LE PASSÉ

J'avais dîné, ce soir-là, dans une maison où l'on mange bien.--(Cherchez.

Vous n'aurez pas trop de peine à trouver. Elles se comptent.)--Et pas

très loin de l'Arc de Triomphe. Un des convives était un diplomate

récemment accrédité à Paris. Je l'appellerai, pour lui garder

l'_incognito_ qui me permettra de raconter cette histoire, le Ministre,

tout court. C'était, et c'est encore, grâce à Dieu, un homme de quarante

à cinquante ans, très beau cavalier, qu'avait précédé, à Paris, un renom

de séduction, justifié par ses manières charmantes, sa fière tournure,

son élégance souveraine, ce je ne sais quel air à la fois alangui et

viril qui fait naturellement dire de quelqu'un: «Voilà un héros de

roman.» Ses aventures, s'il avait eu toutes celles que lui prêtait la

légende, appartenaient au passé. Le Ministre était marié avec une très

jolie femme, très insignifiante d'ailleurs, à laquelle il était

irréprochablement fidèle. Il passait pour être devenu, ou redevenu,

dévot, avec l'âge et le mariage. En outre, il prenait les affaires de sa

légation,--ou de son ambassade, cherchez encore,--très au sérieux. C'est

dire qu'il n'avait ni le goût, ni le temps, de suivre le mouvement de

notre littérature contemporaine. Aussi avais-je été assez étonné, pendant

le dîner, de le voir se mêler à une discussion sur la dernière œuvre de

Lucien Desportes. On sait la place occupée par ce robuste mais dur

écrivain dans le roman actuel, et quelles campagnes révolutionnaires

représentent les livres qui ont fait son succès: _Foyer Libre_, _la

Revanche de l'Amour_, _Féminisme_, _le Justicier_. Desportes a tour à

tour défendu, et avec un talent incontestable, les thèses qui doivent le

plus évidemment répugner à un diplomate de carrière, et au représentant

d'une monarchie, ne professât-il pas, comme le ministre en question, des

principes ardemment religieux. Chacun de ces quatre romans est un assaut

contre la famille traditionnelle, soit que Desportes s'attaque, comme

dans le premier, à son indissolubilité, soit qu'il prêche, comme dans le

quatrième, et le plus retentissant, l'égalité absolue des droits entre

les enfants de la faute et les autres, soit enfin qu'il discute, comme

dans _la Revanche de l'Amour_, le principe même de l'héritage. Avec cela,

c'est le côté déplaisant de ce vigoureux écrivain, ce révolutionnaire en

théorie est, en fait, un homme très élégant, qui fréquente dans la

société la plus choisie. Il est du monde, par sa naissance. Son père

siégeait au conseil d'État, sous l'Empire. Sa mère est née Prosny, de la

vieille famille de ce nom. Et il suffit de voir Lucien Desportes pour

démêler, dans cet intellectuel de l'anarchie, la finesse héréditaire d'un

aristocrate de sang. Les salons, qu'aurait dû lui fermer à jamais le

scandale de ses livres, s'ouvrent au contraire à deux battants devant

lui. C'est la mode du jour, ces indulgences, voire ces engouements d'une

société qui se meurt pour les pires agents de cette mort. Le Ministre

s'était-il laissé gagner à cette mode? Je ne l'aurais pas cru, d'après ce

que je savais de lui, et les quelques conversations que nous avions eues

ensemble, notamment une où il s'était déclaré le disciple d'un maître de

la sociologie traditionnelle, qu'il avait connu attaché militaire à

Vienne, le marquis de La Tour du Pin. Aussi demeurai-je très étonné de

l'entendre, ce soir-là, qui vantait le talent de Lucien Desportes, avec

une chaleur de sympathie presque enthousiaste. Je m'ouvris de cet

étonnement à l'un de mes vieux amis avec qui je sortais de ce dîner, et

tout en remontant de compagnie, la place de la Concorde. Vous le

connaissez cet ami. C'est Raymond Casal. Aujourd'hui vieilli, il est plus

près, lui, de soixante ans que de cinquante. Mais cet ancien Beau a la

sagesse de se laisser grisonner très simplement. Et il n'a jamais été

plus plaisant pour moi que dans cette automne commençante. Il a gardé,

cet homme de plaisir, aujourd'hui assagi, une expérience si avisée des

choses et des gens, une telle connaissance des dessous vrais de la vie!

