--«Et de trois!» me disais-je, redescendu dans le _hall_ de l'hôtel. «Si
cela continue, j'arriverai à croire moi-même que Ginevra fut dame
d'honneur à la Cour du roi François Ier, d'héroïque et galante mémoire,
et que j'ai rêvé....» Faut-il vous avouer, Madame, qu'en me balançant de
nouveau sur un _rocking-chair_, avec le sans-gêne d'un compatriote de
Kennedy, et en savourant l'ironie intense de toute cette aventure, je
n'avais d'yeux que pour la porte de l'hôtel? Et j'attendais... Qui? Vous
avez deviné: M. Boudron en personne, le nouvel arbitre auquel il fallait,
vous entendez, Madame, il _fallait_ que je racontasse mon histoire et
soumisse mon témoignage. Pourquoi? Poussé par quel génie de perversité? A
ma première rencontre avec le prétendu Cristoforo et quand mon cri de
reconnaissance eût été la preuve indiscutable, celle dont ni Mme Ariosti,
ni l'Américain, ni Courmansel lui-même n'eussent méconnu la vérité,
j'avais ravalé ce cri. La seule idée d'un conflit entre le jeune homme et
le père de Christiane, puis de ces fiançailles rompues, avait scellé mes
lèvres. Mes raisons pour me taire étaient identiques. Seulement je ne les
sentais plus. J'avais un désir trop vif d'entendre le couturier
collectionneur me dire lui aussi à sa manière: «Ce tableau-là, un tableau
faux? Vous voulez rire!...» D'ailleurs il venait d'avoir un entretien
avec cette incomparable menteuse, la fourbe des fourbes...--_Vivat
Mascarilla, fourbûm imperatrix!_ l'étonnante, la sublime marquise!
Comment résister à la curiosité de connaître la manœuvre de cette
maîtresse femme dans cette passe difficile? Quelle attitude ce
Machiavel-femelle aurait-il adoptée avec un amateur notoire, futur
beau-père d'un critique d'art plus notoire encore, et qui me connaissait,
qui connaissait Varegnana? Elle devait s'être dit que nous parlerions à
M. Boudron, que nous le féliciterions d'avoir perdu cette occasion
d'annexer à son musée un faux caractérisé. De telles révélations, tombant
dans l'oreille d'un acheteur évincé et furieux, risquaient d'avoir des
conséquences plutôt désagréables. La marquise et son Sigisbée princier,
le subtil et dangereux San Cataldo, avaient certainement prévu ces
possibilités. Comment y avaient-ils paré? J'allais le savoir et m'en
désintéresser aussitôt, pour ne plus avoir qu'un sentiment: l'admiration
devant ce miracle vivant que sera toujours un sincère amour. Cela rime
presque et je vous vois d'ici, Madame, ayant sur vos lèvres ce sourire
qui les a effleurées si souvent, lorsque votre inutile et déraisonnable
serviteur vous laissait deviner, non pas même son culte pour vous, mais
sa foi profonde, indestructible, dans la divinité de l'amour. Vous y
croirez peut-être, vous aussi, comme tant d'autres, quand il sera trop
tard. Je vous disais, en vous commençant ce récit, que je voulais
uniquement vous amuser une heure. Ce n'est pas vrai. Je ne vous ai
griffonné toutes ces pages que pour arriver à celle-ci, qui contient
toute la _moralité_ de cette histoire. Elle aurait pu s'intituler, comme
un proverbe du théâtre de Madame: «On ne trompe pas un cœur qui aime».
