III

--«Et vous avez cru une minute à toute cette histoire,» s'écria Cantoni,

en s'esclaffant de rire, lorsque Michel lui eut rapporté l'étonnante

déclaration du vieux peintre, et comment celui-ci s'était échappé sans

lui laisser le temps d'une réponse: «Je vous avais dit que ces

_glossateurs_ sont retors. Mais cette invention-là dépasse tout. C'est du

Goldoni de la meilleure manière...»

--«Et si c'était vrai, cependant?» insinua Steno.

--«Et si les chevaux de Saint-Marc se mettaient à galoper?» reprit

l'avocat. «D'ailleurs nous le saurons bien. Je vous ai déjà dit que je

vérifierai le remeublement du palais, fauteuil à fauteuil et clou à clou,

l'inventaire en main.»

--«Enfin supposons que ce soit vrai. Alors, mon oncle...»

--«Subirait sa seconde mort,» interrompit Cantoni qui bouffonna

davantage. «Qu'est-ce que cela peut bien lui faire, là où il est, et à

vous, mon cher Comte? Cette seconde mort de Broggi-Mezzastris, ce serait

la revanche du testament. Voilà tout... Soyez tranquille, vous ne l'aurez

pas sur la conscience. Ne bougeons plus. Maintenons fermement les termes

de ma lettre et voyons venir. Quoi? Mais quelques millions peut-être...»

En dépit des assurances du jovial homme de loi, Michel avait gardé de son

entretien avec l'énigmatique Gambara une impression trop forte. Il

n'accepta ce conseil de maintenir ses revendications qu'après une

véritable lutte intérieure. Il l'accepta, cependant, parce qu'il était

faible. Puis il éprouva un nouveau tourment de conscience, lorsqu'un mois

plus tard, Cantoni fut parti pour Bologne, sur un avis reçu du marquis

Bellini: toutes choses étaient rétablies dans le musée Broggi d'après la

lettre du testament. Qu'allait découvrir l'avocat? Le cœur du neveu

déshérité battait un peu quand, trois jours après, ledit Cantoni reparut,

ne s'étant fait annoncer que par une dépêche, et l'air passablement

décontenancé.

--«Le Gambara a-t-il trouvé le moyen de tout racheter?» fit-il en hochant

sa tête, toujours gouailleuse mais moins triomphante. «Tous les meubles

sont à leur place... J'avais découvert dans la ville un ancien valet de

chambre du Commandeur qui les a reconnus. Du reste, M. Broggi avait

beaucoup d'ordre. Il collectionnait aussi les factures. J'ai constaté que

c'étaient bien les mêmes objets. Le Gambara avait raison. C'est un musée

d'horreurs, au milieu duquel les tableaux ont des tristesses de

prisonniers, d'exilés. Et le coup de la seconde mort a bien failli avoir

lieu. Car j'ai entendu, entre autres discours des visiteurs, cette phrase

d'une anglaise à son époux: _What an awful cockney this old

Broggi-Mezzastris must have been, to buy such a lot of rubbish!_»

--«Quelle vilaine figure vous m'avez fait faire!» dit Michel qui, lui, ne

riait pas: «Ah! Cantoni, je ne vous pardonnerai pas...»

--«Patience!» interrompit l'avocat. Il avait tiré de sa poche une petite

brochure. «Voilà de quoi vous éviter ce remords... C'est le catalogue du

musée, réimprimé il y a quinze jours et augmenté d'une biographie du

Commandeur par le Gambara, dans laquelle je vous prie de déguster cette

phrase: «_Et ce n'était pas uniquement par ses qualités d'esprit que le

défunt commandeur Broggi-Mezzastris était admirable. C'était aussi par

les qualités du cœur..._» Écoutez: «_On peut voir dans son palais

jusqu'à quel point il a poussé le culte des souvenirs. Il a tenu à ne

rien changer aux meubles qui lui venaient de sa famille et dont l'aspect

seul fera comprendre aux plus aveugles combien cet homme de tant de

finesse, cet amateur si éclairé, au sens si exquis, a dû souffrir au

milieu d'un décor si peu en harmonie avec son goût..._» Ce n'est pas

tout... Il y a douze pages, oui, douze, qui contiennent des extraits de

lettres du Commandeur, authentiquant ses tableaux et en donnant les

raisons... Si l'on envoyait l'huissier à notre homme pour le sommer de

fournir les originaux de cette correspondance?...»

--«Ne plaisantez plus, Cantoni,» répondit Steno, dont le visage aux

nobles traits exprimait une émotion grandissante. «Vous et moi, nous

avons traité ce Gambara de captateur et de voleur. J'irai lui faire des

excuses, entendez-vous. C'est tout simplement un cœur sublime de

reconnaissance et de dévouement.»

--«Il me gâte mes notions de la nature humaine,» dit l'avocat avec une

demi-colère. «C'est bien la peine d'avoir plaidé vingt ans pour en

arriver là!... Il faut que j'aie vu les inventaires de mes yeux, de ces

deux yeux, et ils sont bons, pour que je croie que nous ne sommes pas

mystifiés... Ma seule consolation, c'est que les «Tedeschi» ne vont pas

manquer de citer dans leurs pédantesques bouquins, qu'ils prennent pour

de la critique d'art, les opinions du connaisseur émérite que fut le

commandeur Broggi-Mezzastris! C'est le point d'ironie, comme on disait

jadis dans les écoles... Avouez que la consolation est maigre, quand on

pense que si le Gambara avait vraiment brocanté quelques meubles, nous

aurions peut-être fait casser le testament...» Et se reprenant à rire:

«Espérons que le prochain conservateur du musée découvrira la fraude des

lettres et cette fois ce sera la troisième et définitive mort de

Broggi-Mezzastris.»

1904.

I

UNE NUIT DE NOËL

La dame qui a perdu son peintre · 第 28 / 83 题