LE VENIN

I

Ce soir-là, Frédéric Moysset avait dîné au cercle. On était au

commencement du mois d'août. Rentré en France vers la mi-juillet, après

une longue absence,--sept mois passés sur le yacht d'un ami dans l'Océan

Indien et les mers du Japon,--Moysset se trouvait retenu à Paris par le

règlement de quelques affaires. Ce séjour dans cette ville, presque vide

à ce moment de l'année, ne lui déplaisait pas. Bien qu'il appartînt au

monde le plus banal, celui des viveurs riches, Frédéric était précisément

le contraire d'un être banal. Fils d'un très grand industriel du nord, il

avait dans sa physiologie d'homme très brun, l'évidence d'une hérédité

espagnole. Les Flandres ont appartenu à Charles Quint et à Philippe II.

C'est de quoi expliquer un atavisme qui donnait à ce simple bourgeois,

originaire de Lille, le teint pâle et les yeux noirs d'un cavalier des

_Caprices_. Il y avait du Maure dans ce garçon aux os fins, petit de

taille, souple de mouvements et qui prenait naturellement l'attitude

calme et fière des Arabes de grande race. Ce masque sérieux, presque

tragique, semblait démenti par la bonhomie habituelle à Moysset, qui

n'avait guère d'autre conversation que celle d'un homme de club et de

sport, et par son train d'existence, celui d'un célibataire de son âge et

de sa classe. A de certains signes, pourtant, on démêlait en lui des

touches inattendues de caractère: un fond d'ardeur, presque de

sauvagerie, qui se traduisait par le goût du danger, une sensibilité tout

près d'être violente, qui le rendait parfois très dur dans les

discussions, du romanesque enfin, de quoi justifier ce profil

d'Abencerage. Il avait toujours déployé, même vis-à-vis des filles, une

susceptibilité de cœur et des délicatesses de façons, bien singulières

dans son monde. L'aventure que je veux raconter ne se comprendrait guère

chez un Parisien de 1907,--c'est sa date,--sans cette hypothèse qu'une

goutte de sang est venue du pays de Cervantes dans les veines de cet

oisif et de ce sportsman, à travers et par-dessus combien de générations?

L'entreprise de filature à laquelle Frédéric doit ses quatre-vingt mille

francs de rente, remonte au commencement du dix-huitième siècle. Presque

une noblesse! Aussi bien le cercle où se joue la première scène de ce

petit drame, n'est rien moins que le Jockey-Club. Frédéric en fait partie

tout naturellement, malgré son nom peu aristocratique, comme le

beau-fils du marquis de Fontenay-Gauvain. Mme Moisset demeurée veuve,

avec cet enfant unique et tout jeune, a redoré le blason d'un très

authentique descendant du Fontenay-coup-d'épée, lieutenant colonel de

Navarre, tué si bravement au siège de Saint-Omer, en 1638.

Le cercle était presque vide, et, Frédéric, son dîner achevé, fumait son

cigare, paisiblement, quand il fut interpellé par un de ses camarades de

fête, un certain Robert de Mauvilliers, qu'il n'avait pas rencontré

depuis son retour. Celui-là sortait d'un restaurant, où il avait dîné en

tête-à-tête avec un Musigny un peu trop capiteux. Il avait cette face

allumée, cet œil brillant, ce geste hardi, ce parler haut de l'homme

bien élevé qui se tient encore. Deux cock-tails de plus, il sera

parfaitement ivre.

--«Ai-je bien fait de monter!» commença-t-il. «Toi ici?... Ah! Mon vieux

Frédéric, ce que c'est bon de se revoir!... Tu vas me conter ton

voyage... Que fais-tu, ce soir?... Rien?... Valet de pied... Un

Brandy-Soda...»

Et Mauvilliers de s'installer à côté du compagnon merveilleusement offert

à sa solitude, et de l'interroger, en faisant lui-même une réponse sur

deux avec une loquacité que l'excitation de l'eau-de-vie, ajoutée à celle

du Bourgogne, n'était pas pour calmer. Comment s'en plaindre, quand on a

été absent de Paris durant des jours, et que l'on a auprès de soi, une

chronique causée de tous les incidents qui se sont produits dans votre

milieu familier pendant cette absence? Vraiment? Auguste n'est plus avec

Lucie?... Le petit de Pleures épouserait une Mosè? Est-ce possible?...

Alors Machault s'est laissé mourir?... Manicamp s'est refait à la

Bourse?... Tant qu'un second Brandy-Soda ayant succédé au premier, et un

troisième au second...

--«Alors, tu pars pour Dieppe après-demain. C'est drôle, quand j'en

arrive... Où descends-tu?...»

--«Chez ma tante de Russy...»

--«Charlotte de Russy? Ta tante?»

--«C'est-à-dire qu'elle est la sœur de mon beau-père. Je l'appelle ma

tante, quoiqu'elle soit à peu près de mon âge. Nous avons été élevés

ensemble.»

--«Alors tu t'intéresses à elle?» demanda Mauvilliers.

--«Quelle question? Pourquoi?...»

--«Parce que... On ne devrait jamais se mêler des histoires des jolies

femmes... Mais, tout de même... C'est un service à lui rendre, et tu n'es

ni son mari ni son amant... Enfin, fais-lui savoir qu'elle se défie de

Grécourt.»

--«Quel Grécourt?»

--«Antoine. Il parle d'elle, et il en fait parler.»

--«Voyons, Mauvilliers,» demanda Frédéric, devenu tout d'un coup très

sérieux, et prenant son interlocuteur par le bras... «Tu ne veux pas

dire?...»

--«Qu'il y a quelque chose entre eux? Je n'en sais rien, et je le

saurais que je ne m'estimerais pas de te le dire. Mais je sais qu'il fait

parler d'elle, et, cela j'ai bien le droit de te le dire, comme je le lui

dirais à elle, si je la connaissais autrement que pour dîner chez elle

une fois par an... Ah! çà,» continua-t-il en regardant Moysset, dont le

masque devenait si sombre que même l'ivrogne s'en apercevait. «Aurais-je

fait une gaffe?»

--«Non,» répondit Moysset, «mais j'ai pour Charlotte une bonne amitié, et

tu m'en as trop dit pour t'arrêter... Grécourt fait parler d'elle? En

quoi? Comment?...»

--«Si, si! J'ai fait une gaffe,» insista Mauvilliers. «Encore une fois,

je ne sais rien de plus... Quelqu'un dont on parle, ça se comprend de

soi. Il l'affiche, comme toutes les femmes qui ont la sottise de se

laisser prendre à ses jolies manières. Car il a de l'allure, l'animal;

mais n'en est pas moins un mufle... D'ailleurs, puisque tu vas à Dieppe,

ouvre tes yeux.»

La dame qui a perdu son peintre · 第 38 / 83 题