Ainsi ni le voleur ni le volé n'avaient voulu reconnaître, Mme Ariosti,
son escroquerie, Ralph Kennedy--comment vous dirais-je? Ma foi, le rapin
risque le mot:--sa jobarderie.--Je continuais à trouver l'aventure si
gaie que la fantaisie me vint d'essayer sur Courmansel la même
expérience. La comédie serait complète, si lui non plus, ne voulait pas
me croire. Quand on se met à gaminer après cinquante ans, on n'a plus de
mesure. L'hôtel où je venais d'avoir cet extraordinaire dialogue avec le
collectionneur américain n'était pas très loin de mon hôtel. Je déjeunai
en hâte dans le premier petit restaurant venu. Je hélai un fiacre, dans
mon impatience de surprendre le jeune homme avant qu'il ne fût sorti. Je
savais que, vers les trois heures, il devait aller au Musée
Poloti-Pozzoli donner aux membres du comité d'achat son opinion sur un
tableau qui leur était proposé,--en sa qualité d'«autorité» en matière de
peinture lombarde! Tandis que le _Brumista_, comme on appelle les cochers
à Milan--le célèbre lord Brougham reconnaîtrait-il son nom
transposé[4]?--poussait de son mieux son cheval, je me préparais
mentalement à me donner à moi-même un délicieux plaisir de mystification.
Il y a quelque chose comme cela dans Musset, je crois:
C'est un chat qui taquine et qui tue à plaisir
Un misérable rat dont il a le loisir...
[4] Lord _Brougham_--prononcez _Broum_--a donné son nom à une
voiture, d'où les Milanais ont fait _Brumista_,--prononcez
_Broumista_.
Je ne voulais pas renouveler la scène avec Kennedy, où mon abrupte
franchise avait si mal réussi. Je vous l'ai déjà dit, ma conscience était
désormais tranquille. Le scrupuleux centre O avait tout fait pour
empêcher le marché. Ce fumiste de Polygone pouvait s'amuser en toute
liberté. Il s'agissait de suggérer le doute au «jeune et déjà éminent
critique», de le conduire par un chemin détourné à un point où il
s'écriât lui-même: «Mais le tableau est faux!» Tout un plan s'ébauchait
dans ma pensée qui me divertissait par avance, comme autrefois les
charges d'atelier. Mon cœur a souvent battu un peu trop fort, Madame,
lorsque j'arrivais à Paris, devant une certaine porte d'une certaine rue,
le long d'une certaine place et que je demandais au maître d'hôtel:
«Madame *** est-elle chez elle?» Il battait beaucoup moins fort, mais un
peu tout de même, à mon débarqué devant ma demeure de passage, qui était
aussi celle de l'inventeur du Cristoforo Saronno. Quand, à ma question,
le concierge eut répondu: «Vous pouvez monter, monsieur, le numéro 114
n'est pas sorti», j'eus un mouvement d'une vraie joie,--celle d'un enfant
en train d'exécuter une gaminerie défendue:
--«S'il n'est pas guéri, après cela, de la manie de débaptiser les
Léonard», songeais-je, tandis que l'ascenseur, manœuvré par un nègre en
costume égyptien, me hissait au quatrième étage, «ce ne sera pas ma
faute.» Et tout haut, dès que le personnage m'eut ouvert la porte du 114:
«Est-ce un Tiepolo ou un Véronèse?...» demandai-je à maître Courmansel en
lui montrant d'un geste l'Otello de l'_élévateur_--style Kennedy.
--«Vous savez la nouvelle?» me répondit l'iconoclaste, sans relever mes
plaisanteries sur sa manie... «Kennedy a le tableau!... M. Boudron n'a
pas voulu m'écouter. Ce chef-d'œuvre part pour l'Amérique... La marquise
a fini par en avoir soixante-quinze mille francs. Il y a quinze jours,
elle nous le donnait pour cinquante...»
Son visage exprimait un désespoir si comique, vue la situation, que j'eus
quelque mérite à ne pas lui retourner le fer dans la plaie, en lui
racontant que je quittais à peine l'heureux vainqueur dans ce combat
autour de mon «faux». Il maniait d'un geste fébrile, en se lamentant de
la sorte, deux grandes photographies où je crus reconnaître ma Ginevra,
baptisée de par la méchanceté vindicative de Pappalardo et sa propre
sottise, à lui, Courmansel, princesse de la cour des Valois. Je ne me
trompais pas. La subtile Mme Ariosti, elle non plus, n'était pas pour
rien la compatriote de l'auteur du _Prince_. Son premier soin, une fois
le tableau vendu, avait été d'adresser au critique d'art la reproduction,
refusée jusqu'alors. Elle répondait ainsi, par avance, au témoignage que
Varegnana et moi pouvions porter contre elle. Remettre ce document,
d'elle-même, en de telles mains, n'était-ce pas déclarer qu'elle ne
redoutait aucune discussion sur l'authenticité du panneau?
