Raillard nous avait quittés vers midi, après avoir donné les instructions
nécessaires, en annonçant qu'il reviendrait sûrement vers le soir avec
son collègue Couturier. Il n'eut pas plutôt passé le seuil de la porte
que la Bouveron me supplia de nouveau:
--«Sauvez-vous, monsieur! Qu'il ne vous retrouve pas!... C'est de voir
souffrir madame comme elle souffrait, qui l'a un peu ému... Quand il la
saura guérie, il ne connaîtra plus rien. Il avait soigné M. François
aussi dans le temps, et très bien, et puis vous savez ce qu'il lui a
fait... Sauvez-vous!... Il ne pourra toujours pas envoyer madame en
prison dans l'état où elle est. Mais vous, comment voulez-vous que vous
lui échappiez, quand il a vu cela?...» Et elle me montra sur les linges
que j'avais pris dans le havre-sac comme plus fins, pour les donner à
l'opérateur, une couronne ducale brodée à même la toile. Dans la
précipitation de notre fuite, Henriette et moi avions oublié ce détail,
implacablement révélateur. A cette simple réflexion de mon hôtesse, mon
sang se glaça. Une seule espérance me restait: j'avais vu tour à tour
apparaître en Raillard deux hommes si différents, selon que je m'étais
adressé au démagogue ou au médecin,--deux moralités fonctionner, si
contradictoires! Il avait sans aucun doute remarqué ces couronnes, en
maniant ces linges dont il avait déchiré lui-même quelques-uns. Il avait
pourtant agi comme si de rien n'était. C'était là ma chance de salut,
qu'il se considérât comme obligé de ne pas utiliser au service de sa
besogne politique un renseignement surpris dans sa besogne d'opérateur.
En tout cas, et que le Jacobin dût, ou non, se conformer à ce scrupule
professionnel, je ne pouvais pas, moi, abandonner ma femme et mon enfant
ainsi. Je fis donc taire la Bouveron, et j'attendis, au chevet de
l'accouchée, le retour annoncé du terrible personnage. J'éprouvais envers
lui des sentiments plus contradictoires encore que sa conduite. Il avait
sauvé ma femme d'une mort imminente en la délivrant. Sans son
intervention, mon fils mourait dans le sein de sa mère; et ce sauveur
était le plus impitoyable ennemi de toutes mes idées. Il avait fait tuer
par centaines des nobles comme moi, des prêtres comme l'abbé François.
Demain, peut-être, monterais-je à l'échafaud à cause de lui. Il me
faisait horreur, et son dévouement de cette nuit m'attendrissait, quoique
j'en eusse. L'énigme de cette double nature m'épouvantait, en même temps,
comme une difformité monstrueuse. J'y ai bien souvent pensé depuis lors,
et j'ai détesté davantage la Révolution,--toutes les révolutions. Le
voilà, leur pire malheur: d'un bourgeois qui eût été comme Barnave, un
bon avocat, comme Bailly, un bon académicien, comme Collot d'Herbois, un
bon acteur peut-être, comme Louis David, un bon peintre, comme ce
Raillard, un bon médecin, elles font un criminel par égarement d'orgueil.
Libre de tenter l'application de ses utopies à même la vie, à même les
autres hommes, il pouvait servir, il détruit. En vaquant auprès de ma
femme et de mon fils aux menus soins que notre redoutable bienfaiteur de
cette nuit et de cette matinée avait indiqués, je méditais sur ce
problème. Tout mon avenir dépendait de la solution. Qui l'emporterait
dans cette nature d'une effrayante ambiguïté, le métier ou le fanatisme?
Malgré moi, accablé de sombres pressentiments, je revenais à ce petit
tableau religieux, dont la composition simple et chargée de sens m'avait
rendu, la veille, le courage d'aller droit au danger. Ce prêtre dont nous
occupions la chambre avait dû, lui aussi, contempler cette toile avec la
volonté d'en absorber tout l'esprit. Je me forçais à prier mentalement,
devant cette croix dessinée sur ce mur par cette ombre des barreaux,
comme si cette croix eût été la vraie, l'enfant endormi vraiment le
Sauveur, et j'attendais...
