VI

Raillard nous avait quittés vers midi, après avoir donné les instructions

nécessaires, en annonçant qu'il reviendrait sûrement vers le soir avec

son collègue Couturier. Il n'eut pas plutôt passé le seuil de la porte

que la Bouveron me supplia de nouveau:

--«Sauvez-vous, monsieur! Qu'il ne vous retrouve pas!... C'est de voir

souffrir madame comme elle souffrait, qui l'a un peu ému... Quand il la

saura guérie, il ne connaîtra plus rien. Il avait soigné M. François

aussi dans le temps, et très bien, et puis vous savez ce qu'il lui a

fait... Sauvez-vous!... Il ne pourra toujours pas envoyer madame en

prison dans l'état où elle est. Mais vous, comment voulez-vous que vous

lui échappiez, quand il a vu cela?...» Et elle me montra sur les linges

que j'avais pris dans le havre-sac comme plus fins, pour les donner à

l'opérateur, une couronne ducale brodée à même la toile. Dans la

précipitation de notre fuite, Henriette et moi avions oublié ce détail,

implacablement révélateur. A cette simple réflexion de mon hôtesse, mon

sang se glaça. Une seule espérance me restait: j'avais vu tour à tour

apparaître en Raillard deux hommes si différents, selon que je m'étais

adressé au démagogue ou au médecin,--deux moralités fonctionner, si

contradictoires! Il avait sans aucun doute remarqué ces couronnes, en

maniant ces linges dont il avait déchiré lui-même quelques-uns. Il avait

pourtant agi comme si de rien n'était. C'était là ma chance de salut,

qu'il se considérât comme obligé de ne pas utiliser au service de sa

besogne politique un renseignement surpris dans sa besogne d'opérateur.

En tout cas, et que le Jacobin dût, ou non, se conformer à ce scrupule

professionnel, je ne pouvais pas, moi, abandonner ma femme et mon enfant

ainsi. Je fis donc taire la Bouveron, et j'attendis, au chevet de

l'accouchée, le retour annoncé du terrible personnage. J'éprouvais envers

lui des sentiments plus contradictoires encore que sa conduite. Il avait

sauvé ma femme d'une mort imminente en la délivrant. Sans son

intervention, mon fils mourait dans le sein de sa mère; et ce sauveur

était le plus impitoyable ennemi de toutes mes idées. Il avait fait tuer

par centaines des nobles comme moi, des prêtres comme l'abbé François.

Demain, peut-être, monterais-je à l'échafaud à cause de lui. Il me

faisait horreur, et son dévouement de cette nuit m'attendrissait, quoique

j'en eusse. L'énigme de cette double nature m'épouvantait, en même temps,

comme une difformité monstrueuse. J'y ai bien souvent pensé depuis lors,

et j'ai détesté davantage la Révolution,--toutes les révolutions. Le

voilà, leur pire malheur: d'un bourgeois qui eût été comme Barnave, un

bon avocat, comme Bailly, un bon académicien, comme Collot d'Herbois, un

bon acteur peut-être, comme Louis David, un bon peintre, comme ce

Raillard, un bon médecin, elles font un criminel par égarement d'orgueil.

Libre de tenter l'application de ses utopies à même la vie, à même les

autres hommes, il pouvait servir, il détruit. En vaquant auprès de ma

femme et de mon fils aux menus soins que notre redoutable bienfaiteur de

cette nuit et de cette matinée avait indiqués, je méditais sur ce

problème. Tout mon avenir dépendait de la solution. Qui l'emporterait

dans cette nature d'une effrayante ambiguïté, le métier ou le fanatisme?

Malgré moi, accablé de sombres pressentiments, je revenais à ce petit

tableau religieux, dont la composition simple et chargée de sens m'avait

rendu, la veille, le courage d'aller droit au danger. Ce prêtre dont nous

occupions la chambre avait dû, lui aussi, contempler cette toile avec la

volonté d'en absorber tout l'esprit. Je me forçais à prier mentalement,

devant cette croix dessinée sur ce mur par cette ombre des barreaux,

comme si cette croix eût été la vraie, l'enfant endormi vraiment le

Sauveur, et j'attendais...