--«La lance d'Ajax guérissait les blessures qu'elle faisait», me dit
George, après m'avoir expliqué le procédé, si correct en sa forme, si
perfide en son fond, qu'avait employé à son égard la subtile femme... «Ce
cadeau est destiné à opérer le même miracle. Pour l'historien de
Cristoforo Saronno, ces photographies sont d'un prix inestimable.
Croiriez-vous que la marquise vient d'élargir la blessure, tout au
contraire?... Examinez-les, ces épreuves,--et elles ne sont pas très
bonnes,--vous verrez quel chef-d'œuvre nous avons perdu. Je dis: nous.
La galerie de M. Boudron, c'est beaucoup mon œuvre. J'ai vécu parmi ces
tableaux, j'y vivrai davantage encore... Je les donnerais tous pour
celui-ci...»
--«Vous auriez bien tort», fis-je en ayant l'air d'étudier la
photographie, comme il me le demandait. Je guignais de l'œil l'effet de
ma phrase. Ce fut à peu près comme si j'avais tiré avec un pistolet
Flobert sur un rhinocéros. Le critique haussa les épaules pour répondre:
--«Mais non. Je n'aurais pas tort!... Le Jean Bellin de M. Boudron est
beau. J'en conviens. Ce n'est pas le Jean Bellin des Frari. Son Cosimo
Tura est curieux. Ce n'est pas le Tura de la collection Layard. Son
Francesco di Giorgio ne vaut pas ceux de Sienne... Au lieu que ceci...»,
et il m'avait repris les photographies sur lesquelles il s'hypnotisait:
«Ceci, c'est la pièce unique, le joyau qui ne souffre pas de
comparaison.»
--«A condition qu'il n'y ait pas de doute sur l'authenticité»,
répliquai-je. Cette fois, l'insinuation était si directe qu'il ne pouvait
pas la laisser passer. J'essayais la balle de fusil. Le rhinocéros ne la
distingua pas beaucoup de l'autre.
--«Plût à Dieu qu'il y eût des doutes!...» s'écria Courmansel. «Nous
aurions le tableau. Je le disais devant vous à M. Boudron. Il était bien
de cet avis. Je comprends maintenant pourquoi il hochait la tête devant
cette admirable peinture. Ah! Il sait acheter, lui! C'est un commerçant.
Moi, je ne suis qu'un critique. Je ne peux pas cacher ma pensée. Je ne
considère pas que j'en aie le droit. La Méthode avant tout!...»
--«Comment?» interrompis-je, «vous supposez que M. Boudron...»
--«Oh!» répondit-il, «je ne suppose rien. Il sait acheter, voilà tout. Je
vous le répète, il s'en vante souvent, et c'est vrai. Vous le verrez, et
sa colère. Il est allé de ce pas chez Mme Ariosti pour essayer encore de
faire rompre le marché... Ainsi...»
--«La comédie est en cinq actes!...» pensai-je. «Que lui aura dit la
sublime marquise?...» Et tout haut: «Eh bien! moi, qui n'ai jamais eu
d'interviews sur le tableau, et dont, par conséquent, vous ne
soupçonnerez pas la sincérité, je vous affirme que ce prétendu Cristoforo
m'est suspect, très suspect...»
--«Je voudrais bien connaître vos raisons», riposta Courmansel avec
ironie. Je retrouvais enfin l'arrogance qui m'avait tant frappé durant la
soirée passée entre lui et son futur beau-père, chaque fois qu'il s'était
agi non pas de lui, mais de ses idées, mais de la _Méthode_. De quel
accent il avait prononcé les sacro-saintes syllabes! Et il me tendait de
nouveau les photographies, du geste dont les chevaliers croisés jetaient
leur gant à un infidèle.
--«Mes raisons? J'en ai plusieurs», répartis-je en étudiant sur son
visage l'effet de mes révélations progressives: «La première est tirée du
modèle lui-même. La femme représentée ici est une Italienne, et une
Italienne d'aujourd'hui. Jamais cette bouche, ces yeux, ce menton n'ont
appartenu à une grande dame. Voyez... Ma seconde raison est l'évident
travail que cette peinture a subi. Elle a été éraillée exprès, puis
passée à une espèce de vernis mastic. La preuve en est la symétrie de
toutes ces éraillures. C'est le grand signe du truquage, cela. Les
faussaires en remettent. Ils fabriquent un objet trop complètement
vieilli. Un vrai tableau aurait eu des parties très gâtées, et des
parties moins gâtées... Enfin, les lettres que vous avez supposées
dansent dans la signature. Vous avez, dans le commencement l'inscription
X... R... US, avec des intervalles entre l'X et l'R, puis l'R et la
syllabe US. Vous mettez un F dans le premier de ces intervalles. Il y a
place pour deux lettres et un blanc. Vous ne mettez rien entre l'R et
l'US. Il y a place pour une lettre.--Tenez.» Et tirant un crayon de ma
poche, je traçai sur une feuille de papier le détail de la véritable
inscription, celle que j'avais composée moi-même, jadis: