Agent de change, et n'avait alors pour toute fortune que les maigres
appointements d'un commis. Mais c'était un de ces hommes auxquels le
malheur apprend hâtivement les choses de la vie, et qui suivent la
ligne droite avec la ténacité d'un insecte voulant arriver à son gîte;
un de ces jeunes gens têtus qui font les morts devant les obstacles
et lassent toutes les patiences par une patience de cloporte. Ainsi,
jeune, il avait toutes les vertus républicaines des peuples pauvres:
il était sobre, avare de son temps, ennemi des plaisirs. Il attendait.
La nature lui avait d'ailleurs donné les immenses avantages d'un
extérieur agréable. Son front calme et pur; la coupe de sa figure
placide, mais expressive; ses manières simples, tout en lui révélait
une existence laborieuse et résignée, cette haute dignité personnelle
qui impose, et cette secrète noblesse de cœur qui résiste à toutes les
situations. Sa modestie inspirait une sorte de respect à tous ceux
qui le connaissaient. Solitaire d'ailleurs au milieu de Paris, il ne
voyait le monde que par échappées, pendant le peu de moments qu'il
passait dans le salon de son patron, les jours de fête. Il y avait
chez ce jeune homme, comme chez la plupart des gens qui vivent ainsi,
des passions d'une étonnante profondeur; passions trop vastes pour
se compromettre jamais dans de petits incidents. Son peu de fortune
l'obligeait à une vie austère, et il domptait ses fantaisies par de
grands travaux. Après avoir pâli sur les chiffres, il se délassait en
essayant avec obstination d'acquérir cet ensemble de connaissances,
aujourd'hui nécessaires à tout homme qui veut se faire remarquer dans
le monde, dans le Commerce, au Barreau, dans la Politique ou dans
les Lettres. Le seul écueil que rencontrent ces belles âmes est leur
probité même. Voient-ils une pauvre fille, ils s'en amourachent,
l'épousent, et usent leur existence à se débattre entre la misère et
l'amour. La plus belle ambition s'éteint dans le livre de dépense du
ménage. Jules Desmarets donna pleinement dans cet écueil. Un soir, il
vit chez son patron une jeune personne de la plus rare beauté. Les
malheureux privés d'affection, et qui consument les belles heures
de la jeunesse en de longs travaux, ont seuls le secret des rapides
ravages que fait une passion dans leurs cœurs désertés, méconnus. Ils
sont si certains de bien aimer, toutes leurs forces se concentrent si
promptement sur la femme de laquelle ils s'éprennent, que, près d'elle,
ils reçoivent de délicieuses sensations en n'en donnant souvent aucune.
C'est le plus flatteur de tous les égoïsmes pour la femme qui sait
deviner cette apparente immobilité de la passion et ces atteintes si
profondes qu'il leur faut quelque temps pour reparaître à la surface
humaine. Ces pauvres gens, anachorètes au sein de Paris, ont toutes
les jouissances des anachorètes, et peuvent parfois succomber à leurs
tentations; mais plus souvent trompés, trahis, mésentendus, il leur
est rarement permis de recueillir les doux fruits de cet amour qui,
pour eux, est toujours comme une fleur tombée du ciel. Un sourire de
sa femme, une seule inflexion de voix suffirent à Jules Desmarets pour
concevoir une passion sans bornes. Heureusement, le feu concentré de
cette passion secrète se révéla naïvement à celle qui l'inspirait.
Ces deux êtres s'aimèrent alors religieusement. Pour tout exprimer en
un mot, ils se prirent sans honte tous deux par la main, au milieu du
monde, comme deux enfants, frère et sœur, qui veulent traverser une
foule où chacun leur fait place en les admirant. La jeune personne
était dans une de ces circonstances affreuses où l'égoïsme a placé
certains enfants. Elle n'avait pas d'État-Civil, et son nom de
_Clémence_, son âge furent constatés par un acte de notoriété publique.
