Jules, répondit-elle d'une voix altérée quoique

son visage fût calme. Mais ne me demande rien de plus. Attends avec

confiance, sans quoi tu te créeras des remords éternels. Jules, mon

Jules, la confiance est la vertu de l'amour. Je te l'avoue, en ce

moment je suis trop troublée pour te répondre; mais je ne suis point

une femme artificieuse, et je t'aime, tu le sais.

--Au milieu de tout ce qui peut ébranler la foi d'un homme, en éveiller

la jalousie, car je ne suis donc pas le premier dans ton cœur, je ne

suis donc pas toi-même... Eh! bien, Clémence, j'aime encore mieux te

croire, croire en ta voix, croire en tes yeux! Si tu me trompes, tu

mériterais...

--Oh! mille morts, dit-elle en l'interrompant.

--Moi, je ne te cache aucune de mes pensées, et toi, tu...

--Chut, dit-elle, notre bonheur dépend de notre mutuel silence.

--Ah! je veux tout savoir, s'écria-t-il dans un violent accès de rage.

En ce moment, des cris de femme se firent entendre, et les

glapissements d'une petite voix aigre arrivèrent de l'antichambre

jusqu'aux deux époux.

--J'entrerai, je vous dis! criait-on. Oui, j'entrerai, je veux la voir,

je la verrai.

Jules et Clémence se précipitèrent dans le salon et ils virent bientôt

les portes s'ouvrir avec violence. Une jeune femme se montra tout à

coup, suivie de deux domestiques qui dirent à leur maître:--Monsieur,

cette femme veut entrer ici malgré nous. Nous lui avons déjà dit que

madame n'y était pas. Elle nous a répondu qu'elle savait bien que

madame était sortie, mais qu'elle venait de la voir rentrer. Elle nous

menace de rester à la porte de l'hôtel jusqu'à ce qu'elle ait parlé à

madame.

--Retirez-vous, dit monsieur Desmarets à ses gens.

--Que voulez-vous, mademoiselle, ajouta-t-il en se tournant vers

l'inconnue.

La Comédie humaine - Volume 09. Scènes de la vie parisienne - Tome 01 · 第 5 / 52 段