P. X. T. F. RIUS.

Et je les traduisis.

--«_Pinxit Falsarius..._»

--«_Un faussaire a peint?..._» répondit-il en éclatant d'un rire gai qui

me prouva que le boulet--car c'était un boulet, cette fois,--n'avait pas

même fait un noir au cuir du rhinocéros. «Pardonnez-moi, mon cher

Maître... Je n'ai pas l'intention de vous offenser. Mais à chacun sa

partie, n'est-ce pas?... Vous êtes, vous, le rival des Ingres et des

Delacroix.» Il en était à ces noms, pour toute la peinture moderne. «Moi,

je ne suis qu'un savant, un apprenti savant plutôt, mais quand on sait le

carré de l'hypnothénuse à quatorze ans, on le sait comme on le saura à

cinquante, à soixante, à soixante-dix... La Critique» et sa physionomie

exprima de nouveau l'irréductible orgueil de tout à l'heure. «La Critique

a ses certitudes aussi absolues que celles de la géométrie. Elle a ses

lois, qui ne souffrent pas d'exceptions. Une de ces lois, et absolue,

c'est qu'un faussaire n'a jamais, en fabriquant l'objet faux, jamais,

entendez-vous, introduit volontairement dans cet objet un signe qui en

prouvât la fausseté. C'est l'évidence même: _On ne fabrique un objet faux

que pour tromper. Sans cela on ne le fabriquerait point..._»

--«Et vous n'admettez pas», lui dis-je, «un cas pourtant bien simple? Un

jeune artiste est à Rome, par exemple. Il a une maîtresse et il a besoin

d'argent. Un antiquaire lui commande un faux tableau. L'artiste a bien

quelque scrupule. Il passe outre, parce qu'il est amoureux. Il ne veut

voir dans ce pastiche qu'une étude à brosser d'après les vieux maîtres.

Toutefois, pour mettre sa conscience entièrement en repos, il marque son

œuvre du petit signe qui doit en dénoncer la fausseté... Et nous avons»,

mon doigt lui complétait la démonstration sur la photographie: «P.X.T.F.

RIUS. M. PARISIENSIS. _M. Parisien et faussaire a peint le portrait._»

Ce n'était plus un boulet. C'était un bombardement. Le rhinocéros n'était

toujours pas percé. Sa cuirasse était si hermétique, si compacte, si

totale que ma mimique, le son de ma voix pour prononcer le M., cette

première lettre de mon nom, mon clignement d'yeux qui signifiaient si

clairement: «Mais le faussaire, c'est moi,» toutes ces indications,

multipliées à plaisir, ne lui donnaient même pas l'ombre de l'ombre d'un

doute.

--«C'est très ingénieux», répondit-il en riant plus gaiement encore.

Cette conversation technique l'avait distrait de son désespoir. Ce

n'étaient pas les arts qu'il aimait, c'étaient, à propos des arts, des

discussions comme celle-là. «Mais,» continua-t-il, «voilà encore une des

lois de la Critique et que les ignorants ne soupçonnent pas. Encore

pardon. Nous causons idées. _Toutes les explications ingénieuses sont

inexactes..._ Je comprends, cher Maître,» et il eut son regard le plus

fin--«que vous voulez, comme on dit, vous payer la tête d'un de ces

pauvres diables de critiques d'art que vous n'aimez pas, vous autres

peintres... Vous estimez que nous nous mêlons de ce que nous ne

connaissons pas, parce que nous ne pratiquons pas la technique...

Permettez-moi d'entrer dans votre paradoxe, pour vous montrer comment

nous arrivons à la vérité. Examinons votre hypothèse sur l'origine de ce

tableau. Première impossibilité: on n'est pas consciencieux à demi. _Il

n'y a pas d'honnête voleur._ Si votre artiste a eu le scrupule de vouloir

que son tableau faux fût marqué d'un signe, il n'a pas fait le tableau.