Il me le prouva, une fois de plus, en me donnant le mot de cette petite

énigme.

--«Alors!» me dit-il avec son sourire des heures de confidence, «vous

avez remarqué cela? Elle est, en effet, assez remarquable, cette défense

de ce libertaire de Desportes, par un homme qui pense comme Georges. (Il

nomma le Ministre d'un prénom que je change. J'ai négligé de dire que

Casal l'avait connu intimement autrefois. On verra où et comment.) Mais

le motif en est encore plus remarquable. J'ai envie de vous conter cette

histoire... Vous êtes bien d'avis, n'est-ce pas,» continua-t-il après un

silence, «qu'il n'y a rien de tel que la jalousie pour séparer deux

hommes jusqu'à les faire se détester?

--«C'est classique,» répondis-je.

--«Vous êtes très persuadé aussi que rien n'éveille cette jalousie comme

le fait d'être remplacé auprès d'une femme que l'on a passionnément

aimée?»

--«La haine pour le successeur, c'est classique encore.»

--«Hé bien! écoutez,» reprit Casal.

Il avait allumé un cigare, et nous marchâmes, par cette belle nuit

claire, le long du trottoir des Champs-Élysées, le temps à peu près de me

détailler une anecdote d'amour cosmopolite rendue plus pittoresque, par

le contraste, dans ce décor parisien. Les automobiles, les voitures, les

bicyclettes croisaient leur mille feux mouvants dans l'avenue. Sur

toutes les façades des maisons, des rais de lumière aperçus derrière les

volets fermés, attestaient ce prolongement nocturne de l'existence qui ne

se rencontre qu'à Paris. Les passants foisonnaient, et surtout les

passantes, dont les galanteries vénales n'avaient certes rien de commun

avec l'anecdote narrée par mon compagnon.

--«Je commence par le commencement,» m'avait-il dit. «Vous savez quelle

femme a été le grand événement de la jeunesse de Georges, n'est-ce pas?»

--«J'ai entendu nommer plusieurs personnes,» répondis-je.

--«Une seule a compté,» reprit Casal. «D'ailleurs, il n'y en a jamais

qu'une seule qui compte. Georges a eu pas mal d'aventures avant de s'être

remisé dans le mariage. Il n'a jamais aimé que lady Julia Wadham.»

--«On me l'avait nommée aussi, mais dans le tas.»

--«Le tas, c'est le tas. Lady Julia, c'est lady Julia. J'ai été mêlé au

début de cette aventure... Vous ne voyez pas surgir Desportes?»

continua-t-il, en me prenant ma question aux lèvres, si l'on peut dire.

«Attendez... Cela se passait, il y a seize ans. J'étais allé chasser en

Angleterre, à Melton. Georges y était aussi. Il occupait alors à Londres

le poste de deuxième secrétaire. Il avait amené, dans cette charmante

petite ville du Leicestershire, six ou sept chevaux, dont il se servait

à merveille. Les affaires de la chancellerie semblaient peu l'occuper,

car, tout en faisant sans cesse la navette entre Melton et Londres, il

trouvait le moyen de chasser avec nous, trois ou quatre fois la semaine.

Nous montions presque toujours ensemble. C'est là que j'appris à le

connaître. Il passait pour hautain et même pour fat, je me rendis compte

qu'il était passionné et timide;--pour libertin, il était romanesque et

tourmenté de scrupules;--pour frivole, il avait, au contraire, beaucoup

étudié, et il s'intéressait, dès lors, à sa carrière, avec une ambition

que contrariait un amour naissant dont je ne tardai pas à pénétrer le

secret. Aussi n'ai-je pas été trop surpris quand je l'ai retrouvé à

Paris, dans ce rôle de diplomate très appliqué à sa besogne, d'époux très

fidèle à sa femme et de catholique très pratiquant.»

--«Vous connaissez la charmante épigramme du dix-septième siècle?» lui

demandai-je.

