Il était minuit, quand le «neveu» et la «tante» arrivèrent à Paris.
Impossible de gagner Maligny, sinon le lendemain matin. Ils étaient
convenus que Mme de Russy coucherait à l'hôtel et que Frédéric
reviendrait la prendre dès la première heure. Il dormit à peine, persuadé
qu'une fois seule, comme elle l'avait prévu, la fièvre de sa passion la
reconquerrait. Et alors?... Aussi son cœur battait-il, quand il vint la
demander à cet hôtel vers les dix heures. Sa joie fut égale à ce qu'avait
été sa crainte. Mme de Russy était là, prête à partir, pâle mais résolue.
Quand elle aperçut Frédéric, un peu de rose lui revint aux joues, un peu
de lumière aux yeux, un peu de sourire aux lèvres.
--«Tu vois!...» dit-elle enfantinement. Puis lui prenant la main d'un
mouvement caressant de petite fille: «Que tu as été bon pour moi, mon
ami! Je n'ai fait que penser à cela cette nuit. Merci, et merci de
m'avoir comprise. Tu ne m'as pas fait de reproche. Je t'aimais bien
auparavant, pas assez encore...» Elle répéta: «Pas assez...»
--«Ne suis-je pas ton neveu-frère?» répondit-il: «Regarde, nous avons un
si joli ciel, couleur de tes yeux... Maligny sera charmant par ce beau
jour bleu...»
Cette bonne humeur un peu jouée ne cessa pas durant tout le trajet, qui
fut en effet délicieux, par le bois de Boulogne, le parc de Saint-Cloud,
la fraîche vallée de Marnes, Versailles et les bois. Il semblait que
Charlotte, si raidie, si crispée la veille, se reprît, se détendît dans
la douceur de ce matin d'été, et dans l'atmosphère de cette amitié
fraternelle qui la protégeait contre elle-même. Fraternelle? Oui,
Frédéric avait été de bonne foi, en expliquant son dévouement ainsi.
Pourtant la câlinerie émue qu'il avait dans la voix, depuis ce matin,
était-elle vraiment d'un frère? Un frère aurait-il eu, auprès d'une
sœur, cette demi-fièvre à chaque mouvement de la jeune femme qui, toute
familière, toute confiante, se rapprochait sans cesse de lui? Était-ce
d'un frère surtout, cette curiosité, à la fois amère et passionnée, qui
le dévorait d'en savoir davantage sur les détails de cette liaison avec
Grécourt à laquelle il venait d'arracher cette charmante femme? Pour
combien de temps? Cette question non plus n'était pas d'un frère, posée
comme elle se posait dans la sensibilité de cet homme. Il s'en rendait
tellement compte lui-même, qu'il causait de tout avec Charlotte, excepté
de ce sujet. Oui. Toute cette matinée et toute l'après-midi qu'ils
passèrent à se promener dans le parc de Maligny, pas une fois le nom
d'Antoine de Grécourt ne fut prononcé entre eux. Un invisible témoin de
leur tête-à-tête aurait cru qu'il ne s'était rien passé la veille, que
réellement le soi-disant neveu et la prétendue tante étaient venus faire
un pèlerinage à leurs souvenirs d'enfance dans ce paisible endroit. Et
c'était vrai pour elle. La maîtresse du roué semblait s'appliquer de
toutes ses forces à mettre, entre elle et les impressions d'un trop
douloureux amour pour un amant indigne, les plus fraîches images de sa
plus heureuse jeunesse.
--«Te rappelles-tu?» disait-elle sans cesse à Frédéric, «une promenade
que nous avons faite là, tiens, dans cette allée avec...» Et elle
évoquait des fantômes: «Il y avait un bouquet d'arbres ici, qui n'y est
plus... C'est peut-être mieux. On voit le château avec sa jolie nuance
rouge, se refléter tout entier dans la pièce d'eau... Je regrette tout de
même nos arbres!... Te souviens-tu, quand je me suis échappée, tiens,
dans ce fourré, parce que Casal était venu de Paris avec un phaéton et un
petit groom anglais, son tigre, comme on avait dit devant moi? Et,
stupide, je m'imaginais qu'il s'agissait d'un tigre véritable!... Te
souviens-tu?...»
--«Oui, je me souviens,» répondait le jeune homme et sa mémoire lui
montrait en effet, par delà les années, l'enfant rieuse qu'il avait
connue, avec laquelle il avait grandi, et cette enfant s'épanouissait
maintenant dans la femme adorable qu'il avait auprès de lui, dont les
mouvements s'harmonisaient aux siens, qui le regardait avec ses prunelles
humides, qui lui souriait avec sa bouche voluptueuse, qui posait dans le
sable des allées l'empreinte légère de ses pieds si fins. Et de ce même
pas souple, cette femme avait couru à des rendez-vous cachés, ces lèvres
fines s'étaient pâmées sous les baisers d'un amant, ces longues paupières
aux cils blonds avaient palpité de plaisir sur ces prunelles extasiées
dans des minutes de complet abandon. Cette femme s'était donnée. Avec
quelle passion, sa folle incartade de la veille le prouvait trop, ses
larmes et le frémissement dont elle était, maintenant encore, toute
vibrante!... Et voici que le compagnon d'adolescence de cette amoureuse
trahie et désespérée découvrait, avec un inexprimable mélange de regrets
et d'espérance, qu'à son insu, il avait toujours eu pour elle des
sentiments bien différents de la simple amitié. Du moins, il croyait le
découvrir. Peut-être, par une illusion rétrospective, l'image de
Charlotte enfant et jeune fille s'éclairait-elle pour lui des feux du
désir qui le possédait à présent. Car il se sentait, avec épouvante, la
désirer passionnément, éperdument. Qu'était devenue sa noble et
chevaleresque résolution d'hier, celle de la sauver de son affolement?
