A huit heures et demie du soir, rue Pagevin, dans un temps o

Au lecteur.

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ŒUVRES COMPLÈTES

DE

H. DE BALZAC

LA

COMÉDIE HUMAINE

NEUVIÈME VOLUME

PREMIÈRE PARTIE

ÉTUDES DE MŒURS

TROISIÈME LIVRE

PARIS--IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2.

SCÈNES

DE LA

VIE PARISIENNE

TOME I.

HISTOIRE DES TREIZE: (1er épisode) Ferragus.--(2e épisode) La

Duchesse de Langeais.--(3e épisode) La Fille aux yeux d'or.--LE

PÈRE GORIOT.

PARIS,

FURNE,

RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 55;

J. J. DUBOCHET ET Cie,

RUE DE SEINE, 33;

J. HETZEL,

RUE DE SEINE, 33.

1843

[Illustration:

Ses amis, pris de vin comme lui, l'auront laissé se coucher dans la

rue...

FERRAGUS.]

TROISIÈME LIVRE,

SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.

HISTOIRE DES TREIZE.

PRÉFACE.

Il s'est rencontré, sous l'Empire et dans Paris, treize hommes

également frappés du même sentiment, tous doués d'une assez grande

énergie pour être fidèles à la même pensée, assez probes entre eux

pour ne point se trahir, alors même que leurs intérêts se trouvaient

opposés, assez profondément politiques pour dissimuler les liens sacrés

qui les unissaient, assez forts pour se mettre au-dessus de toutes

les lois, assez hardis pour tout entreprendre, et assez heureux pour

avoir presque toujours réussi dans leurs desseins; ayant couru les

plus grands dangers, mais taisant leurs défaites; inaccessibles à la

peur, et n'ayant tremblé ni devant le prince, ni devant le bourreau,

ni devant l'innocence; s'étant acceptés tous, tels qu'ils étaient,

sans tenir compte des préjugés sociaux; criminels sans doute, mais

certainement remarquables par quelques-unes des qualités qui font

les grands hommes, et ne se recrutant que parmi les hommes d'élite.

Enfin, pour que rien ne manquât à la sombre et mystérieuse poésie de

cette histoire, ces treize hommes sont restés inconnus, quoique tous

aient réalisé les plus bizarres idées que suggère à l'imagination la

fantastique puissance faussement attribuée aux Manfred, aux Faust,

aux Melmoth; et tous aujourd'hui sont brisés, dispersés du moins. Ils

sont paisiblement rentrés sous le joug des lois civiles, de même que

Morgan, l'Achille des pirates, se fit, de ravageur, colon tranquille,

et disposa sans remords, à la lueur du foyer domestique, de millions

ramassés dans le sang, à la rouge clarté des incendies.

Depuis la mort de Napoléon, un hasard que l'auteur doit taire encore

a dissous les liens de cette vie secrète, curieuse, autant que peut

l'être le plus noir des romans de madame Radcliffe. La permission assez

étrange de raconter à sa guise quelques-unes des aventures arrivées à

ces hommes, tout en respectant certaines convenances, ne lui a été que

récemment donnée par un de ces héros anonymes auxquels la société tout

entière fut occultement soumise, et chez lequel il croit avoir surpris

un vague désir de célébrité.

Cet homme en apparence jeune encore, à cheveux blonds, aux yeux bleus,

dont la voix douce et claire semblait annoncer une âme féminine,

était pâle de visage et mystérieux dans ses manières, il causait avec

amabilité, prétendait n'avoir que quarante ans, et pouvait appartenir

aux plus hautes classes sociales. Le nom qu'il avait pris paraissait

être un nom supposé; dans le monde, sa personne était inconnue.

Qu'est-il? On ne sait.

Peut-être en confiant à l'auteur les choses extraordinaires qu'il lui a

révélées, l'inconnu voulait-il les voir en quelque sorte reproduites,

et jouir des émotions qu'elles feraient naître au cœur de la foule,

sentiment analogue à celui qui agitait Macpherson quand le nom

d'Ossian, sa créature, s'inscrivait dans tous les langages. Et c'était,

certes, pour l'avocat écossais, une des sensations les plus vives, ou

les plus rares du moins, que l'homme puisse se donner. N'est-ce pas

l'incognito du génie? Écrire l'_Itinéraire de Paris à Jérusalem_, c'est

prendre sa part dans la gloire humaine d'un siècle; mais doter son pays

d'un Homère, n'est-ce pas usurper sur Dieu?

L'auteur connaît trop les lois de la narration pour ignorer les

engagements que cette courte préface lui fait contracter; mais il

connaît assez l'_Histoire des Treize_ pour être certain de ne jamais

se trouver au-dessous de l'intérêt que doit inspirer ce programme.

Des drames dégouttant de sang, des comédies pleines de terreurs, des

romans où roulent des têtes secrètement coupées, lui ont été confiés.

Si quelque lecteur n'était pas rassasié des horreurs froidement servies

au public depuis quelque temps, il pourrait lui révéler de calmes

atrocités, de surprenantes tragédies de famille, pour peu que le désir

de les savoir lui fût témoigné. Mais il a choisi de préférence les

aventures les plus douces, celles où des scènes pures succèdent à

l'orage des passions, où la femme est radieuse de vertus et de beauté.

Pour l'honneur des Treize, il s'en rencontre de telles dans leur

histoire, qui peut-être aura l'honneur d'être mise un jour en pendant

de celle des flibustiers, ce peuple à part, si curieusement énergique,

si attachant malgré ses crimes.

