XIII

Le comte se tenait, quand on m'introduisit, dans le plus petit des

salons, celui qui lui servait de cabinet de travail. Au premier coup

d'œil je vis que le Léonard--c'en est un, je le jurerais sur votre tête,

Madame,--avait repris sa place d'honneur sur son précieux lutrin.

Varegnana écrivait, assis à son bureau, si l'on peut donner ce nom

bourgeois à un pareil chef-d'œuvre de marqueterie et de sculpture sur

bois. Des plumes de cygne au long empennage faisaient bouquet, auprès de

lui, dans une coupe de la Renaissance. Ce sont les seules qu'il emploie,

et il les plonge dans un encrier ciselé par Benvenuto Cellini, s'il vous

plaît. Je vous ai dit que c'est un Seigneur, un noble et vieux Seigneur,

un de ces types d'un autre âge que nos ignobles démocraties modernes

rangeraient volontiers dans le dictionnaire des monstres antédiluviens,

entre le _Mammouth_ et l'_Epiornis_, le _Plésiosaure_ et le _Diplodocus_.

Il était si occupé à sa besogne, qu'il ne m'entendit même pas entrer.

Plusieurs feuilles de papier déchirées et jetées dans un vaste bassin de

cuivre repoussé, un antique _brasero_ aux armes de sa famille--encore le

Seigneur!--attestaient sa difficulté à composer cette lettre, la réponse

à celle de M. Boudron. Je demeurai quelques instants à le regarder. Je

cherchais à discerner, sur son altière physionomie et dans son attitude,

un indice de ses dispositions présentes. Il me sembla que sa colère de la

matinée était, sinon passée, au moins diminuée. Enfin, d'un geste où je

crus reconnaître l'énergie d'une résolution définitive, sa main crispée

traça au bas de la feuille sa large et claire signature. Comme il

relevait la tête, il m'aperçut:

--«Vous arrivez bien», me dit-il. «Si je ne vous avais pas promis de ne

pas sortir, je serais allé chez vous... J'ai une question à vous poser.

Mais, d'abord, voulez-vous prendre connaissance de cette lettre?»

--«C'est une réponse à M. Boudron?», m'écriai-je étourdiment.

--«Oui», fit-il, «d'où le savez-vous?»

Je me sentis rougir, comme la pauvre Christiane tout à l'heure, oh! moins

joliment! Mon imprudente demande prenait un mauvais air d'espionnage

devant ce personnage d'ancien régime, si parfaitement bien élevé. J'eus

le courage de mon indiscrétion. Le motif en était par trop désintéressé.

Je lui dis donc:

--«J'ai vu le domestique sortir avec une lettre et monter en voiture.

J'ai pensé, sachant la scène que M. Boudron venait d'avoir avec Madame

Ariosti, qu'il voulait avoir par vous des renseignements plus précis...

Et me voici...»

--«Ne vous excusez pas», interrompit-il avec sa grâce habituelle, «et

écoutez ma lettre. C'est en effet une réponse à celle de M. Boudron:

«_Monsieur, J'ai été très sensible à la marque de confiance que vous avez

bien voulu me donner. Mais vous comprendrez que Madame la marquise

Ariosti étant une de mes parentes, je m'impose la règle absolue de me

taire sur l'incident auquel vous faites allusion. Tout ce que je peux

vous en dire, c'est qu'il ne vous a pas été exactement rapporté. Vous

trouverez ici, avec mes regrets pour une fin de non-recevoir à laquelle

je vous demande de ne voir aucun autre motif, l'expression de mes

sentiments bien distingués. Comte Andrea Varegnana..._» «Il n'y a pas

trop de fautes de français?...» ajouta-t-il. Toujours le Seigneur! Il

entendait bien que je ne me permettrais pas d'apprécier le bien ou le mal

fondé d'une de ses démarches. Il désirait que je fusse au courant. Rien

de plus.

--«Si j'écrivais votre langue comme vous la mienne...» répondis-je.

--«Alors, j'envoie le billet?...» dit-il.

Vous jugez, Madame, si je m'abstins de toute réflexion. Dans le temps que

j'avais mis à franchir l'assez longue distance qui séparait mon hôtel du

palais Varegnana, j'avais ébauché ou rejeté quatre ou cinq plans, tous

destinés à conduire le comte juste au point où il était venu tout seul:

donner une explication qui me laissât le champ libre. Comment en était-il

arrivé là?... J'y ai beaucoup réfléchi depuis et je n'ai pas résolu ce

petit problème. Mais qui a jamais vu clair dans l'intention d'un Italien,

quand une fois il s'est fermé? Si leurs peintres nous ont laissé tant

d'admirables portraits, la cause en est dans le caractère, si

impénétrable à la fois et si expressif, des physionomies de ce pays.

