Ce n'était rien, cette réponse. Il était plus que légitime, nécessaire,
que le surveillant en chef des trésors du musée Broggi-Mezzastris
conservât par devers lui ces clefs d'un garde-meubles où se trouvaient
sans doute des objets de grande valeur, et non encore classés. Le temps
mis à organiser et à ouvrir les galeries s'expliquait par un fait bien
naturel. Le Commandeur était mort très âgé. Il avait sans doute laissé
les appartements où il avait fini ses jours et leur mobilier, dans un
état d'usure qui exigeait de longues réparations. Cette hypothèse n'était
pas seulement la plus vraisemblable. Elle était la seule. Elle ne se
présenta même pas une seconde à l'esprit du neveu dépossédé.
--«Oui,» se répétait-il au contraire, une fois franchi le seuil du
palais. «Voilà qui est bien extraordinaire... Cet appartement dégarni?
Ces meubles sous clef? Qu'est-ce que cela signifie?... Ce Gambara,
aurait-il profité de sa situation pour exécuter un coup de brocantage?...
Pourquoi non? Qu'il soit un gredin, comment en douter, après cette
savante captation? Quel scrupule l'aurait retenu? Qui donc ira vérifier,
quand on remettra le tout en place, s'il manque un fauteuil, une table,
une chaise? Le sieur Gambara sera chargé de surveiller le réaménagement.
Ah! la bonne farce!... Parbleu, il aura vendu à quelque antiquaire, un de
ceux qui l'ont placé _casa_ Broggi, pour une centaine de mille francs
d'objets. Avec le goût de mon oncle, et à en juger d'après les tableaux,
des meubles de premier ordre remplissaient ce palais. Au prix où sont les
bois aujourd'hui, il ne faut pas beaucoup de fauteuils pour faire cent
mille francs... On a dû dresser un inventaire, à la mort du Commandeur.
Où est-il? Chez les gens de loi. Qui s'avisera d'aller l'y consulter?...
Qui? Et pourquoi pas moi?... Quelle idée!... Mais si je mettais mon bon
ami Cantoni sur cette piste? Il voulait attaquer le testament sous
n'importe quel prétexte. Je l'en ai empêché à l'époque. Ce procès ne me
semblait pas juste... Les choses changent, dès l'instant que le testament
n'est appliqué, ni dans sa lettre, ni dans son esprit. Car il ne l'est
pas. Mon oncle a voulu laisser à Bologne, sa maison, comme il l'habitait.
Il ne l'habitait pas telle que je viens de la voir... Donc le testament
est faussé... Décidément j'en parlerai à Cantoni...»
Ce roman de soupçon, pris et repris, avait fait certitude dans
l'imagination de Michel Steno, quand il débarqua sur le quai de la gare à
Venise, vingt-quatre heures après sa visite au palais Broggi-Mezzastris.
Le soir même, il allait, suivant l'invariable coutume de ses compatriotes
nobles ou plébéiens, riches ou pauvres, prendre des glaces _in piazza_.
Dix minutes plus tard il retrouvait l'avocat Cantoni, et tout de suite il
lui communiquait ses doutes, qui n'en étaient déjà plus, sur la gestion
du captateur Gambara. Cette consultation, prolongée indéfiniment, en
allant et venant, sous les arcades, eut pour conséquence immédiate,
vingt-quatre autres petites heures plus tard, l'expédition officielle par
le dit Cantoni d'une lettre sur papier timbré. Au nom du «très noble
homme» Michel Steno, patricien Vénitien, l'avocat signalait au «très
illustre» marquis Bellini, de Bologne, président du conseil du musée
Broggi-Mezzastris, la grave infraction faite au testament. Cantoni citait
le texte du codicille qui portait très exactement que «rien ne devait
être changé dans le palais». Il ajoutait que si les pièces n'étaient pas,
dans un délai normal, remises en l'état consigné sur l'inventaire après
décès, M. le comte Michel Steno se croirait obligé, à son très grand
regret, en sa qualité de plus proche héritier, d'introduire une action en
justice.
