Nous n'avions pas fait cinq cents pas, le ralentissement de la démarche
de ma compagne me prouva que son énergie avait préjugé de ses forces.
Encore cinq cents autres pas, elle s'arrêta: «Je ne peux plus,» dit-elle,
et, se laissant tomber sur une pierre, elle éclata en sanglots.
--«Je souffre trop,» gémit-elle. Ses mains s'étaient portées sur sa
ceinture. Quoiqu'elle fût enveloppée d'un manteau, la déformation de son
pauvre corps était trop visible pour que cette exclamation et ce geste ne
donnassent pas à ce cri de douleur la signification d'une menace, à
laquelle je n'avais pas voulu songer. Henriette était tout près d'achever
le huitième mois de sa grossesse. Si elle allait accoucher avant terme,
là, sous cette bise froide, sur cette neige gelée, loin de tout
secours!... J'essayai de la soulever de terre pour l'emporter, où?... où?
Mais vers la ville dont la silhouette toujours dressée sur l'horizon
m'avait épouvanté tout à l'heure, et maintenant elle m'apparaissait comme
l'asile où du moins ma bien aimée aurait un toit pour protéger sa chair
frissonnante, un lit pour étendre ses membres secoués par le grand
travail, des langes pour recevoir notre enfant, s'il devait naître!
J'étais robuste alors et jeune. Je lui demandai d'assurer ses bras autour
de mon cou et je marchai encore deux cents pas avec cet adoré fardeau...
Et puis, je sentis moi-même ma vigueur défaillir. Je dus m'arrêter à mon
tour.
--«Tu vois bien,» reprit-elle, quand je l'eus reposée à terre, et d'une
voix si faible que je l'entendais à peine: «Tu vois bien que c'est
impossible. Embrasse-moi, mon ami, et dis-moi adieu... Oui, _à Dieu_,»
répéta-t-elle en séparant les deux mots, «laisse-moi à Lui, qui me
sauvera s'il veut me sauver. Et s'Il ne le veut pas, Il sait pourquoi et
je ferai mon sacrifice... Mais toi, va-t'en, va-t'en, mon amour! Qu'ils
ne te prennent pas! Qu'ils ne te lient pas tes chères mains! Qu'ils ne
te...» Agenouillé devant elle, j'essayais de l'apaiser. Le geste
passionné, par lequel elle serra ma tête contre son cœur, avait une
horrible éloquence. Elle voyait la guillotine et le couperet. «Allons,
adieu... Et va-t'en!»
--«Non,» lui répondis-je. «Je ne te quitterai pas... Mais que faire, que
faire?»
--«Partir,» insista-t-elle, «leur échapper, toi, du moins...»
--«Oui,» m'écriai-je, «mais avec toi... Écoute...» Un petit bruit de
grelots se faisait entendre au loin. «C'est une voiture qui approche.
Notre homme revient pour aller nous dénoncer... Ah! si c'était lui! Mais
qui que ce soit, il faudra bien qu'il nous prenne!»
Ainsi, moins d'une heure après avoir renvoyé, au risque de la vie, une
voiture qui était à moi et un cocher dont j'étais presque sûr, j'allais
comme un voleur de grand chemin, arrêter, à la nuit tombante, l'équipage
d'un voyageur inconnu avec lequel je devrais sans doute me battre!
L'incohérence de mes résolutions dans des circonstances si graves eût
mérité un châtiment. Il me fut épargné. Ce voyageur se trouvait être une
femme d'un certain âge qui conduisait à la ville, non sans redouter
elle-même une mauvaise rencontre, au trot d'un mauvais bidet, une
carriole chargée de légumes. Cinq minutes de conversation suffirent pour
qu'elle devinât la vérité:
--«Montez, madame,» dit-elle à Henriette après les premiers pourparlers,
«et vous aussi, monsieur. Mais ne répondez pas à la barrière. On
reconnaîtrait que vous n'êtes pas d'ici, ni de Suisse,» ajouta-t-elle.
«Je dirai que vous êtes des cousins à moi... Je vous mènerai chez ma
sœur qui vous logera. Avant de partir, son maître lui a recommandé de
recueillir tous les ci-devants qui passeraient...»