Elles sont ardentes et secrètes, passionnées et elles ne disent pas leur

mot. Quand je me souviens de l'accent ému avec lequel Varegnana m'avait

parlé de Christiane Boudron, je me dis qu'il a eu tout simplement pitié

d'elle et de son bonheur,--comme votre serviteur, Madame.--On est si près

d'aimer l'amour des autres quand on a aimé soi-même, et vous savez mon

opinion sur l'hôte du palais de la via Bagutta et son roman caché.--Puis,

je me souviens de l'hypnotisme exercé sur lui par la critique d'art,

soi-disant scientifique. Je me rends compte qu'au fond, tout au fond, ce

possesseur de tant de merveilles n'est qu'un amateur. Il n'a jamais tenu

le crayon et le pinceau. Devant une toile ou une statue, il n'a pas cette

intuition de l'outil, qui ne s'apprend que par la pratique. Je vois

distinctement, moi, un Titien et un Raphaël, un Mantegna et un Longhi

travailler, broyer leurs couleurs sur leur palette, attaquer leur

tableau. Pour employer une locution vulgaire, mais très juste, je sais

comment c'est fait. Varegnana, non. Il n'a donc pas de certitudes, ne

jugeant pas vraiment par lui-même. Pour qu'il eût débaptisé sur le cadre

le Léonard--son Léonard!--il fallait qu'il fût,--j'allais parler d'une

façon plus vulgaire encore, et dire _épaté_,--mettons médusé par

Courmansel, son bagou de pédant, son érudition affirmée. Courmansel, pour

Varegnana, c'était Morelli lui faisant peur du fond de sa tombe, et l'on

n'est pas un Seigneur sans être un peu timide. Ces traits semblent

contradictoires, mais être un Seigneur, c'est se vouloir toujours le

premier, ou du moins à part. C'est donc avoir un amour-propre toujours en

éveil. C'est craindre, par-dessus tout, le ridicule d'une prétention mal

justifiée. Je cherche à expliquer une volte-face au demeurant moins

étonnante que la mienne. Mais l'on connaît, ou l'on croit connaître, la

logique de ses illogismes, au lieu que les brusques changements des

autres nous déconcertent jusqu'à l'ahurissement. Je me comparais au saint

Georges de Carpaccio, Madame, tout à l'heure--sans trop de modestie. Ne

me le dites pas, je le sais. Imaginez ce brave chevalier sentant soudain

venir à lui la corde avec laquelle il traînait son dragon. Il constate

que le cadavre de l'énorme bête a disparu!... Il ne serait pas plus

étonné que je ne le fus, le billet du comte à M. Boudron une fois envoyé.

Désormais tout dépendrait de ce que je raconterais au père de Christiane.

Mon parti était pris. En tout cas, je ne m'attendais guère à entendre

Varegnana me dire:

--«Ainsi le portrait est vendu à M. Ralph Kennedy? Vous êtes arrivé trop

tard?»--Et comme je lui faisais signe que oui... «C'est peut-être mieux,»

continua-t-il et après un court silence: «Car enfin, êtes-vous sûr, bien

sûr, que vous ne vous êtes pas trompé?...»

--«Trompé?» répétai-je. «En reconnaissant mon tableau?»

--«En vous imaginant le reconnaître», rectifia le comte. «Vous n'avez eu

que quelques minutes pour l'examiner, et une ressemblance est si

perfide... Vous-même, vous m'avez dit que vous avez failli n'en pas

croire vos yeux, tant ce panneau avait une physionomie de vieille

chose... Sur le premier moment, je n'ai pas pensé plus que vous à la

possibilité que vous fissiez erreur. Je vous l'ai dit. Je n'ai jamais été

tranquille devant ce portrait... Je lui en voulais d'avoir servi à

débaptiser celui-ci...» Et il me montrait son Léonard réinstallé à sa

place d'honneur. Il ne lui avait pas encore enlevé son brevet de

déchéance, le cartouche sur lequel figurait un des noms de l'usurpateur,

cet Amico di Solario, mélancoliquement suivi d'un signe

interrogateur,--dernier et faible essai de protestation!