Vers quatre heures Raillard parut, accompagné d'un autre homme, le

docteur Couturier, revenu de son expédition nocturne et dans les mains

duquel il allait remettre la malade. Il me suffit d'une seconde pour le

comprendre: la Bouveron ne s'était pas trompée. Raillard savait qui

j'étais, et déjà le médecin avait cédé la place au Jacobin. Pas tout à

fait encore, puisque au lieu de m'avoir dépêché ses estafiers, il venait

lui-même, avec son confrère. Il ne m'adressa pas la parole, mais je

retrouvai dans ses yeux clairs le sinistre reflet d'acier de notre

première rencontre. Couturier, lui, avait une honnête physionomie

d'officier de santé. Son expression habituelle devait être la bonhomie

craintive. Visiblement, il tremblait devant Raillard. Il avait été son

concurrent timide avant 89. Depuis il était son suppléant épouvanté, en

attendant qu'il devînt sa victime. Il n'était, en aucune manière, son

complice. Je l'aurais deviné rien qu'au salut par lequel il répondit au

mien, alors que la raideur significative de l'autre ne laissait aucun

doute sur ses sentiments à mon égard. J'avais pris le parti, décidé à

tenir mon rôle jusqu'au bout, de me présenter moi-même. A m'entendre

proférer les syllabes de mon nom supposé, Raillard esquissa un geste

réprimé aussitôt. Il venait de voir les yeux de la malade fixés sur lui.

Le médecin avait de nouveau dompté le révolutionnaire. Il allait le

dompter encore, après quelle lutte intérieure? L'événement m'a permis

d'en mesurer l'intensité.

Je m'étais retiré pour permettre à ces messieurs une consultation qui

dura une longue heure. Je ne fus pas peu étonné, quand la porte se

rouvrit, de voir le docteur Couturier reparaître seul.

--«Raillard est parti par l'autre sortie,» me dit-il. Puis, à voix basse,

comme s'il eût appréhendé d'être entendu par le terroriste à travers

l'espace: «Monsieur,» continua-t-il, «je ne veux pas savoir qui vous

êtes. Raillard, lui, le sait. S'il ne vous a pas fait arrêter

aujourd'hui, c'est que le devoir médical l'en a empêché... Devant son

insistance à me demander si je croyais que la malade pût supporter une

grande émotion sans être reprise d'accidents nerveux, peut-être mortels,

j'ai compris qu'il se faisait un scrupule, appelé auprès d'elle comme

médecin, de lui infliger une secousse morale qui la tuerait... Ah! c'est

un homme bien étrange, et qui n'est pas ce que l'on croirait d'après

certaines choses!... Il y a cinq ans seulement, il n'avait jamais fait

que du bien à Morteau, et même à présent, voyez, par souvenir pour sa

femme, il n'a inquiété personne ici, dans cette maison que l'ancien curé

a léguée à sa servante.»

--«Et il a fait guillotiner M. François!» interrompis-je.

--«Ah! on vous a raconté?... Oui, c'est abominable, abominable!... Mais

Raillard a cru que c'était son devoir. Il est persuadé que l'on assurera

le bonheur de l'humanité pour toujours, avec certaines exécutions...

D'ailleurs, il ne s'agit pas de cela... Il s'agit de vous... Tant qu'il

croira votre femme en danger, il vous épargnera... Ensuite?...»

Il avait hoché la tête d'un geste sinistre.

--«Merci, monsieur,» lui répondis-je en lui serrant la main. «Je devine

que vous avez exagéré certains symptômes observés chez la malade pour

impressionner M. Raillard... A moi, vous direz la vérité. Ma femme

est-elle vraiment en danger?...»