«Pour être divine et humaine,

«Il faut, en jeunesse, sentir

«Les plaisirs de la Madeleine

«Et puis, vieille, s'en repentir...»

--«Il y a une très malpropre anecdote qui signifie à peu près la même

chose,» fit-il, en riant. «C'est celle de l'ivrogne en train d'imiter les

Romains de Pétrone, et de transformer le coin de la rue en _vomitorium_.

Et il dit:--Ce petit bordeaux! il est bon, même en repassant.--Il y a du

souvenir dans tous les remords, et du regret. C'est mon opinion de

mécréant, et nous revoici à Desportes. Mais patience encore, et

retournons à Melton. L'existence que nous y menions était délicieuse. Il

n'y a qu'en Angleterre où l'on jouisse ainsi de la campagne. Nous

chassions tout le jour, avec les gens les plus agréables. Le soir, nous

n'avions qu'à choisir entre deux ou trois invitations à dîner, soit dans

la ville voisine, soit dans les châteaux ou les _hunting boxes_ du

voisinage. Je constatai vite que parmi ces invitations qui nous étaient

prodiguées, aucune n'était plus volontiers acceptée par Georges que

celles qui lui venaient de sir John et de lady Overstone, lesquels

avaient chez eux, à demeure, à Overstone-Lodge, le colonel et lady Julia

Wadham. Elle est encore charmante aujourd'hui. Mais alors!...»

--«Je l'ai rencontrée, alors ou à peu près», interrompis-je, «chez son

père, le duc de Killarney, à mon voyage en Irlande. Je ne pense jamais à

ces beaux lacs, sans la revoir parmi les ruines de Muncross-Abbey, avec

ses cheveux bruns à reflets roux, ses yeux d'un bleu foncé, son teint de

fleur, le mot est banal, mais il n'y en a pas d'autre, sa haute et souple

taille, et l'air audacieux de ces grandes dames anglaises qui semblent

porter en elles, et jusque dans leurs caprices les plus extravagants,

toute l'autorité de la pairie. Elle m'a fait une telle impression à cette

époque-là, que je souffre presque de la rencontrer à présent, quoiqu'elle

soit encore admirable. Mais dix-sept années, c'est un bail!...»

--«Vous comprendrez donc,» fit Casal, «que nous en fussions tous un peu

amoureux, y compris votre serviteur. Quant à elle, à peine

paraissait-elle y prendre garde. Elle était familière et indifférente

avec nous tous, comme avec Georges. Il était déjà son amant. Voici

comment je le devinai. Nous approchions de la fin de la saison des

chasses. L'on organisa ce que l'on appelle, en termes de sport anglais,

le _Point to Point_. C'est la traditionnelle course au clocher. Un

parcours de six milles à travers le pays était tracé en forme de

triangle. Trois drapeaux en marquaient les extrémités, qu'il fallait

laisser à sa droite. Georges montait son cheval favori, un Irlandais bai.

Ah! quel sauteur que ce cheval! Il avait toutes les chances de gagner, en

dépit d'une quinzaine de concurrents, tous de durs cavaliers. Quand on

vous dira d'un Anglais qu'il monte dur, très dur, _he rides very hard_,

soyez sûr qu'il s'agit d'un fier casse-cou. Nous étions un lot de

spectateurs à suivre la course, les uns sur des _hacks_, les autres sur

des _poneys_. Je vous fais grâce des péripéties. A un moment, comme si

j'y étais, je revois le tableau: la course débouchait sur un plateau tout

découpé en carrés par de petites haies. Les chevaux étaient encore bien

ensemble. Georges se tenait bon troisième. Il se ménageait pour la fin.

Son cheval allait à son aise, galopait et sautait sans se fatiguer,

quand, au milieu d'un champ, les sabots lui manquèrent tout à coup. Il

roula, puis se releva, et repartit à vide, laissant son cavalier étendu.

Je me trouvais, par hasard, près de lady Julia. Elle se retourna vers

moi, pour me dire, d'une voix que l'émotion rendait rauque: «Il a du

mal.» Et elle mit son cheval au galop, dans la direction de l'endroit où

s'était produit l'accident. Je la suivis. Après avoir franchi deux haies,

nous arrivâmes à une barrière refermée. Je m'élançai à bas de mon cheval,

pour l'ouvrir. Comme je m'effaçais et laissais passer ma compagne, je vis

des larmes couler sur ses joues. Elle voulut m'expliquer son trouble.