Quant à sa fortune, c'était peu de chose. Jules Desmarets fut l'homme
le plus heureux en apprenant ces malheurs. Si Clémence eût appartenu
à quelque famille opulente, il aurait désespéré de l'obtenir; mais
elle était une pauvre enfant de l'amour, le fruit de quelque terrible
passion adultérine: ils s'épousèrent. Là, commença pour Jules Desmarets
une série d'événements heureux. Chacun envia son bonheur, et ses jaloux
l'accusèrent dès lors de n'avoir que du bonheur, sans faire la part
à ses vertus ni à son courage. Quelques jours après le mariage de sa
fille, la mère de Clémence, qui, dans le monde, passait pour en être la
marraine, dit à Jules Desmarets d'acheter une charge d'Agent de change,
en promettant de lui procurer tous les capitaux nécessaires. En ce
moment, ces Charges étaient encore à un prix modéré. Le soir, dans le
salon même de son Agent de change, un riche capitaliste proposa, sur
la recommandation de cette dame, à Jules Desmarets, le plus avantageux
marché qu'il fût possible de conclure, lui donna autant de fonds
qu'il lui en fallait pour exploiter son privilége, et le lendemain
l'heureux commis avait acheté la charge de son patron. En quatre ans,
Jules Desmarets était devenu l'un des plus riches particuliers de sa
compagnie; des clients considérables vinrent augmenter le nombre de
ceux que lui avait légués son prédécesseur. Il inspirait une confiance
sans bornes, et il lui était impossible de méconnaître, dans la manière
dont les affaires se présentaient à lui, quelque influence occulte
due à sa belle-mère ou à une protection secrète qu'il attribuait à la
Providence. Au bout de la troisième année, Clémence perdit sa marraine.
En ce moment, monsieur Jules, que l'on nommait ainsi pour le distinguer
de son frère aîné, qu'il avait établi notaire à Paris, possédait
environ deux cent mille livres de rente. Il n'existait pas dans Paris
un second exemple du bonheur dont jouissait ce ménage. Depuis cinq ans
cet amour exceptionnel n'avait été troublé que par une calomnie dont
monsieur Jules tira la plus éclatante vengeance. Un de ses anciens
camarades attribuait à madame Jules la fortune de son mari, qu'il
expliquait par une haute protection chèrement achetée. Le calomniateur
fut tué en duel. La passion profonde des deux époux l'un pour l'autre,
et qui résistait au mariage, obtenait dans le monde le plus grand
succès, quoiqu'elle contrariât plusieurs femmes. Le joli ménage était
respecté, chacun le fêtait. L'on aimait sincèrement monsieur et madame
Jules, peut-être parce qu'il n'y a rien de plus doux à voir que des
gens heureux; mais ils ne restaient jamais long-temps dans les salons,
et s'en sauvaient impatients de gagner leur nid à tire-d'ailes comme
deux colombes égarées. Ce nid était d'ailleurs un grand et bel hôtel
de la rue de Ménars, où le sentiment des arts tempérait ce luxe que la
gent financière continue à étaler traditionnellement, et où les deux
époux recevaient magnifiquement, quoique les obligations du monde leur
convinssent peu. Néanmoins, Jules subissait le monde, sachant que, tôt
ou tard, une famille en a besoin; mais sa femme et lui s'y trouvaient
toujours comme des plantes de serre au milieu d'un orage. Par une
délicatesse bien naturelle, Jules avait caché soigneusement à sa femme
et la calomnie et la mort du calomniateur qui avait failli troubler
leur félicité. Madame Jules était portée, par sa nature artiste et
délicate, à aimer le luxe. Malgré la terrible leçon du duel, quelques
femmes imprudentes se disaient à l'oreille que madame Jules devait
se trouver souvent gênée. Les vingt mille francs que lui accordait
son mari pour sa toilette et pour ses fantaisies ne pouvaient pas,
