Ç'avait été mon tour de trembler: à travers ces propos naïfs, j'avais
entrevu le type le plus redoutable des révolutionnaires d'alors, et de
tous les temps--le fanatique d'idées, honnête homme dans sa vie privée,
délicat même et sensible. Le chagrin que ce Raillard avait eu de son
veuvage l'attestait. Et puis, lorsqu'il s'agit de l'application de leur
système d'idées, la vie des autres ne compte pas pour eux. Quant à
expliquer par le souvenir de sa femme morte l'espèce de tolérance
accordée par celui-ci à la servante de l'abbé François, cette hypothèse
était bonne pour des simples d'esprit, comme Mme Poirier. Très
probablement la maison de Mlle Bouveron--ainsi s'appelait la vieille
fille--servait de traquenard. Une surveillance étroite devait permettre
de suivre les allées et venues de tous les visiteurs. Je tiens à répéter
que ni à ce moment, ni depuis, je n'ai admis une seconde que les deux
demi-sœurs--c'était leur degré de parenté--eussent la moindre idée d'un
pareil rôle. C'étaient deux loyales et pitoyables créatures. Dieu ait
leurs âmes, et puissent-elles avoir reçu là-haut la récompense du Bon
Samaritain! Émissaires ou non de la police jacobine, d'ailleurs, je
n'avais plus le choix. Les souffrances aiguës dont ma femme se plaignait
sur le bord de la route s'étaient apaisées un moment dans la voiture.
L'accueil de Mlle Bouveron, qui nous reçut comme si nous avions été
réellement envoyés par M. François, avait paru lui rendre du courage.
Cette accalmie ne dura pas. Henriette ne fut pas plutôt assise au coin de
l'âtre qu'elle recommença de gémir. Sa réponse à mes questions me
convainquit que mon pressentiment ne m'avait pas trompé. Un accouchement
avant terme se préparait, et sans doute pour cette nuit. J'expliquai mes
craintes à notre hôtesse, et je lui demandai l'adresse d'une sage-femme.
Il n'en restait plus dans Morteau. Des deux qui exerçaient encore l'année
précédente, l'une avait été guillotinée, l'autre avait fui. Force allait
être de m'adresser à un médecin, à ce M. Couturier qui avait pris la
clientèle de Raillard. Qui était-ce? Je pris le parti de me rendre chez
lui en personne et sur-le-champ. Je voulais voir de mes yeux l'homme à
qui je confierais le soin de mettre au monde mon premier-né, peut-être un
fils, l'héritier de mon nom. Je ne trouve pas de mots pour traduire
l'émotion qui m'étreignit le cœur quand la porte du médecin se fut
ouverte à mon coup de marteau. Je revois la rue montante et toute blanche
de neige, où se dressait ce logis du praticien de province, et la cotte
sombre de la petite fille qu'on m'avait donnée pour guide. Je revois le
pan de ciel apparu entre les toits, et surtout j'entends l'accent d'une
femme de charge, qui ne se montrait pas, sans doute par prudence, et elle
répondait à ma demande, formulée dans le vocabulaire obligatoire:
--«Le citoyen Couturier n'est pas chez lui.»
--«Mais quand rentrera-t-il?» demandai-je.
--«Pas avant demain,» reprit la voix. «Il est parti cet après-midi pour
le Valdahon voir un de ses clients, qui est à la mort. Il le veillera
toute la nuit...»
--«Mais il s'agit d'une personne qui ne peut pas attendre non plus. Ma
femme est en mal d'enfant. Combien y a-t-il d'ici au Valdahon?»
--«Huit lieues et demie. Ce n'est pas la peine d'essayer. Il faut le
cheval du docteur pour aller par des chemins comme ceux-là, et la nuit
encore. Et puis, il ne quitterait pas son malade. Il a remis ses visites
à demain pour se rendre libre...»
--«Mais à qui s'adresse-t-on dans les cas pressés?» insistai-je. «M.
Couturier n'a donc personne pour le suppléer quand il y a urgence et
qu'il est absent? En cas de danger, encore une fois, à qui
s'adresse-t-on?»
--«Au citoyen Raillard,» répondit mon interlocutrice. Sa voix s'étouffait
pour prononcer ce nom, qui me glaça plus que la bise de cette nuit où
j'étais sorti sans manteau. La servante avait descendu quelques marches.
