ce trouvoit ce lui de ne plus vous donner de mes nouvelles, mais
une voix irrésistible mordonne de vous faire connettre vos crimes
en vers moi. Je sais d'avance que votre ame an durcie dans le vice
ne daignera pas me pleindre. Votre cœur est sour à la censibilité.
Ne l'ét-il pas aux cris de la nature, mais peu importe: je dois
vous apprendre jusquà quelle poing vous vous etes rendu coupable
et l'orreur de la position où vous m'avez mis. Henry, vous saviez
tout ce que j'ai souffert de ma promière faute et vous avez pu mé
plonger dans le même _malheur_ et m'abendonner à mon desespoir et
à ma douleur. Oui, je la voue, la croyence que javoit d'être aimée
et d'être estimée de vou m'avoit donné le couraje de suporter mon
sort. Mais aujourd'hui que me reste-til? ne m'avez vous pas fai
perdre tout ce que j'avoit de plus cher, tout ce qui m'attachait à
la vie: parans, amis, onneur, réputations, je vous ai tout sacrifiés
et il ne me reste que l'oprobre, la honte et je le dis sans rougire,
la misère. Il ne manquai à mon malheur que la sertitude de votre
mépris et de votre aine; maintenant que je l'é, j'orai le couraje
que mon projet exije. Mon parti est pris et l'honneur de ma famille
le commande: je vais donc mettre un terme à mes souffransses. Ne
faites aucune réflaictions sur mon projet, Henry. Il est affreux, je
le sais, mais mon état m'y forsse. Sans secour, sans soutien, sans
un _ami_ pour me consoler, puije vivre? non. Le sort en a désidé.
Ainci dans deux jours, Henry, dans deux jours Ida ne cera plus digne
de votre estime; mais recevez le serment que je vous fais d'avoir
ma conscience tranquille, puisque je n'ai jamais sésé d'être digne
de votre amitié. O Henry, mon ami, car je ne changerai jamais pour
vous, promettez-moi que vous me pardonnerèz la carrier que je vait
embrasser. Mon amour m'a donné du courage, il me soutiendra dans
la vertu. Mon cœur d'ailleur plain de ton image cera pour moi un
préservatife contre la séduction. N'oubliez jamais que mon sort
est votre ouvrage, et jugez-vous. Puice le ciel ne pas vous punir
de vos crimes, c'est à genoux que je lui demende votre pardon, car
je le sens, il ne me manquerai plus à mes maux que la douleur de
vous savoir malheureux. Malgré le dénument où je me trouve, je
refuserai tout èspec de secour de vous. Si vous m'aviez aimé, j'orai
pu les recevoir comme venent de la mitié, mais un bienfait exité
par la _pitié_, _mon ame le repousse_ et je cerois plus lache en
le resevent que celui qui me le proposerai. J'ai une grâce a vous
demander. Je ne sais pas le temps que je dois rester chez madame
Meynardie, soyez assez généreux déviter di paroitre devent moi. Vos
deux dernier visites mon fait un mal dont je me résentirai longtemps:
je ne veux point entrer dans des détailles sur votre condhuite à ce
sujet. Vous me haisez, ce mot est gravé dans mon cœur et la glassé
défroit. Hélas! c'est au moment où j'ai besoin de tout mon courage
que toutes mes facultés ma bandonnent, Henry, mon ami, avant que
j'aie mis une barrier entre nous, donne moi une dernier preuve de ton
estime: écris-moi, répons moi, dis moi que tu mestime encore quoique
ne m'aimant plus. _Malgré que_ mes yeux soit toujours dignes de
rencontrer les vôtres, je ne solicite pas d'entrevue: je crains tout
de ma faiblesse et de mon amour. Mais de grâce écrivez moi un mot de
suite, il me donnera le courage dont j'ai besoin pour supporter mes
adversités. Adieu l'oteur de tous mes maux, mais le seul ami que mon
cœur ai choisi et qu'il n'oublira jamais.
»IDA.»
Cette vie de jeune fille dont l'amour trompé, les joies funestes, les
douleurs, la misère et l'épouvantable résignation étaient résumés en
si peu de mots; ce poème inconnu, mais essentiellement parisien, écrit
dans cette lettre sale, agirent pendant un moment sur monsieur de
Maulincour, qui finit par se demander si cette Ida ne serait pas une
parente de madame Jules, et si le rendez-vous du soir, duquel il avait
été fortuitement témoin, n'était pas nécessité par quelque tentative
charitable. Que le vieux pauvre eût séduit Ida?... cette séduction
tenait du prodige. En se jouant dans le labyrinthe de ses réflexions
qui se croisaient et se détruisaient l'une par l'autre, le baron arriva
près de la rue Pagevin, et vit un fiacre arrêté dans le bout de la rue
des Vieux-Augustins qui avoisine la rue Montmartre. Tous les fiacres
stationnés lui disaient quelque chose.--Y serait-elle? pensa-t-il.
