XII

--«Et de trois!» me disais-je, redescendu dans le _hall_ de l'hôtel. «Si

cela continue, j'arriverai à croire moi-même que Ginevra fut dame

d'honneur à la Cour du roi François Ier, d'héroïque et galante mémoire,

et que j'ai rêvé....» Faut-il vous avouer, Madame, qu'en me balançant de

nouveau sur un _rocking-chair_, avec le sans-gêne d'un compatriote de

Kennedy, et en savourant l'ironie intense de toute cette aventure, je

n'avais d'yeux que pour la porte de l'hôtel? Et j'attendais... Qui? Vous

avez deviné: M. Boudron en personne, le nouvel arbitre auquel il fallait,

vous entendez, Madame, il _fallait_ que je racontasse mon histoire et

soumisse mon témoignage. Pourquoi? Poussé par quel génie de perversité? A

ma première rencontre avec le prétendu Cristoforo et quand mon cri de

reconnaissance eût été la preuve indiscutable, celle dont ni Mme Ariosti,

ni l'Américain, ni Courmansel lui-même n'eussent méconnu la vérité,

j'avais ravalé ce cri. La seule idée d'un conflit entre le jeune homme et

le père de Christiane, puis de ces fiançailles rompues, avait scellé mes

lèvres. Mes raisons pour me taire étaient identiques. Seulement je ne les

sentais plus. J'avais un désir trop vif d'entendre le couturier

collectionneur me dire lui aussi à sa manière: «Ce tableau-là, un tableau

faux? Vous voulez rire!...» D'ailleurs il venait d'avoir un entretien

avec cette incomparable menteuse, la fourbe des fourbes...--_Vivat

Mascarilla, fourbûm imperatrix!_ l'étonnante, la sublime marquise!

Comment résister à la curiosité de connaître la manœuvre de cette

maîtresse femme dans cette passe difficile? Quelle attitude ce

Machiavel-femelle aurait-il adoptée avec un amateur notoire, futur

beau-père d'un critique d'art plus notoire encore, et qui me connaissait,

qui connaissait Varegnana? Elle devait s'être dit que nous parlerions à

M. Boudron, que nous le féliciterions d'avoir perdu cette occasion

d'annexer à son musée un faux caractérisé. De telles révélations, tombant

dans l'oreille d'un acheteur évincé et furieux, risquaient d'avoir des

conséquences plutôt désagréables. La marquise et son Sigisbée princier,

le subtil et dangereux San Cataldo, avaient certainement prévu ces

possibilités. Comment y avaient-ils paré? J'allais le savoir et m'en

désintéresser aussitôt, pour ne plus avoir qu'un sentiment: l'admiration

devant ce miracle vivant que sera toujours un sincère amour. Cela rime

presque et je vous vois d'ici, Madame, ayant sur vos lèvres ce sourire

qui les a effleurées si souvent, lorsque votre inutile et déraisonnable

serviteur vous laissait deviner, non pas même son culte pour vous, mais

sa foi profonde, indestructible, dans la divinité de l'amour. Vous y

croirez peut-être, vous aussi, comme tant d'autres, quand il sera trop

tard. Je vous disais, en vous commençant ce récit, que je voulais

uniquement vous amuser une heure. Ce n'est pas vrai. Je ne vous ai

griffonné toutes ces pages que pour arriver à celle-ci, qui contient

toute la _moralité_ de cette histoire. Elle aurait pu s'intituler, comme

un proverbe du théâtre de Madame: «On ne trompe pas un cœur qui aime».