Vers quatre heures Raillard parut, accompagné d'un autre homme, le
docteur Couturier, revenu de son expédition nocturne et dans les mains
duquel il allait remettre la malade. Il me suffit d'une seconde pour le
comprendre: la Bouveron ne s'était pas trompée. Raillard savait qui
j'étais, et déjà le médecin avait cédé la place au Jacobin. Pas tout à
fait encore, puisque au lieu de m'avoir dépêché ses estafiers, il venait
lui-même, avec son confrère. Il ne m'adressa pas la parole, mais je
retrouvai dans ses yeux clairs le sinistre reflet d'acier de notre
première rencontre. Couturier, lui, avait une honnête physionomie
d'officier de santé. Son expression habituelle devait être la bonhomie
craintive. Visiblement, il tremblait devant Raillard. Il avait été son
concurrent timide avant 89. Depuis il était son suppléant épouvanté, en
attendant qu'il devînt sa victime. Il n'était, en aucune manière, son
complice. Je l'aurais deviné rien qu'au salut par lequel il répondit au
mien, alors que la raideur significative de l'autre ne laissait aucun
doute sur ses sentiments à mon égard. J'avais pris le parti, décidé à
tenir mon rôle jusqu'au bout, de me présenter moi-même. A m'entendre
proférer les syllabes de mon nom supposé, Raillard esquissa un geste
réprimé aussitôt. Il venait de voir les yeux de la malade fixés sur lui.
Le médecin avait de nouveau dompté le révolutionnaire. Il allait le
dompter encore, après quelle lutte intérieure? L'événement m'a permis
d'en mesurer l'intensité.
Je m'étais retiré pour permettre à ces messieurs une consultation qui
dura une longue heure. Je ne fus pas peu étonné, quand la porte se
rouvrit, de voir le docteur Couturier reparaître seul.
--«Raillard est parti par l'autre sortie,» me dit-il. Puis, à voix basse,
comme s'il eût appréhendé d'être entendu par le terroriste à travers
l'espace: «Monsieur,» continua-t-il, «je ne veux pas savoir qui vous
êtes. Raillard, lui, le sait. S'il ne vous a pas fait arrêter
aujourd'hui, c'est que le devoir médical l'en a empêché... Devant son
insistance à me demander si je croyais que la malade pût supporter une
grande émotion sans être reprise d'accidents nerveux, peut-être mortels,
j'ai compris qu'il se faisait un scrupule, appelé auprès d'elle comme
médecin, de lui infliger une secousse morale qui la tuerait... Ah! c'est
un homme bien étrange, et qui n'est pas ce que l'on croirait d'après
certaines choses!... Il y a cinq ans seulement, il n'avait jamais fait
que du bien à Morteau, et même à présent, voyez, par souvenir pour sa
femme, il n'a inquiété personne ici, dans cette maison que l'ancien curé
a léguée à sa servante.»
--«Et il a fait guillotiner M. François!» interrompis-je.
--«Ah! on vous a raconté?... Oui, c'est abominable, abominable!... Mais
Raillard a cru que c'était son devoir. Il est persuadé que l'on assurera
le bonheur de l'humanité pour toujours, avec certaines exécutions...
D'ailleurs, il ne s'agit pas de cela... Il s'agit de vous... Tant qu'il
croira votre femme en danger, il vous épargnera... Ensuite?...»
Il avait hoché la tête d'un geste sinistre.
--«Merci, monsieur,» lui répondis-je en lui serrant la main. «Je devine
que vous avez exagéré certains symptômes observés chez la malade pour
impressionner M. Raillard... A moi, vous direz la vérité. Ma femme
est-elle vraiment en danger?...»