«S'il lui arrivait malheur,» dit-elle, «je ne me le pardonnerais pas.

C'est moi qui l'ai poussé à courir. J'étais si sûre qu'il gagnerait...»

Je remontai à cheval, tandis qu'elle balbutiait cette maladroite excuse.

Nous repartîmes au galop. Encore quelques foulées, et nous approchions de

l'endroit où l'habit rouge de Georges, toujours immobile, mort peut-être,

faisait une tache sinistre sur le gazon. De tous côtés, des cavaliers

accouraient, parmi lesquels le colonel Wadham. A l'instant où je me

retournais vers ma compagne, pour l'avertir que son mari était là, je

m'aperçus que ses larmes de tout à l'heure avaient fait déteindre par

place sa voilette. Ce signe de l'émotion qu'elle avait éprouvée pouvait

la perdre. «Une branche a déchiré votre voilette,» lui dis-je; «ôtez-la.»

Elle me regarda de ses grands yeux, encore humides. Tout son sang lui

monta au visage. Elle avait compris que j'avais compris, et que je

l'avertissais pour que d'autres ne comprissent pas. Quelques minutes plus

tard, je la regardai de nouveau à mon tour. Elle avait ôté son voile, et

allait à visage découvert.»

--«Et elle ne vous en a pas voulu de ce secret ainsi surpris?»

m'enquis-je.

--«Un peu,» répondit-il. «Ce secret d'ailleurs cessa bien vite d'en être

un, précisément à cause de cet accident. Georges s'était réellement fait

beaucoup de mal. Il fut transporté à _Overstone-Lodge_, par les soins de

lady Julia qui mit à le soigner, pendant les jours qui suivirent, cette

ardeur dont vous parliez. A partir de cette époque, elle commença de

négliger les précautions dont le début de leur liaison avait été entouré.

Les bavardages de quelques rivaux évincés firent le reste. Et mon ex-ami,

car lui aussi eut la petitesse de me battre froid, à cause de ma

perspicacité, devint le _fancy-man_ en titre de la belle lady. Cette

aventure trop affichée lui a valu une renommée de Don Juan peu méritée.

Il en a été, de lui, comme de ces femmes qu'une liaison très notoire

compromet plus que cinquante secrètes. Celle-ci dura, je vous l'ai dit,

six années entières. Que se passa-t-il à la fin de ces six années? Je

n'en sais rien. Un beau jour, Georges, qui était devenu premier

secrétaire puis conseiller d'ambassade sur place, fut envoyé en Perse.

Sur sa demande, ou non? Je l'ignore. De Perse, il est allé à Washington.

Il s'est marié, et le voilà.»

--«Et nous voilà, nous, bien loin de Desportes et de ses romans,»

insinuai-je.

--«J'y arrive,» reprit Casal. «En même temps que Georges quittait

l'Angleterre, le colonel Wadham quittait les _guards_ et se présentait au

Parlement. J'ai toujours vu un rapport entre ces deux faits, en apparence

très étrangers l'un à l'autre. Lady Julia voulait se consoler. Elle avait

eu l'idée de lancer son mari dans la politique, pour y trouver une

distraction au chagrin d'une rupture dont je n'ai jamais pénétré les

détails. Le colonel fut nommé. Il dut son élection à sa femme. Il a couru

sur elle et sur son rôle dans cette campagne, toutes sortes d'anecdotes,

à l'époque. Je ne vous en dirai qu'une. Lady Julia était dans un taudis

du Shropshire,--le comté où se présentait le colonel,--à demander, pour

lui, la voix d'un électeur. Celui-ci se faisait prier, objectant que le

colonel était un richard, un paresseux.--«Détrompez-vous,» dit Lady

Julia. «Le colonel ne cesse de penser à vous tous. Il se lève à six

heures, tous les matins, pour étudier vos réclamations.»--«A six heures?»

s'écria le rustre. «Alors, s'il vous quitte d'aussi bonne heure, madame,

belle comme vous êtes, c'est un imbécile.»