--«Aucun doute,» avait conclu le subtil homme d'affaires, «que le marquis
Bellini ne donne des ordres pour réparer une irrégularité qu'il ignore
certainement. Il faudra que le Gambara représente les meubles. Il les
représentera. Pas tous, et pour cause. C'est là que je l'attends. J'écris
par le même courrier à mon confrère de Bologne, qui a été chargé de la
succession, de me faire tenir le double de l'inventaire. C'est de droit.
Sitôt averti que le mobilier a été remis dans les salles, je me
transporte là-bas en personne, cet inventaire en main. Je vérifie
fauteuil après fauteuil, clou après clou. Le Gambara est convaincu de
vol. Mais s'il a volé, il a capté... Voyez-vous la suite, monsieur le
Comte?... Le procès est au bout, et un bon procès. La ville transigera.
Je vous l'avais dit, il y a deux ans.»
--«Que le Gambara soit seulement châtié,» avait répondu Michel. «Ce sera
déjà une petite satisfaction.»
--«Il le sera,» avait repris l'avocat. «J'en fais mon affaire, et du
procès aussi. Mais le personnage est évidemment très retors. Il ne se
laissera pas prendre sans avoir essayé quelque tour de son métier. Il est
de Bologne, le pays des _glossateurs_. Nous sommes de Venise, nous, celui
des Inquisiteurs d'État. Nous aurons le bon bout. Je voudrais le voir
sortir de là, s'il a vendu des meubles et s'il ne peut les
représenter!... Et qu'il en ait vendu, c'est trop clair. Ça pue
l'escroquerie, cette affaire, à plein nez. Patience, mon cher Comte,
patience. Nous aurons notre procès. Et je parle de transaction? Mais
pourquoi en accepterions-nous, si l'on a capté? Nous n'en accepterons
pas, et le testament sera cassé... Et alors...» Et il eut le clignement
d'yeux d'un chicaneur devant la perspective d'un de ces litiges qui,
d'appel en appel, durent des années et font la gloire des
basochiens,--et leur fortune.
--«Cantoni aurait-il vraiment raison?» se demandait Steno, une semaine
plus tard, en tournant et retournant entre ses doigts une carte de visite
trouvée sur le plateau de la table dans le vestibule de son palais, au
retour d'une promenade en gondole. Cette carte portait le nom de «Luigi
Gambara, conservateur général du musée Broggi-Mezzastris.» Au-dessous de
ce titre, qui tenait deux lignes, le visiteur avait écrit au crayon
quelques mots. Ils justifiaient trop les soupçons de Michel lui-même et
les accusations de l'avocat: «Aura l'honneur de se présenter de nouveau
aujourd'hui, à cinq heures, et prie instamment monsieur le comte Steno,
de lui accorder un entretien personnel, pour une communication
extrêmement importante.» Une adresse suivait, celle de l'hôtel où le
voleur était descendu à Venise. N'était-ce pas un aveu de vol en effet
que cette démarche, tentée en dehors et à côté des hommes de loi, alors
que la plainte de Cantoni au marquis Bellini posait la question sur un
terrain purement juridique? Le conservateur général du musée Broggi, qui
aurait dû plutôt s'appeler le dévaliseur, venait implorer la pitié de
l'héritier dépouillé jadis par ses soins, afin d'arrêter une enquête dont
l'issue menaçait d'être trop redoutable.
--«Ça va être une scène grotesque,» se dit Michel. «Je ne le recevrai
pas. Ou mieux, je le recevrai, deux minutes, pour qu'il sache bien que je
n'agis poussé par personne et que ma résolution ne bougera pas... Il est
perdu, et c'est bien fait.»
Le descendant des doges était dans ces dispositions peu bienveillantes,
lorsqu'à l'heure dite le gondolier, qui lui servait de valet de
chambre--à la Vénitienne, toujours--introduisit le personnage attendu.