suivant leurs calculs, suffire à ses dépenses. En effet, on la trouvait
souvent bien plus élégante, chez elle, qu'elle ne l'était pour aller
dans le monde. Elle aimait à ne se parer que pour son mari, voulant
lui prouver ainsi que, pour elle, il était plus que le monde. Amour
vrai, amour pur, heureux surtout, autant que le peut être un amour
publiquement clandestin. Aussi monsieur Jules, toujours amant, plus
amoureux chaque jour, heureux de tout près de sa femme, même de ses
caprices, était-il inquiet de ne pas lui en voir, comme si c'eût été le
symptôme de quelque maladie. Auguste de Maulincour avait eu le malheur
de se heurter contre cette passion, et de s'éprendre de cette femme à
en perdre la tête. Cependant, quoiqu'il portât en son cœur un amour
si sublime, il n'était pas ridicule. Il se laissait aller à toutes
les exigences des mœurs militaires; mais il avait constamment, même
en buvant un verre de vin de Champagne, cet air rêveur, ce silencieux
dédain de l'existence, cette figure nébuleuse qu'ont, à divers titres,
les gens blasés, les gens peu satisfaits d'une vie creuse, et ceux
qui se croient poitrinaires ou se gratifient d'une maladie au cœur.
Aimer sans espoir, être dégoûté de la vie, constituent aujourd'hui
des positions sociales. Or, la tentative de violer le cœur d'une
souveraine donnerait peut-être plus d'espérances qu'un amour follement
conçu pour une femme heureuse. Aussi Maulincour avait-il des raisons
suffisantes pour rester grave et morne. Une reine a encore la vanité
de sa puissance, elle a contre elle son élévation; mais une bourgeoise
religieuse est comme un hérisson, comme une huître dans leurs rudes
enveloppes.
En ce moment, le jeune officier se trouvait près de sa maîtresse
anonyme, qui ne savait certes pas être doublement infidèle. Madame
Jules était là, naïvement posée, comme la femme la moins artificieuse
du monde, douce, pleine d'une sérénité majestueuse. Quel abîme est
donc la nature humaine? Avant d'entamer la conversation, le baron
regardait alternativement et cette femme et son mari. Que de réflexions
ne fit-il pas? Il recomposa toutes les Nuits d'Young en un moment.
Cependant la musique retentissait dans les appartements, la lumière
y était versée par mille bougies, c'était un bal de banquier, une
de ces fêtes insolentes par lesquelles ce monde d'or mat essayait
de narguer les salons d'or moulu où riait la bonne compagnie du
faubourg Saint-Germain, sans prévoir qu'un jour la Banque envahirait
le Luxembourg et s'assiérait sur le trône. Les conspirations dansaient
alors, aussi insouciantes des futures faillites du pouvoir que des
futures faillites de la Banque. Les salons dorés de monsieur le baron
de Nucingen avaient cette animation particulière que le monde de
Paris, joyeux en apparence du moins, donne aux fêtes de Paris. Là, les
hommes de talent communiquent aux sots leur esprit, et les sots leur
communiquent cet air heureux qui les caractérise. Par cet échange,
tout s'anime. Mais une fête de Paris ressemble toujours un peu à un
feu d'artifice: esprit, coquetterie, plaisir, tout y brille et s'y
éteint comme des fusées. Le lendemain, chacun a oublié son esprit, ses
coquetteries et son plaisir.
--Eh quoi! se dit Auguste en forme de conclusion, les femmes sont donc
telles que le vidame les voit? Certes, toutes celles qui dansent ici
sont moins irréprochables que ne le paraît madame Jules, et madame
Jules va rue Soly. La rue Soly était sa maladie, le mot seul lui
crispait le cœur.
--Madame, vous ne dansez donc jamais? lui demanda-t-il.
--Voici la troisième fois que vous me faites cette question depuis le
commencement de l'hiver, dit-elle en souriant.