Écoutez plutôt, et ne soyez plus trop moqueuse, quoique le

sentimentalisme d'un peintre quinquagénaire, en train de _rocker_ à

l'américaine, dans le _hall_ d'un hôtel cosmopolite, prête à la

raillerie, j'en conviens. Riez de moi alors, mais pas de Christiane. Car

vous avez deviné déjà qu'elle va rentrer en scène.... J'étais donc là,

guettant la porte, quand je vis apparaître Boudron, et derrière lui, la

silhouette de la fiancée de George Courmansel. Le père parlait à la

fille, avec un visage et une gesticulation qui trahissaient une fureur

mal contenue. Il était si absorbé dans sa pensée qu'il semblait ne plus

comprendre où il était. Il me frôla sans me voir. Je l'entendais qui

disait: «Je te répète qu'il est sans excuse!...» Christiane, elle, toute

bouleversée qu'elle fût par cette scène, m'avait aperçu. Je compris, à un

mouvement de sa part aussitôt réprimé, qu'elle avait failli venir droit à

moi. Et puis elle suivit M. Boudron dans l'ascenseur, dont la cage se

trouvait--heureusement--à l'autre extrémité du _hall_. Cinq minutes ne

s'étaient pas écoulées, et avec une stupeur qui se changea vite en une

pitié profonde, je la voyais reparaître. Elle descendait en courant les

marches de l'escalier. Elle avait pris juste le temps d'entrer dans sa

chambre et de s'en échapper. Elle m'arrivait, toute rouge de pudeur émue.

La démarche qu'elle tentait auprès d'un inconnu, ou presque, était si

hardie, et cependant elle ne pouvait pas ne pas la tenter:

--«Monsieur,» commença-t-elle d'un accent implorateur: «pardonnez-moi si

je me permets de vous adresser une question... Est-ce vrai, ce que Madame

la marquise Ariosti a dit à mon père? Vous l'auriez avertie que le

tableau dont nous voulions faire l'acquisition, ce Cristoforo Saronno...

n'était pas authentique?...»

Elle me regardait, en prononçant cette phrase, avec ses douces prunelles

dont le brun était devenu noir, tant l'émotion en dilatait le point

central. Et une pensée était au fond, que je lisais distinctement: _elle

savait, elle, que le tableau était faux, et elle ne voulait pas le

savoir!_ Le voilà, Madame, ce miracle vivant de l'Amour dont je vous

parlais. Cette ignorante, mais qui chérissait son fiancé d'une tendresse

passionnée, ne pouvait pas ne pas y voir clair, du moment qu'il

s'agissait de lui. Et comme toutes les amoureuses de tous les temps, elle

implorait, elle conjurait qu'on lui mentît contre sa propre évidence. Ce

tableau reconnu faux, c'était son fiancé désespéré, c'était aussi,

c'était surtout son père déchaîné et qui prendrait prétexte de cette

erreur pour retirer sa parole. C'était l'antipathie secrète entre les

deux hommes soudain découverte, une brouille peut-être irrémédiable. La

terreur de cette tragédie domestique emplissait ses beaux yeux,

et--toujours le miracle!--une espérance. _De même qu'elle savait que le

tableau était faux, elle savait que j'étais l'ami de son amour._ Nous

avions causé ensemble une fois, à peine, et cette certitude de son

instinct était absolue. Dans la crise qu'elle sentait venir, cette

divination la faisait s'adresser à ma sympathie, pour obtenir quoi? Elle

eût été bien embarrassée de formuler une demande précise. Mais elle était

sûre que j'agirais dans la mesure du possible et sans attendre ma

réponse, elle continuait à me mettre au courant des événements:

--«Oui», disait-elle, «Madame Ariosti prétend que M. le comte Varegnana

est venu de votre part l'informer que le tableau était un faux, et que

vous en donneriez la preuve. Cette démarche,--c'est toujours la marquise

qui parle,--l'a indignée. Elle a cru y voir une manœuvre de notre part

pour avoir le portrait au rabais. Elle était quasi engagée avec mon père.

Elle s'est considérée comme libre et elle a accepté l'offre de M.

Kennedy... Oh! Elle n'a pas dit cela d'abord. Elle a commencé par nous

recevoir très froidement, avec des sous-entendus qui ont exaspéré papa.

Il est si loyal! Il lui a arraché cet aveu... Alors»--et sa voix se fit

plus tremblante--«alors il a eu un accès d'un véritable chagrin à la

seule idée d'être soupçonné d'un pareil procédé. Il savait que vous avez

été conduit chez Madame Ariosti par M. Courmansel. Il s'est dit que vous

aviez certainement communiqué à celui-ci vos doutes sur ce tableau. Il

s'imagine que M. Courmansel lui a caché votre témoignage, pour ne pas

avouer qu'il pouvait s'être trompé... Ah! monsieur Monfrey, je suis bien

malheureuse!»

