Mauvilliers avait changé de conversation, aussitôt ces paroles
prononcées. Il les avait senties imprudentes. Les demi-ivresses alternent
ainsi entre l'aveugle impulsion et la lucidité. Frédéric Moysset, de son
côté, interrompit son enquête, et les deux camarades finirent leur soirée
dans un café-concert, l'un, ayant oublié déjà ses propos de tout à
l'heure sur Charlotte de Russy et Antoine de Grécourt, l'autre paraissant
les avoir oubliés. Ils riaient tous deux gaiement quand ils se
séparèrent, sur le coup d'une heure du matin, après s'être encore
promenés et avoir devisé indéfiniment le long de l'avenue des
Champs-Élysées. Le pas un peu trop appuyé de Mauvilliers n'eut pas plutôt
tourné l'angle du boulevard de la Madeleine, où ils se quittèrent, que le
visage de Frédéric prenait une autre expression. Quand il franchit le
seuil du petit hôtel qu'il habitait, près du parc Monceau, une véritable
anxiété contractait ses traits. Cette même anxiété se lisait au fond de
ses yeux, sur son front, autour de sa bouche, lorsqu'il s'installa dans
le train de Dieppe, non pas le surlendemain de cette conversation avec
son camarade, comme il l'avait annoncé, mais le lendemain même. Ce petit
voyage avancé de vingt-quatre heures, c'était la preuve que l'autre ne
s'était pas trompé en se reprochant sa «gaffe». Pourtant, le neveu par
alliance de la jolie Mme de Russy n'avait pas menti quand il avait dit
n'avoir pour elle qu'une bonne amitié. Jamais, depuis le jour, où le
futur beau-fils du marquis de Fontenay, alors petit garçon, s'était
trouvé en présence de Charlotte, alors petite fille, non, jamais le
pseudo-neveu et la pseudo-tante n'avaient eu entre eux d'autres rapports
qu'une camaraderie, familière mais si absolument innocente, si étrangère
à toute nuance de coquetterie! Il y a certes des sentiments qui
s'ignorent entre jeunes gens, élevés ensemble, et ils découvrent
subitement s'être aimés sans le savoir, trompés, pendant des années, par
le mirage de leur compagnonnage d'enfance. Était-ce le cas pour Frédéric
et Charlotte? Si oui, le mariage de celle-ci, huit ans auparavant, aurait
été l'occasion de cette découverte, ou pour l'un ou pour l'autre. Bien au
contraire, jamais la jeune fille n'avait été plus sincère qu'en demandant
à son «frère-neveu» comme elle l'appelait gentiment, d'être son témoin,
et jamais le jeune homme n'avait donné une plus loyale, une plus cordiale
poignée de main que celle qu'ils échangèrent, Édouard de Russy et lui, à
l'annonce des fiançailles. Non, Frédéric n'était pas amoureux de
Charlotte. Quand ils s'étaient quittés, lors de son départ pour les
Indes, leur adieu avait été aussi tranquille que leur revoir à son
retour.
--«Tu m'écriras, petite tante, et pas seulement des cartes postales?»
--«Une discrétion que c'est toi qui ne me répondras pas, monsieur mon
neveu...»
--«Hé bien! La discrétion? C'est moi qui l'ai gagnée, madame ma tante.»
--«C'est pourtant vrai! On n'a le temps de rien, à Paris...»
Ces propos échangés sur le quai de la gare, à sept mois de distance,
étaient-ils donc simulés? Non encore. Pourtant Moysset gardait sur le
cœur, depuis que Mauvilliers lui avait parlé, ce poids que les jaloux
connaissent trop bien. Il avait mal dormi le reste de la nuit, et,
maintenant, à mesure que son train approchait de Dieppe, ce cœur
battait, à l'idée de sa rencontre avec Mme de Russy. A l'image souriante
et gaie qu'il gardait de sa tante-sœur, une autre commençait de se
substituer. Vingt petits signes, auxquels il n'avait pas pris garde, se
présentaient à sa pensée: un amaigrissement de ce joli visage, comme
aminci, comme fondu. Ce n'étaient plus ces joues fraîches et pleines de
grande petite fille qu'elle avait encore l'autre année. Son regard non
plus n'était pas tout à fait le même. Il avait une profondeur singulière.
Sa voix prenait par instants une note plus grave, comme sa conversation
se traversait de silences.
--«Où avais-je la tête?» se disait Frédéric. «Elle aime, c'est évident.
Mais cet Antoine de Grécourt?... Est-ce possible?...»
Si le jeune homme eût lu clairement dans sa propre sensibilité, il se
serait un peu méprisé d'éprouver une impression au demeurant assez
vulgaire. Nous voyons, tous les jours, tous les hommes ou presque, la
ressentir auprès des femmes connues pour avoir eu des galanteries.