--«Ce qui prouve,» fis-je, «que, par tous pays, Jacques Bonhomme est

Jacques faux-Bonhomme.»

--«Lady Julia ne fut pas de votre avis. Du moins il faut le croire. Cette

campagne électorale, au lieu de la dégoûter du peuple, fit d'elle une

socialiste convaincue. Elle n'a pas cessé, depuis lors, de s'associer au

mouvement de ce parti du travail, qui va grandissant Outre-Manche...»

--«Et d'une manière,» interrompis-je, «que je jugerais inintelligible, si

je ne savais pas que l'homme est un animal déraisonnable. Être né

Anglais, et vouloir toucher à l'Angleterre, ce chef-d'œuvre de la nature

politique! Et la fille d'un duc!...»

--«Ne l'en blâmons pas,» reprit Casal en hochant la tête avec une

indulgente philosophie. «Si lady Julia n'avait pas eu la toquade du

socialisme, ce _fad_, comme disent ses compatriotes, elle n'aurait pas

connu Lucien Desportes. C'est par la communauté des idées que ces deux

pseudo-anarchistes, le romancier élégant et la grande dame, ont été

rapprochés. Tant et si bien que Desportes, quand il va à Londres, descend

chez les Wadham, qu'il passe des semaines entières dans leur château du

Shropshire, et qu'il est devenu l'amant d'une des jolies cousines de lady

Julia. Pour lady Julia elle-même, elle n'a jamais aimé et n'aura jamais

aimé, dans sa vie, que Georges. Seulement, cela, moi, je le sais, et

Georges ne le sait pas. Pourquoi? Parce qu'il n'a pas cessé, lui non

plus, d'être amoureux de lady Julia, ce qu'il ne sait pas davantage. Il a

beau s'être marié avec une femme qu'il croit chérir, être devenu

ambitieux, et s'écraser de besogne pour arriver plus haut encore, dévot

et craindre l'enfer, chaque fois qu'il pense à son ancienne maîtresse.

Il ne fait que penser à elle. Comme il arrive quand l'imagination

travaille autour de quelqu'un, il se construit des romans à son sujet

d'autant moins vérifiés qu'il ne prononce jamais son nom. Lucien

Desportes est un de ces romans. Voilà tout...»

--«Alors il croit qu'entre lady Julia et Lucien...»

--«... Il y a une liaison? Oui. Avez-vous observé comme le hasard semble,

quelquefois, vouloir nous mêler à la vie de certaines personnes? Il était

écrit que j'assisterais comme témoin aux divers épisodes de cette

histoire-là. Pas à tous, puisque je ne connais rien du plus intéressant:

la rupture. Mais j'ai vu naître l'incident Desportes. L'automne dernier,

j'allai aux Granges, chez Candale, pour tirer quelques faisans, et passer

deux jours. Georges s'y trouvait avec sa femme. Le premier jour, la

chasse fut très belle, et la Ministresse chassa avec nous. Le soir,

arrivèrent pour dîner, par le même train, lady Julia Wadham et Desportes.