Michel vit entrer un petit homme, âgé, chétif, de pauvre mine, tout
blanc, tout voûté, avec un de ces visages à la fois délicats et humbles,
fins et craintifs, où se devine ce mélange singulier d'une intelligence
très vive et d'une incurable défiance de soi, qui fait le «raté
supérieur», pour emprunter à un humoriste une expression qui mériterait
de passer dans la langue, tant elle est exacte. Les yeux de Gambara
étaient brûlants de fièvre et très bleus. Ils paraissaient plus clairs
par le contraste avec le teint jaune et brouillé, qui révélait des années
de misère physiologique, de nourriture insuffisante, de travaux
excessifs, d'inquiétudes sans cesse renouvelées. La mise était pauvre,
mais décente. Cet ensemble était malheureux--si l'on peut dire. Il ne
dégageait rien de commun, rien surtout qui s'accordât aux accusations que
Michel avait portées, dans son esprit, d'abord contre le talent
d'intrigue, puis contre la probité de cet étrange visiteur. L'idée
préconçue était trop forte pour que le neveu du commandeur Broggi
n'interprétât pas aussitôt, dans le sens le plus défavorable, cette
attitude presque douloureusement gênée. Lui, qui avait pour les
mendiants de sa ville des courtoisies dignes de son nom, il n'invita même
pas le nouveau venu à s'asseoir, et il l'accueillit d'une phrase où le
mépris ne se dissimulait guère:
--«Vous avez tenu à me parler, monsieur Gambara, et je vous ai reçu, pour
couper court dès maintenant à toute autre démarche de ce genre. Vous vous
proposez, n'est-il pas vrai, de m'entretenir du message que mon avocat,
M. Cantoni, a fait parvenir en mon nom à M. le marquis Bellini? C'est
inutile. J'entends que cette affaire, si affaire il y a, passe par la
voie légale.»
--«Il n'y a pas d'affaire, monsieur le Comte,» répondit Gambara, «et il
n'y en aura pas. C'est votre droit strict, comme neveu de mon regretté
bienfaiteur, de tenir la main à ce que son testament soit exécuté à la
lettre. J'ai donné des ordres en conséquence. Si vous persistez dans
cette volonté, après ces quelques minutes d'entretien, les appartements
seront remis exactement dans l'état où ils se trouvaient le jour de la
mort de M. le commandeur Broggi-Mezzastris... Seulement, cet entretien
est si confidentiel! J'ai peur...»
--«Que l'on ne nous écoute?» interrompit Steno. Il avait en effet reçu le
peintre dans l'immense pièce qui sert d'antichambre aux palais de Venise
et que l'on appelle la _Sala_. «Mais, monsieur, je n'ai rien à vous dire,
et je prétends ne rien entendre que tous mes gens, et tous mes
compatriotes au besoin, ne puissent écouter, s'ils le veulent. Je
n'accepte pas d'entretien confidentiel... Vous semblez croire que je peux
revenir sur ma décision. Je n'y reviendrai pas. Permettez-moi de
m'étonner que vous ayez même pu concevoir une telle idée. Un testament ne
s'interprète pas. Il s'exécute. J'ai voulu que celui de mon oncle fût
exécuté. Il le sera. Convenez-en: il est assez étrange que le
bénéficiaire le plus favorisé force un parent déshérité à lui rappeler un
principe d'ordre si élémentaire. Vous y avez gravement manqué. Vous avez
sans doute un motif pour cela. Ce n'est pas à moi que vous avez à dire ce
motif. C'est à M. le marquis Bellini, qui vous priera peut-être de le
dire à quelqu'un d'autre.»
--«A quelqu'un d'autre?» balbutia Gambara, comme stupéfié.
--«Mais oui, monsieur,» insista durement Michel Steno. «Au procureur du
Roi, par exemple.»
La brutalité de cette allusion si directe ne permettait pas l'équivoque.
Le vieillard pâlit affreusement. Ce fut au tour de Michel Steno de
demeurer étonné: il vit soudain un éclair d'indignation jaillir de ces
prunelles, tout à l'heure implorantes, une révolte de fierté transfigurer
ce visage humilié. La secousse avait été si violente que l'infortuné ne
trouva pas de souffle d'abord pour articuler ses mots. Ses lèvres
s'agitèrent sans émettre un son. Enfin, d'une voix étouffée, il put
répondre:
--«Alors, monsieur le Comte, vous croyez cela de moi, que j'ai commis
quelque action qui pourrait me conduire devant les tribunaux, que j'ai
abusé du dépôt dont j'avais la garde, sans doute?... C'est le sens de vos
paroles. Elles ne sauraient pas en avoir un autre... Je comprends,»
continua-t-il, d'un accent saccadé maintenant. «Si les meubles ne sont
pas dans les appartements, c'est parce que j'en ai vendu une partie...