J'aime à rapporter ces discours de la mère Poirier--et à écrire cet
humble nom--comme un témoignage qu'il restait encore de braves gens dans
ce qui avait été le doux pays de France. S'ils avaient osé se soulever
tous, hommes et femmes, et faire bloc, qu'ils auraient eu vite raison des
brigands au pouvoir,--une poignée et combien lâches! On l'a trop vu quand
ils se sont trouvés devant Bonaparte. Mais en 93, les braves gens ne
savaient que mourir et pardonner. La mère Poirier devait m'en donner
aussitôt une preuve saisissante:
--«Qui était le maître de votre sœur?» lui demandai-je, comme la
carriole s'ébranlait. Je n'avais pas protesté contre le mot de ci-devant.
De quoi m'eût-il servi de discuter avec la maraîchère? J'étais tellement
à sa merci!
--«C'était M. François, le curé de Morteau,» répondit-elle.
--«Et il est parti?» interrogeai-je.
--«Ils l'ont arrêté, monsieur, et ils l'ont guillotiné.»
Mme de Fleury poussa un petit cri, et elle se serra contre moi. La mère
Poirier, préoccupée de bien diriger sa bête dans la nuit, enfin venue, ne
remarqua pas ces deux signes d'une épouvante qu'elle augmenta en
continuant:
--«Ils ne sont pourtant pas trop mauvais à Morteau, mais il y a
Raillard...»
--«Qui est Raillard?» demandai-je.
--«Vous ne connaissez pas Raillard?» reprit-elle. «C'est vrai, vous
n'êtes pas du pays. Mais on prétend qu'il fait tout ce qu'il veut, même à
Paris. C'est le médecin... ou c'était...» rectifia-t-elle. «Presque
personne ne s'adresse plus à lui. On va chez M. Couturier.»
--«M. Raillard est le chef des Jacobins de Morteau?» insistai-je. «Il est
le président du club?»
--«Pourquoi faites-vous comme si vous ne le connaissiez pas alors?»
dit-elle, et dans l'ombre je vis poindre aux yeux de la paysanne une
lueur de défiance. La sœur de la servante du curé guillotiné soupçonnant
d'espionnage un duc de Fleury, quel symbole d'une époque dont la plus
triste caractéristique fut celle-là, les persécutés s'évitant les uns les
autres! Cette impression ne se dissipa qu'une fois la porte de la petite
ville franchie et quand Mme Poirier eut constaté, au tremblement presque
convulsif de ma femme, que nous étions bien des fugitifs en proie aux
affres d'un mortel danger.
--«Pardi, madame,» s'écria-t-elle, ingénûment, «ça n'a pas l'air
gracieux, mais ça m'a fait plaisir de sentir que vous aviez peur quand
j'ai crié au garde: «C'est mon cousin et ma cousine...» S'ils savaient ce
que je vous ai dit sur Raillard, ils m'enverraient rejoindre ce bon M.
François. Et dame, j'ai un mari et deux enfants, et je voudrais bien voir
avec eux de meilleurs temps!... Mais nous approchons de chez ma sœur.
Ils la laissent tranquille, elle, parce qu'elle a été la sœur de lait de
défunte Mme Raillard. Rapport à çà, _il_ ne l'a pas fait arrêter... Ç'a
été un brave homme autrefois, vous savez, et savant!... Ce sera le
chagrin de cette mort qui lui aura troublé la cervelle; et puis ces
nouvelles idées. Il ne boit que de l'eau, cet homme-là. Il ne mange pas.
Il ne vit que dans ses livres. Il en a deux chambres toutes pleines. Je
vous demande un peu: tant savoir, pour devenir si méchant!... Tenez,
monsieur, voyez Jeannot...» Elle désignait son cheval du bout de son
fouet. «Il ne sait pas lire, lui, et il connaît tout ce qu'il a besoin de
connaître... C'est la porte de ma sœur. Voyez. Il s'arrête seul. Je ne
remue pas les guides. Oui, mon garçon, tu es arrivé... Tu vas manger
l'avoine dans un quart d'heure.»