II

Nous n'avions pas fait cinq cents pas, le ralentissement de la démarche

de ma compagne me prouva que son énergie avait préjugé de ses forces.

Encore cinq cents autres pas, elle s'arrêta: «Je ne peux plus,» dit-elle,

et, se laissant tomber sur une pierre, elle éclata en sanglots.

--«Je souffre trop,» gémit-elle. Ses mains s'étaient portées sur sa

ceinture. Quoiqu'elle fût enveloppée d'un manteau, la déformation de son

pauvre corps était trop visible pour que cette exclamation et ce geste ne

donnassent pas à ce cri de douleur la signification d'une menace, à

laquelle je n'avais pas voulu songer. Henriette était tout près d'achever

le huitième mois de sa grossesse. Si elle allait accoucher avant terme,

là, sous cette bise froide, sur cette neige gelée, loin de tout

secours!... J'essayai de la soulever de terre pour l'emporter, où?... où?

Mais vers la ville dont la silhouette toujours dressée sur l'horizon

m'avait épouvanté tout à l'heure, et maintenant elle m'apparaissait comme

l'asile où du moins ma bien aimée aurait un toit pour protéger sa chair

frissonnante, un lit pour étendre ses membres secoués par le grand

travail, des langes pour recevoir notre enfant, s'il devait naître!

J'étais robuste alors et jeune. Je lui demandai d'assurer ses bras autour

de mon cou et je marchai encore deux cents pas avec cet adoré fardeau...

Et puis, je sentis moi-même ma vigueur défaillir. Je dus m'arrêter à mon

tour.

--«Tu vois bien,» reprit-elle, quand je l'eus reposée à terre, et d'une

voix si faible que je l'entendais à peine: «Tu vois bien que c'est

impossible. Embrasse-moi, mon ami, et dis-moi adieu... Oui, _à Dieu_,»

répéta-t-elle en séparant les deux mots, «laisse-moi à Lui, qui me

sauvera s'il veut me sauver. Et s'Il ne le veut pas, Il sait pourquoi et

je ferai mon sacrifice... Mais toi, va-t'en, va-t'en, mon amour! Qu'ils

ne te prennent pas! Qu'ils ne te lient pas tes chères mains! Qu'ils ne

te...» Agenouillé devant elle, j'essayais de l'apaiser. Le geste

passionné, par lequel elle serra ma tête contre son cœur, avait une

horrible éloquence. Elle voyait la guillotine et le couperet. «Allons,

adieu... Et va-t'en!»

--«Non,» lui répondis-je. «Je ne te quitterai pas... Mais que faire, que

faire?»

--«Partir,» insista-t-elle, «leur échapper, toi, du moins...»

--«Oui,» m'écriai-je, «mais avec toi... Écoute...» Un petit bruit de

grelots se faisait entendre au loin. «C'est une voiture qui approche.

Notre homme revient pour aller nous dénoncer... Ah! si c'était lui! Mais

qui que ce soit, il faudra bien qu'il nous prenne!»

Ainsi, moins d'une heure après avoir renvoyé, au risque de la vie, une

voiture qui était à moi et un cocher dont j'étais presque sûr, j'allais

comme un voleur de grand chemin, arrêter, à la nuit tombante, l'équipage

d'un voyageur inconnu avec lequel je devrais sans doute me battre!

L'incohérence de mes résolutions dans des circonstances si graves eût

mérité un châtiment. Il me fut épargné. Ce voyageur se trouvait être une

femme d'un certain âge qui conduisait à la ville, non sans redouter

elle-même une mauvaise rencontre, au trot d'un mauvais bidet, une

carriole chargée de légumes. Cinq minutes de conversation suffirent pour

qu'elle devinât la vérité:

--«Montez, madame,» dit-elle à Henriette après les premiers pourparlers,

«et vous aussi, monsieur. Mais ne répondez pas à la barrière. On

reconnaîtrait que vous n'êtes pas d'ici, ni de Suisse,» ajouta-t-elle.

«Je dirai que vous êtes des cousins à moi... Je vous mènerai chez ma

sœur qui vous logera. Avant de partir, son maître lui a recommandé de

recueillir tous les ci-devants qui passeraient...»

