SOUS LA TERREUR

_A Henri Gervex._

Le hasard d'une villégiature à Nemours m'avait amené à visiter un château

bien connu de tous ceux qui s'intéressent à l'architecture du seizième

siècle en France, celui de Fleury-les-Tours. On l'a nommé ainsi pour le

distinguer de l'autre Fleury, célèbre par le séjour du prétendant

Charles-Édouard, et qui dresse dans le voisinage de Courance sa jolie

construction de briques. Je ne discuterai pas le point controversé entre

archéologues: ce charmant bijou de pierre, construit par les ordres du

premier duc de Fleury, le favori de Louis XII, a-t-il servi de modèle à

cet autre bijou, qui le reproduit quasi-exactement, et qui est

Azay-le-Rideau, ou bien est-ce l'inverse? Je ne discuterai pas non plus

cet autre problème débattu indéfiniment dans les clubs: le propriétaire

actuel de Fleury-les-Tours a-t-il vraiment le droit de s'appeler le duc

de Fleury tout court, comme le jeune héros d'Agnadel? La contestation

dure avec l'autre branche de la famille depuis quelque cent cinquante

ans. Que son titre soit très authentique ou non, l'actuel duc de Fleury

le porte de manière à justifier toutes ses prétentions. Il emploie

admirablement une très grande fortune, héritée de sa mère, fille

elle-même d'un de ces gentilshommes verriers dont une tradition

séculaire se perpétue dans nos départements du nord. Le duc a eu le bon

esprit de ne pas confier à des intermédiaires la gérance de ses intérêts.

Quarante ans durant, il a dirigé en personne les vastes usines qu'il

possède près de Saint-Quentin. Son fils aîné s'en occupe maintenant. Ce

maniement direct de ses propres affaires a eu un résultat: le châtelain

de Fleury-les-Tours appuie ses prétentions sur douze cent mille francs de

revenu sans mésalliance, et le château est habité aussi noblement que le

méritent les sculptures des portes et les meneaux des fenêtres. Le

seigneur de cette exquise et grandiose demeure en a un très légitime

orgueil. Ceci soit dit pour expliquer comment il avait tenu, m'ayant

rencontré chez des amis communs, à m'en faire les honneurs, malgré mon

manque absolu de compétence dans la partie où il excelle. Il a réuni là

une collection d'armes à rivaliser celle du Palais-Royal à Madrid. Un

trait définira la parfaite politesse de ce vrai gentilhomme: durant la

visite à laquelle je fais allusion, il m'épargna le détail de son musée.

Un autre trait encore définira l'incompétence que je viens d'avouer: de

toutes les pièces incomparables, éparses dans les salles du château,--que

dis-je?--de tout le château lui-même, je ne me rappelle vraiment qu'une

petite toile, suspendue dans la chambre à coucher du maître du logis, et

cela moins pour elle-même, quoique ce soit une excellente peinture d'un

maître anonyme du dix-septième siècle français, qu'à cause de l'anecdote

qui s'y rattache. Cette prédominance de l'intérêt moral sur la beauté et

le pittoresque distingue essentiellement les écrivains des artistes. Une

grande erreur du romantisme fut d'avoir voulu unir ces deux types

d'intelligence, irréductibles l'un à l'autre.