Un auteur doit dédaigner de convertir son récit, quand ce récit est

véritable, en une espèce de joujou à surprise, et de promener, à la

manière de quelques romanciers, le lecteur, pendant quatre volumes, de

souterrains en souterrains, pour lui montrer un cadavre tout sec, et

lui dire, en forme de conclusion, qu'il lui a constamment fait peur

d'une porte cachée dans quelque tapisserie, ou d'un mort laissé par

mégarde sous des planchers. Malgré son aversion pour les préfaces,

l'auteur a dû jeter ces phrases en tête de ce fragment. _Ferragus_ est

un premier épisode qui tient par d'invisibles liens à l'Histoire des

Treize, dont la puissance naturellement acquise peut seule expliquer

certains ressorts en apparence surnaturels. Quoiqu'il soit permis aux

conteurs d'avoir une sorte de coquetterie littéraire, en devenant

historiens, ils doivent renoncer aux bénéfices que procure l'apparente

bizarrerie des titres sur lesquels se fondent aujourd'hui de légers

succès. Aussi l'auteur expliquera-t-il succinctement ici les raisons

qui l'ont obligé d'accepter des intitulés peu naturels en apparence.

FERRAGUS est, suivant une ancienne coutume, un nom pris par un chef de

Dévorants. Le jour de leur élection, ces chefs continuent celle des

dynasties dévorantesques dont le nom leur plaît le plus, comme le font

les papes à leur avénement, pour les dynasties pontificales. Ainsi les

Dévorants ont _Trempe-la-Soupe IX_, _Ferragus XXII_, _Tutanus XIII_,

_Masche-Fer IV_, de même que l'Église a ses Clément XIV, Grégoire

IX, Jules II, Alexandre VI, etc. Maintenant, que sont les Dévorants?

Dévorants est le nom d'une des tribus de _Compagnons_ ressortissant

jadis de la grande association mystique formée entre les ouvriers de

la chrétienté pour rebâtir le temple de Jérusalem. Le _Compagnonage_

est encore debout en France dans le peuple. Ses traditions puissantes

sur des têtes peu éclairées et sur des gens qui ne sont point assez

instruits pour manquer à leurs serments, pourraient servir à de

formidables entreprises, si quelque grossier génie voulait s'emparer

de ces diverses sociétés. En effet, là, tous les instruments sont

presque aveugles; là, de ville en ville, existe pour les Compagnons

depuis un temps immémorial, une _Obade_, espèce d'étape tenue par une

Mère, vieille femme, bohémienne à demi, n'ayant rien à perdre, sachant

tout ce qui se passe dans le pays, et dévouée, par peur ou par une

longue habitude, à la tribu qu'elle loge et nourrit en détail. Enfin,

ce peuple changeant, mais soumis à d'immuables coutumes, peut avoir des

yeux en tous lieux, exécuter partout une volonté sans la juger, car

le plus vieux Compagnon est encore dans l'âge où l'on croit à quelque

chose. D'ailleurs, le corps entier professe des doctrines assez vraies,

assez mystérieuses, pour électriser patriotiquement tous les adeptes

si elles recevaient le moindre développement. Puis l'attachement des

Compagnons à leurs lois est si passionné, que les diverses tribus se

livrent entre elles de sanglants combats, afin de défendre quelques

questions de principes. Heureusement pour l'ordre public actuel, quand

un Dévorant est ambitieux il construit des maisons, fait fortune, et

quitte le Compagnonage. Il y aurait beaucoup de choses curieuses à dire

sur les _Compagnons du Devoir_, les rivaux des Dévorants, et sur toutes

les différentes sectes d'ouvriers, sur leurs usages et leur fraternité,

sur les rapports qui se trouvent entre eux et les francs-maçons; mais

ici ces détails seraient déplacés. Seulement, l'auteur ajoutera que

sous l'ancienne monarchie il n'était pas sans exemple de trouver un

Trempe-la-Soupe au service du roi, ayant place pour cent et un ans

sur ses galères; mais de là, dominant toujours sa tribu, consulté

religieusement par elle; puis, s'il quittait sa chiourme, certain

de rencontrer aide, secours et respect en tous lieux. Voir son chef

aux galères n'est pour la tribu fidèle qu'un de ces malheurs dont la

Providence est responsable, mais qui ne dispense pas les Dévorants

d'obéir au pouvoir créé par eux, au-dessus d'eux. C'est l'exil

momentané de leur roi légitime, toujours roi pour eux. Voici donc le

prestige romanesque attaché au nom de Ferragus et à celui de Dévorants

complétement dissipé.

Quant aux Treize, l'auteur se sent assez fortement appuyé par les

détails de cette histoire presque romanesque, pour abdiquer encore

l'un des plus beaux priviléges de romancier dont il y ait exemple,

et qui, sur le Châtelet de la littérature, pourrait s'adjuger à haut

prix, et imposer le public d'autant de volumes que lui en a donné la

CONTEMPORAINE. Les Treize étaient tous des hommes trempés comme le fut

Trelawney, l'ami de lord Byron, et, dit-on, l'original du _Corsaire_;