Elle avait mis sa petite main sur ses paupières, d'où je vis deux larmes

jaillir,--deux grosses larmes qui tracèrent deux raies sur ses joues

brûlantes. Elle se domina aussitôt et sa bouche se contraignit à un

frémissant sourire, tandis que je lui répondais:

--«Madame Ariosti est une femme abominable.» J'insistai: «abominable...»

Si j'avais vu un fusil braqué sur cette charmante enfant, aurais-je

hésité à détourner le canon de l'arme? Je n'hésitai pas davantage pour

ajouter: «Elle a manqué de parole à votre père, et elle a inventé toute

cette histoire pour se justifier...»

--«Inventé?...» répéta Christiane. C'était une stupeur que je lisais

maintenant dans ses beaux yeux. Qu'avait-elle espéré en s'adressant à

moi? Pas cette radicale dénégation, à coup sûr. Et moi-même, je me serais

certes récrié si l'on m'avait annoncé, dix minutes plus tôt, que

j'annulerais à jamais mon témoignage sur l'origine du faux Cristoforo et

que j'entrerais dans cette vaste conspiration organisée pour doter

Solario d'un élève imaginaire et l'art Italien d'un peintre mythique!

Pourtant, j'écoutais la jeune fille continuer, frémissante: «George ne

s'est pas trompé alors?... Vous pensez que le tableau est authentique....

Vous êtes prêt à l'affirmer à mon père?...»

--«J'y suis prêt,» répondis-je. J'avais brûlé mes vaisseaux, et sans

remords. J'aurais incendié une _armada_ pour voir la joie illuminer ainsi

ce gracieux visage... «Voulez-vous que je monte chez M. Boudron tout de

suite?... Je me rends compte de ce qui s'est passé. Le comte Varegnana et

moi, nous avons causé du tableau à propos du portrait qu'il possède...»

--«La Cassandra dei Rangoni, celle que M. Courmansel a tant étudiée?»

interrogea-t-elle.

--«Précisément. J'ai émis des doutes sur l'identité entre le peintre de

ce portrait et le peintre du portrait Ariosti. La marquise l'aura su, et,

je vous le répète, elle a trouvé commode de manquer à sa parole en ayant

l'air de croire que ces doutes portaient sur l'authenticité même du

portrait. Quant à M. Courmansel, je ne l'ai plus revu, entre la visite

que nous avons faite ensemble au palais Ariosti et le moment où M.

Kennedy a acheté le tableau. Je ne lui avais donc pas parlé de mon idée.

Il n'aurait, en aucun cas, pu avertir monsieur votre père... Tout cela

sera rapporté, comme je vous le raconte... Encore une fois, j'y vais de

ce pas...»

--«Non,» répondit-elle, «laissez-moi causer avec papa, seule, d'abord...

Mais que je suis contente! Mon Dieu!...» Et ses deux mains se joignirent

dans un mouvement de reconnaissance presque enfantin. «Vous savez,

monsieur Monfrey, on se fait souvent des idées, tout un monde... L'on a

si peur qu'elles ne soient vraies que l'on n'ose pas les croire

fausses... Quand Madame Ariosti a commencé de parler, une terreur m'a

saisie. Ah! c'est mal! Mais on n'est pas toujours maîtresse de sa

pensée... Je me suis dit que les plus habiles connaisseurs s'abusent. Je

me suis rappelé cette tiare du Louvre que mon père vous citait,

avant-hier encore. Si George s'était trompé cependant?... J'ai senti là,

par avance, tout le chagrin qu'il éprouverait... Et il y avait mon père!

Je le connais. J'ai redouté un éclat entre lui et mon fiancé... Je peux

bien tout vous dire, monsieur Monfrey, quand ce ne serait que pour vous

expliquer comment j'ai osé vous aborder, et pour que vous ne me jugiez

pas mal... Quand mon cousin m'a demandée, mon père n'a pas consenti

aussitôt. Il a fallu bien des jours pour le décider. A de certains

moments, j'ai cru m'apercevoir qu'il regrettait ce consentement... Mais

j'ai rêvé. Dieu! que je suis contente! Ah! monsieur Monfrey, vous venez

de m'enlever un poids du cœur!... Merci et pardon!...»