Ou bien il n'y a plus de lois de la nature humaine. Et il y en a. De ces

lois psychologiques, la Critique d'art doit tenir compte aussi. La loi,

toujours la loi, c'est la Science... Seconde impossibilité: l'antiquaire

qui commande un faux tableau est un professionnel, lui, un expert. Il

n'accepte pas une peinture signée d'une façon mystificatrice. Et le

peintre ne se hasarde pas à la lui porter. Donc... A quoi se réduit votre

objection? A ceci, que les lettres de la signature sont trop espacées; hé

bien! Elles sont trop espacées. C'est un fait, et la Méthode.»--Non, il

était trop bouffon de solennité.--«La Méthode consiste à d'abord accepter

le fait. C'est un autre fait que les éraillures de ce panneau sont très

régulières. Elles sont très régulières. Voilà tout... Quant à la

physionomie de la femme, allez demain chez M. Crespi voir son magnifique

portrait de la reine Cornaro, attribué par les uns à Titien, pour les

autres à Giorgione. Pour moi, c'est... Peu importe!» Il eut la mine du

découvreur de trésors qui garde jalousement son secret, afin de ne pas en

être dépouillé. «En tout cas, c'est la reine Cornaro. Et c'est une

marchande de poissons du quai des Esclavons en 1906!... Vous voyez, rien

ne tient debout dans vos objections. Voici de l'airain, comme disait

l'Empereur de ses victoires. Nous n'ignorons pas que Léonard était une

façon d'alchimiste, toujours en train d'inventer. Il préparait lui-même

ses couleurs. Ces fantaisies nous ont coûté cher. S'il n'avait pas

employé le _stucco lucido_, au lieu de l'_intonaco_, nous aurions encore

les quatre portraits qu'il exécuta pour la grande fresque de Donato

Montorfano, dans le réfectoire de Sainte-Marie des Grâces. Le Montorfano

est toujours là. Plus de Léonard! Et c'étaient, ces quatre portraits:

Ludovic le Maure avec son fils aîné Maximilien, et Béatrice Sforza avec

son plus jeune enfant, Francesco. Enfin!... Je me suis dit...--Oh! c'est

très simple, mais encore un coup, l'œuf de Colomb!--Je me suis dit qu'un

pareil homme préparait certainement, d'une manière à lui, ses toiles et

ses panneaux... Et j'ai découvert cette manière!... Il enduisait d'abord

son fond d'une substance dont je crois connaître la composition. C'est

une autre découverte que celle du Cristoforo, n'est-ce pas? Pensez: un

moyen sûr de distinguer, sans contestation possible, tous les tableaux

authentiques de Léonard d'abord, et ensuite de ses élèves directs! Car le

Vinci est un de ces magnifiques génies, tout générosité, qui ne plaignent

pas les miettes de leur festin. Tous les jeunes peintres qui l'ont

approché ont eu son procédé et l'ont appliqué. De là, ces tons si

particuliers à cette école, et qui proviennent de la pénétration des

couleurs par cette substance. Un de mes camarades d'Ecole Normale, qui

est chimiste, a étudié ce problème pour moi sur un Gian Pietrino de la

collection Boudron... Mon premier soin, quand j'ai pu examiner depuis le

Cristoforo Saronno de la marquise, a été de vérifier si le bois avait

subi une préparation antérieure. Or, il en a subi une. Vous me direz:

mais est-ce la même? Oui c'est la même, puisque chez tous les tableaux de

cette école on la retrouve, et d'ailleurs les tons l'indiquent. Il y a un

certain vert, dont je ne peux pas plus douter que de votre existence. Il

n'est possible qu'avec le procédé vincien!... Vous objecterez encore que

Morelli, dont je suis l'élève, était très opposé à ces recherches

techniques, à cette analyse de la _palette_, c'était son mot? Nous avons

dépassé Morelli. Nous avons fait la critique de sa critique, avec sa

propre méthode. Je vous pose donc le dilemme suivant: ou bien ce portrait

est de l'école de Léonard, ou bien il a été fabriqué par un faussaire qui

avait surpris le secret de la préparation chimique--vous entendez bien,

chimique--dont Léonard faisait usage. Mais s'il avait surpris ce secret,

ce personnage l'aurait raconté. Le bruit en serait arrivé à l'un des

innombrables critiques d'art qui pullulent à Rome et à Londres. C'est une

découverte d'une conséquence immense. Elle est de moi.--Par conséquent ce

tableau n'est pas un faux. Il est du commencement du seizième siècle. Il

est Lombard. Il est de Cristoforo. Ce ne sont pas des hypothèses. Ce sont

des inductions, et aussi certaines dans leur aboutissement que des

théorèmes de géométrie. Direz-vous encore que j'ai tort de déplorer

qu'une pièce aussi authentique aille chez les sauvages, quand elle

pouvait être en France, et presque chez moi?»

--«Je ne le dirai plus,» répliquai-je, presque ébaubi d'admiration

devant le talent extraordinaire qu'il venait de déployer pour se mettre

le doigt dans l'œil--passez-moi la vulgarité de cette image,

Madame,--jusqu'au coude. Il s'était levé. Et, protecteur:

--«Au moins,» fit-il, «vous êtes de bonne foi, vous... Ce n'est pas comme

certaines personnes... Ah! cela m'a remis un peu de m'escrimer avec vous.

J'en avais besoin. Vous m'excusez?... Je n'ai que le temps d'arriver au

musée Poldi où l'on m'attend... Je crains bien qu'ils ne se soient laissé

flouer et qu'ils n'aient acheté pour un Foppa une copie ultra-moderne...

Ces marchands sont d'une habileté aujourd'hui!...»

La dame qui a perdu son peintre · 第 20 / 83 题