La lampe qu'elle élevait par-dessus sa tête sculptait ses traits avec un
relief qui en accusait l'expression. Visiblement elle était elle-même
bouleversée, à cette seule mention du terroriste. «Le citoyen Raillard
n'exerce plus depuis trois ans,» continua-t-elle, «mais il est convenu
avec mon maître que dans les circonstances urgentes on peut envoyer chez
lui... Si vous attendez jusqu'à demain, Monsieur Couturier sera revenu
vers neuf heures...»
Attendre jusqu'à demain? Le pourrais-je?... Et si je ne le pouvais pas,
que devenir? Laisserais-je ma femme, ma chère femme, mourir peut-être
devant moi, et avec elle l'enfant, sans avoir appelé le seul médecin
qu'il y eût à cette heure dans cette ville? Et l'appeler, c'était ce faux
passeport montré à ses yeux d'inquisiteur, c'était des questions posées
auxquelles il faudrait répondre. Au moindre soupçon, c'était
l'arrestation, c'était la mort, pour moi certainement, pour Mme de Fleury
sans doute, et sans doute pour les deux humbles sœurs dont l'une nous
avait recueillis gisant sur la neige, dont l'autre nous logeait
maintenant. Dévoré par cette inquiétude, de quelle course hâtive je
redescendis vers le faubourg où habitait Mlle Bouveron, et avec quelle
angoisse je vis s'avancer la vieille fille au-devant de moi sur le pas
de la porte! Déjà elle m'interrogeait:
--«Madame vient d'être bien mal...» disait-elle. «C'est pour cette nuit,
j'en suis sûre. Vous n'amenez pas M. Couturier?...» Et quand je lui eus
expliqué le résultat de ma visite. «M. Raillard?» s'écria-t-elle en
joignant ses mains avec un geste d'horreur. Elle répéta: «M. Raillard?...
C'est lui qui a fait arrêter et guillotiner M. François... Ah! monsieur,
s'il sait seulement que vous êtes ici, vous et madame, vous êtes morts.»
C'est sur ce cri de détresse que j'entrai dans la chambre. Henriette,
couchée à présent dans un lit, me montra un visage où je lus l'agonie.
Ses traits décomposés, son teint livide, la fixité hagarde de son regard,
le battement de ses paupières, ses doigts crispés sur la couverture
annonçaient l'imminence d'une de ces crises nerveuses dont s'accompagnent
souvent les accouchements prématurés. Elle me reconnut et me fit signe
qu'elle ne pouvait pas parler. Son souffle était court, sa mâchoire
contractée. Elle eut la force de prendre ma main, qu'elle mit sur sa
poitrine. Je sentais aux pulsations de son corps, comme à la chaleur de
ses doigts, que la fièvre la brûlait. Ma présence pourtant lui fit du
bien. Les secousses dont ses membres étaient agités s'arrêtèrent pour
quelques instants. Elle respira plus régulièrement, et elle se retourna
vers le mur, comme si elle allait essayer de dormir. Après dix minutes
de ce faux sommeil, de nouveaux phénomènes se manifestèrent qui ne
pouvaient plus laisser cette espérance d'une attente jusqu'au lendemain.
Les convulsions reprenaient plus violentes. Elles se calmèrent encore,
pour revenir, plus fortes chaque fois. La bonne Bouveron allait et venait
entre la cuisine et sa chambre, me proposant tour à tour tous les remèdes
que lui suggérait son expérience de commère de village. Son épouvante
augmentait la mienne, à cause d'un très petit détail, mais trop
significatif: évidemment elle croyait que ma femme allait mourir, et elle
continuait à ne pas même prononcer le nom de Raillard. Le connaissant,
elle considérait donc comme inutile tout appel à la pitié du
révolutionnaire. Que pouvait-il arriver pourtant si je m'adressais à lui?
Qu'il me fît arrêter sur le champ comme suspect, que ma femme agonisât
toute seule. Notre situation était bien terrible. Séparés, elle serait
pire. Non, je ne devais pas courir ce risque, plus effrayant que tout le
reste; et je répétais mon cri d'avant la rencontre avec Mme Poirier: «Que
faire? que faire?...»