--«Je ne le crois pas,» répliqua-t-il. «Contrairement à Raillard, je suis
persuadé que le système nerveux est très intact et qu'aucun accident
cérébral n'est plus à craindre...»
--«Croyez-vous qu'elle pourrait partir d'ici, cette nuit, sur une
civière?» demandai-je brusquement.
--«Ce serait bien dangereux,» répliqua-t-il après un instant de
réflexion... «Oui, bien dangereux...»
--«Est-ce absolument impossible?» insistai-je.
--«Impossible?... Non,» fit-il après un nouveau silence. «Sauvez-vous
plutôt seul,» ajouta-t-il.
--«La laisser entre les mains de cet homme pour qu'une fois guérie, il
lui fasse couper le cou?...» m'écriai-je. «Jamais!... Oui ou non, le
considérez-vous comme capable de l'envoyer à la guillotine, quand il ne
verra plus en elle une malade, surtout si je me suis échappé.
Répondez?...»
--«Oui,» répondit le médecin. Puis, comme effrayé de sa propre audace, il
prétexta la nécessité de retourner auprès de l'accouchée faire un
pansement avant la nuit. Quant à moi, mon parti était pris. Raillard
m'avait épargné, sûr que je ne m'enfuirais jamais seul. Dans cette
certitude, il était probable que la surveillance de la maison ne serait
pas très étroite. Sitôt Couturier parti, j'obtins de Mlle Bouveron
l'adresse de quelqu'un sur lequel je pusse absolument compter. A la nuit
tombante, je m'échappai par une fenêtre de derrière qui donnait sur une
étroite ruelle, après avoir constaté qu'il n'y avait, pour épier les
allées et venues, qu'un seul individu, attablé dans un cabaret à quelques
pas de la porte. A prix d'or, j'obtins de l'homme chez qui la Bouveron
m'avait envoyé, qu'un de ses camarades et lui se trouvassent dans la
ruelle en question, vers minuit, avec un brancard. Je réveillai ma femme,
que je mis au courant de mon projet, en lui disant la vérité. Alors, et
cela me rend ce tableau de la _Nativité_ plus cher encore, cette créature
héroïque me demanda cinq minutes pour faire une suprême prière si elle
devait passer dans cette fuite, et elle la fit, tournée vers cette image
de la Vierge et du Sauveur. Je regardai une dernière fois dans la rue. Le
cabaret était toujours éclairé. L'espion dormait, les bras sur la table
et la tête sur les bras. Ce pouvait être un sommeil simulé... J'étais
dans un de ces moments où l'on risque le tout pour le tout. La civière
que nos complices s'étaient procurée chez le fossoyeur,--un autre fidèle
de la mémoire de M. François, mais quel symbole!--fut introduite par la
fenêtre. Nous y plaçâmes la mère et l'enfant et nous la sortîmes par la
même voie. Il était convenu que si nous rencontrions une patrouille, les
porteurs diraient qu'ils allaient avec une malade à l'hôpital. Je devais
les rejoindre sur une route où Mlle Bouveron me conduirait une demi-heure
plus tard. La ville n'étant pas close de murs, cette évasion pouvait
s'exécuter par un jardin abandonné de ses propriétaires. Il y avait
quatre-vingt-neuf chances contre une pour que nous fussions pris. Les
médecins à qui j'ai raconté depuis ce tragique épisode m'ont tous dit que
la mort d'une femme accouchée de la veille, était, non pas probable,
mais certaine, dans des circonstances pareilles. Il n'en est pas moins
vrai que le lendemain, à midi, je me trouvais avec Henriette dans une
chambre d'un petit village de la frontière suisse: elle couchée, son fils
suspendu à son sein, et vivante, bien vivante, et l'enfant vivant, bien
vivant. La Providence avait permis que ma folie fût une sagesse. Nous
étions sauvés.