Écoutez plutôt, et ne soyez plus trop moqueuse, quoique le
sentimentalisme d'un peintre quinquagénaire, en train de _rocker_ à
l'américaine, dans le _hall_ d'un hôtel cosmopolite, prête à la
raillerie, j'en conviens. Riez de moi alors, mais pas de Christiane. Car
vous avez deviné déjà qu'elle va rentrer en scène.... J'étais donc là,
guettant la porte, quand je vis apparaître Boudron, et derrière lui, la
silhouette de la fiancée de George Courmansel. Le père parlait à la
fille, avec un visage et une gesticulation qui trahissaient une fureur
mal contenue. Il était si absorbé dans sa pensée qu'il semblait ne plus
comprendre où il était. Il me frôla sans me voir. Je l'entendais qui
disait: «Je te répète qu'il est sans excuse!...» Christiane, elle, toute
bouleversée qu'elle fût par cette scène, m'avait aperçu. Je compris, à un
mouvement de sa part aussitôt réprimé, qu'elle avait failli venir droit à
moi. Et puis elle suivit M. Boudron dans l'ascenseur, dont la cage se
trouvait--heureusement--à l'autre extrémité du _hall_. Cinq minutes ne
s'étaient pas écoulées, et avec une stupeur qui se changea vite en une
pitié profonde, je la voyais reparaître. Elle descendait en courant les
marches de l'escalier. Elle avait pris juste le temps d'entrer dans sa
chambre et de s'en échapper. Elle m'arrivait, toute rouge de pudeur émue.
La démarche qu'elle tentait auprès d'un inconnu, ou presque, était si
hardie, et cependant elle ne pouvait pas ne pas la tenter:
--«Monsieur,» commença-t-elle d'un accent implorateur: «pardonnez-moi si
je me permets de vous adresser une question... Est-ce vrai, ce que Madame
la marquise Ariosti a dit à mon père? Vous l'auriez avertie que le
tableau dont nous voulions faire l'acquisition, ce Cristoforo Saronno...
n'était pas authentique?...»
Elle me regardait, en prononçant cette phrase, avec ses douces prunelles
dont le brun était devenu noir, tant l'émotion en dilatait le point
central. Et une pensée était au fond, que je lisais distinctement: _elle
savait, elle, que le tableau était faux, et elle ne voulait pas le
savoir!_ Le voilà, Madame, ce miracle vivant de l'Amour dont je vous
parlais. Cette ignorante, mais qui chérissait son fiancé d'une tendresse
passionnée, ne pouvait pas ne pas y voir clair, du moment qu'il
s'agissait de lui. Et comme toutes les amoureuses de tous les temps, elle
implorait, elle conjurait qu'on lui mentît contre sa propre évidence. Ce
tableau reconnu faux, c'était son fiancé désespéré, c'était aussi,
c'était surtout son père déchaîné et qui prendrait prétexte de cette
erreur pour retirer sa parole. C'était l'antipathie secrète entre les
deux hommes soudain découverte, une brouille peut-être irrémédiable. La
terreur de cette tragédie domestique emplissait ses beaux yeux,
et--toujours le miracle!--une espérance. _De même qu'elle savait que le
tableau était faux, elle savait que j'étais l'ami de son amour._ Nous
avions causé ensemble une fois, à peine, et cette certitude de son
instinct était absolue. Dans la crise qu'elle sentait venir, cette
divination la faisait s'adresser à ma sympathie, pour obtenir quoi? Elle
eût été bien embarrassée de formuler une demande précise. Mais elle était
sûre que j'agirais dans la mesure du possible et sans attendre ma
réponse, elle continuait à me mettre au courant des événements:
--«Oui», disait-elle, «Madame Ariosti prétend que M. le comte Varegnana
est venu de votre part l'informer que le tableau était un faux, et que
vous en donneriez la preuve. Cette démarche,--c'est toujours la marquise
qui parle,--l'a indignée. Elle a cru y voir une manœuvre de notre part
pour avoir le portrait au rabais. Elle était quasi engagée avec mon père.
Elle s'est considérée comme libre et elle a accepté l'offre de M.
Kennedy... Oh! Elle n'a pas dit cela d'abord. Elle a commencé par nous
recevoir très froidement, avec des sous-entendus qui ont exaspéré papa.
Il est si loyal! Il lui a arraché cet aveu... Alors»--et sa voix se fit
plus tremblante--«alors il a eu un accès d'un véritable chagrin à la
seule idée d'être soupçonné d'un pareil procédé. Il savait que vous avez
été conduit chez Madame Ariosti par M. Courmansel. Il s'est dit que vous
aviez certainement communiqué à celui-ci vos doutes sur ce tableau. Il
s'imagine que M. Courmansel lui a caché votre témoignage, pour ne pas
avouer qu'il pouvait s'être trompé... Ah! monsieur Monfrey, je suis bien
malheureuse!»
