Le comte se tenait, quand on m'introduisit, dans le plus petit des
salons, celui qui lui servait de cabinet de travail. Au premier coup
d'œil je vis que le Léonard--c'en est un, je le jurerais sur votre tête,
Madame,--avait repris sa place d'honneur sur son précieux lutrin.
Varegnana écrivait, assis à son bureau, si l'on peut donner ce nom
bourgeois à un pareil chef-d'œuvre de marqueterie et de sculpture sur
bois. Des plumes de cygne au long empennage faisaient bouquet, auprès de
lui, dans une coupe de la Renaissance. Ce sont les seules qu'il emploie,
et il les plonge dans un encrier ciselé par Benvenuto Cellini, s'il vous
plaît. Je vous ai dit que c'est un Seigneur, un noble et vieux Seigneur,
un de ces types d'un autre âge que nos ignobles démocraties modernes
rangeraient volontiers dans le dictionnaire des monstres antédiluviens,
entre le _Mammouth_ et l'_Epiornis_, le _Plésiosaure_ et le _Diplodocus_.
Il était si occupé à sa besogne, qu'il ne m'entendit même pas entrer.
Plusieurs feuilles de papier déchirées et jetées dans un vaste bassin de
cuivre repoussé, un antique _brasero_ aux armes de sa famille--encore le
Seigneur!--attestaient sa difficulté à composer cette lettre, la réponse
à celle de M. Boudron. Je demeurai quelques instants à le regarder. Je
cherchais à discerner, sur son altière physionomie et dans son attitude,
un indice de ses dispositions présentes. Il me sembla que sa colère de la
matinée était, sinon passée, au moins diminuée. Enfin, d'un geste où je
crus reconnaître l'énergie d'une résolution définitive, sa main crispée
traça au bas de la feuille sa large et claire signature. Comme il
relevait la tête, il m'aperçut:
--«Vous arrivez bien», me dit-il. «Si je ne vous avais pas promis de ne
pas sortir, je serais allé chez vous... J'ai une question à vous poser.
Mais, d'abord, voulez-vous prendre connaissance de cette lettre?»
--«C'est une réponse à M. Boudron?», m'écriai-je étourdiment.
--«Oui», fit-il, «d'où le savez-vous?»
Je me sentis rougir, comme la pauvre Christiane tout à l'heure, oh! moins
joliment! Mon imprudente demande prenait un mauvais air d'espionnage
devant ce personnage d'ancien régime, si parfaitement bien élevé. J'eus
le courage de mon indiscrétion. Le motif en était par trop désintéressé.
Je lui dis donc:
--«J'ai vu le domestique sortir avec une lettre et monter en voiture.
J'ai pensé, sachant la scène que M. Boudron venait d'avoir avec Madame
Ariosti, qu'il voulait avoir par vous des renseignements plus précis...
Et me voici...»
--«Ne vous excusez pas», interrompit-il avec sa grâce habituelle, «et
écoutez ma lettre. C'est en effet une réponse à celle de M. Boudron:
«_Monsieur, J'ai été très sensible à la marque de confiance que vous avez
bien voulu me donner. Mais vous comprendrez que Madame la marquise
Ariosti étant une de mes parentes, je m'impose la règle absolue de me
taire sur l'incident auquel vous faites allusion. Tout ce que je peux
vous en dire, c'est qu'il ne vous a pas été exactement rapporté. Vous
trouverez ici, avec mes regrets pour une fin de non-recevoir à laquelle
je vous demande de ne voir aucun autre motif, l'expression de mes
sentiments bien distingués. Comte Andrea Varegnana..._» «Il n'y a pas
trop de fautes de français?...» ajouta-t-il. Toujours le Seigneur! Il
entendait bien que je ne me permettrais pas d'apprécier le bien ou le mal
fondé d'une de ses démarches. Il désirait que je fusse au courant. Rien
de plus.
--«Si j'écrivais votre langue comme vous la mienne...» répondis-je.
--«Alors, j'envoie le billet?...» dit-il.
Vous jugez, Madame, si je m'abstins de toute réflexion. Dans le temps que
j'avais mis à franchir l'assez longue distance qui séparait mon hôtel du
palais Varegnana, j'avais ébauché ou rejeté quatre ou cinq plans, tous
destinés à conduire le comte juste au point où il était venu tout seul:
donner une explication qui me laissât le champ libre. Comment en était-il
arrivé là?... J'y ai beaucoup réfléchi depuis et je n'ai pas résolu ce
petit problème. Mais qui a jamais vu clair dans l'intention d'un Italien,
quand une fois il s'est fermé? Si leurs peintres nous ont laissé tant
d'admirables portraits, la cause en est dans le caractère, si
impénétrable à la fois et si expressif, des physionomies de ce pays.
Elles sont ardentes et secrètes, passionnées et elles ne disent pas leur
mot. Quand je me souviens de l'accent ému avec lequel Varegnana m'avait
parlé de Christiane Boudron, je me dis qu'il a eu tout simplement pitié
d'elle et de son bonheur,--comme votre serviteur, Madame.--On est si près
d'aimer l'amour des autres quand on a aimé soi-même, et vous savez mon
opinion sur l'hôte du palais de la via Bagutta et son roman caché.--Puis,
je me souviens de l'hypnotisme exercé sur lui par la critique d'art,
soi-disant scientifique. Je me rends compte qu'au fond, tout au fond, ce
possesseur de tant de merveilles n'est qu'un amateur. Il n'a jamais tenu
le crayon et le pinceau. Devant une toile ou une statue, il n'a pas cette
intuition de l'outil, qui ne s'apprend que par la pratique. Je vois
distinctement, moi, un Titien et un Raphaël, un Mantegna et un Longhi
travailler, broyer leurs couleurs sur leur palette, attaquer leur
tableau. Pour employer une locution vulgaire, mais très juste, je sais
comment c'est fait. Varegnana, non. Il n'a donc pas de certitudes, ne
jugeant pas vraiment par lui-même. Pour qu'il eût débaptisé sur le cadre
le Léonard--son Léonard!--il fallait qu'il fût,--j'allais parler d'une
façon plus vulgaire encore, et dire _épaté_,--mettons médusé par
Courmansel, son bagou de pédant, son érudition affirmée. Courmansel, pour
Varegnana, c'était Morelli lui faisant peur du fond de sa tombe, et l'on
n'est pas un Seigneur sans être un peu timide. Ces traits semblent
contradictoires, mais être un Seigneur, c'est se vouloir toujours le
premier, ou du moins à part. C'est donc avoir un amour-propre toujours en
éveil. C'est craindre, par-dessus tout, le ridicule d'une prétention mal
justifiée. Je cherche à expliquer une volte-face au demeurant moins
étonnante que la mienne. Mais l'on connaît, ou l'on croit connaître, la
logique de ses illogismes, au lieu que les brusques changements des
autres nous déconcertent jusqu'à l'ahurissement. Je me comparais au saint
Georges de Carpaccio, Madame, tout à l'heure--sans trop de modestie. Ne
me le dites pas, je le sais. Imaginez ce brave chevalier sentant soudain
venir à lui la corde avec laquelle il traînait son dragon. Il constate
que le cadavre de l'énorme bête a disparu!... Il ne serait pas plus
étonné que je ne le fus, le billet du comte à M. Boudron une fois envoyé.
Désormais tout dépendrait de ce que je raconterais au père de Christiane.
Mon parti était pris. En tout cas, je ne m'attendais guère à entendre
Varegnana me dire:
--«Ainsi le portrait est vendu à M. Ralph Kennedy? Vous êtes arrivé trop
tard?»--Et comme je lui faisais signe que oui... «C'est peut-être mieux,»
continua-t-il et après un court silence: «Car enfin, êtes-vous sûr, bien
sûr, que vous ne vous êtes pas trompé?...»
--«Trompé?» répétai-je. «En reconnaissant mon tableau?»
--«En vous imaginant le reconnaître», rectifia le comte. «Vous n'avez eu
que quelques minutes pour l'examiner, et une ressemblance est si
perfide... Vous-même, vous m'avez dit que vous avez failli n'en pas
croire vos yeux, tant ce panneau avait une physionomie de vieille
chose... Sur le premier moment, je n'ai pas pensé plus que vous à la
possibilité que vous fissiez erreur. Je vous l'ai dit. Je n'ai jamais été
tranquille devant ce portrait... Je lui en voulais d'avoir servi à
débaptiser celui-ci...» Et il me montrait son Léonard réinstallé à sa
place d'honneur. Il ne lui avait pas encore enlevé son brevet de
déchéance, le cartouche sur lequel figurait un des noms de l'usurpateur,
cet Amico di Solario, mélancoliquement suivi d'un signe
interrogateur,--dernier et faible essai de protestation!