Charlotte jeune fille était restée pour Moysset la compagne d'enfance. Il
ne s'était pas permis de la sentir devenir femme. Mariée, il avait
continué de respecter, dans sa pensée, leur commune adolescence. La seule
idée qu'elle avait un amant venait de changer tout d'un coup cette
quiétude absolue en un trouble, encore inconscient, encore indéfinissable
pour lui-même, mais si étrange. Il ne pouvait pas s'empêcher de subir une
petite émotion sensuelle qu'il n'avait jamais connue auparavant, à se
répéter ces mots: «Charlotte a un amant, et ce Grécourt!...» Une espèce
d'âcreté inondait son âme, en même temps qu'une pitié l'envahissait, non
moins indistincte, tout aussi informulée,--celle qui nous prend devant la
déchéance d'un être que nous connûmes délicat, intact et pur. Les hommes
les plus accoutumés à fréquenter les milieux de libertinage sont souvent
ceux qui éprouvent le plus vivement cette pitié. Ils se rendent mieux
compte du niveau auquel s'abaisse une honnête femme qui cesse de l'être.
--«S'il en est encore temps, je la tirerai de là...»
C'est sur cette résolution que Frédéric acheva ce voyage, qui lui sembla
bien long. Il n'avait pas envoyé de dépêche à Charlotte, en sorte
qu'aucune voiture ne l'attendait à la gare. «Pourquoi déranger ses
projets d'emploi de journée?» avait-il prétexté à ses propres yeux. En
réalité, cette arrivée à l'improviste lui ménageait des possibilités de
surprise. Il eut honte de cette demi-ruse, quand, descendu de son fiacre
à la porte de la villa, il se trouva brusquement en face de Mme de Russy.
Elle se promenait seule dans son jardin:
--«Tiens! Tu as avancé ta visite? Ah! C'est gentil! D'autant plus que je
suis veuve. Oui. Mon maître et seigneur est parti en Angleterre pour une
huitaine, une quinzaine. Je ne sais pas. C'est comme çà...»
La charmante femme disait ces mots, en souriant à demi, toute mince dans
sa robe claire. Ses cheveux massés sous son chapeau de dentelle se
nuançaient de reflets fauves dans leur épaisseur blonde. Un point noir
luisait au centre de ses prunelles bleues, et, de tout son être, comme
pour démentir la gaieté insouciante de ses paroles d'accueil, se
dégageait une nervosité dont Moysset eut aussitôt la preuve. Tandis qu'il
lui répondait, elle tenait à la main un bouquet de roses qu'elle portait
sans cesse à son visage, comme pour les respirer, et, chaque fois, ses
dents saisissaient un pétale, le déchiquetaient, puis en mordillaient
tout de suite un autre, si bien qu'au moment de la rentrée dans la villa,
après un quart d'heure de cette promenade à pas lents, le bouquet ne
montrait plus que des tiges vertes et feuillues, terminées à leurs
pointes par des lambeaux de fleurs, fièvreusement détruites. Charlotte
jeta ce débris dans l'allée d'un geste dégoûté. Ses doigts crispés
trompèrent leur impatience en tournant et retournant le manche en Saxe de
son ombrelle. La conversation avait consisté, durant ces quelques
minutes, en des monosyllabes distraits, par lesquels elle répondait à son
interlocuteur, sans l'écouter:
--«Tu viens aux courses après le déjeuner?» lui demanda-t-elle.
--«Oui,» répondit-il, et, curieux de savoir si elle prononcerait un
certain nom: «Est-ce qu'il y a beaucoup de monde à Dieppe, cette année?»
demanda-t-il.
--«Tout Paris,» fit-elle. Puis, comme distraite, après un silence:
«Est-ce que tu as rencontré une petite princesse Ardea?»
--«Non,» répondit-il: «Pourquoi?»
--«Pour rien. Pour savoir ton opinion sur elle. Elle a beaucoup de
succès... Mais je t'empêche de monter à ta chambre. Le déjeuner est à une
heure, les courses à deux et demi...»
Rien de mystérieux dans ces propos, sinon un imperceptible changement
d'accent pour prononcer le nom de cette princesse Italienne, qui,
évidemment, était la triomphatrice éphémère de cette saison, dans cette
élégante ville de bains de mer. Frédéric ne devait pas tarder à connaître
le motif pour lequel cette vogue de la grande dame étrangère était
insupportable à Charlotte de Russy. Il devait, du même coup, apprendre, à
n'en pas douter, que l'indication donnée par Mauvilliers n'était pas une
simple étourderie de ce peu sobre, mais loyal camarade. Le déjeuner avait
donc eu lieu, et, par extraordinaire, la jeune femme avait été exacte à
table, ce dont son pseudo-neveu l'avait complimentée, comme de sa
toilette:
--«Alors tu me trouves bien?...» avait-elle demandé, et, autre nuance
singulière, presqu'avec supplication. Moysset n'osa pas lui dire qu'elle
avait eu seulement le tort de se mettre un peu trop de rouge. A la
regarder, il se rendit compte qu'elle eût été par trop pâle, sans cet
artifice. Sa physionomie dénonçait une fatigue profonde. A peine si elle
toucha aux plats, et, quand une heure plus tard, ils s'assirent l'un à
côté de l'autre dans l'automobile qui les emportait vers le champ de
courses, il put constater qu'elle avait la fièvre. En arrangeant les plis
de la couverture qui les gardait tous deux de la poussière, il lui
effleura le bras par hasard. Ce bras était brûlant.
