VII

... Je viens de regarder ce tableau de la _Nativité_, une fois encore,

après avoir repassé en esprit les heures effroyables de ce Noël 1793, et

j'ai dit devant lui une prière pour les âmes des cinq personnes qui

payèrent de la vie leur charité envers nous: le docteur Couturier

d'abord, puis Mlle Bouveron, Mme Poirier, enfin Jean Nadaud et Louis

Fauverteix, les porteurs de la civière. Que leurs noms vous restent à

jamais vénérables, mes enfants! C'est sur eux que la colère de Raillard

s'exerça, quand il sut que sa proie lui échappait. L'implacabilité avec

laquelle il fit emprisonner, juger et exécuter même son confrère

d'hôpital, même la sœur de lait de sa femme, l'atteste: cette conscience

faussée prétendit expier ainsi sa faiblesse d'un moment, devenue à ses

yeux un crime de lèse-nation. Il ne s'est point pardonné de ne pas

m'avoir fait moi-même arrêter sitôt découvert. Je viens de prier aussi

pour lui, pour que ses forfaits lui soient remis, à cause de cette

faiblesse, et, après tout, de sa sincérité. Je l'aurais certes envoyé à

l'échafaud, comme on a fait justement, après la chute de Robespierre.

Mais je l'aurais condamné sans le mépriser. Je ne le méprise pas encore

aujourd'hui. Je le plains. Je suis sans doute le seul au monde à éprouver

ce sentiment. Cet homme, d'une telle bonne foi pourtant, a laissé à

Morteau et dans tout le pays de Doubs un souvenir exécré. Quand je revins

dans cette petite ville au retour de l'émigration, son nom n'était

prononcé, comme de son vivant, qu'avec épouvante. J'entreprenais ce

voyage pour essayer de retrouver les traces de mes sauveurs. J'appris

leur supplice. J'ai été récompensé de ce pèlerinage par la découverte,

chez le fils de la mère Poirier, de cette toile, dont il avait hérité. Ce

pauvre paysan me céda cette relique que j'ai eue toujours avec moi

depuis. Je veux qu'elle ne vous quitte jamais non plus, mon fils. Les

copies que j'en ai fait faire sont pour rester toujours auprès de mes

autres enfants. Je vous répète, et à eux, que, sans elle, j'aurais sans

doute fini assassin et suicide. Puissiez-vous, vos frères et vous,

recevoir d'elle la même leçon de foi dans la Providence et d'acceptation

chrétienne qu'elle m'a donnée dans une heure affreuse!

Septembre 1907.