--Mais vous ne m'avez peut-être jamais répondu.
--Cela est vrai.
--Je savais bien que vous étiez fausse, comme le sont toutes les
femmes...
Et madame Jules continua de rire.
--Écoutez, monsieur, si je vous disais la véritable raison, elle vous
paraîtrait ridicule. Je ne pense pas qu'il y ait fausseté à ne pas dire
des secrets dont le monde a l'habitude de se moquer.
--Tout secret veut, pour être dit, une amitié de laquelle je ne suis
sans doute pas digne, madame. Mais vous ne sauriez avoir que de nobles
secrets, et me croyez-vous donc capable de plaisanter sur des choses
respectables?
--Oui, dit-elle, vous, comme tous les autres, vous riez de nos
sentiments les plus purs; vous les calomniez. D'ailleurs, je n'ai pas
de secrets. J'ai le droit d'aimer mon mari à la face du monde, je le
dis, j'en suis orgueilleuse; et si vous vous moquez de moi en apprenant
que je ne danse qu'avec lui, j'aurai la plus mauvaise opinion de votre
cœur.
--Vous n'avez jamais dansé, depuis votre mariage, qu'avec votre mari?
--Oui, monsieur. Son bras est le seul sur lequel je me sois appuyée, et
je n'ai jamais senti le contact d'aucun autre homme.
--Votre médecin ne vous a pas même tâté le pouls?.....
--Eh! bien, voilà que vous vous moquez.
--Non, madame, je vous admire parce que je vous comprends. Mais vous
laissez entendre votre voix, mais vous vous laissez voir, mais...
enfin, vous permettez à nos yeux d'admirer...
--Ah! voilà mes chagrins, dit-elle en l'interrompant. Oui, j'aurais
voulu qu'il fût possible à une femme mariée de vivre avec son mari
comme une maîtresse vit avec son amant: car alors...
--Alors, pourquoi étiez-vous, il y a deux heures, à pied, déguisée, rue
Soly?
--Qu'est-ce que c'est que la rue Soly? lui demanda-t-elle.
Et sa voix si pure ne laissa deviner aucune émotion, et aucun trait ne
vacilla dans son visage, et elle ne rougit pas, et elle resta calme.
--Quoi! vous n'êtes pas montée au second étage d'une maison située
rue des Vieux-Augustins, au coin de la rue Soly? Vous n'aviez pas un
fiacre à dix pas, et vous n'êtes pas revenue rue de Richelieu, chez
la fleuriste, où vous avez choisi les marabouts qui parent maintenant
votre tête?
--Je ne suis pas sortie de chez moi ce soir.
En mentant ainsi, elle était impassible et rieuse, elle s'éventait;
mais qui eût eu le droit de passer la main sur sa ceinture, au milieu
du dos, l'aurait peut-être trouvée humide. En ce moment, Auguste se
souvint des leçons du vidame.
--C'était alors une personne qui vous ressemble étrangement,
ajouta-t-il d'un air crédule.
--Monsieur, dit-elle, si vous êtes capable de suivre une femme et de
surprendre ses secrets, vous me permettrez de vous dire que cela est
mal, très-mal, et je vous fais l'honneur de ne pas vous croire.
Le baron s'en alla, se plaça devant la cheminée, et parut pensif.