A dîner, le ministre et sa femme furent placés, naturellement, à droite,

lui, de notre hôtesse, elle, de notre hôte. Lady Julia était à gauche de

celui-ci, en sorte qu'elle se trouvait en face de Georges. Desportes, qui

lui avait donné le bras pour la conduire à table, était assis à côté

d'elle. De ma place, je les apercevais tous les quatre, et les souvenirs

que je viens de vous raconter me remontaient à la pensée. Je revoyais le

paysage de chasse des environs de Melton, et les deux jeunes gens

d'alors devenus les personnages mûrs d'aujourd'hui. Elle avait beaucoup

changé. Elle était plus forte, plus haute en couleur, le buste plus

opulent, les cheveux plus _auburn_ encore. Heureusement elle ne s'était

rien mis dans les yeux. Ils étaient bien demeurés les mêmes, avec ce

regard hardi et candide, profond et enfantin, que je lui avais toujours

connu. Chez lui, au contraire, le regard s'était le plus modifié. Il

était à peine vieilli, un peu maigri, mais ses prunelles avaient pris une

expression réfléchie qu'elles n'avaient pas jadis. L'homme de Sport avait

cédé la place à l'homme d'État. Sachant ce que ces deux êtres avaient été

l'un pour l'autre, je me demandais ce qu'ils ressentaient à figurer

ainsi, vis-à-vis l'un de l'autre, à ce dîner d'apparat. Et je fus tout

près de conclure qu'ils ne ressentaient rien du tout. A maintes reprises

leurs yeux se rencontrèrent sans que je pusse y saisir la trace d'une

gêne. Vers la fin du repas, cependant, je crus remarquer que le diplomate

causait bien distraitement avec Mme de Candale, et que son attention se

concentrait sur lady Julia et son voisin Desportes, lesquels bavardaient,

en effet, avec une extrême familiarité. Quand une Anglaise se met à être

_informal_, elle est très _informal_. Et vous ne vous offenserez pas si

je vous dis que les artistes ne sont jamais tout à fait des hommes du

monde.»

--«Je ne prendrai pas cela pour une critique,» fis-je, en riant.

--«Ce n'est pas une critique non plus que j'ai entendu formuler,» dit

Casal. «Je voulais vous faire comprendre comment l'éveil fut donné à

Georges. Un ministre d'une grande cour étrangère n'a pas eu beaucoup

d'occasions d'être renseigné sur ces grands enfants gâtés que sont, à

Paris, les écrivains à la mode. Il était donc trop naturel qu'il

interprétât l'attitude de Desportes auprès de lady Julia, dans un sens

parfaitement faux. Je vis nettement une teinte de tristesse se répandre

sur son visage. Jusqu'ici, rien que de très simple. Ce qui m'étonna, ce

fut de le voir, après le dîner, qui s'approchait de Desportes, avec une

expression de bienveillance dont je pensais d'abord qu'elle était jouée.

«Il a fait des progrès dans son métier,» me dis-je. Mais non. Je dus me

convaincre bientôt que cette expression était sincère. Dès ce soir-là,

j'acquis ces deux évidences: Georges était absolument persuadé que

Desportes était son successeur dans les bonnes grâces de la belle lady,

et, au lieu d'en vouloir à ce rival posthume, il éprouvait pour lui une

irrésistible et profonde sympathie. _Le nouvel amant lui représentait

cette femme à laquelle il n'avait jamais cessé de rêver._ J'aurais mille

preuves à vous donner de cette anomalie sentimentale. Quand vous

rencontrerez ces deux hommes, dans le monde, observez-les. L'ancien amant

manœuvre toujours pour arriver à causer avec celui qu'il croit l'amant

actuel. Vous l'avez entendu défendre, à table, des livres qui devraient

lui faire horreur. Vous le verrez serrer la main de leur auteur, et vous

appréciez le comique de cette étreinte. C'est comme s'il voulait lui

dire: «N'est-ce pas qu'elle est charmante?» Je m'attends qu'un de ces

jours, il fasse donner, à Desportes, un des ordres de son pays. Est-ce

curieux, avouez?»

--«J'avoue surtout que c'est une amusante construction,» fis-je,

malicieusement.

Je connais Casal. J'étais sûr qu'en ayant l'air de douter de son

diagnostic, je le piquerais au vif de son amour-propre, et qu'il

s'ingénierait à me donner une preuve indiscutable de sa perspicacité. Et

puis, s'il disait vrai, il y avait là, réellement, un petit problème de

nature humaine à regarder de plus près. Pourquoi l'ancien amant de lady

Julia réagissait-il, devant celui qu'il croyait son successeur, d'une

manière si paradoxale? L'écrivain était un animal moral, social et même

physique d'une tout autre espèce que le diplomate. Cette radicale

différence expliquait-elle cette absence de jalousie? Peut-être le

ministre eût-il détesté un successeur qui lui eût ressemblé en quelque

point. N'y a-t-il pas aussi des hommes totalement réfractaires à la

jalousie, et que le partage ne bouleverse pas de ce frisson qui jette

Othello dans une crise d'hystéro-épilepsie? Le Ministre était-il du

nombre? Mais d'abord Casal ne se trompait-il pas?