J'aime à rapporter ces discours de la mère Poirier--et à écrire cet

humble nom--comme un témoignage qu'il restait encore de braves gens dans

ce qui avait été le doux pays de France. S'ils avaient osé se soulever

tous, hommes et femmes, et faire bloc, qu'ils auraient eu vite raison des

brigands au pouvoir,--une poignée et combien lâches! On l'a trop vu quand

ils se sont trouvés devant Bonaparte. Mais en 93, les braves gens ne

savaient que mourir et pardonner. La mère Poirier devait m'en donner

aussitôt une preuve saisissante:

--«Qui était le maître de votre sœur?» lui demandai-je, comme la

carriole s'ébranlait. Je n'avais pas protesté contre le mot de ci-devant.

De quoi m'eût-il servi de discuter avec la maraîchère? J'étais tellement

à sa merci!

--«C'était M. François, le curé de Morteau,» répondit-elle.

--«Et il est parti?» interrogeai-je.

--«Ils l'ont arrêté, monsieur, et ils l'ont guillotiné.»

Mme de Fleury poussa un petit cri, et elle se serra contre moi. La mère

Poirier, préoccupée de bien diriger sa bête dans la nuit, enfin venue, ne

remarqua pas ces deux signes d'une épouvante qu'elle augmenta en

continuant:

--«Ils ne sont pourtant pas trop mauvais à Morteau, mais il y a

Raillard...»

--«Qui est Raillard?» demandai-je.

--«Vous ne connaissez pas Raillard?» reprit-elle. «C'est vrai, vous

n'êtes pas du pays. Mais on prétend qu'il fait tout ce qu'il veut, même à

Paris. C'est le médecin... ou c'était...» rectifia-t-elle. «Presque

personne ne s'adresse plus à lui. On va chez M. Couturier.»

--«M. Raillard est le chef des Jacobins de Morteau?» insistai-je. «Il est

le président du club?»

--«Pourquoi faites-vous comme si vous ne le connaissiez pas alors?»

dit-elle, et dans l'ombre je vis poindre aux yeux de la paysanne une

lueur de défiance. La sœur de la servante du curé guillotiné soupçonnant

d'espionnage un duc de Fleury, quel symbole d'une époque dont la plus

triste caractéristique fut celle-là, les persécutés s'évitant les uns les

autres! Cette impression ne se dissipa qu'une fois la porte de la petite

ville franchie et quand Mme Poirier eut constaté, au tremblement presque

convulsif de ma femme, que nous étions bien des fugitifs en proie aux

affres d'un mortel danger.

--«Pardi, madame,» s'écria-t-elle, ingénûment, «ça n'a pas l'air

gracieux, mais ça m'a fait plaisir de sentir que vous aviez peur quand

j'ai crié au garde: «C'est mon cousin et ma cousine...» S'ils savaient ce

que je vous ai dit sur Raillard, ils m'enverraient rejoindre ce bon M.

François. Et dame, j'ai un mari et deux enfants, et je voudrais bien voir

avec eux de meilleurs temps!... Mais nous approchons de chez ma sœur.

Ils la laissent tranquille, elle, parce qu'elle a été la sœur de lait de

défunte Mme Raillard. Rapport à çà, _il_ ne l'a pas fait arrêter... Ç'a

été un brave homme autrefois, vous savez, et savant!... Ce sera le

chagrin de cette mort qui lui aura troublé la cervelle; et puis ces

nouvelles idées. Il ne boit que de l'eau, cet homme-là. Il ne mange pas.

Il ne vit que dans ses livres. Il en a deux chambres toutes pleines. Je

vous demande un peu: tant savoir, pour devenir si méchant!... Tenez,

monsieur, voyez Jeannot...» Elle désignait son cheval du bout de son

fouet. «Il ne sait pas lire, lui, et il connaît tout ce qu'il a besoin de

connaître... C'est la porte de ma sœur. Voyez. Il s'arrête seul. Je ne

remue pas les guides. Oui, mon garçon, tu es arrivé... Tu vas manger

l'avoine dans un quart d'heure.»

La dame qui a perdu son peintre · 第 30 / 83 题