Il baissa la tête; mais son regard était attaché sournoisement sur
madame Jules, qui, ne pensant pas au jeu des glaces, jeta sur lui
deux ou trois coups d'œil empreints de terreur. Madame Jules fit un
signe à son mari, elle en prit le bras en se levant pour se promener
dans les salons. Quand elle passa près de monsieur de Maulincour,
celui-ci, qui causait avec un de ses amis, dit à haute voix, comme s'il
répondait à une interrogation:--C'est une femme qui ne dormira certes
pas tranquillement cette nuit... Madame Jules s'arrêta, lui lança un
regard imposant plein de mépris, et continua sa marche, sans savoir
qu'un regard de plus, s'il était surpris par son mari, pouvait mettre
en question et son bonheur et la vie de deux hommes. Auguste, en proie
à la rage qu'il étouffa dans les profondeurs de son âme, sortit bientôt
en jurant de pénétrer jusqu'au cœur de cette intrigue. Avant de partir,
il chercha madame Jules afin de la revoir encore; mais elle avait
disparu. Quel drame jeté dans cette jeune tête éminemment romanesque
comme toutes celles qui n'ont point connu l'amour dans toute l'étendue
qu'ils lui donnent! Il adorait madame Jules sous une nouvelle forme,
il l'aimait avec la rage de la jalousie, avec les délirantes angoisses
de l'espoir. Infidèle à son mari, cette femme devenait vulgaire.
Auguste pouvait se livrer à toutes les félicités de l'amour heureux,
et son imagination lui ouvrit alors l'immense carrière des plaisirs de
la possession. Enfin, s'il avait perdu l'ange, il retrouvait le plus
délicieux des démons. Il se coucha, faisant mille châteaux en Espagne,
justifiant madame Jules par quelque romanesque bienfait auquel il ne
croyait pas. Puis il résolut de se vouer entièrement, dès le lendemain,
à la recherche des causes, des intérêts, du nœud que cachait ce
mystère. C'était un roman à lire; ou mieux, un drame à jouer, et dans
lequel il avait son rôle.
Une bien belle chose est le métier d'espion, quand on le fait pour son
compte et au profit d'une passion. N'est-ce pas se donner les plaisirs
du voleur en restant honnête homme? Mais il faut se résigner à bouillir
de colère, à rugir d'impatience, à se glacer les pieds dans la boue, à
transir et brûler, à dévorer de fausses espérances. Il faut aller, sur
la foi d'une indication, vers un but ignoré, manquer son coup, pester,
s'improviser à soi-même des élégies, des dithyrambes, s'exclamer
niaisement devant un passant inoffensif qui vous admire; puis renverser
des bonnes femmes et leurs paniers de pommes, courir, se reposer,
rester devant une croisée, faire mille suppositions..... Mais c'est
la chasse, la chasse dans Paris, la chasse avec tous ses accidents,
moins les chiens, le fusil et le tahiau! Il n'est de comparable à ces
scènes que celles de la vie des joueurs. Puis besoin est d'un cœur gros
d'amour ou de vengeance pour s'embusquer dans Paris, comme un tigre
qui veut sauter sur sa proie, et pour jouir alors de tous les accidents
de Paris et d'un quartier, en leur prêtant un intérêt de plus que celui
dont ils abondent déjà. Alors, ne faut-il pas avoir une âme multiple?
n'est-ce pas vivre de mille passions, de mille sentiments ensemble?
Auguste de Maulincour se jeta dans cette ardente existence avec amour,
parce qu'il en ressentit tous les malheurs et tous les plaisirs. Il
allait déguisé, dans Paris, veillait à tous les coins de la rue Pagevin
ou de la rue des Vieux-Augustins. Il courait comme un chasseur de
la rue de Ménars à la rue Soly, de la rue Soly à la rue de Ménars,
sans connaître ni la vengeance, ni le prix dont seraient ou punis ou
récompensés tant de soins, de démarches et de ruses! Et, cependant, il
n'en était pas encore arrivé à cette impatience qui tord les entrailles
et fait suer; il flânait avec espoir, en pensant que madame Jules ne se
hasarderait pas pendant les premiers jours à retourner là où elle avait
été surprise. Aussi avait-il consacré ces premiers jours à s'initier à
tous les secrets de la rue. Novice en ce métier, il n'osait questionner
ni le portier, ni le cordonnier de la maison dans laquelle venait
madame Jules; mais il espérait pouvoir se créer un observatoire dans
la maison située en face de l'appartement mystérieux. Il étudiait le
terrain, il voulait concilier la prudence et l'impatience, son amour et
le secret.