--«Oui,» insistai-je, «êtes-vous très sûr, en premier lieu, qu'il n'y a

rien entre lady Julia et Desportes?»

--«Sûr comme nous sommes place de la Concorde,» répondit-il.

--«Êtes-vous sûr, bien sûr que le Ministre croit qu'il y a quelque

chose?»

--«Tout aussi sûr. Il en a parlé à une de mes amies, pour la faire

causer. Elle n'était pas renseignée, et elle l'a laissé dans le vague.

Mais,» ajouta-t-il, en regardant sa montre, «je dois monter au cercle. Je

n'ai pas le temps de discuter le cas plus longtemps avec vous. D'ailleurs

les phrases sont les phrases, et je suis pour les faits. Pouvez-vous

dîner avec moi, un des soirs de la semaine qui vient? Oui? Hé bien! je

vous écrirai le jour. Il y aura le Ministre. Vous serez à côté de lui.

Vous lui parlerez de Desportes. Vous me le promettez?...»

Je promis. Et dix jours plus tard, je dînais en effet au Petit Club avec

l'ancien amant de lady Julia et quelques autres seigneurs sans

importance, priés par Casal. Il m'avait placé à côté de son ancien

compagnon des chasses de Melton, auquel je ne manquai pas, sur un

clignement d'yeux de notre amphitryon, de poser, à ce moment, la question

convenue. Je le fis, j'ai honte d'en convenir, de la façon la plus

gauche. Et mon interlocuteur m'aurait professionnellement méprisé, à fort

juste titre, s'il avait pu soupçonner la vérité.

--«Je viens de lire _le Justicier_ de Lucien Desportes,» lui dis-je, à

brûle-pourpoint. «Croiriez-vous, monsieur le Ministre, que je ne

connaissais pas ce roman?»

--«Vous n'y perdiez guère,» me répondit-il. «C'est une drôle de

coïncidence. Je l'ai, moi aussi, non pas lu, mais relu, cette semaine.

J'avais trouvé cela bien, une première fois. Je m'étais trompé.

Décidément, c'est très médiocre, et, vraiment, le sujet a quelque chose

de répugnant.»

Je regardai Casal, qui me regardait. A travers la table, il n'avait pas

perdu un mot de notre conversation, et il souriait à son verre de

champagne sec, qu'il leva en signe de triomphe, pour le vider d'un trait,

en esquissant un geste imperceptible, qui me disait: «A votre santé!»

--«Était-ce une construction, cette fois?» me souffla-t-il à l'oreille,

comme nous nous levions pour passer au salon où l'on fume. Il m'avait

pris le bras, en me retenant, une minute en arrière. «J'ai trouvé le

moyen de causer de lady Julia Wadham avec lui.» Et il me montrait le dos

du diplomate qui nous précédait. «J'ai fait la bête, et tout en me

laissant questionner, je lui ai démontré qu'il n'y avait jamais rien eu,

entre elle et Desportes, que de la simple camaraderie. C'est le mot

propre pour deux anarchistes. Et vous avez vu ce qu'est devenue sa

sympathie pour votre confrère?»

--«C'est Desportes qui sera étonné, quand ils se rencontreront, et que la

poignée de main aura changé!»

--«Il y aurait quelqu'un de bien plus étonné,» conclut Casal, en montrant

le Ministre, de la pointe du cigare qu'il venait de tirer de sa poche.

«Ce serait lui, si on lui racontait pourquoi il a aimé les romans de ce

Monsieur, et pourquoi il ne les aime déjà plus. Demain, il les

exécrera... Et c'est heureux qu'il ne sache le secret ni de sa sympathie

passée ni de son aversion présente. Il serait capable d'aller se

confesser des deux comme d'un péché.»

--«Aurait-il si tort? Rappelez-vous l'anecdote que vous m'avez contée sur

le petit bordeaux...»

--«Juste!» dit-il, et pour me rendre ma politesse, il murmura le dernier

vers de l'épigramme sur la Madeleine:

«Et puis vieille, s'en repentir...»

en tirant une longue bouffée de son havane...

La dame qui a perdu son peintre · 第 42 / 83 题