Et son cœur battait par un mouvement chaud et fiévreux. Il poussa
la petite porte à grelot, mais en baissant la tête et en obéissant
à une sorte de honte, car il entendait une voix secrète qui lui
disait:--Pourquoi mets-tu le pied dans ce mystère?
Il monta quelques marches, et se trouva nez à nez avec la vieille
portière.
--Monsieur Ferragus?
--Connais pas...
--Comment, monsieur Ferragus ne demeure pas ici?
--Nous n'avons pas ça dans la maison.
--Mais, ma bonne femme...
--Je ne suis pas une bonne femme, monsieur, je suis concierge.
--Mais, madame, reprit le baron, j'ai une lettre à remettre à monsieur
Ferragus.
--Ah! si monsieur a une lettre, dit-elle en changeant de ton, la
chose est bien différente. Voulez-vous la faire voir, votre lettre?
Auguste montra la lettre pliée. La vieille hocha la tête d'un air de
doute, hésita, sembla vouloir quitter sa loge pour aller instruire le
mystérieux Ferragus de cet incident imprévu; puis elle dit:--Eh! bien,
montez, monsieur. Vous devez savoir où c'est.... Sans répondre à cette
phrase, par laquelle cette vieille rusée pouvait lui tendre un piége,
l'officier grimpa lestement les escaliers, et sonna vivement à la porte
du second étage. Son instinct d'amant lui disait:--_Elle_ est là.
L'inconnu du porche, le Ferragus ou l'_oteur_ des maux d'Ida,
ouvrit lui-même. Il se montra vêtu d'une robe de chambre à fleurs,
d'un pantalon de molleton blanc, les pieds chaussés dans de jolies
pantoufles en tapisserie, et la tête débarbouillée. Madame Jules, dont
la tête dépassait le chambranle de la porte de la seconde pièce, pâlit
et tomba sur une chaise.
--Qu'avez-vous, madame, s'écria l'officier en s'élançant vers elle.
Mais Ferragus étendit le bras et rejeta vivement l'officieux en arrière
par un mouvement si sec qu'Auguste crut avoir reçu dans la poitrine un
coup de barre de fer.
--Arrière! monsieur, dit cet homme. Que nous voulez-vous? Vous rôdez
dans le quartier depuis cinq à six jours. Seriez-vous un espion?
--Êtes-vous monsieur Ferragus? dit le baron.
--Non, monsieur.
--Néanmoins, reprit Auguste, je dois vous remettre ce papier, que vous
avez perdu sous la porte de la maison où nous étions tous deux pendant
la pluie.
En parlant et en tendant la lettre à cet homme, le baron ne put
s'empêcher de jeter un coup d'œil sur la pièce où le recevait
Ferragus, il la trouva fort bien décorée, quoique simplement. Il y
avait du feu dans la cheminée; tout auprès était une table servie plus
somptueusement que ne le comportaient l'apparente situation de cet
homme et la médiocrité de son loyer. Enfin, sur une causeuse de la
seconde pièce, qu'il lui fut possible de voir, il aperçut un tas d'or,
et entendit un bruit qui ne pouvait être produit que par des pleurs de
femme.
--Ce papier m'appartient, je vous remercie, dit l'inconnu en se
tournant de manière à faire comprendre au baron qu'il désirait le
renvoyer aussitôt.
Trop curieux pour faire attention à l'examen profond dont il était
l'objet, Auguste ne vit pas les regards à demi magnétiques par lesquels
l'inconnu semblait vouloir le dévorer; mais s'il eût rencontré cet œil
de basilic, il aurait compris le danger de sa position. Trop passionné
pour penser à lui-même, Auguste salua, descendit, et retourna chez lui,
en essayant de trouver un sens dans la réunion de ces trois personnes:
Ida, Ferragus et madame Jules; occupation qui, moralement, équivalait
à chercher l'arrangement des morceaux de bois biscornus du casse-tête
chinois, sans avoir la clef du jeu. Mais madame Jules l'avait vu,
madame Jules venait là, madame Jules lui avait menti. Maulincour se
proposa d'aller rendre une visite à cette femme le lendemain, elle ne
pouvait pas refuser de le voir, il s'était fait son complice, il avait
les pieds et les mains dans cette ténébreuse intrigue. Il tranchait
déjà du sultan, et pensait à demander impérieusement à madame Jules de
lui révéler tous ses secrets.