Dans les premiers jours du mois de mars, au milieu des plans qu'il
méditait pour frapper un grand coup, et en quittant son échiquier après
une de ces factions assidues qui ne lui avaient encore rien appris,
il s'en retournait vers quatre heures à son hôtel où l'appelait une
affaire relative à son service, lorsqu'il fut pris, rue Coquillière,
par une de ces belles pluies qui grossissent tout à coup les ruisseaux,
et dont chaque goutte fait cloche en tombant sur les flaques d'eau de
la voie publique. Un fantassin de Paris est alors obligé de s'arrêter
tout court, de se réfugier dans une boutique ou dans un café, s'il est
assez riche pour y payer son hospitalité forcée; ou, selon l'urgence,
sous une porte cochère, asile des gens pauvres ou mal mis. Comment
aucun de nos peintres n'a-t-il pas encore essayé de reproduire la
physionomie d'un essaim de Parisiens groupés, par un temps d'orage,
sous le porche humide d'une maison? Où rencontrer un plus riche
tableau? N'y a-t-il pas d'abord le piéton rêveur ou philosophe qui
observe avec plaisir, soit les raies faites par la pluie sur le fond
grisâtre de l'atmosphère, espèce de ciselures semblables aux jets
capricieux des filets de verre; soit les tourbillons d'eau blanche que
le vent roule en poussière lumineuse sur les toits; soit les capricieux
dégorgements des tuyaux pétillants, écumeux; enfin mille autres riens
admirables, étudiés avec délices par les flâneurs, malgré les coups
de balai dont les régale le maître de la loge? Puis il y a le piéton
causeur qui se plaint et converse avec la portière, quand elle se pose
sur son balai comme un grenadier sur son fusil; le piéton indigent,
fantastiquement collé sur le mur, sans nul souci de ses haillons
habitués au contact des rues; le piéton savant qui étudie, épèle ou lit
les affiches sans les achever; le piéton rieur qui se moque des gens
auxquels il arrive malheur dans la rue, qui rit des femmes crottées
et fait des mines à ceux ou celles qui sont aux fenêtres; le piéton
silencieux qui regarde à toutes les croisées, à tous les étages; le
piéton industriel, armé d'une sacoche ou muni d'un paquet, traduisant
la pluie par profits et pertes; le piéton aimable, qui arrive comme un
obus, en disant: Ah! quel temps, messieurs! et qui salue tout le monde;
enfin, le vrai bourgeois de Paris, homme à parapluie, expert en averse,
qui l'a prévue, sorti malgré l'avis de sa femme, et qui s'est assis
sur la chaise du portier. Selon son caractère, chaque membre de cette
société fortuite contemple le ciel, s'en va sautillant pour ne pas se
crotter, ou parce qu'il est pressé, ou parce qu'il voit des citoyens
marchant malgré vent et marée, ou parce que la cour de la maison
étant humide et catarrhalement mortelle, la lisière, dit un proverbe,
est pire que le drap. Chacun a ses motifs. Il ne reste que le piéton
prudent, l'homme qui, pour se remettre en route, épie quelques espaces
bleus à travers les nuages crevassés.