--«Enfin», reprit-il, «après avoir eu la scène que vous savez avec la

marquise, et une fois seul, je me suis demandé: n'avons-nous pas été un

peu vite, M. Monfrey et moi? Madame Ariosti est ma cousine, comme je

l'écrivais à M. Boudron. Quand je vous eus laissé partir, je ne me

sentis pas la conscience entièrement en paix. Je n'avais pas fait un

assez long crédit à cette femme, qui pouvait être de bonne foi... Et elle

l'était, témoin les photographies qu'elle vient de m'envoyer de son

tableau, sans un mot. Je lui ai manqué très gravement. Cet envoi

n'était-il pas un appel à un examen, auquel j'ai procédé? J'ai là une

autre photographie, celle du dessin de l'Académie de Venise, dont je vous

ai déjà parlé, et qui est une étude pour mon ex-Cassandra.» Ici un

soupir, et fermement: «Eh bien! Il n'y a pas à dire, l'X dont est signé

ce dessin est exactement le même que l'X qui figure au bas du portrait où

vous avez cru reconnaître votre œuvre de jeunesse... Est-il admissible

que cette particularité soit un pur hasard?... Voyez: les deux petites

barres d'en bas et d'en haut allant ainsi, d'un seul côté et se relevant

un peu à la pointe... Or vous n'aviez pas vu le dessin de Venise quand

vous avez peint votre tableau. Donc...»

Il me tendait les deux épreuves, où il y avait en effet une identité

entre les deux lettres, dont l'explication était trop naturelle. Le père

Sanfré avait savamment retouché ou fait retoucher dans le style du

quinzième siècle les lettres de la signature destinées à subsister. Ce

dessin de Venise était de cette époque. A moins que... Depuis cette

aventure j'en suis à me demander, moi, s'il ne fonctionne pas, en Italie,

un immense _camorra_ artistique dont tous les associés sont dressés à

estampiller de marques, savamment choisies, les dix mille objets faux qui

émigrent chaque année de la Péninsule. Je regardais le profil de

l'inconnue qui avait posé pour ce crayon. Je regardais l'image de

Ginevra. L'intense comique de la situation me ressaisissait. Même

Varegnana ne croyait plus à mon témoignage! J'aurais pu, comme j'avais

fait avec Courmansel, discuter point par point. Dans ma confidence hâtive

de la veille, je n'avais pas insisté sur les irréfutables indices,

notamment sur le petit signe du coin de la lèvre que je connaissais si

bien et qui me rappelait de délicieux souvenirs d'amours bohémiennes. A

quoi bon? Je levai les yeux sur le Comte. Il me sembla qu'une angoisse

contractait son visage. Dans le doute sur l'authenticité d'un tableau,

estimait-il que mieux valait faire pencher la balance du côté qui

favoriserait un jeune et profond amour? Le possesseur du Léonard

éprouvait-il un suprême regret? Le gentilhomme désirait-il abriter ses

scrupules derrière mon affirmation? Il est certain que son visage se

détendit lorsque j'acquiesçai à sa nouvelle opinion en lui répondant:

--«C'est vrai, je ne reconnais plus bien mon tableau. A vingt-huit ans de

distance, vous savez!... D'ailleurs, Madame Ariosti, Kennedy et

Courmansel ont été prévenus...»

--«Ah!» fit-il, «Courmansel aussi... Et il pense?...»

--«Que son Cristoforo est plus vrai que jamais...»

--«Vous voyez!...» s'écria Varegnana, et regardant le portrait jadis

attribué au Vinci avec une tristesse singulière... «Décidément, ma Dame

aura perdu son peintre, mais elle ne nous en voudra pas... Nous aurons

fait une heureuse... Ne soyez pas en retard pour le dîner», ajouta-t-il;

«vous aurez un plat milanais dont je veux vous faire la surprise et qui

ne peut pas attendre...»

... Voilà pourquoi, Madame et amie, si jamais Adalbert de Rumesnil, ou

quelque autre Snob de cette lignée, vient vous raconter que l'on a

découvert le véritable auteur de la _Joconde_ et que cet auteur s'appelle

Cristoforo Saronno, n'en croyez pas un traître mot. Et si vous apprenez

qu'un collectionneur de nos amis se prépare, dans une grande vente, à

enrichir sa galerie d'un panneau du même Cristoforo, engagez-le à se

méfier. Et puis, permettez à votre serviteur de vous offrir pour votre

fête, qui tombe le 17 du mois, une médiocre reproduction de la Cassandra

du palais Varegnana: qu'il a exécutée pour vous--_con amore_.--Vous

placerez cette aquarelle dans un des coins de votre salon, et quand on

vous demandera quelle est cette tête adorable, vous répondrez hardiment

que c'est une copie d'un Léonard. Ce sera vrai, aussi vrai que vous êtes

un Vinci, vous-même, pour le malheur de celui qui vient de vous raconter

cette trop longue histoire et qui s'excuse, en mettant à vos pieds une

fois de plus votre passionné, votre fidèle, votre inutile serviteur.

La dame qui a perdu son peintre · 第 22 / 83 题