tous fatalistes, gens de cœur et de poésie, mais ennuyés de la vie

plate qu'ils menaient, entraînés vers des jouissances asiatiques par

des forces d'autant plus excessives que, long-temps endormies, elles

se réveillaient plus furieuses. Un jour, l'un d'eux, après avoir relu

_Venise sauvée_, après avoir admiré l'union sublime de Pierre et de

Jaffier, vint à songer aux vertus particulières des gens jetés en

dehors de l'ordre social, à la probité des bagnes, à la fidélité des

voleurs entre eux, aux priviléges de puissance exorbitante que ces

hommes savent conquérir en confondant toutes les idées dans une seule

volonté. Il trouva l'homme plus grand que les hommes. Il présuma que

la société devait appartenir tout entière à des gens distingués qui,

à leur esprit naturel, à leurs lumières acquises, à leur fortune,

joindraient un fanatisme assez chaud pour fondre en un seul jet ces

différentes forces. Dès lors, immense d'action et d'intensité, leur

puissance occulte, contre laquelle l'ordre social serait sans défense,

y renverserait les obstacles, foudroierait les volontés, et donnerait

à chacun d'eux le pouvoir diabolique de tous. Ce monde à part dans le

monde, hostile au monde, n'admettant aucune des idées du monde, n'en

reconnaissant aucune loi, ne se soumettant qu'à la conscience de sa

nécessité, n'obéissant qu'à un dévouement, agissant tout entier pour un

seul des associés quand l'un d'eux réclamerait l'assistance de tous;

cette vie de flibustier en gants jaunes et en carrosse; cette union

intime de gens supérieurs, froids et railleurs, souriant et maudissant

au milieu d'une société fausse et mesquine; la certitude de tout faire

plier sous un caprice, d'ourdir une vengeance avec habileté, de vivre

dans treize cœurs; puis le bonheur continu d'avoir un secret de haine

en face des hommes, d'être toujours armé contre eux, et de pouvoir se

retirer en soi avec une idée de plus que n'en avaient les gens les

plus remarquables; cette religion de plaisir et d'égoïsme fanatisa

treize hommes qui recommencèrent la société de Jésus au profit du

diable. Ce fut horrible et sublime. Puis le pacte eut lieu; puis il

dura, précisément parce qu'il paraissait impossible. Il y eut donc dans

Paris treize frères qui s'appartenaient et se méconnaissaient tous

dans le monde; mais qui se retrouvaient réunis, le soir, comme des

conspirateurs, ne se cachant aucune pensée, usant tour à tour d'une

fortune semblable à celle du Vieux de la Montagne; ayant les pieds dans

tous les salons, les mains dans tous les coffres-forts, les coudes

dans la rue, leurs têtes sur tous les oreillers, et, sans scrupules,

faisant tout servir à leur fantaisie. Aucun chef ne les commanda,

personne ne put s'arroger le pouvoir; seulement la passion la plus

vive, la circonstance la plus exigeante passait la première. Ce furent

treize rois inconnus, mais réellement rois, et plus que rois, des juges

et des bourreaux qui, s'étant fait des ailes pour parcourir la société

du haut en bas, dédaignèrent d'y être quelque chose, parce qu'ils y

pouvaient tout. Si l'auteur apprend les causes de leur abdication, il

les dira.

Maintenant, il lui est permis de commencer le récit des trois épisodes

qui, dans cette histoire, l'ont plus particulièrement séduit par la

senteur parisienne des détails, et par la bizarrerie des contrastes.

Paris, 1831.

I.

FERRAGUS, CHEF DES DÉVORANTS.

A HECTOR BERLIOZ.

Il est dans Paris certaines rues déshonorées autant que peut l'être

un homme coupable d'infamie; puis il existe des rues nobles, puis

des rues simplement honnêtes, puis de jeunes rues sur la moralité

desquelles le public ne s'est pas encore formé d'opinion; puis des

rues assassines, des rues plus vieilles que de vieilles douairières

ne sont vieilles, des rues estimables, des rues toujours propres, des

rues toujours sales, des rues ouvrières, travailleuses, mercantiles.

Enfin, les rues de Paris ont des qualités humaines, et nous impriment

par leur physionomie certaines idées contre lesquelles nous sommes sans

défense. Il y a des rues de mauvaise compagnie où vous ne voudriez

pas demeurer, et des rues où vous placeriez volontiers votre séjour.

Quelques rues, ainsi que la rue Montmartre, ont une belle tête et

finissent en queue de poisson. La rue de la Paix est une large rue,

une grande rue; mais elle ne réveille aucune des pensées gracieusement

nobles qui surprennent une âme impressible au milieu de la rue Royale,

et elle manque certainement de la majesté qui règne dans la place

Vendôme. Si vous vous promenez dans les rues de l'île Saint-Louis, ne

demandez raison de la tristesse nerveuse qui s'empare de vous qu'à la

solitude, à l'air morne des maisons et des grands hôtels déserts. Cette

île, le cadavre des fermiers-généraux, est comme la Venise de Paris.

La place de la Bourse est babillarde, active, prostituée; elle n'est

belle que par un clair de lune, à deux heures du matin: le jour, c'est

un abrégé de Paris; pendant la nuit, c'est comme une rêverie de la

Grèce. La rue Traversière-Saint-Honoré n'est-elle pas une rue infâme?

Il y a là de méchantes petites maisons à deux croisées, où, d'étage

en étage, se trouvent des vices, des crimes, de la misère. Les rues

étroites exposées au nord, où le soleil ne vient que trois ou quatre

fois dans l'année, sont des rues assassines qui tuent impunément; la

Justice d'aujourd'hui ne s'en mêle pas; mais autrefois le Parlement

eût peut-être mandé le lieutenant de police pour le vitupérer _à

ces causes_, et aurait au moins rendu quelque arrêt contre la rue,

comme jadis il en porta contre les perruques du chapitre de Beauvais.