Ce tableau, devant lequel je tombai aussitôt en arrêt, représentait un

sujet bien banal: une Nativité. La peinture avait la solidité qui décèle

un faire très exercé, cette minutie forte, dont la valeur reste

indiscutable à travers les variations du goût. Le saint Joseph, la

Vierge, le Bœuf, l'Ane, l'Enfant sur sa paille, étaient traités avec une

robustesse de touche où se reconnaissait l'influence de Philippe de

Champaigne, et une précision apprise en Flandre. Un détail d'une extrême

originalité trahissait une imagination de poète. La scène était placée,

comme d'habitude, dans une pauvre étable, éclairée par une fenêtre dont

le châssis se composait de deux barreaux, coupés l'un par l'autre à angle

droit. L'ombre de ce châssis se projetait sur le mur du fond, de telle

manière qu'une croix se dessinait sur le crépi blanc, démesurée,

fantomatique et pourtant distincte. Cet instrument du futur supplice

posait sa base juste au-dessus du berceau de l'enfant divin, endormi si

doucement! Entre cette croix et ce sommeil, entre cette menace et cette

sécurité, le contraste était poignant. J'avais un motif pour être

intéressé doublement par ce tableau. Je venais, en le regardant, de le

reconnaître. Oui, j'avais déjà vu cette disposition des personnages, et

ce reflet du châssis de fenêtre projeté en croix sur le mur blanc du

fond. Un nom me vint aux lèvres, que je prononçai étourdiment. Il est

rare qu'un collectionneur aime à posséder une réplique, et les quelques

autres tableaux réunis là prouvaient que le duc, spécialisé dans les

armes, ébauchait aussi un tout petit commencement de galerie.

--«Votre mémoire vous sert très bien», me répondit-il; «une copie de ce

tableau existe en effet chez Mme de ***.» Il répéta le nom que j'avais

dit, et qu'il est inutile de transcrire ici. «Ce sont des cousins à moi.

Vous auriez pu en voir une autre chez les ***» (je ne transcris pas non

plus cet autre nom) «et une autre chez les ***. Ceci est l'original, que

mon grand-père a laissé par testament à l'aîné de ses quatre enfants, qui

était mon père. Il a voulu que trois autres copies fussent faites pour

mes deux oncles et ma tante... Mme de *** ne vous a pas dit pourquoi?»

Et, sur ma réponse négative: «C'est naturel», reprit-il avec une amertume

hautaine. «Quand on a consenti à servir la Révolution, certains souvenirs

vous font honte.» Le père de Mme de *** a été, en effet, dans la

diplomatie sous Napoléon III. J'ai oublié d'indiquer que le duc verrier

est un de ces légitimistes intransigeants auxquels il a fallu l'ordre du

prince qui dort à Gœritz pour qu'ils acceptassent la fusion. Il

continua: «Je n'ai pas les mêmes motifs pour vous taire l'épisode qui

donne à ce petit tableau une valeur de relique. Vous me permettrez de

vous offrir la plaquette où j'ai fait imprimer le passage du testament de

mon grand-père dans lequel il explique cette volonté. Vous lirez ces

pages en vous en allant. Elles seront toujours aussi intéressantes qu'un

article de journal. Et du train dont nous marchons, elles risquent fort

de ressembler à ce que vous lirez dans les journaux de demain!...»

Le possesseur de cette «Nativité» s'était-il trompé en m'annonçant un

récit aussi saisissant que l'idée même de cette toile, associée à une

crise décisive de l'histoire de son aïeul? Le lecteur en jugera. Le duc,

m'ayant donné la permission d'utiliser ce document, je le copie tel quel.

Par les époques troublées comme celles que nous traversons, il est

toujours sain de se rappeler quelles terribles épreuves l'expérience de

certaines doctrines sociales imposa aux destinées privées, il n'y a pas

beaucoup plus d'un siècle. Ce n'est pas une raison pour croire, comme M.

de Fleury, à des identités absolues entre les événements. Mais la Commune

est si près de nous! Comment les sentiments traversés par les hommes qui

ont vécu sous la Terreur nous seraient-ils étrangers? Ce récit a donc un

certain intérêt d'actualité. Le voici, sous le titre que le duc lui avait

donné. _Note laissée par mon grand-père pour son fils aîné et qui

explique le codicille de son testament relatif à un tableau d'auteur_

_inconnu, représentant une Nativité._ A partir de maintenant c'est le

Fleury de 1793 qui tient la plume.

I

Quarante ans se sont écoulés entre le jour de Noël où j'écris ces lignes

(1833) et celui dont je veux retracer l'angoisse (1793). Pourtant aucune

des émotions traversées alors ne s'est effacée de mon esprit. Je n'ai

qu'à fermer les yeux pour revoir, distinctement, une plaine blanche de

neige, entre des montagnes, une route déserte, où de rares piétons et de

plus rares cavaliers cheminent, entre des arbres nus, sous un ciel

livide, dans lequel le soleil découpe un disque rouge. Je revois une

voiture roulant à travers ce morne paysage, sinistre comme l'atmosphère

qui planait alors sur la France. Ce véhicule cahotait sur un sol dont le

ravinage dénonçait l'incurie de la Révolution. Il emportait un homme de

trente ans et une jeune femme de vingt. Cet homme, mon fils, était votre

père, cette femme était votre mère. Elle était à la veille de vous avoir.