Voilà ce que vous croyez, n'est-ce pas?... S'il en est ainsi, vous avez
raison, monsieur le Comte, toute conversation entre nous est inutile...
Adieu, monsieur. Adieu. J'ai l'honneur de vous saluer...»
Il avait marché vers la porte, après avoir jeté ce cri de protestation,
où frémissait la souffrance presque sauvage de l'honnête homme outragé.
Arrivé au bout de la _Sala_, et la main sur la poignée de la porte,
Gambara s'arrêta. Il revint droit sur son insulteur, et, les prunelles
dans ses prunelles:
--«Non, monsieur le Comte,» commença-t-il. «Je ne m'en irai pas de la
sorte. A cause de votre oncle, qui a été si bon envers moi, qui nous a
sauvés de la misère, les miens et moi, je parlerai. Vous saurez la
vérité, toute la vérité. Je vous la dirai, non pas pour moi, pour lui,
pour sa mémoire. C'était pour vous adjurer de m'aider dans mon œuvre de
piété envers cette chère mémoire que j'étais venu. J'accomplirai mon
dessein. Vous agirez ensuite comme vous jugerez devoir agir... si
seulement vous m'avez cru!» ajouta-t-il avec un sourire, un rictus
plutôt, d'une amertume infinie. «Ne m'interrompez pas,» fit-il sur un
geste de Michel Steno. «Quand M. Broggi-Mezzastris m'a nommé le
conservateur de son musée, j'ai bien supposé que la famille me
soupçonnerait d'avoir inspiré le testament... Hé bien! monsieur le Comte,
sur mon salut éternel, ce n'est pas vrai. De son vivant j'ai tout ignoré
des dispositions de votre oncle... Tout? Non...» rectifia-t-il. «J'ai
toujours cru qu'il formait sa galerie pour la laisser à la ville, au
moins la plus grande partie. J'ai toujours cru aussi qu'il en serait
comme des tableaux donnés par M. le sénateur Morelli à Bergame--que ce
legs figurerait dans une des salles de la Pinacothèque publique... Mon
rôle auprès de votre oncle, monsieur le Comte, s'est borné à ceci. Il y a
vingt ans, j'en avais quarante-cinq. J'étais dans la misère la plus
noire. Après avoir eu de grandes ambitions d'artiste, j'en étais réduit à
restaurer des tableaux pour le compte d'un antiquaire. M.
Broggi-Mezzastris commençait alors sa collection. Mon antiquaire entre en
pourparlers avec lui, afin de lui vendre un tableau faux, que je savais
tel. Le hasard veut que je sois témoin du débat entre eux. M.
Broggi-Mezzastris parti, je préviens mon patron que je ne me rendrais pas
complice d'un vol par mon silence. Cet homme crut que je voulais
simplement ma part dans l'affaire. Elle était grosse. Il ne s'agissait de
rien moins que d'un prétendu Giorgione et de quarante mille francs. Il
m'offre de me payer ma discrétion. Je refuse son argent. Il me menace de
sa vengeance si je parlais. Je bravai sa menace et je prévins M.
Broggi-Mezzartris. Vous penserez sans doute que j'espérais trouver de ce
côté plus d'avantages. Pensez-le, monsieur le Comte... Votre oncle, lui,
ne le pensa point. Cet homme excellent jugeait le cœur des autres
d'après le sien. Ma démarche le toucha. Il m'interrogea sur mon
existence. Me voyant si pauvre, il me donna du travail. J'eus à restaurer
pour lui quelques toiles. Il s'en trouvait quatre de fausses sur six,
dans le nombre. Je le lui prouvai. Frappé de mes connaissances
techniques, il m'offrit un traitement fixe, si je voulais l'aider
dorénavant dans ses achats... J'acceptai... Mon service, auprès de lui, a
duré jusqu'à sa mort.»