Elle avait mis sa petite main sur ses paupières, d'où je vis deux larmes
jaillir,--deux grosses larmes qui tracèrent deux raies sur ses joues
brûlantes. Elle se domina aussitôt et sa bouche se contraignit à un
frémissant sourire, tandis que je lui répondais:
--«Madame Ariosti est une femme abominable.» J'insistai: «abominable...»
Si j'avais vu un fusil braqué sur cette charmante enfant, aurais-je
hésité à détourner le canon de l'arme? Je n'hésitai pas davantage pour
ajouter: «Elle a manqué de parole à votre père, et elle a inventé toute
cette histoire pour se justifier...»
--«Inventé?...» répéta Christiane. C'était une stupeur que je lisais
maintenant dans ses beaux yeux. Qu'avait-elle espéré en s'adressant à
moi? Pas cette radicale dénégation, à coup sûr. Et moi-même, je me serais
certes récrié si l'on m'avait annoncé, dix minutes plus tôt, que
j'annulerais à jamais mon témoignage sur l'origine du faux Cristoforo et
que j'entrerais dans cette vaste conspiration organisée pour doter
Solario d'un élève imaginaire et l'art Italien d'un peintre mythique!
Pourtant, j'écoutais la jeune fille continuer, frémissante: «George ne
s'est pas trompé alors?... Vous pensez que le tableau est authentique....
Vous êtes prêt à l'affirmer à mon père?...»
--«J'y suis prêt,» répondis-je. J'avais brûlé mes vaisseaux, et sans
remords. J'aurais incendié une _armada_ pour voir la joie illuminer ainsi
ce gracieux visage... «Voulez-vous que je monte chez M. Boudron tout de
suite?... Je me rends compte de ce qui s'est passé. Le comte Varegnana et
moi, nous avons causé du tableau à propos du portrait qu'il possède...»
--«La Cassandra dei Rangoni, celle que M. Courmansel a tant étudiée?»
interrogea-t-elle.
--«Précisément. J'ai émis des doutes sur l'identité entre le peintre de
ce portrait et le peintre du portrait Ariosti. La marquise l'aura su, et,
je vous le répète, elle a trouvé commode de manquer à sa parole en ayant
l'air de croire que ces doutes portaient sur l'authenticité même du
portrait. Quant à M. Courmansel, je ne l'ai plus revu, entre la visite
que nous avons faite ensemble au palais Ariosti et le moment où M.
Kennedy a acheté le tableau. Je ne lui avais donc pas parlé de mon idée.
Il n'aurait, en aucun cas, pu avertir monsieur votre père... Tout cela
sera rapporté, comme je vous le raconte... Encore une fois, j'y vais de
ce pas...»
--«Non,» répondit-elle, «laissez-moi causer avec papa, seule, d'abord...
Mais que je suis contente! Mon Dieu!...» Et ses deux mains se joignirent
dans un mouvement de reconnaissance presque enfantin. «Vous savez,
monsieur Monfrey, on se fait souvent des idées, tout un monde... L'on a
si peur qu'elles ne soient vraies que l'on n'ose pas les croire
fausses... Quand Madame Ariosti a commencé de parler, une terreur m'a
saisie. Ah! c'est mal! Mais on n'est pas toujours maîtresse de sa
pensée... Je me suis dit que les plus habiles connaisseurs s'abusent. Je
me suis rappelé cette tiare du Louvre que mon père vous citait,
avant-hier encore. Si George s'était trompé cependant?... J'ai senti là,
par avance, tout le chagrin qu'il éprouverait... Et il y avait mon père!
Je le connais. J'ai redouté un éclat entre lui et mon fiancé... Je peux
bien tout vous dire, monsieur Monfrey, quand ce ne serait que pour vous
expliquer comment j'ai osé vous aborder, et pour que vous ne me jugiez
pas mal... Quand mon cousin m'a demandée, mon père n'a pas consenti
aussitôt. Il a fallu bien des jours pour le décider. A de certains
moments, j'ai cru m'apercevoir qu'il regrettait ce consentement... Mais
j'ai rêvé. Dieu! que je suis contente! Ah! monsieur Monfrey, vous venez
de m'enlever un poids du cœur!... Merci et pardon!...»