Cependant monsieur Benoiston de Châteauneuf a prouvé que la mortalité

de ces rues était du double supérieure à celle des autres. Pour résumer

ces idées par un exemple, la rue Fromenteau n'est-elle pas tout à la

fois meurtrière et de mauvaise vie? Ces observations, incompréhensibles

au delà de Paris, seront sans doute saisies par ces hommes d'étude et

de pensée, de poésie et de plaisir qui savent récolter, en flânant

dans Paris, la masse de jouissances flottantes, à toute heure, entre

ses murailles; par ceux pour lesquels Paris est le plus délicieux des

monstres: là, jolie femme; plus loin, vieux et pauvre; ici, tout neuf

comme la monnaie d'un nouveau règne; dans ce coin, élégant comme une

femme à la mode. Monstre complet d'ailleurs! Ses greniers, espèce de

tête pleine de science et de génie; ses premiers étages, estomacs

heureux; ses boutiques, véritables pieds; de là partent tous les

trotteurs, tous les affairés. Eh! quelle vie toujours active a le

monstre? A peine le dernier frétillement des dernières voitures de bal

cesse-t-il au cœur que déjà ses bras se remuent aux Barrières, et il

se secoue lentement. Toutes les portes bâillent, tournent sur leurs

gonds, comme les membranes d'un grand homard, invisiblement manœuvrées

par trente mille hommes ou femmes, dont chacune ou chacun vit dans six

pieds carrés, y possède une cuisine, un atelier, un lit, des enfants,

un jardin, n'y voit pas clair, et doit tout voir. Insensiblement les

articulations craquent, le mouvement se communique, la rue parle. A

midi, tout est vivant, les cheminées fument, le monstre mange; puis

il rugit, puis ses mille pattes s'agitent. Beau spectacle! Mais, ô

Paris! qui n'a pas admiré tes sombres paysages, tes échappées de

lumière, tes culs-de-sac profonds et silencieux; qui n'a pas entendu

tes murmures, entre minuit et deux heures du matin, ne connaît encore

rien de ta vraie poésie, ni de tes bizarres et larges contrastes.

Il est un petit nombre d'amateurs, de gens qui ne marchent jamais

en écervelés, qui dégustent leur Paris, qui en possèdent si bien la

physionomie qu'ils y voient une verrue, un bouton, une rougeur. Pour

les autres, Paris est toujours cette monstrueuse merveille, étonnant

assemblage de mouvements, de machines et de pensées, la ville aux

cent mille romans, la tête du monde. Mais, pour ceux-là, Paris est

triste ou gai, laid ou beau, vivant ou mort; pour eux, Paris est une

créature; chaque homme, chaque fraction de maison est un lobe du tissu

cellulaire de cette grande courtisane de laquelle ils connaissent

parfaitement la tête, le cœur et les mœurs fantasques. Aussi ceux-là

sont-ils les amants de Paris: ils lèvent le nez à tel coin de rue,

sûrs d'y trouver le cadran d'une horloge; ils disent à un ami dont la

tabatière est vide: Prends par tel passage, il y a un débit de tabac,

à gauche, près d'un pâtissier qui a une jolie femme. Voyager dans

Paris est, pour ces poètes, un luxe coûteux. Comment ne pas dépenser

quelques minutes devant les drames, les désastres, les figures, les

pittoresques accidents qui vous assaillent au milieu de cette mouvante

reine des cités, vêtue d'affiches et qui néanmoins n'a pas un coin de

propre, tant elle est complaisante aux vices de la nation française! A

qui n'est-il pas arrivé de partir, le matin, de son logis pour aller

aux extrémités de Paris, sans avoir pu en quitter le centre à l'heure

du dîner? Ceux-là sauront excuser ce début vagabond qui, cependant,

se résume par une observation éminemment utile et neuve, autant

qu'une observation peut être neuve à Paris où il n'y a rien de neuf,

pas même la statue posée d'hier sur laquelle un gamin a déjà mis son

nom. Oui donc, il est des rues, ou des fins de rue, il est certaines

maisons, inconnues pour la plupart aux personnes du grand monde, dans

lesquelles une femme appartenant à ce monde ne saurait aller sans

faire penser d'elle les choses les plus cruellement blessantes. Si

cette femme est riche, si elle a voiture, si elle se trouve à pied

ou déguisée, en quelques-uns de ces défilés du pays parisien, elle y

compromet sa réputation d'honnête femme. Mais si, par hasard, elle y

est venue à neuf heures du soir, les conjectures qu'un observateur peut

se permettre deviennent épouvantables par leurs conséquences. Enfin,

si cette femme est jeune et jolie, si elle entre dans quelque maison

d'une de ces rues; si la maison a une allée longue et sombre, humide et

puante; si au fond de l'allée tremblote la lueur pâle d'une lampe, et

que sous cette lueur se dessine un horrible visage de vieille femme aux

doigts décharnés; en vérité, disons-le, par intérêt pour les jeunes et

jolies femmes, cette femme est perdue. Elle est à la merci du premier

homme de sa connaissance qui la rencontre dans ces marécages parisiens.

Mais il y a telle rue de Paris où cette rencontre peut devenir le drame

le plus effroyablement terrible, un drame plein de sang et d'amour,

un drame de l'école moderne. Malheureusement, cette conviction, ce

dramatique sera, comme le drame moderne, compris par peu de personnes;

et c'est grande pitié que de raconter une histoire à un public qui n'en

épouse pas tout le mérite local. Mais qui peut se flatter d'être jamais

compris? Nous mourons tous inconnus. C'est le mot des femmes et celui

des auteurs.

A huit heures et demie du soir, rue Pagevin, dans un temps où la rue

Pagevin n'avait pas un mur qui ne répétât un mot infâme, et dans la

direction de la rue Soly, la plus étroite et la moins praticable de

toutes les rues de Paris, sans en excepter le coin le plus fréquenté

de la rue la plus déserte; au commencement du mois de février, il y a

de cette aventure environ treize ans, un jeune homme, par l'un de ces

hasards qui n'arrivent pas deux fois dans la vie, tournait, à pied, le

coin de la rue Pagevin pour entrer dans la rue des Vieux-Augustins, du

côté droit, où se trouve précisément la rue Soly. Là, ce jeune homme,

qui demeurait, lui, rue de Bourbon, trouva dans la femme, à quelques

pas de laquelle il marchait fort insouciamment, de vagues ressemblances

avec la plus jolie femme de Paris, une chaste et délicieuse personne de

laquelle il était en secret passionnément amoureux, et amoureux sans

espoir: elle était mariée. En un moment son cœur bondit, une chaleur

intolérable sourdit de son diaphragme et passa dans toutes ses veines,

il eut froid dans le dos, et sentit dans sa tête un frémissement

superficiel. Il aimait, il était jeune, il connaissait Paris; et sa

perspicacité ne lui permettait pas d'ignorer tout ce qu'il y avait

d'infamie possible pour une femme élégante, riche, jeune et jolie, à

se promener là, d'un pied criminellement furtif. _Elle_, dans cette

crotte, à cette heure! L'amour que ce jeune homme avait pour cette

femme pourra sembler bien romanesque, et d'autant plus même qu'il était

officier dans la garde royale. S'il eût été dans l'infanterie, la chose

serait encore vraisemblable; mais officier supérieur de cavalerie,

il appartenait à l'arme française qui veut le plus de rapidité dans

ses conquêtes, qui tire vanité de ses mœurs amoureuses autant que de

son costume. Cependant la passion de cet officier était vraie, et à

beaucoup de jeunes cœurs elle paraîtra grande. Il aimait cette femme

parce qu'elle était vertueuse, il en aimait la vertu, la grâce décente,

l'imposante sainteté, comme les plus chers trésors de sa passion

inconnue. Cette femme était vraiment digne d'inspirer un de ces amours

platoniques qui se rencontrent comme des fleurs au milieu de ruines

sanglantes dans l'histoire du Moyen Age; digne d'être secrètement le

principe de toutes les actions d'un homme jeune; amour aussi haut,

aussi pur que le ciel quand il est bleu; amour sans espoir et auquel on

s'attache, parce qu'il ne trompe jamais; amour prodigue de jouissances

effrénées, surtout à un âge où le cœur est brûlant, l'imagination

mordante, et où les yeux d'un homme voient bien clair. Il se rencontre

dans Paris des effets de nuit singuliers, bizarres, inconcevables.

Ceux-là seulement qui se sont amusés à les observer savent combien la

femme y devient fantastique à la brune. Tantôt la créature que vous y

suivez, par hasard ou à dessein, vous paraît svelte; tantôt le bas,

s'il est bien blanc, vous fait croire à des jambes fines et élégantes;

puis la taille, quoique enveloppée d'un châle, d'une pelisse, se révèle

jeune et voluptueuse dans l'ombre; enfin les clartés incertaines d'une

boutique ou d'un réverbère donnent à l'inconnue un éclat fugitif,

presque toujours trompeur qui réveille, allume l'imagination et la

lance au delà du vrai. Les sens s'émeuvent alors, tout se colore et

s'anime; la femme prend un aspect tout nouveau; son corps s'embellit;

par moments ce n'est plus une femme, c'est un démon, un feu follet

qui vous entraîne par un ardent magnétisme jusqu'à une maison décente

où la pauvre bourgeoise, ayant peur de votre pas menaçant ou de vos

bottes retentissantes, vous ferme la porte cochère au nez sans vous

regarder. La lueur vacillante que projetait le vitrage d'une boutique

de cordonnier illumina soudain, précisément à la chute des reins, la

taille de la femme qui se trouvait devant le jeune homme. Ah! certes,

_elle_ seule était ainsi cambrée! Elle seule avait le secret de cette

chaste démarche qui met innocemment en relief les beautés des formes

les plus attrayantes. C'était et son châle du matin et le chapeau

de velours du matin. A son bas de soie gris, pas une mouche, à son

soulier pas une éclaboussure. Le châle était bien collé sur le buste,

il en dessinait vaguement les délicieux contours, et le jeune homme en

avait vu les blanches épaules au bal; il savait tout ce que ce châle

couvrait de trésors. A la manière dont s'entortille une Parisienne dans

son châle, à la manière dont elle lève le pied dans la rue, un homme

d'esprit devine le secret de sa course mystérieuse. Il y a je ne sais

quoi de frémissant, de léger dans la personne et dans la démarche:

la femme semble peser moins, elle va, elle va, ou mieux elle file

comme une étoile, et vole emportée par une pensée que trahissent les

plis et les jeux de sa robe. Le jeune homme hâta le pas, devança la

femme, se retourna pour la voir... Pst! elle avait disparu dans une

allée dont la porte à claire-voie et à grelot claquait et sonnait. Le

jeune homme revint, et vit cette femme montant au fond de l'allée, non

sans recevoir l'obséquieux salut d'une vieille portière, un tortueux

escalier dont les premières marches étaient fortement éclairées;

et madame montait lestement, vivement, comme doit monter une femme

impatiente.

--Impatiente de quoi? se dit le jeune homme qui se recula pour se

coller en espalier sur le mur de l'autre côté de la rue. Et il regarda,

le malheureux, tous les étages de la maison avec l'attention d'un agent

de police cherchant son conspirateur.