II

LES

COUSINS D'ADOLPHE

_A Charles Du Bos._

Parmi les dîners périodiques qui réunissent à Paris, dans un cabinet de

restaurant, des artistes, des écrivains, les compatriotes d'une même

province, des camarades de lycée, d'école, d'atelier, d'anciens collègues

de ministère, que sais-je? aucun n'a passé plus inaperçu que celui qui

s'intitulait énigmatiquement: _les Cousins d'Adolphe_. Il fut fondé,

voici quelques années déjà, par une demi-douzaine de fanatiques du

célèbre roman de Benjamin Constant. C'était l'époque où M. Maurice Barrès

venait de publier _Un Homme libre_, et cette _Méditation spirituelle_ sur

l'amoureux de Mme Récamier qui commence: «J'aime qu'il cherche avec

fureur la solitude où il ne pourra pas se contenir... J'aime les saccades

de son existence qui fut menée par la générosité et le scepticisme, par

l'exaltation et le calcul...» et la suite, jusqu'à l'_Oraison_: «Ainsi,

Benjamin Constant, comme Simon et moi, tu ne demandais à l'existence que

d'être perpétuellement nouvelle et agitée...» Ces pages subtiles et

passionnées donnèrent à six ou sept jeunes gens l'idée d'une réunion

bi-annuelle, sous l'invocation du chef-d'œuvre de cet homme supérieur,

mais incohérent, auquel ils auraient volontiers dit, comme l'_Homme

libre_: «Je te salue avec un amour sans égal, grand Saint, l'un des plus

illustres de ceux qui, par orgueil de leur vrai _moi_, qu'ils ne

parviennent pas à dégager, meurtrissent, souillent et renient sans cesse

ce qu'ils ont de commun avec la masse des hommes...» Ces jeunes gens

s'appelèrent les _cousins d'Adolphe_, et il faut croire qu'en dépit du

paradoxe un peu enfantin qui les avait décidés à cette parenté

imaginaire, ils avaient réellement entre eux des points de sympathie

d'esprit très intimes. Fondé en 1889, le dîner des _Adolphes_ dure encore

en 1909. La demi-douzaine n'est plus qu'un _quatuor_. Les cheveux noirs

ou blonds sont devenus gris, ou s'en sont allés. Les trente ans sont

devenus le demi-siècle. Et cependant les _Adolphes_ continuent de

_sodaliser_--pour employer le mot d'un d'entre eux--au printemps et à

l'automne. Je ne sais plus s'ils professent la même adoration pour la fin

d'existence de Benjamin et son désarroi: «Toi-même, vieillard célèbre et

mécontent, tu ne pus résister au plaisir de te déconsidérer...» Deux sont

membres de l'Institut. Je ne sais pas non plus s'ils continuent d'admirer

les «détours un peu brusques» des convictions de leur grand cousin, lors

des Cent-Jours. Un des _Adolphes_ est à la Chambre le chef intransigeant

d'un des groupes de l'opposition. Mais ce dîner au surnom naïvement

agressif, c'est leur jeunesse, et ils s'obstinent à maintenir le rite de

la fondation. Il y a toujours à leur table deux couverts mis pour deux

_cousins d'Adolphe_: MM. Dominique et Muller, qui ne sont jamais

venus,--et pour cause. Dominique, c'est Beyle qui signait ainsi ses

lettres! Muller, c'est le pseudonyme que Gœthe avait pris pour voyager

_incognito_ en Italie!

Ce n'est pas manquer à la discrétion que de donner ces détails. Ils ne

trahiront pas l'individualité vraie de ces inconnus. Ils prouvent

seulement que ces fidèles de Benjamin étaient fortement teintés de

littérature, quoiqu'il n'y ait jamais eu parmi eux qu'un homme de lettres

professionnel. Mais tous, diplomates ou officiers, peintres ou simples

oisifs, écrivaient peu ou prou. Ils étaient convenus, dès le premier

dîner, de raconter chacun une anecdote à toutes les réunions, et ils sont

demeurés fidèles à cette règle. Un d'eux, ce n'était pas l'homme de

lettres,--autre paradoxe--s'avisa de tenir les archives de ces agapes et

de transcrire le lendemain les récits de la veille. Les pages se sont

accumulées. Les archives font aujourd'hui, à quatorze anecdotes par an,

puis douze, puis dix, puis huit, un recueil d'une centaine

d'historiettes, les unes, véritablement _Adolphiennes_, ainsi qu'il

convenait à des jeunes gens adonnés à la culture de leur _moi_, les

autres d'une plus large humanité,--c'est l'âge qui veut cela. Ayant eu

entre les mains les gros cahiers où ces documents sont consignés, j'ai

demandé au complaisant _cousin d'Adolphe_ qui me les avait prêtés, la

permission de copier moi-même quelques-uns de ces récits et de les

publier. Voici donc, prises un peu au hasard, six de ces _chroniques_

d'aujourd'hui, toutes empreintes de ce que l'analyste de l'_Homme libre_

appelait «le vif sentiment du précaire». Oh! la saisissante image qu'il a

trouvée et qui pourrait servir d'épigraphe à ces archives, si elles sont

jamais données dans leur entier: «J'ai vu un boa mourir de faim autour

d'une cloche de verre qui abritait un agneau. Moi aussi, j'ai enroulé ma

vie autour d'un rêve intangible...»

La dame qui a perdu son peintre · 第 34 / 83 题