Monsieur de Maulincour se réfugia donc, avec toute une famille de
piétons, sous le porche d'une vieille maison dont la cour ressemblait
à un grand tuyau de cheminée. Il y avait le long de ces murs plâtreux,
salpêtrés et verdâtres, tant de plombs et de conduits, et tant d'étages
dans les quatre corps de logis, que vous eussiez dit les cascatelles
de Saint-Cloud. L'eau ruisselait de toutes parts; elle bouillonnait,
elle sautillait, murmurait; elle était noire, blanche, bleue, verte;
elle criait, elle foisonnait sous le balai de la portière, vieille
femme édentée, faite aux orages, qui semblait les bénir et qui poussait
dans la rue mille débris dont l'inventaire curieux révélait la vie et
les habitudes de chaque locataire de la maison. C'était des découpures
d'indienne, des feuilles de thé, des pétales de fleurs artificielles,
décolorées, manquées; des épluchures de légumes, des papiers, des
fragments de métal. A chaque coup de balai, la vieille femme mettait à
nu l'âme du ruisseau, cette fente noire, découpée en cases de damier,
après laquelle s'acharnent les portiers. Le pauvre amant examinait ce
tableau, l'un des milliers que le mouvant Paris offre chaque jour;
mais il l'examinait machinalement, en homme absorbé par ses pensées,
lorsqu'en levant les yeux il se trouva nez à nez avec un homme qui
venait d'entrer.
C'était, en apparence du moins, un mendiant, mais non pas le mendiant
de Paris, création sans nom dans les langages humains; non, cet
homme formait un type nouveau frappé en dehors de toutes les idées
réveillées par le mot de mendiant. L'inconnu ne se distinguait
point par ce caractère originalement parisien qui nous saisit assez
souvent dans les malheureux que Charlet a représentés parfois, avec
un rare bonheur d'observation: c'est de grossières figures roulées
dans la boue, à la voix rauque, au nez rougi et bulbeux, à bouches
dépourvues de dents, quoique menaçantes; humbles et terribles, chez
lesquelles l'intelligence profonde qui brille dans les yeux semble
être un contre-sens. Quelques-uns de ces vagabonds effrontés ont le
teint marbré, gercé, veiné; le front couvert de rugosités; les cheveux
rares et sales, comme ceux d'une perruque jetée au coin d'une borne.
Tous gais dans leur dégradation, et dégradés dans leurs joies, tous
marqués du sceau de la débauche jettent leur silence comme un reproche;
leur attitude révèle d'effrayantes pensées. Placés entre le crime et
l'aumône, ils n'ont plus de remords, et tournent prudemment autour de
l'échafaud sans y tomber, innocents au milieu du vice, et vicieux au
milieu de leur innocence. Ils font souvent sourire, mais font toujours
penser. L'un vous représente la civilisation rabougrie, il comprend
tout: l'honneur du bagne, la patrie, la vertu; puis c'est la malice
du crime vulgaire, et les finesses d'un forfait élégant. L'autre est
résigné, mime profond, mais stupide. Tous ont des velléités d'ordre et
de travail, mais ils sont repoussés dans leur fange par une société
qui ne veut pas s'enquérir de ce qu'il peut y avoir de poètes, de
grands hommes, de gens intrépides et d'organisations magnifiques parmi
les mendiants, ces bohémiens de Paris; peuple souverainement bon et
souverainement méchant, comme toutes les masses qui ont souffert;
habitué à supporter des maux inouïs, et qu'une fatale puissance
maintient toujours au niveau de la boue. Ils ont tous un rêve, une
espérance, un bonheur: le jeu, la loterie ou le vin. Il n'y avait rien
de cette vie étrange dans le personnage collé fort insouciamment sur
le mur, devant monsieur de Maulincour, comme une fantaisie dessinée
par un habile artiste derrière quelque toile retournée de son atelier.