A ce moment de son discours, une hésitation se montra sur le visage
contracté du vieil artiste, comme un scrupule d'aller plus avant dans son
récit. Puis un sourire indigné crispa de nouveau ses lèvres. Il frappa du
pied, et, avec une ironie singulière, il continua:
--«Si j'étais celui que vous supposez, monsieur le Comte, je n'aurais pas
eu besoin de dicter un testament à M. Broggi-Mezzastris pour avoir des
rentes, je vous le jure. M. Broggi-Mezzastris était un habile industriel,
paraît-il, et un spéculateur très avisé. La grande fortune qu'il a
laissée le prouve bien... Quant aux tableaux...» Il répéta «Quant aux
tableaux...» Et faisant un visible effort: «Hé bien! monsieur, il n'a
jamais su distinguer un Mantegna d'un Raphaël ou un Pérugin d'un
Véronèse!... D'où lui était venue l'idée d'une galerie, alors? Je me le
suis demandé bien souvent, dans les débuts de nos relations, quand il me
signait, sans discuter, des chèques de soixante mille lires pour notre
Dosso-Dossi, par exemple. Ensuite, j'ai compris qu'il était mû par les
plus nobles motifs. Il aimait la gloire et il aimait Bologne. Il voulait
que son nom restât pour toujours attaché à une grande chose et que cette
chose fût civique. L'exemple de Poldi-Pezzoli à Milan lui avait suggéré
cette œuvre, si peu conforme, semblait-il, à ses facultés: la création
d'une galerie. J'étais moi-même Bolonais. J'aimais passionnément ma
ville. J'étais peintre, et à défaut d'un beau talent, j'avais l'adoration
du génie des grands maîtres... Non, ce ne fut point par intérêt que je me
dévouai à aider M. Broggi-Mezzastris dans son entreprise. Ce fut poussé
par un sentiment aussi pur que le sien. Je dirais presque plus pur. Je
savais, moi, que mon pauvre nom disparaîtrait derrière son nom. Mon nom a
disparu. Il y a un musée Broggi-Mezzastris et quand Luigi Gambara sera
mort, il sombrera tout entier. Mais j'ai trouvé, je trouve une joie
profonde à me dire que j'ai payé ma dette à ce protecteur généreux...
Tout de suite, il nous avait logés, ma femme et moi. Il avait placé mes
deux enfants au collège, à ses frais... D'ailleurs, je n'aurais pas cette
raison de lui être reconnaissant que je lui devrais encore de la
gratitude. Grâce à lui j'ai eu le plus admirable emploi de mon activité.
Vingt années durant, j'ai connu l'ivresse de la chasse aux chefs-d'œuvre
à travers toute l'Italie. Il y a des tableaux de musée, tenez, les Tondi
du Francia, dont la découverte et l'achat furent tout un roman. J'y ai
dépensé autant d'émotion qu'un Roger à la poursuite d'Angélique. Songez
qu'ils étaient perdus dès l'époque de Vasari. Quelle fièvre quand je les
ai retrouvés, quand j'ai acquis la certitude de leur authenticité, quand
je les ai emportés de ces mains, oui, de ces mains!...»
Il tendait ses doigts, fiévreux et maigres, en parlant ainsi. Ses yeux se
fermaient à demi. Des sensations anciennes lui remontaient au cœur. Il
avait presque oublié qu'il n'était pas seul, et son plaidoyer en faveur
de sa probité. Il eut comme un réveil de sa propre hypnose, et,
sèchement:
--«Je vous demande pardon, monsieur le Comte, il ne s'agit pas de moi.
Pourtant cela aussi était nécessaire à dire. Je n'ai pensé qu'aux
tableaux, durant ces années-là. Je courais de Venise à Palerme et de
Lecce à Turin, pour en acheter. Je ne prenais pas garde aux autres objets
dont M. Broggi-Mezzastris remplissait le palais. Je les aurais remarqués,
je ne me serais permis aucune observation. Encore un coup, je ne
soupçonnais pas le testament. J'imaginais qu'après la mort du Commandeur,
tout serait dispersé, à l'exception des peintures. Après l'ouverture de
ce testament, et quand je sus quelles fonctions mon vénéré bienfaiteur
m'avait réservées, j'ouvris les yeux. Je regardai, pour la première fois,
le détail des choses, et je reconnus avec épouvante quel mobilier mon
pauvre cher ami avait amassé dans les salles. Ce n'était que fauteuils
ignoblement somptueux, avec des bois sculptés dans l'effroyable goût
Italien d'aujourd'hui, avec des revêtements de peluche sur des canapés
outrageusement cloisonnés et dorés, et quelles tentures, quels rideaux!