Vous êtes allée à Venise, Madame, et vous avez visité la petite chapelle

de Saint-Georges-des-Esclavons, décorée par Carpaccio? Oui. Nous en avons

parlé ensemble un jour. C'était au début de ma faveur, quand la nouveauté

de notre relation vous donnait un peu d'indulgence pour ma pauvre

personne. Alors vous ne me taquiniez pas trop. Vous vous souvenez du

panneau où le Saint est représenté fonçant sur le dragon, la lance basse?

Quelle allégresse dans sa poussée en avant! Quelle aisance! C'est qu'il

n'a qu'à se retourner pour voir, enchaînée au roc, la princesse qu'il a

juré de délivrer. Quelle gêne au contraire, quelle gaucherie dans le

panneau d'à côté, où il est figuré auprès du dragon mort, très sottement

embarrassé de sa monstrueuse victime, qu'il ne sait comment traîner!

Toute proportion gardée, je me retrouvai, Mlle Boudron une fois partie et

devant l'action que je venais de commettre pour elle, aussi empêtré que

le saint Georges du maître vénitien après son exploit. Mentir à cette

charmante enfant, quand il s'agissait d'effacer le pli d'angoisse, creusé

entre ses blonds sourcils, n'avait été un bien facile effort. Mentir à

son père, quand nous nous retrouverions face à face, me serait déjà plus

malaisé. L'embarras était ailleurs. Je n'avais pas menti pour moi

seulement. J'avais menti aussi pour Varegnana. La comédie que je venais

de jouer dans l'intérêt de la jeune fille comportait, pour réussir, la

complicité du grand seigneur, et de cette complicité je n'étais rien

moins que sûr. Madame Ariosti avait nommé au père de Christiane le

possesseur du Léonard débaptisé. Elle l'avait fait par un suprême coup

d'audace, se disant que ni le comte ni moi ne nous tairions, et préférant

venir au devant de notre dénonciation, afin de la mieux déjouer. En toute

circonstance, il eût été immanquable que M. Boudron et Varegnana se

rencontrassent, immanquable qu'ils en vinssent à causer du prétendu

Cristoforo et de l'achat fait par Kennedy. C'était plus certain encore

maintenant. Point n'était même besoin de cette rencontre et de cet

entretien pour que M. Boudron fût averti de l'opinion du comte sur le

faux Cristoforo. «Tout Milan saura demain ce qui en est... Son infamie

sera connue...» Ces phrases du vieux gentilhomme résonnaient dans mes

oreilles. C'était à mon tour d'éprouver, devant la catastrophe imminente,

la terreur qui précipitait vers moi, tout à l'heure, la fiancée du

malencontreux critique d'art, surpris en flagrant délit d'une si épique

ânerie! Un petit détail redoubla l'inquiétude soudain éveillée, je peux

bien dire dans mon cœur, tant la pitié pour la jeune fille m'avait pris

tout entier. Au moment même où Christiane remontait dans l'ascenseur,

j'avais remarqué qu'un domestique descendait l'escalier, une lettre à la

main. Il avait posé quelques questions au bureau, et on lui avait fait

avancer une voiture. Je demandai au concierge si cet homme était le valet

de chambre de M. Boudron. Sa réponse affirmative, changea mon doute en

certitude. Ce message était pour Varegnana. Dans son premier spasme

d'irritation, M. Boudron avait écrit au comte. Pourquoi? Sinon pour avoir

de lui la vérité sur le tableau qu'il avait tant désiré acheter. C'était

le signe, entre parenthèses, que Courmansel ne s'était pas mépris sur ce

point. Avec ces attitudes sceptiques, M. Boudron avait cru profondément à

l'authenticité du Cristoforo. La lettre était portée et non envoyée par

la poste. On devait donc attendre la réponse, au cas où Varegnana serait

à la maison. Et il y serait, il me l'avait promis. Là-dessus, moi-même je

hélai, en hâte, un nouveau _brumista_, et dix minutes plus tard, je

descendais devant la porte du palais de la rue Bagutta. Le fiacre qui

m'avait précédé attendait encore. J'aperçus en entrant dans l'antichambre

le domestique de M. Boudron. La réponse n'était pas encore donnée.

J'arrivais à temps.

La dame qui a perdu son peintre · 第 21 / 83 题