C'était une de ces maisons comme il y en a des milliers à Paris, maison

ignoble, vulgaire, étroite, jaunâtre de ton, à quatre étages et à trois

fenêtres. La boutique et l'entresol appartenaient au cordonnier. Les

persiennes du premier étage étaient fermées. Où allait madame? Le jeune

homme crut entendre les tintements d'une sonnette dans l'appartement

du second. Effectivement, une lumière s'agita dans une pièce à deux

croisées fortement éclairées, et illumina soudain la troisième dont

l'obscurité annonçait une première chambre, sans doute le salon ou la

salle à manger de l'appartement. Aussitôt la silhouette d'un chapeau

de femme se dessina vaguement, la porte se ferma, la première pièce

redevint obscure, puis les deux dernières croisées reprirent leurs

teintes rouges. Là, le jeune homme entendit: _Gare_, et reçut un coup à

l'épaule.

--Vous ne faites donc attention à rien, dit une grosse voix. C'était

la voix d'un ouvrier portant une longue planche sur son épaule. Et

l'ouvrier passa. Cet ouvrier était l'homme de la Providence, disant à

ce curieux:--De quoi te mêles-tu? Songe à ton service, et laisse les

Parisiens à leurs petites affaires.

Le jeune homme se croisa les bras; puis, n'étant vu de personne, il

laissa rouler sur ses joues des larmes de rage sans les essuyer. Enfin,

la vue des ombres qui se jouaient sur ces deux fenêtres éclairées lui

faisait mal, il regarda au hasard dans la partie supérieure de la rue

des Vieux-Augustins, et il vit un fiacre arrêté le long d'un mur, à un

endroit où il n'y avait ni porte de maison ni lueur de boutique.

Est-ce elle? n'est-ce pas elle? La vie ou la mort pour un amant. Et

cet amant attendait. Il resta là pendant un siècle de vingt minutes.

Après, la femme descendit, et il reconnut alors celle qu'il aimait

secrètement. Néanmoins il voulut douter encore. L'inconnue alla vers le

fiacre et y monta.

--La maison sera toujours là, je pourrai toujours la fouiller, se dit

le jeune homme qui suivit la voiture en courant afin de dissiper ses

derniers doutes, et bientôt il n'en conserva plus.

Le fiacre s'arrêta rue de Richelieu, devant la boutique d'un magasin

de fleurs, près de la rue de Ménars. La dame descendit, entra dans la

boutique, envoya l'argent dû au cocher, et sortit après avoir choisi

des marabouts. Des marabouts pour ses cheveux noirs! Brune, elle avait

approché le plumage de sa tête pour en voir l'effet. L'officier croyait

entendre la conversation de cette femme avec les fleuristes.

--Madame, rien ne va mieux aux brunes, les brunes ont quelque chose de

trop précis dans les contours, et les marabouts prêtent à leur toilette

un _flou_ qui leur manque. Madame la duchesse de Langeais dit que cela

donne à une femme quelque chose de vague, d'ossianique et de très-comme

il faut.

--Bien. Envoyez-les moi promptement.

Puis la dame tourna lestement vers la rue de Ménars, et rentra chez

elle. Quand la porte de l'hôtel où elle demeurait fut fermée, le jeune

amant, ayant perdu toutes ses espérances, et, double malheur, ses plus

chères croyances, alla dans Paris comme un homme ivre, et se trouva

bientôt chez lui sans savoir comment il y était venu. Il se jeta

dans un fauteuil, resta les pieds sur ses chenets, la tête entre les

mains, séchant ses bottes mouillées, les brûlant même. Ce fut un moment

affreux, un de ces moments où, dans la vie humaine, le caractère se

modifie, et où la conduite du meilleur homme dépend du bonheur ou du

malheur de sa première action. Providence ou Fatalité, choisissez.

Ce jeune homme appartenait à une bonne famille dont la noblesse n'était

pas d'ailleurs très-ancienne; mais il y a si peu d'anciennes familles

aujourd'hui, que tous les jeunes gens sont anciens sans conteste. Son

aïeul avait acheté une charge de Conseiller au Parlement de Paris,

où il était devenu Président. Ses fils, pourvus chacun d'une belle

fortune, entrèrent au service, et, par leurs alliances, arrivèrent à la

cour. La révolution avait balayé cette famille; mais il en était resté

une vieille douairière entêtée qui n'avait pas voulu émigrer; qui,

mise en prison, menacée de mourir et sauvée au 9 thermidor, retrouva

ses biens. Elle fit revenir en temps utile, vers 1804, son petit-fils

Auguste de Maulincour, l'unique rejeton des Charbonnon de Maulincour,

qui fut élevé par la bonne douairière avec un triple soin de mère, de

femme noble et de douairière entêtée. Puis, quand vint la Restauration,

le jeune homme, alors âgé de dix-huit ans, entra dans la Maison-Rouge,

suivit les princes à Gand, fut fait officier dans les Gardes du corps,

en sortit pour servir dans la Ligne, fut rappelé dans la Garde royale,

où il se trouvait alors, à vingt-trois ans, chef d'escadron d'un

régiment de cavalerie, position superbe, et due à sa grand'mère, qui,

malgré son âge, savait très-bien son monde. Cette double biographie est

le résumé de l'histoire générale et particulière, sauf les variantes,

de toutes les familles qui ont émigré, qui avaient des dettes et

des biens, des douairières et de l'entregent. Madame la baronne de

Maulincour avait pour ami le vieux vidame de Pamiers, ancien Commandeur

de l'Ordre de Malte. C'était une de ces amitiés éternelles fondées sur

des liens sexagénaires, et que rien ne peut plus tuer, parce qu'au fond

de ces liaisons il y a toujours des secrets de cœur humain, admirables

à deviner quand on en a le temps, mais insipides à expliquer en vingt

lignes, et qui feraient le texte d'un ouvrage en quatre volumes,

amusant comme peut l'être _le Doyen de Killerine_, une de ces œuvres

dont parlent les jeunes gens, et qu'ils jugent sans les avoir lues.