J'eus l'évidence qu'une fois les portes du palais ouvertes au public, la
vérité apparaîtrait aux plus ignorants. Il n'était pas possible que le
même homme eût acheté le lit de la chambre à coucher, par exemple, ce lit
à colonnettes en troncs de palmiers en haut desquelles se grattaient des
singes--et le divin Gianpietrino de cette même chambre. Je me souviens.
Cette angoisse s'empara de moi dès la veillée qui précéda la mise en
bière. M. Broggi avait fait venir le notaire pour que le testament fût lu
devant témoins, avant d'entrer en agonie. Ensuite, quand nous avions été
seuls, avec des gentillesses de langage qui me tirent des
larmes--voyez--il m'avait remercié de l'avoir aidé à réaliser son rêve,
celui de laisser une trace durable de son passage sur la terre. «Ce
musée,» avait-il dit, «ce sera la seconde vie de Broggi-Mezzastris.» Et
voici que, durant cette veillée, et comme je regardais, à la lueur des
cierges allumés, ce Gianpietrino tour à tour et ce monstrueux lit, ces
paroles me revinrent avec une force qui donna tout d'un coup un sens
prophétique à d'autres paroles, prononcées tout bas à mon côté, par un
petit prêtre qui aurait certes mieux fait de prier:
--«Le Commandeur avait un goût si fin pour les tableaux,» me dit-il.
«Comment se fait-il qu'il en eut un si mauvais pour les meubles?» Ces
quelques mots me traduisaient à moi-même ma pensée avec une précision
dont je me sentis soudain consterné. Cette terrible phrase, tous les
visiteurs du musée Broggi-Mezzastris la prononceraient, dès qu'il
s'ouvrirait. Cette question, tous se la poseraient. Elle ne comporterait
qu'une réponse, la vraie, hélas! M. Broggi-Mezzastris n'avait pas acheté
ses tableaux lui-même. Sa galerie n'était pas son œuvre. Son œuvre,
c'était cet arrangement, disposé pour son usage, de ces meubles si
hideusement vulgaires, si barbarement prétentieux. C'était ces étoffes
abominables, ces atroces garnitures de cheminée. C'était ce luxe criard
et de mauvais aloi, auquel mon innocent protecteur s'était tant complu.
C'était là son Idéal, il faut le dire, à ce cher et digne ami, exquis par
le cœur. Mais pour les choses de l'art, il avait reçu de la nature la
négative... Oui. Je me souviens. Je contemplais son visage, rendu par la
mort, maintenant que la bonté de son visage ne l'éclairait plus, il faut
le dire encore, à une insignifiance trop dénonciatrice, elle aussi, de la
cruelle vérité... J'eus l'intuition que, par une ironie affreuse, ce
musée dont il avait voulu faire l'instrument de _sa seconde vie_, allait
devenir celui de _sa seconde mort_. Tant qu'il avait habité le palais, il
avait été très jaloux de ses trésors. Il n'y admettait que de rares
amateurs, trop intéressés par les peintures pour s'occuper du reste.
Maintenant tous allaient rentrer, tous. La voix publique allait parler...
C'est dans cette pénible nuit, et agenouillé devant cette dépouille,
auguste pour moi, que je fis à M. Broggi-Mezzastris le serment de lui
éviter cette seconde mort... Il n'y avait qu'un moyen. C'était d'isoler
la galerie, de ramasser tous les tableaux dans un étage et d'enfermer
tous les meubles dans un autre, dont la clef ne me quitterait plus. Moi
mort, mon successeur ne changerait certes rien à des dispositions dont il
croirait qu'elles avaient été celles du fondateur... Le motif de ma
conduite, vous le savez maintenant, monsieur le Comte. Je ne soupçonnais
pas que ma piété pour la mémoire de M. Broggi me vaudrait un sanglant
affront de son neveu. Quel affront!... Et de vous, de vous?... Mais c'est
fini. Cette fois je n'ai plus rien à vous dire, monsieur, et c'est moi
qui ne veux pas, entendez-vous, qui ne veux pas d'un entretien avec
vous... Votre religion est éclairée. Vous agirez, je vous le répète,
comme vous jugerez devoir agir...»