En ce temps-là, Paris avait la fièvre des constructions. Si Paris
est un monstre, il est assurément le plus maniaque des monstres. Il
s'éprend de mille fantaisies: tantôt il bâtit comme un grand seigneur
qui aime la truelle; puis, il laisse sa truelle et devient militaire;
il s'habille de la tête aux pieds en garde national, fait l'exercice
et fume; tout à coup, il abandonne les répétitions militaires et jette
son cigare; puis il se désole, fait faillite, vend ses meubles sur la
place du Châtelet, dépose son bilan; mais quelques jours après, il
arrange ses affaires, se met en fête et danse. Un jour il mange du
sucre d'orge à pleines mains, à pleines lèvres; hier il achetait du
papier Weynen; aujourd'hui le monstre a mal aux dents et s'applique un
alexipharmaque sur toutes ses murailles; demain il fera ses provisions
de pâte pectorale. Il a ses manies pour le mois, pour la saison, pour
l'année, comme ses manies d'un jour. En ce moment donc, tout le monde
bâtissait et démolissait quelque chose, on ne sait quoi encore. Il y
avait très-peu de rues qui ne vissent l'échafaudage à longues perches,
garni de planches mises sur des traverses et fixées d'étages en étages
dans des boulins; construction frêle, ébranlée par les Limousins, mais
assujettie par des cordages, toute blanche de plâtre, rarement garantie
des atteintes d'une voiture par ce mur de planches, enceinte obligée
des monuments qu'on ne bâtit pas. Il y a quelque chose de maritime
dans ces mâts, dans ces échelles, dans ces cordages, dans les cris des
maçons. Or, à douze pas de l'hôtel Maulincour, un de ces bâtiments
éphémères était élevé devant une maison que l'on construisait en
pierres de taille. Le lendemain, au moment où le baron de Maulincour
passait en cabriolet devant cet échafaud, en allant chez madame Jules,
une pierre de deux pieds carrés, arrivée au sommet des perches,
s'échappa de ses liens de corde en tournant sur elle-même, et tomba sur
le domestique, qu'elle écrasa derrière le cabriolet. Un cri d'épouvante
fit trembler l'échafaudage et les maçons; l'un d'eux, en danger de
mort, se tenait avec peine aux longues perches et paraissait avoir été
touché par la pierre. La foule s'amassa promptement. Tous les maçons
descendirent, criant, jurant et disant que le cabriolet de monsieur de
Maulincour avait causé un ébranlement à leur grue. Deux pouces de plus,
et l'officier avait la tête coiffée par la pierre. Le valet était mort,
la voiture était brisée. Ce fut un événement pour le quartier, les
journaux le rapportèrent. Monsieur de Maulincour, sûr de n'avoir rien
touché, se plaignit. La justice intervint. Enquête faite, il fut prouvé
qu'un petit garçon, armé d'une latte, montait la garde et criait aux
passants de s'éloigner. L'affaire en resta là. Monsieur de Maulincour
en fut pour son domestique, pour sa terreur, et resta dans son lit
pendant quelques jours; car l'arrière-train du cabriolet en se brisant
lui avait fait des contusions; puis, la secousse nerveuse causée par
la surprise lui donna la fièvre. Il n'alla pas chez madame Jules. Dix
jours après cet événement, et à sa première sortie, il se rendait au
bois de Boulogne dans son cabriolet restauré, lorsqu'en descendant la
rue de Bourgogne, à l'endroit où se trouve l'égout, en face la Chambre
des Députés, l'essieu se cassa net par le milieu, et le baron allait si
rapidement que cette cassure eut pour effet de faire tendre les deux
roues à se rejoindre assez violemment pour lui fracasser la tête; mais
il fut préservé de ce danger par la résistance qu'opposa la capote.
Néanmoins il reçut une blessure grave au côté. Pour la seconde fois
en dix jours il fut rapporté quasi mort chez la douairière éplorée.