--«Je ne le crois pas,» répliqua-t-il. «Contrairement à Raillard, je suis

persuadé que le système nerveux est très intact et qu'aucun accident

cérébral n'est plus à craindre...»

--«Croyez-vous qu'elle pourrait partir d'ici, cette nuit, sur une

civière?» demandai-je brusquement.

--«Ce serait bien dangereux,» répliqua-t-il après un instant de

réflexion... «Oui, bien dangereux...»

--«Est-ce absolument impossible?» insistai-je.

--«Impossible?... Non,» fit-il après un nouveau silence. «Sauvez-vous

plutôt seul,» ajouta-t-il.

--«La laisser entre les mains de cet homme pour qu'une fois guérie, il

lui fasse couper le cou?...» m'écriai-je. «Jamais!... Oui ou non, le

considérez-vous comme capable de l'envoyer à la guillotine, quand il ne

verra plus en elle une malade, surtout si je me suis échappé.

Répondez?...»

--«Oui,» répondit le médecin. Puis, comme effrayé de sa propre audace, il

prétexta la nécessité de retourner auprès de l'accouchée faire un

pansement avant la nuit. Quant à moi, mon parti était pris. Raillard

m'avait épargné, sûr que je ne m'enfuirais jamais seul. Dans cette

certitude, il était probable que la surveillance de la maison ne serait

pas très étroite. Sitôt Couturier parti, j'obtins de Mlle Bouveron

l'adresse de quelqu'un sur lequel je pusse absolument compter. A la nuit

tombante, je m'échappai par une fenêtre de derrière qui donnait sur une

étroite ruelle, après avoir constaté qu'il n'y avait, pour épier les

allées et venues, qu'un seul individu, attablé dans un cabaret à quelques

pas de la porte. A prix d'or, j'obtins de l'homme chez qui la Bouveron

m'avait envoyé, qu'un de ses camarades et lui se trouvassent dans la

ruelle en question, vers minuit, avec un brancard. Je réveillai ma femme,

que je mis au courant de mon projet, en lui disant la vérité. Alors, et

cela me rend ce tableau de la _Nativité_ plus cher encore, cette créature

héroïque me demanda cinq minutes pour faire une suprême prière si elle

devait passer dans cette fuite, et elle la fit, tournée vers cette image

de la Vierge et du Sauveur. Je regardai une dernière fois dans la rue. Le

cabaret était toujours éclairé. L'espion dormait, les bras sur la table

et la tête sur les bras. Ce pouvait être un sommeil simulé... J'étais

dans un de ces moments où l'on risque le tout pour le tout. La civière

que nos complices s'étaient procurée chez le fossoyeur,--un autre fidèle

de la mémoire de M. François, mais quel symbole!--fut introduite par la

fenêtre. Nous y plaçâmes la mère et l'enfant et nous la sortîmes par la

même voie. Il était convenu que si nous rencontrions une patrouille, les

porteurs diraient qu'ils allaient avec une malade à l'hôpital. Je devais

les rejoindre sur une route où Mlle Bouveron me conduirait une demi-heure

plus tard. La ville n'étant pas close de murs, cette évasion pouvait

s'exécuter par un jardin abandonné de ses propriétaires. Il y avait

quatre-vingt-neuf chances contre une pour que nous fussions pris. Les

médecins à qui j'ai raconté depuis ce tragique épisode m'ont tous dit que

la mort d'une femme accouchée de la veille, était, non pas probable,

mais certaine, dans des circonstances pareilles. Il n'en est pas moins

vrai que le lendemain, à midi, je me trouvais avec Henriette dans une

chambre d'un petit village de la frontière suisse: elle couchée, son fils

suspendu à son sein, et vivante, bien vivante, et l'enfant vivant, bien

vivant. La Providence avait permis que ma folie fût une sagesse. Nous

étions sauvés.

La dame qui a perdu son peintre · 第 33 / 83 题