Auguste de Maulincour tenait donc au faubourg Saint-Germain par sa

grand'mère et par le vidame, et il lui suffisait de dater de deux

siècles pour prendre les airs et les opinions de ceux qui prétendent

remonter à Clovis. Ce jeune homme pâle, long et fluet, délicat en

apparence, homme d'honneur et de vrai courage d'ailleurs, qui se

battait en duel sans hésiter pour un oui, pour un non, ne s'était

encore trouvé sur aucun champ de bataille, et portait à sa boutonnière

la croix de la Légion-d'Honneur. C'était, vous le voyez, une des

fautes vivantes de la Restauration, peut-être la plus pardonnable.

La jeunesse de ce temps n'a été la jeunesse d'aucune époque: elle

s'est rencontrée entre les souvenirs de l'Empire et les souvenirs de

l'Émigration, entre les vieilles traditions de la cour et les études

consciencieuses de la bourgeoisie, entre la religion et les bals

costumés, entre deux Fois politiques, entre Louis XVIII qui ne voyait

que le présent, et Charles X qui voyait trop en avant; puis, obligée

de respecter la volonté du roi quoique la royauté se trompât. Cette

jeunesse incertaine en tout, aveugle et clairvoyante, ne fut comptée

pour rien par des vieillards jaloux de garder les rênes de l'État

dans leurs mains débiles, tandis que la monarchie pouvait être sauvée

par leur retraite, et par l'accès de cette jeune France de laquelle

aujourd'hui les vieux doctrinaires, ces émigrés de la Restauration, se

moquent encore. Auguste de Maulincour était une victime des idées qui

pesaient alors sur cette jeunesse, et voici comment. Le vidame était

encore, à soixante-sept ans, un homme très-spirituel, ayant beaucoup

vu, beaucoup vécu, contant bien, homme d'honneur, galant homme, mais

qui avait, à l'endroit des femmes, les opinions les plus détestables:

il les aimait et les méprisait. Leur honneur, leurs sentiments? Tarare,

bagatelles et momeries! Près d'elles, il croyait en elles, le ci-devant

_monstre_, il ne les contredisait jamais, et les faisait valoir. Mais,

entre amis, quand il en était question, le vidame posait en principe

que tromper les femmes, mener plusieurs intrigues de front, devait être

toute l'occupation des jeunes gens, qui se fourvoyaient en voulant se

mêler d'autre chose dans l'État. Il est fâcheux d'avoir à esquisser un

portrait si suranné. N'a-t-il pas figuré partout? et littérairement,

n'est-il pas presque aussi usé que celui d'un grenadier de l'empire?

Mais le vidame eut sur la destinée de monsieur de Maulincour une

influence qu'il était nécessaire de consacrer; il le moralisait à sa

manière, et voulait le convertir aux doctrines du grand siècle de

la galanterie. La douairière, femme tendre et pieuse, assise entre

son vidame et Dieu, modèle de grâce et de douceur, mais douée d'une

persistance de bon goût qui triomphe de tout à la longue, avait

voulu conserver à son petit-fils les belles illusions de la vie, et

l'avait élevé dans les meilleurs principes; elle lui donna toutes ses

délicatesses, et en fit un homme timide, un vrai sot en apparence. La

sensibilité de ce garçon, conservée pure, ne s'usa point au dehors, et

lui resta si pudique, si chatouilleuse, qu'il était vivement offensé

par des actions et des maximes auxquelles le monde n'attachait aucune

importance. Honteux de sa susceptibilité, le jeune homme la cachait

sous une assurance menteuse, et souffrait en silence; mais il se

moquait, avec les autres, de choses que seul il admirait. Aussi fut-il

trompé, parce que, suivant un caprice assez commun de la destinée, il

rencontra dans l'objet de sa première passion, lui, homme de douce

mélancolie et spiritualiste en amour, une femme qui avait pris en

horreur la sensiblerie allemande. Le jeune homme douta de lui, devint

rêveur, et se roula dans ses chagrins, en se plaignant de ne pas être

compris. Puis, comme nous désirons d'autant plus violemment les choses

qu'il nous est plus difficile de les avoir, il continua d'adorer les

femmes avec cette ingénieuse tendresse et ces félines délicatesses dont

le secret leur appartient et dont peut-être veulent-elles garder le

monopole. En effet, quoique les femmes se plaignent d'être mal aimées

par les hommes, elles ont néanmoins peu de goût pour ceux dont l'âme

est à demi féminine. Toute leur supériorité consiste à faire croire

aux hommes qu'ils leur sont inférieurs en amour; aussi quittent-elles

assez volontiers un amant, quand il est assez inexpérimenté pour leur

ravir les craintes dont elles veulent se parer, ces délicieux tourments

de la jalousie à faux, ces troubles de l'espoir trompé, ces vaines

attentes, enfin tout le cortége de leurs bonnes misères de femme;

elles ont en horreur les Grandisson. Qu'y a-t-il de plus contraire

à leur nature qu'un amour tranquille et parfait? Elles veulent des

émotions, et le bonheur sans orages n'est plus le bonheur pour elles.

Les âmes féminines assez puissantes pour mettre l'infini dans l'amour,

constituent d'angéliques exceptions, et sont parmi les femmes ce que

sont les beaux génies parmi les hommes. Les grandes passions sont rares

comme les chefs-d'œuvre. Hors cet amour, il n'y a que des arrangements,

des irritations passagères, méprisables, comme tout ce qui est petit.