Ce second accident lui donna quelque défiance, et il pensa, mais
vaguement, à Ferragus et à madame Jules. Pour éclaircir ses soupçons,
il garda l'essieu brisé dans sa chambre, et manda son carrossier. Le
carrossier vint, regarda l'essieu, la cassure, et prouva deux choses
à monsieur de Maulincour. D'abord l'essieu ne sortait pas de ses
ateliers; il n'en fournissait aucun qu'il n'y gravât grossièrement les
initiales de son nom, et il ne pouvait pas expliquer par quels moyens
cet essieu avait été substitué à l'autre; puis la cassure de cet essieu
suspect avait été ménagée par une chambre, espèce de creux intérieur,
par des soufflures et par des pailles très-habilement pratiquées.
--Eh! monsieur le baron, il a fallu être joliment malin, dit-il, pour
arranger un essieu sur ce modèle, on jurerait que c'est naturel...
Monsieur de Maulincour pria son carrossier de ne rien dire de
cette aventure, et se tint pour dûment averti. Ces deux tentatives
d'assassinat étaient ourdies avec une adresse qui dénotait l'inimitié
de gens supérieurs.
--C'est une guerre à mort, se dit-il en s'agitant dans son lit, une
guerre de sauvage, une guerre de surprise, d'embuscade, de traîtrise,
déclarée au nom de madame Jules. A quel homme appartient-elle donc? De
quel pouvoir dispose donc ce Ferragus?
Enfin monsieur de Maulincour, quoique brave et militaire, ne
put s'empêcher de frémir. Au milieu de toutes les pensées qui
l'assaillirent, il y en eut une contre laquelle il se trouva sans
défense et sans courage: le poison ne serait-il pas bientôt employé par
ses ennemis secrets? Aussitôt, dominé par des craintes que sa faiblesse
momentanée, que la diète et la fièvre augmentaient encore, il fit
venir une vieille femme attachée depuis long-temps à sa grand'mère,
une femme qui avait pour lui un de ces sentiments à demi maternels, le
sublime du commun. Sans s'ouvrir entièrement à elle, il la chargea
d'acheter secrètement, et chaque jour, en des endroits différents,
les aliments qui lui étaient nécessaires, en lui recommandant de les
mettre sous clef, et de les lui apporter elle-même, sans permettre à
qui que ce fût de s'en approcher quand elle les lui servirait. Enfin il
prit les précautions les plus minutieuses pour se garantir de ce genre
de mort. Il se trouvait au lit, seul, malade; il pouvait donc penser
à loisir à sa propre défense, le seul besoin assez clairvoyant pour
permettre à l'égoïsme humain de ne rien oublier. Mais le malheureux
malade avait empoisonné sa vie par la crainte; et, malgré lui, le
soupçon teignit toutes les heures de ses sombres nuances. Cependant
ces deux leçons d'assassinat lui apprirent une des vertus les plus
nécessaires aux hommes politiques, il comprit la haute dissimulation
dont il faut user dans le jeu des grands intérêts de la vie. Taire son
secret n'est rien; mais se taire à l'avance, mais savoir oublier un
fait pendant trente ans, s'il le faut, à la manière d'Ali-Pacha, pour
assurer une vengeance méditée pendant trente ans, est une belle étude
en un pays où il y a peu d'hommes qui sachent dissimuler pendant trente
jours. Monsieur de Maulincour ne vivait plus que par madame Jules. Il
était perpétuellement occupé à examiner sérieusement les moyens qu'il
pouvait employer dans cette lutte inconnue pour triompher d'adversaires
inconnus. Sa passion anonyme pour cette femme grandissait de tous ces
obstacles. Madame Jules était toujours debout, au milieu de ses pensées
et de son cœur, plus attrayante alors par ses vices présumés que par
les vertus certaines qui en avaient fait pour lui son idole.
Le malade, voulant reconnaître les positions de l'ennemi, crut pouvoir
sans danger initier le vieux vidame aux secrets de sa situation. Le
commandeur aimait Auguste comme un père aime les enfants de sa femme;
il était fin, adroit, il avait un esprit diplomatique. Il vint donc
écouter le baron, hocha la tête, et tous deux tinrent conseil. Le bon
vidame ne partagea pas la confiance de son jeune ami, quand Auguste
lui dit qu'au temps où ils vivaient, la police et le pouvoir étaient à
même de connaître tous les mystères, et que, s'il fallait absolument y
recourir, il trouverait en eux de puissants auxiliaires.