D'où cette convoitise soudain déchaînée en lui, rien qu'à cette idée que
Charlotte avait été la maîtresse d'un autre? Toutes les vagues émotions
sensuelles qu'il avait pu éprouver, sans les admettre, sans même les
soupçonner, durant leur dangereuse mais innocente intimité de jeunesse,
se réveillaient à chacun de ces: «Te souviens-tu?»... En même temps, une
curiosité malsaine et violente le poignait, celle de tout savoir de cette
aventure qui avait fait d'elle, entre les bras d'Antoine de Grécourt, ce
qu'elle était aujourd'hui. Frédéric reculait devant cette basse et
salissante enquête, il en avait honte, et il essayait de s'étourdir en
répondant aux évocations de sa compagne, par des évocations pareilles.
Lui aussi, reprenait, quand elle se taisait: «Te rappelles-tu?...» Ah! Ce
n'étaient pas les chastes, les gracieuses réminiscences de leur commune
naïveté qu'il aurait voulu qu'elle se rappelât et qu'elle lui rappelât...
C'étaient les scènes qu'elle avait traversées pour en arriver à son
action d'hier, ses joies, ses douleurs, tout un passé dont Frédéric était
jaloux maintenant, comme s'il eût aimé Charlotte... Mais oui. Il
l'aimait! Il l'avait toujours aimée! Il s'en apercevait quand il était
trop tard,--trop tard pour l'épouser,--trop tard pour avoir d'elle ce
premier baiser qu'il aurait pu cueillir, alors qu'ils erraient tous deux
dans la liberté de leur demi-parenté, sous les branches de ces
arbres,--trop tard pour avoir d'elle-même cette virginité de la sensation
passionnée, qui peut faire l'orgueil du premier amant. C'était un tumulte
en lui qu'il finit par ne plus dominer. Il tomba dans un silence qu'elle
ne pouvait pas ne pas remarquer. Le soir arrivait. Ils étaient assis sur
un banc de pierre dans un coin du parc aménagé pour avoir une vue sur
une partie de cette divine vallée de Chevreuse, aux horizons sauvages et
doux comme son nom. Pas un souffle d'air ne remuait les feuillages des
bouleaux et des chênes, autour d'eux:
--«Qu'as-tu?» demanda Charlotte à Frédéric, après être restée un peu de
temps taciturne, elle-même.
--«Tu veux le savoir?» répondit-il, d'une voix qui s'étouffait.
--«Oui,» fit-elle.
--«J'ai que je t'aime,» dit-il, «et que je ne le sais que depuis
vingt-quatre heures. Oui,» continua-t-il sauvagement, «je t'aime...» Et,
l'attirant contre lui, toute saisie, toute paralysée par cet éclat brutal
d'une passion si complètement inattendue, il appuya sa bouche sur la
bouche de la jeune femme qui essaya une seconde de se débattre, et elle
finit par lui rendre pourtant son baiser, en disant:
--«Ah! c'est mal, Frédéric, c'est si mal!...»
Puis, brusquement, sauvagement, elle aussi, elle s'arracha de cette
étreinte. Elle s'était levée, frissonnante, et, comme pour secouer son
égarement, elle passa les mains sur ses yeux:
--«C'est moi maintenant, qui te dis ce que tu me disais hier. Frédéric,
il faut que tu partes... Il le faut, pour notre honneur à tous deux...»
--«Hé bien!» répondit-il, en se levant à son tour, «je partirai.»
Ils se regardèrent, après s'être prononcé ces paroles de courage,--et
ils reprirent le chemin du château, sans ajouter un mot. Ils venaient de
lire dans les yeux l'un de l'autre, qu'en dépit de cette résolution, le
jeune homme ne partirait pas. Ils y lisaient aussi ce qui devait arriver,
et ce qui est arrivé: cette folie du désir allumé dans les veines du
«sauveur», s'était communiquée, dans cet ardent baiser, à la femme trahie
et trop émue au plus intime de son être, pour que sa volonté n'en fût pas
toute troublée, toute déconcertée. Ils avaient lu encore, dans cet ardent
et terrible regard, qu'ils allaient être l'un à l'autre, d'une possession
douloureuse et comme criminelle. L'amour le plus empoisonné est celui qui
naît d'une rencontre entre des rancunes affolées d'une maîtresse outragée
et les sensualités d'une jalousie. Où est l'antidote contre ce venin?
V