Au milieu des secrets désastres de son cœur, pendant qu'il cherchait

une femme par laquelle il pût être compris, recherche qui, pour

le dire en passant, est la grande folie amoureuse de notre époque,

Auguste rencontra dans le monde le plus éloigné du sien, dans la

seconde sphère du monde d'argent où la haute banque tient le premier

rang, une créature parfaite, une de ces femmes qui ont je ne sais quoi

de saint et de sacré, qui inspirent tant de respect, que l'amour a

besoin de tous les secours d'une longue familiarité pour se déclarer.

Auguste se livra donc tout entier aux délices de la plus touchante et

de la plus profonde des passions, à un amour purement admiratif. Ce

fut d'innombrables désirs réprimés, nuances de passion si vagues et

si profondes, si fugitives et si frappantes, qu'on ne sait à quoi les

comparer; elles ressemblent à des parfums, à des nuages, à des rayons

de soleil, à des ombres, à tout ce qui, dans la nature, peut en un

moment briller et disparaître, se raviver et mourir, en laissant au

cœur de longues émotions. Dans le moment où l'âme est encore assez

jeune pour concevoir la mélancolie, les lointaines espérances, et sait

trouver dans la femme plus qu'une femme, n'est-ce pas le plus grand

bonheur qui puisse échoir à un homme que d'aimer assez pour ressentir

plus de joie à toucher un gant blanc, à effleurer des cheveux, à

écouter une phrase, à jeter un regard, que la possession la plus

fougueuse n'en donne à l'amour heureux? Aussi, les gens rebutés, les

laides, les malheureux, les amants inconnus, les femmes ou les hommes

timides, connaissent-ils seuls les trésors que renferme la voix de la

personne aimée. En prenant leur source et leur principe dans l'âme

même, les vibrations de l'air chargé de feu mettent si violemment

les cœurs en rapport, y portent si lucidement la pensée, et sont si

peu menteuses, qu'une seule inflexion est souvent tout un dénoûment.

Combien d'enchantements ne prodigue pas au cœur d'un poète le timbre

harmonieux d'une voix douce? combien d'idées elle y réveille! quelle

fraîcheur elle y répand! L'amour est dans la voix avant d'être avoué

par le regard. Auguste, poète à la manière des amants (il y a les

poètes qui sentent et les poètes qui expriment, les premiers sont les

plus heureux), Auguste avait savouré toutes ces joies premières, si

larges, si fécondes. _Elle_ possédait le plus flatteur organe que la

femme la plus artificieuse ait jamais souhaité pour pouvoir tromper à

son aise; elle avait cette voix d'argent, qui, douce à l'oreille, n'est

éclatante que pour le cœur qu'elle trouble et remue, qu'elle caresse

en le bouleversant. Et cette femme allait le soir rue Soly, près la

rue Pagevin; et sa furtive apparition dans une infâme maison venait de

briser la plus magnifique des passions! La logique du vidame triompha.

--Si elle trahit son mari, nous nous vengerons, dit Auguste.

Il y avait encore de l'amour dans le si... Le doute philosophique de

Descartes est une politesse par laquelle il faut toujours honorer la

vertu. Dix heures sonnèrent. En ce moment le baron de Maulincour se

rappela que cette femme devait aller au bal dans une maison où il avait

accès. Sur-le-champ il s'habilla, partit, arriva, _la_ chercha d'un air

sournois dans les salons. Madame de Nucingen, le voyant si affairé, lui

dit:--Vous ne voyez pas madame Jules, mais elle n'est pas encore venue.

--Bonjour, ma chère, dit une voix.

Auguste et madame de Nucingen se retournent. Madame Jules arrivait

vêtue de blanc, simple et noble, coiffée précisément avec les marabouts

que le jeune baron lui avait vu choisir dans le magasin de fleurs.

Cette voix d'amour perça le cœur d'Auguste. S'il avait su conquérir le

moindre droit qui lui permît d'être jaloux de cette femme, il aurait pu

la pétrifier en lui disant:--Rue Soly! Mais quand lui, étranger, eût

mille fois répété ce mot à l'oreille de madame Jules, elle lui aurait

avec étonnement demandé ce qu'il voulait dire: il la regarda d'un air

stupide.

Pour les gens méchants et qui rient de tout, c'est peut-être un grand

amusement que de connaître le secret d'une femme, de savoir que sa

chasteté ment, que sa figure calme cache une pensée profonde, qu'il y

a quelque épouvantable drame sous son front pur. Mais il y a certaines

âmes qu'un tel spectacle contriste réellement, et beaucoup de ceux qui

en rient, rentrés chez eux, seuls avec leur conscience, maudissent

le monde et méprisent une telle femme. Tel se trouvait Auguste

de Maulincour en présence de madame Jules. Situation bizarre! Il

n'existait pas entre eux d'autres rapports que ceux qui s'établissent

dans le monde entre gens qui échangent quelques mots sept ou huit fois

par hiver, et il lui demandait compte d'un bonheur ignoré d'elle, il la

jugeait sans lui faire connaître l'accusation.

Beaucoup de jeunes gens se sont trouvés ainsi, rentrant chez eux,

désespérés d'avoir rompu pour toujours avec une femme adorée en secret;

condamnée, méprisée en secret. C'est des monologues inconnus, dits aux

murs d'un réduit solitaire, des orages nés et calmés sans être sortis

du fond des cœurs, d'admirables scènes du monde moral, auxquelles il

faudrait un peintre. Madame Jules alla s'asseoir, en quittant son mari

qui fit le tour du salon. Quand elle fut assise, elle se trouva comme

gênée, et, tout en causant avec sa voisine, elle jetait furtivement un

regard sur monsieur Jules Desmarets, son mari, l'Agent de change du

baron de Nucingen. Voici l'histoire de ce ménage.

La Comédie humaine - Volume 09. Scènes de la vie parisienne - Tome 01 · 第 1 / 52 段