--«Tu n'es pas souffrante?» interrogea-t-il.
--«Moi?» dit-elle. «Quelle idée! Pourquoi serais-je souffrante? Je me
sens très bien, très bien...»
Elle riait en prononçant ces mots, d'un rire qui sonnait si faux!
Frédéric se dit en lui-même: «J'ai bien fait de venir.» Ses sentiments
complexes et troublés de la veille et du matin remuèrent en lui. Ils se
firent plus intenses lorsque, entrés sur la pelouse du champ de courses,
sa compagne et lui, il observa l'agitation grandissante de la jeune
femme. Ils s'étaient arrêtés dans un premier groupe de gens de leur
connaissance, puis dans un second. Ce fut alors qu'une phrase, dite à
Charlotte par une des personnes de ce groupe, fit tressaillir Frédéric.
--«Nicoletta Ardea est-elle belle aujourd'hui? Vous ne l'avez pas vue?...
Tenez, là, à droite, avec Grécourt, naturellement...»
Dans un même coup d'œil et avec la rapidité presque électrique du regard
à de pareils moments, le jeune homme vit à la fois le groupe désigné par
la perfide amie qui dénonçait l'attitude d'Antoine de Grécourt à la femme
jalouse, et le bouleversement à peine dominé de celle-ci. Charlotte
éclata de nouveau du rire aigu qu'elle avait eu tout à l'heure dans
l'automobile, puis elle dit d'une voix très haute, mais où tremblait sa
rancune:
--«Pour moi, c'est l'Italienne des boîtes d'allumettes bougies.»
--«C'est pour cela sans doute qu'Antoine a pris feu si vite,» repartit
l'autre. «On ne croirait jamais qu'ils ne se connaissaient pas, voici
quinze jours...»
La princesse et son attentif semblaient engagés en effet, dans une
conversation si intime qu'ils ne prenaient pas garde à la surveillance du
petit monde réuni dans l'enceinte du pesage. Ils marchaient d'un pas
lent: elle, superbe de lignes et d'allures, avec cette grande et
puissante beauté propre aux femmes de son pays, et qui fait paraître si
aisément un peu pauvres les grâces fines de la Française, lui, charmant
de souplesse féline. Il réalisait si bien le type de ce qu'il était
réellement: le séducteur spirituel et implacable du dix-huitième siècle,
le roué aux jolies manières, féroce de légèreté! Il la prouvait, à cette
minute, cette férocité, en affichant, sur ce champ de course, sa conquête
du jour, sous les yeux de sa maîtresse de la veille. Car il était l'amant
de Mme de Russy: le changement remarqué par Frédéric chez sa compagne
d'enfance, ne faisait que révéler la métamorphose accomplie dans cette
destinée par cette aventure sentimentale. Si Moysset avait conservé
quelques doutes, il les eût perdus à voir cette Charlotte qu'il avait
connue réservée, presque timide, se permettre tout à coup la plus
extraordinaire action, la plus compromettante. Mais de quelle folie n'est
pas capable une femme amoureuse et bravée en face?
--«Monsieur de Grécourt!» cria-t-elle soudain à l'infidèle, et, d'une
voix très haute, impérieuse, colère, quand le couple se trouva plus
rapproché encore, elle répéta: «Monsieur de Grécourt!...» Et, comme
celui-ci, un peu décontenancé, malgré sa fatuité, s'arrêtait, hésitant:
«J'ai à vous parler cinq minutes.»
--«Allez,» fit l'Italienne du geste à son cavalier. Grécourt hésita
encore, puis d'un pas décidé, il vint au devant de Mme de Russy, qui, de
son côté, avait marché vers lui. Les deux amants firent ensemble quelques
pas, sans qu'aucun des témoins de cette étrange scène se permît d'émettre
une remarque. Frédéric était là, et sa parenté avec l'héroïne de cette
algarade, suffisait pour imposer ce silence. Il tremblait que Charlotte,
évidemment exaspérée, n'achevât de se perdre en laissant par trop deviner
qu'elle faisait à Antoine une scène de jalousie. Cette crainte fut
heureusement trompée. Quelles que fussent les plaintes ou les menaces
proférées dans ce tête-à-tête par Mme de Russy, du moins sa voix n'eut
aucun éclat, aucune larme ne coula sur ses joues. Antoine de Grécourt ne
cessa pas non plus d'avoir la tenue correcte d'un homme bien élevé qui
parle de choses indifférentes avec une femme de son monde. Seulement,
quand ils se séparèrent, lui, pour retourner auprès de la princesse
Ardea, Charlotte de Russy pour revenir à sa société, il tiraillait sa
moustache d'un geste très nerveux, et elle, son émotion était si vive,
que sa voix s'étouffait pour dire à Moysset:
--«Frédéric, je crois que j'ai pris un peu froid. Je ne me sens pas très
bien. Je voudrais rentrer...»