Cet homme long et sec, dont le visage plombé trahissait une pensée
profonde et glaciale, séchait la pitié dans le cœur des curieux, par
une attitude pleine d'ironie et par un regard noir qui annonçaient
sa prétention de traiter d'égal à égal avec eux. Sa figure était
d'un blanc sale, et son crâne ridé, dégarni de cheveux, avait une
vague ressemblance avec un quartier de granit. Quelques mèches plates
et grises, placées de chaque côté de sa tête, descendaient sur le
collet de son habit crasseux et boutonné jusqu'au cou. Il ressemblait
tout à la fois à Voltaire et à don Quichotte; il était railleur et
mélancolique, plein de mépris, de philosophie, mais à demi aliéné. Il
paraissait ne pas avoir de chemise. Sa barbe était longue. Sa méchante
cravate noire tout usée, déchirée, laissait voir un cou protubérant,
fortement sillonné, composé de veines grosses comme des cordes. Un
large cercle brun, meurtri, se dessinait sous chacun de ses yeux. Il
semblait avoir au moins soixante ans. Ses mains étaient blanches et
propres. Il portait des bottes éculées et percées. Son pantalon bleu,
raccommodé en plusieurs endroits, était blanchi par une espèce de
duvet qui le rendait ignoble à voir. Soit que ses vêtements mouillés
exhalassent une odeur fétide, soit qu'il eût à l'état normal cette
senteur de misère qu'ont les taudis parisiens, de même que les Bureaux,
les Sacristies et les Hospices ont la leur, goût fétide et rance, dont
rien ne saurait donner l'idée, les voisins de cet homme quittèrent
leurs places et le laissèrent seul; il jeta sur eux, puis reporta sur
l'officier son regard calme et sans expression, le regard si célèbre
de monsieur de Talleyrand, coup d'œil terne et sans chaleur, espèce
de voile impénétrable sous lequel une âme forte cache de profondes
émotions et les plus exacts calculs sur les hommes, les choses et les
événements. Aucun pli de son visage ne se creusa. Sa bouche et son
front furent impassibles; mais ses yeux s'abaissèrent par un mouvement
d'une lenteur noble et presque tragique. Il y eut enfin tout un drame
dans le mouvement de ses paupières flétries.
L'aspect de cette figure stoïque fit naître chez monsieur de
Maulincour l'une de ces rêveries vagabondes qui commencent par une
interrogation vulgaire et finissent par comprendre tout un monde de
pensées. L'orage était passé. Monsieur de Maulincour n'aperçut plus
de cet homme que le pan de sa redingote qui frôlait la borne; mais,
en quittant sa place pour s'en aller, il trouva sous ses pieds une
lettre qui venait de tomber, et devina qu'elle appartenait à l'inconnu,
en lui voyant remettre dans sa poche un foulard dont il venait de se
servir. L'officier, qui prit la lettre pour la lui rendre, en lut
involontairement l'adresse:
_A Mosieur_,
_Mosieur Ferragusse_,
Rue des Grans-Augustains, au coing de la rue Soly.
PARIS.
La lettre ne portait aucun timbre, et l'indication empêcha monsieur
de Maulincour de la restituer: car il y a peu de passions qui ne
deviennent improbes à la longue. Le baron eut un pressentiment de
l'opportunité de cette trouvaille, et voulut, en gardant la lettre, se
donner le droit d'entrer dans la maison mystérieuse pour y venir la
rendre à cet homme, ne doutant pas qu'il ne demeurât dans la maison
suspecte. Déjà des soupçons, vagues comme les premières lueurs du
jour, lui faisaient établir des rapports entre cet homme et madame
Jules. Les amants jaloux supposent tout; et c'est en supposant tout,
en choisissant les conjectures les plus probables que les juges, les
espions, les amants et les observateurs devinent la vérité qui les
intéresse.
--Est-ce à lui la lettre? est-elle de madame Jules?
Mille questions ensemble lui furent jetées par son imagination
inquiète; mais aux premiers mots il sourit. Voici textuellement, dans
la splendeur de sa phrase naïve, dans son orthographe ignoble, cette
lettre, à laquelle il était impossible de rien ajouter, dont il ne
fallait rien retrancher, si ce n'est la lettre même, mais qu'il a été
nécessaire de ponctuer en la donnant. Il n'existe dans l'original ni
virgules, ni repos indiqué, ni même de points d'exclamation; fait qui
tiendrait à détruire le système des points par lesquels les auteurs
modernes ont essayé de peindre les grands désastres de toutes les
passions.
«HENRY!