Le vieillard lui répondit gravement:--La police, mon cher enfant, est
ce qu'il y a de plus inhabile au monde, et le pouvoir ce qu'il y a de
plus faible dans les questions individuelles. Ni la police, ni le
pouvoir ne savent lire au fond des cœurs. Ce qu'on doit raisonnablement
leur demander, c'est de rechercher les causes d'un fait. Or, le pouvoir
et la police sont éminemment impropres à ce métier: ils manquent
essentiellement de cet intérêt personnel qui révèle tout à celui qui
a besoin de tout savoir. Aucune puissance humaine ne peut empêcher un
assassin ou un empoisonneur d'arriver soit au cœur d'un prince, soit à
l'estomac d'un honnête homme. Les passions font toute la police.
Le commandeur conseilla fortement au baron de s'en aller en Italie,
d'Italie en Grèce, de Grèce en Syrie, de Syrie en Asie, et de ne
revenir qu'après avoir convaincu ses ennemis secrets de son repentir,
et de faire ainsi tacitement sa paix avec eux; sinon, de rester dans
son hôtel, et même dans sa chambre, où il pouvait se garantir des
atteintes de ce Ferragus, et n'en sortir que pour l'écraser en toute
sûreté.
--Il ne faut toucher à son ennemi que pour lui abattre la tête, lui
dit-il gravement.
Néanmoins, le vieillard promit à son favori d'employer tout ce que
le ciel lui avait départi d'astuce pour, sans compromettre personne,
pousser des reconnaissances chez l'ennemi, en rendre bon compte, et
préparer la victoire. Le commandeur avait un vieux Figaro retiré, le
plus malin singe qui jamais eût pris figure humaine, jadis spirituel
comme un diable, faisant tout de son corps comme un forçat, alerte
comme un voleur, fin comme une femme, mais tombé dans la décadence du
génie, faute d'occasions, depuis la nouvelle constitution de la société
parisienne, qui a mis en réforme les valets de comédie. Ce Scapin
émérite était attaché à son maître comme à un être supérieur; mais
le rusé vidame ajoutait chaque année aux gages de son ancien prévôt
de galanterie une assez forte somme, attention qui en corroborait
l'amitié naturelle par les liens de l'intérêt, et valait au vieillard
des soins que la maîtresse la plus aimante n'eût pas inventés pour son
ami malade. Ce fut cette perle des vieux valets de théâtre, débris du
dernier siècle, ministre incorruptible, faute de passions à satisfaire,
auquel se fièrent le commandeur et monsieur de Maulincour.
--Monsieur le baron gâterait tout, dit ce grand homme en livrée appelé
au conseil. Que monsieur mange, boive et dorme tranquillement. Je
prends tout sur moi.
En effet, huit jours après la conférence, au moment où monsieur de
Maulincour, parfaitement remis de son indisposition, déjeunait avec sa
grand'mère et le vidame, Justin entra pour faire son rapport. Puis,
avec cette fausse modestie qu'affectent les gens de talent, il dit,
lorsque la douairière fut rentrée dans ses appartements:--Ferragus
n'est pas le nom de l'ennemi qui poursuit monsieur le baron. Cet
homme, ce diable s'appelle Gratien, Henri, Victor, Jean-Joseph
Bourignard. Le sieur Gratien Bourignard est un ancien entrepreneur de
bâtiments, jadis fort riche, et surtout l'un des plus jolis garçons
de Paris, un Lovelace capable de séduire Grandisson. Ici s'arrêtent
mes renseignements. Il a été simple ouvrier, et les Compagnons de
l'Ordre des Dévorants l'ont, dans le temps, élu pour chef, sous le nom
de Ferragus XXIII. La police devrait savoir cela, si la police était
instituée pour savoir quelque chose. Cet homme a déménagé, ne demeure
plus rue des Vieux-Augustins, et perche maintenant rue Joquelet, madame
Jules Desmarets va le voir souvent; assez souvent son mari, en allant
à la Bourse, la mène rue Vivienne, ou elle mène son mari à la Bourse.
Monsieur le vidame connaît trop bien ces choses-là pour exiger que je
lui dise si c'est le mari qui mène sa femme ou la femme qui mène son
mari; mais madame Jules est si jolie que je parierais pour elle. Tout
cela est du dernier positif. Mon Bourignard joue souvent au numéro 129.
C'est, sous votre respect, monsieur, un farceur qui aime les femmes, et
qui vous a ses petites allures comme un homme de condition. Du reste,
il gagne souvent, se déguise comme un acteur, se grime comme il veut,
et vous a la vie la plus originale du monde. Je ne doute pas qu'il
n'ait plusieurs domiciles, car, la plupart du temps, il échappe à ce
que monsieur le commandeur nomme les _investigations parlementaires_.