Son état de grossesse avancée lui rendait ce voyage bien douloureux. A

chaque secousse ses traits se décomposaient comme si elle allait mourir.

Ses paupières se fermaient sur ses prunelles, mouillées de larmes. Puis

sa volonté de ne pas ajouter à mes anxiétés lui donnait le courage de me

sourire, et elle me disait:

--«Ne vous tourmentez pas, mon ami. Dites au cocher de pousser les

chevaux. Dieu nous protège depuis notre départ. Il ne permettra pas que

nous échouions au moment d'arriver...»

Il était en effet assez extraordinaire que nous eussions parcouru sans

être inquiétés la distance entre Fleury-les-Tours et la petite ville de

la Franche-Comté dont nous approchions. C'était Morteau, à huit lieues

seulement de Locle, à moins d'une journée de La Chaux-de-Fonds et de la

Suisse. Nous avions choisi pour sortir de France, ce chemin détourné,

après avoir pris ostensiblement la route naturelle, celle de Châlons et

de Nancy. Je me souviens. Tandis que nous avancions péniblement, glacés

par le froid de cet après-midi, dans notre voiture achetée d'occasion et

à peine close, épiant, sans en avoir l'air, la physionomie de chaque

passant, avec quels remords je me reprochais de n'avoir pas émigré plus

tôt! Ce n'est pas que je me fusse laissé endormir, comme tant d'insensés,

par les illusions de la nuit du 4 août. J'avais toujours pensé que la

tempête déchaînée sur le pays serait sans pitié et qu'elle me frapperait

aussi, moi et les miens. Mais, en 91, j'avais rencontré Mlle de Miossens.

J'en étais devenu amoureux, et je n'étais pas parti. Henriette n'avait

plus son père. Elle habitait avec une mère malade un petit château pas

très éloigné du mien. Je m'étais tout de suite considéré comme le

protecteur de ces dames. D'ailleurs, ni elles ni moi n'avions encore été

menacés. J'avais demandé la main d'Henriette. Nous nous étions fiancés,

puis mariés. Ces événements nous avaient menés, de semaine en semaine,

jusqu'au terrible mois de janvier où le procès et l'exécution du Roi

inaugurèrent vraiment cette crise d'universelle consternation, si bien

nommée la Terreur. Aussitôt connue l'affreuse nouvelle, j'avais dit: «Il

faut partir.» A ce moment même Mme de Miossens était devenue plus

souffrante. La paralysie la rendait intransportable. Nous étions restés.