--«Enfin», reprit-il, «après avoir eu la scène que vous savez avec la
marquise, et une fois seul, je me suis demandé: n'avons-nous pas été un
peu vite, M. Monfrey et moi? Madame Ariosti est ma cousine, comme je
l'écrivais à M. Boudron. Quand je vous eus laissé partir, je ne me
sentis pas la conscience entièrement en paix. Je n'avais pas fait un
assez long crédit à cette femme, qui pouvait être de bonne foi... Et elle
l'était, témoin les photographies qu'elle vient de m'envoyer de son
tableau, sans un mot. Je lui ai manqué très gravement. Cet envoi
n'était-il pas un appel à un examen, auquel j'ai procédé? J'ai là une
autre photographie, celle du dessin de l'Académie de Venise, dont je vous
ai déjà parlé, et qui est une étude pour mon ex-Cassandra.» Ici un
soupir, et fermement: «Eh bien! Il n'y a pas à dire, l'X dont est signé
ce dessin est exactement le même que l'X qui figure au bas du portrait où
vous avez cru reconnaître votre œuvre de jeunesse... Est-il admissible
que cette particularité soit un pur hasard?... Voyez: les deux petites
barres d'en bas et d'en haut allant ainsi, d'un seul côté et se relevant
un peu à la pointe... Or vous n'aviez pas vu le dessin de Venise quand
vous avez peint votre tableau. Donc...»
Il me tendait les deux épreuves, où il y avait en effet une identité
entre les deux lettres, dont l'explication était trop naturelle. Le père
Sanfré avait savamment retouché ou fait retoucher dans le style du
quinzième siècle les lettres de la signature destinées à subsister. Ce
dessin de Venise était de cette époque. A moins que... Depuis cette
aventure j'en suis à me demander, moi, s'il ne fonctionne pas, en Italie,
un immense _camorra_ artistique dont tous les associés sont dressés à
estampiller de marques, savamment choisies, les dix mille objets faux qui
émigrent chaque année de la Péninsule. Je regardais le profil de
l'inconnue qui avait posé pour ce crayon. Je regardais l'image de
Ginevra. L'intense comique de la situation me ressaisissait. Même
Varegnana ne croyait plus à mon témoignage! J'aurais pu, comme j'avais
fait avec Courmansel, discuter point par point. Dans ma confidence hâtive
de la veille, je n'avais pas insisté sur les irréfutables indices,
notamment sur le petit signe du coin de la lèvre que je connaissais si
bien et qui me rappelait de délicieux souvenirs d'amours bohémiennes. A
quoi bon? Je levai les yeux sur le Comte. Il me sembla qu'une angoisse
contractait son visage. Dans le doute sur l'authenticité d'un tableau,
estimait-il que mieux valait faire pencher la balance du côté qui
favoriserait un jeune et profond amour? Le possesseur du Léonard
éprouvait-il un suprême regret? Le gentilhomme désirait-il abriter ses
scrupules derrière mon affirmation? Il est certain que son visage se
détendit lorsque j'acquiesçai à sa nouvelle opinion en lui répondant:
--«C'est vrai, je ne reconnais plus bien mon tableau. A vingt-huit ans de
distance, vous savez!... D'ailleurs, Madame Ariosti, Kennedy et
Courmansel ont été prévenus...»
--«Ah!» fit-il, «Courmansel aussi... Et il pense?...»
--«Que son Cristoforo est plus vrai que jamais...»
--«Vous voyez!...» s'écria Varegnana, et regardant le portrait jadis
attribué au Vinci avec une tristesse singulière... «Décidément, ma Dame
aura perdu son peintre, mais elle ne nous en voudra pas... Nous aurons
fait une heureuse... Ne soyez pas en retard pour le dîner», ajouta-t-il;
«vous aurez un plat milanais dont je veux vous faire la surprise et qui
ne peut pas attendre...»
... Voilà pourquoi, Madame et amie, si jamais Adalbert de Rumesnil, ou
quelque autre Snob de cette lignée, vient vous raconter que l'on a
découvert le véritable auteur de la _Joconde_ et que cet auteur s'appelle
Cristoforo Saronno, n'en croyez pas un traître mot. Et si vous apprenez
qu'un collectionneur de nos amis se prépare, dans une grande vente, à
enrichir sa galerie d'un panneau du même Cristoforo, engagez-le à se
méfier. Et puis, permettez à votre serviteur de vous offrir pour votre
fête, qui tombe le 17 du mois, une médiocre reproduction de la Cassandra
du palais Varegnana: qu'il a exécutée pour vous--_con amore_.--Vous
placerez cette aquarelle dans un des coins de votre salon, et quand on
vous demandera quelle est cette tête adorable, vous répondrez hardiment
que c'est une copie d'un Léonard. Ce sera vrai, aussi vrai que vous êtes
un Vinci, vous-même, pour le malheur de celui qui vient de vous raconter
cette trop longue histoire et qui s'excuse, en mettant à vos pieds une
fois de plus votre passionné, votre fidèle, votre inutile serviteur.