Vous êtes allée à Venise, Madame, et vous avez visité la petite chapelle
de Saint-Georges-des-Esclavons, décorée par Carpaccio? Oui. Nous en avons
parlé ensemble un jour. C'était au début de ma faveur, quand la nouveauté
de notre relation vous donnait un peu d'indulgence pour ma pauvre
personne. Alors vous ne me taquiniez pas trop. Vous vous souvenez du
panneau où le Saint est représenté fonçant sur le dragon, la lance basse?
Quelle allégresse dans sa poussée en avant! Quelle aisance! C'est qu'il
n'a qu'à se retourner pour voir, enchaînée au roc, la princesse qu'il a
juré de délivrer. Quelle gêne au contraire, quelle gaucherie dans le
panneau d'à côté, où il est figuré auprès du dragon mort, très sottement
embarrassé de sa monstrueuse victime, qu'il ne sait comment traîner!
Toute proportion gardée, je me retrouvai, Mlle Boudron une fois partie et
devant l'action que je venais de commettre pour elle, aussi empêtré que
le saint Georges du maître vénitien après son exploit. Mentir à cette
charmante enfant, quand il s'agissait d'effacer le pli d'angoisse, creusé
entre ses blonds sourcils, n'avait été un bien facile effort. Mentir à
son père, quand nous nous retrouverions face à face, me serait déjà plus
malaisé. L'embarras était ailleurs. Je n'avais pas menti pour moi
seulement. J'avais menti aussi pour Varegnana. La comédie que je venais
de jouer dans l'intérêt de la jeune fille comportait, pour réussir, la
complicité du grand seigneur, et de cette complicité je n'étais rien
moins que sûr. Madame Ariosti avait nommé au père de Christiane le
possesseur du Léonard débaptisé. Elle l'avait fait par un suprême coup
d'audace, se disant que ni le comte ni moi ne nous tairions, et préférant
venir au devant de notre dénonciation, afin de la mieux déjouer. En toute
circonstance, il eût été immanquable que M. Boudron et Varegnana se
rencontrassent, immanquable qu'ils en vinssent à causer du prétendu
Cristoforo et de l'achat fait par Kennedy. C'était plus certain encore
maintenant. Point n'était même besoin de cette rencontre et de cet
entretien pour que M. Boudron fût averti de l'opinion du comte sur le
faux Cristoforo. «Tout Milan saura demain ce qui en est... Son infamie
sera connue...» Ces phrases du vieux gentilhomme résonnaient dans mes
oreilles. C'était à mon tour d'éprouver, devant la catastrophe imminente,
la terreur qui précipitait vers moi, tout à l'heure, la fiancée du
malencontreux critique d'art, surpris en flagrant délit d'une si épique
ânerie! Un petit détail redoubla l'inquiétude soudain éveillée, je peux
bien dire dans mon cœur, tant la pitié pour la jeune fille m'avait pris
tout entier. Au moment même où Christiane remontait dans l'ascenseur,
j'avais remarqué qu'un domestique descendait l'escalier, une lettre à la
main. Il avait posé quelques questions au bureau, et on lui avait fait
avancer une voiture. Je demandai au concierge si cet homme était le valet
de chambre de M. Boudron. Sa réponse affirmative, changea mon doute en
certitude. Ce message était pour Varegnana. Dans son premier spasme
d'irritation, M. Boudron avait écrit au comte. Pourquoi? Sinon pour avoir
de lui la vérité sur le tableau qu'il avait tant désiré acheter. C'était
le signe, entre parenthèses, que Courmansel ne s'était pas mépris sur ce
point. Avec ces attitudes sceptiques, M. Boudron avait cru profondément à
l'authenticité du Cristoforo. La lettre était portée et non envoyée par
la poste. On devait donc attendre la réponse, au cas où Varegnana serait
à la maison. Et il y serait, il me l'avait promis. Là-dessus, moi-même je
hélai, en hâte, un nouveau _brumista_, et dix minutes plus tard, je
descendais devant la porte du palais de la rue Bagutta. Le fiacre qui
m'avait précédé attendait encore. J'aperçus en entrant dans l'antichambre
le domestique de M. Boudron. La réponse n'était pas encore donnée.
J'arrivais à temps.