Je n'avais pas eu le courage de démontrer à sa fille qu'en agissant ainsi

nous nous perdions, sans espérance de sauver sa mère. La malade était

morte en août. Redevenus libres, nous avions remis de partir cette fois,

en constatant que Fleury continuait d'être ignoré par les Jacobins de

Nemours. Il en était de lui comme il en fut de Dampierre et de quelques

autres demeures seigneuriales, situées un peu à l'écart, dans des

contrées où ne se trouvait aucun meneur très énergique. Les lois sur les

biens des émigrés étaient implacables. Nous n'avions d'autre fortune que

nos deux châteaux et leurs dépendances. A la veille du premier enfant,

Henriette avait hésité à le ruiner d'avance. Très pieuse, elle avait

voulu voir une protection de la Providence dans la tranquillité

exceptionnelle où nous venions de vivre. J'avais cédé à son désir de ne

pas quitter notre manoir. Combien je me le reprochais maintenant! Un coup

de foudre nous avait réveillés de cette folle sécurité. Un représentant

du peuple avait débarqué à Nemours un matin. Il s'était fait remettre la

liste des propriétaires de la ville et des environs. C'était une table de

proscription toute dressée. Un vieux serviteur de ma famille l'avait

appris: des mandats d'amener allaient être lancés contre les suspects, et

naturellement contre moi d'abord. L'urgence du péril n'avait plus permis

l'hésitation. C'est ainsi que nous nous trouvions sur la route de Suisse

par cet après-midi de la fin de décembre. Un passeport, au nom du citoyen

et de la citoyenne Chardon, procuré par le fidèle avertisseur, nous avait

permis les étapes de ce long et dangereux voyage. Ce papier, revêtu du

timbre de la municipalité de Nemours, me qualifiait de citoyen suisse

retournant dans son pays, à cause de la santé de sa femme. La grossièreté

de cette ruse en avait jusqu'ici fait la réussite. Comment imaginer qu'un

duc de Fleury n'eût pas pris plus de précautions pour dépister les

limiers lancés à ses trousses? A l'approche de la frontière, ce misérable

chiffon de papier suffirait-il? Je me posais cette question avec une

épouvante grandissante, tandis que je cherchais à l'horizon la silhouette

de cette petite ville de Morteau où se jouerait le dernier acte du drame

de notre salut... Vers quatre heures, elle se dessina sur le ciel,

maintenant presque noir. La masse sombre des maisons offrait une

physionomie si étrangement sinistre que mon appréhension d'affronter là

un dernier examen de mon faux passeport devint intolérable. Le désir d'y

échapper me suggéra l'idée la plus évidemment déraisonnable que je pusse

concevoir:

--«Vous sentez-vous assez bien pour marcher deux heures?» dis-je à ma

compagne.

--«Oui,» répondit-elle. L'expression de ses yeux aurait dû m'avertir.

Mais dans ces fièvres de fuite on ne voit rien que l'issue possible.

--«Ce sera le dernier effort,» repris-je. «Il est nécessaire.» En même

temps, par des coups frappés à la vitre, j'avertissais le cocher

d'arrêter. J'avais engagé ce gros garçon sur sa mine nigaude, à Dijon, en

achetant la voiture. Qu'avait-il pensé des voyageurs qu'il conduisait

ainsi? Je me l'étais souvent demandé, et je m'étais comporté de manière à

dissiper de mon mieux ses doutes, s'il en avait. Il était fou, presqu'au

terme du voyage, de démentir d'un coup cette attitude. C'est pourtant ce

que je fis, en descendant de voiture à une demi-lieue peut-être de

Morteau, et je lui déclarai:

--«Je n'ai plus besoin de vos services, mon ami. Ma femme et moi

préférons continuer la route à pied. La voiture est à vous avec les

chevaux et ceci par-dessus le marché (je lui mettais dans la main un

rouleau de louis), si vous repartez de ce côté (je lui montrai la route

par où nous étions venus). Sinon...» J'avais tiré de ma poche un pistolet

que j'armai d'un geste déterminé. Le malheureux se mit à trembler de tous

ses membres:

--«Je vous obéirai, monsieur,» répondit-il, «je vous obéirai...»

--«C'est à l'instant qu'il faut partir,» insistai-je. «J'ai votre nom. Je

vous écrirai l'endroit où vous devez faire adresser les objets qui

resteront dans la voiture. Si dans six mois vous n'avez rien reçu, gardez

tout.»

L'homme balbutia un remerciement. Il m'aida, d'une main qui continuait de

trembler, à mettre sur mes épaules une espèce de havre-sac qui contenait

quelques effets indispensables. J'avais dans ma ceinture une dizaine

d'autres rouleaux d'or et des diamants. Il remonta sur son siège, sans

presque oser me parler. Je tenais toujours à la main mon pistolet levé.

Les chevaux tournèrent, avec l'accablement de bêtes fatiguées qui

comptaient coucher à l'écurie. Mais leur conducteur était si impatient de

n'être plus à la portée de mon arme qu'il trouva le moyen de les lancer

au grand trot. Mme de Fleury et moi, nous étions seuls. Nous n'avions

plus qu'à marcher en contournant la ville, pour arriver en Suisse. Elle

me dit: «Je suis prête.» Et nous commençâmes à nous diriger vers Morteau,

avec l'intention d'obliquer par le premier sentier à droite ou à gauche

pour rejoindre la grand'route de l'autre côté.

La dame qui a perdu son peintre · 第 29 / 83 题