Si monsieur le désire, on peut néanmoins s'en défaire honorablement, eu
égard à ses habitudes. Il est toujours facile de se débarrasser d'un
homme qui aime les femmes. Néanmoins, ce capitaliste parle de déménager
encore. Maintenant, monsieur le vidame et monsieur le baron ont-ils
quelque chose à me commander?
--Justin, je suis content de toi, ne va pas plus loin sans ordre;
mais veille ici à tout, de manière que monsieur le baron n'ait rien à
craindre.
--Mon cher enfant, reprit le vidame, reprends ta vie et oublie madame
Jules.
--Non, non, dit Auguste, je ne céderai pas la place à Gratien
Bourignard, je veux l'avoir pieds et poings liés, et madame Jules
aussi.
Le soir, le baron Auguste de Maulincour, récemment promu à un grade
supérieur dans une compagnie des Gardes-du-corps, alla au bal, à
l'Élysée-Bourbon, chez madame la duchesse de Berri. Là, certes, il
ne pouvait y avoir aucun danger à redouter pour lui. Le baron de
Maulincour en sortit néanmoins avec une affaire d'honneur à vider,
une affaire qu'il était impossible d'arranger. Son adversaire, le
marquis de Ronquerolles, avait les plus fortes raisons de se plaindre
d'Auguste, et Auguste y avait donné lieu par son ancienne liaison
avec la sœur de monsieur de Ronquerolles, la comtesse de Sérizy.
Cette dame, qui n'aimait pas la sensiblerie allemande, n'en était que
plus exigeante dans les moindres détails de son costume de prude.
Par une de ces fatalités inexplicables, Auguste fit une innocente
plaisanterie que madame de Sérizy prit fort mal, et de laquelle son
frère s'offensa. L'explication eut lieu dans un coin, à voix basse.
En gens de bonne compagnie, les deux adversaires ne firent point de
bruit. Le lendemain seulement, la société du faubourg Saint-Honoré,
du faubourg Saint-Germain, et le château, s'entretinrent de cette
aventure. Madame de Sérizy fut chaudement défendue, et l'on donna
tous les torts à Maulincour. D'augustes personnages intervinrent. Des
témoins de la plus haute distinction furent imposés à messieurs de
Maulincour et de Ronquerolles, et toutes les précautions furent prises
sur le terrain pour qu'il n'y eût personne de tué. Quand Auguste se
trouva devant son adversaire, homme de plaisir, auquel personne ne
refusait des sentiments d'honneur, il ne put voir en lui l'instrument
de Ferragus, chef des Dévorants, mais il eut une secrète envie d'obéir
à d'inexplicables pressentiments en questionnant le marquis.
--Messieurs, dit-il aux témoins, je ne refuse certes pas d'essuyer le
feu de monsieur de Ronquerolles; mais, auparavant, je déclare que j'ai
eu tort, je lui fais les excuses qu'il exigera de moi, publiquement
même s'il le désire, parce que, quand il s'agit d'une femme, rien ne
saurait, je crois, déshonorer un galant homme. J'en appelle donc à sa
raison et à sa générosité, n'y a-t-il pas un peu de niaiserie à se
battre quand le bon droit peut succomber?...
Monsieur de Ronquerolles n'admit pas cette façon de finir l'affaire, et
alors le baron, devenu plus soupçonneux, s'approcha de son adversaire.
--Eh! bien, monsieur le marquis, lui dit-il, engagez-moi, devant ces
messieurs, votre foi de gentilhomme de n'apporter dans cette rencontre
aucune raison de vengeance autre que celle dont il s'agit publiquement.
--Monsieur, ce n'est pas une question à me faire.
Et monsieur de Ronquerolles alla se mettre à sa place. Il était
convenu, par avance, que les deux adversaires se contenteraient
d'échanger un coup de pistolet. Monsieur de Ronquerolles, malgré la
distance déterminée qui semblait devoir rendre la mort de monsieur de
Maulincour très-problématique, pour ne pas dire impossible, fit tomber
le baron. La balle lui traversa les côtes, à deux doigts au-dessous du
cœur, mais heureusement sans de fortes lésions.
--Vous visez trop bien, monsieur, dit l'officier aux gardes, pour avoir
voulu venger des passions mortes.
Monsieur de Ronquerolles crut Auguste mort, et ne put retenir un
sourire sardonique en entendant ces paroles.
--La sœur de Jules César, monsieur, ne doit pas être soupçonnée.
--Toujours madame Jules, répondit Auguste.